‹ La véritable histoire de "Elle et lui", notes et documentsChapitre 29 sur 40 · De Jean de la Roche · texte numérisé non relu

De Jean de la Roche

et Lui, et vous rentrez dès aujourd'hui dans votre propriété, c'est-à-dire après l'écoulement de celte deuxième édition que la librairie Hachette met en vente.

» Vous voilà, avec ceci et votre belle préface [de Jean de la Hoche] , bien vengée de M. Paul de Musset. Mais nous avons bien d'autres affaires à voir que celles de ces messieurs, et, pour moi, je vous engagerais à ne songer qu'à de nouvelles œuvres

» Tout à vous.

» F. BULOZ

Paris, 5 mars 1861 .

« Mon cher George,

» C'est toujours la morale qui est le grand prétexte mis en avant ici1, comme chez la prude Angleterre... Eh bien, à l'Académie,

1. A propos du prix de vingt mille francs que l'Académie française se préparait à décerner.

on vous reproche Elle et Lui, me disaient dimanche Sainte-Beuve et Vitet. « Mon » Dieu, ai-je répondu à Vitet, George Sand » a fait en roman le discours que vous » avez fait sur la tombe même de Mus- » set, » et j'ai ajouté ce que je devais ajouter. Quant à Sainte-Beuve, il n'a pas été moins net non plus, et il m'a promis de dire en pleine commission académique ce qu'il avait vu avec moi en 1834-1835, ce qu'il savait. Donc, sur ce point, je crois avoir obtenu un résultat, et demain je tâcherai de

le compléter

» Tout à vous.

» F. buloz. »

Paris, 9 mars 1S61.

« Mon cher George,

» La grande objection, c'est toujours Elle et Lui, et j'ai écrit hier une lettre catégorique à Vitet sur cette affaire, où je puis par-

1er de visu. M. Paul de Musset se remue contre nous, en disant que l'Académie se prononcerait contre un de ses membres.

Comme vous voyez, je vous dis tout ce qui se passe à ce sujet.

» Tout à vous.

» F. BULOZ

Sans faire pour ainsi dire nul autre emprunt à ces lettres et sans en interrompre les citations par aucun commentaire, nous avons tenu à recueillir ici jusqu'à leur moindre passage ayant trait à Elle et Lui.

La franchise et la netteté avec lesquelles M. Buloz s'exprime, tout en ne cachant pas les quelques restrictions qu'il croit devoir faire à propos de certains détails du manuscrit primitif de l'ouvrage, auront certainement frappé le lecteur sans qu'il

ait été nécessaire d'attirer son attention sur ces points.

Ajoutons incidemment combien nous regrettons de ne pouvoir donner de plus importants fragments de ces lettres. La correspondance échangée entre M. Buloz et George Sand dura de 4833 à 1876, avec une interruption presque complète pourtant de 1841 à 1858, c'est-à-dire pendant toute la période de leur différend. Les missives de M. Buloz sont le plus souvent des modèles de sagacité, de pénétration et de bon conseil. Elles témoignent surtout d'une merveilleuse acuité de compréhension de la nature de talent particulière à chacun des écrivains que côtoyait le directeur de la Revue. Ses avis, toujours dictés par l'intérêt seul de l'auteur et de son œuvre, sont tout à lait remarquables, et mériteraient assurément d'être mis un jour en entier sous les yeux des lecteurs.

11 avait, de plus, une admiration toute

particulière pour le noble et beau slyle de sa collaboratrice. Aussi, ne souffrait-il pas sans chagrin qu'elle publiât quoi que ce fût en dehors de la Revue, et môme, presque à la fin de leur carrière, pour s'assurer sa collaboration exclusive, imposait-il à George Sand des traités léonins. Celle-ci, surprise par ces témoignages d'une jalousie non classée jusqu'ici, avait fini par qualifier plaisamment cet amoureux d'un nouveau genre : « l'Olhello de la copie1 ! »

1. Depuis la première apparition de ces pages, M. Adolphe Brisson a mis au jour, dans le Temps du Ti octobre 1896, quelques fragments des lettres adressées de Venise à M. Buloz par George Sand. A notre tour, nous recueillons ici ces mêmes extrait*, légèrement complétés.

« Venise, à février 1834.

» Il y a environ cinq jours nous sommes tombés malades à peu prÔ3 ensemble, moi d'une dysenterie qui me fait horriblement souffrir, et dont je ne suis pas rétablie, mais qui m'a laissée au moins la force de le soigner, lui, d'une fièvre nerveuse et inflammatoire qui a fait des progrès rapides, au point qu'aujourd'hui il est très mal, et le médecin déclare quM ne sait qu'en penser. Je suis au désespoir, accablée de fatigue; en attendant, quel avenir!... Il nous reste pour fortune soixante francs... Alfred est dans un état de délire et

Mais, à défaut des lettres complètes de M. Buloz, nous allons donner, puisque Ja

d'agitation épouvantable. Je ne puis pas le quitter un moment. J'ai mis neuf heures à vous écrire cette lettre. Plaignez-moi ! Surtout ne dites à personne qu'Alfred est malade si sa mère l'apprenait (et il suffît de deux personnes pour dire un secret à tout Paris), elle deviendrait folle. Acquittez une dette de trois cent soixante francs d'Alfred. Si j'avais le malheur de le perdre, soyez sûr que j'acquitterais toutes les avances que vous lui auriez faites, et celle-là n'est pas considérable... Qu'est-ce que j'ai fait à Dieu? »

« Ve.ji.se, 22 février 1834.

» Alfred est sauvé. J'écrirai à sa mère *. Il extravague de temps en temps. Il y a huit nuits que je ne me suis déshabillée; je dors sur un sofa, et à toutes les heures il faut que je sois sur pied. Malgré cela, je trouve encore moyen, depuis que je suis rassurée sur sa vie, d'écrire quelques pages... Vous savez qu'une dette me cuit comme une plaie.

Je passe ici de bien tristes jours, seule auprès de ce lit, où le moindre mouvement, le moindre bruit est pour moi un sujet d'inquiétude perpétuel. Je dépense vingt francs par jour en drogues de toute espèce. A peine sera-t-il guéri qu'il voudra partir, car il a pris Venise en horreur et s'imagine qu'il y mourra s'il y reste. Je conduirai Alfred à Paris, puis j'irai en Berry, où je travaillerai comme un diable. »

« Venise, mars 1834.

» Adieu, mon ami, je tombe de fatigue et de sommeil. J'ai

1. Cette lettre, demeurée soigneusement inédite, serait à coup sûr des plus intéressantes à connaître, surtout depuis la mise au jour de celle que madame de Musset écrivit à son fils convalescent. (Voir page 17.)

place en semble ici toute indiquée, une très intéressante missive adressée le 30 avril 1861

travaillé onze heures cette nuit. Je porterai à Paris le premier volume de Jacques, au mois d'avril. J'y ai travaillé alternativement avec André... J'ai été voir Pasta et Donzelli avec M. Tattet à la Fenice. Je commence seulement à quitter Alfred une heure ou deux, le soir, pour prendre l'air.

« Venise, 6 mai 1834.

» Ayez la bonté de voir quelquefois mon fils le dimanche, et de lui porter quelque bâton de sucre d'orge ou quelque poignée de cerises de ma part. Ecco per Pulcinella.

» 11 est neuf heures et demie et je vais me coucher. Je suis éreintée. Grand bien vous fasse!

» Si vous ne mettiez pas ces vers ], ou si vous ne donniez pas cinquante francs à mon petit bonhomme, il me reste à vous dire, Monsieur, que vous ayez la bonté de prendre un couteau et de me couper la gorge vous-même, car votre ingratitude ne saurait aller plus loin!

« Venise, juillet -1834.

(Elle a le mal du pays, non pour le pays, mais pour revoir ses enfants.)

» Savez-vous que j'ai horriblement souffert de la misère? J'en ai maigri et pâti à la lettre.

» Vous me devez quatorze mille francs, et vous m'en avez donné dix mille sur Jacques et le Secrétaire intime, plus

1 . Il s'agit sans doute de la Sertnata citée plus haut, insérée par George Sand dans la deuxième de ses Lettres d'un Voyageur. Cette lettre parut, on s'en souvient, dans la Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1834.

par Sainte-Beuve à M. Edmond Texier.

Elle est surtout relative au prix académique de vingt mille francs dont M. Buloz parle plus haut et qui fut, après bien des péripéties, décerné finalement à M. ïhiers.

Le 28 avril 1861, Edmond Texier avait raconté, dans sa chronique hebdomadaire du Siècle, certains menus faits ayant trait aux discussions auxquelles ce prix donnait lieu au sein de l'Académie. Il prétendait, entre

deux envois de cinq cents francs au mois d'avril. Total : onze mille. Vous m'en devez encore trois mille.

» J'espère être à Paris (sans la fièvre) pour le 16 août, jour de la distribution des prix. Mon fils est un des fameux de sa classe. Jugez quel chagrin pour lui et pour moi si je n'assistais pas à ses petites gloires. Je tiens plus à cela qu'à toutes celles qu'on me promettrait pour moi-môme. Soyez un D on Buloz, et non un monstre furieux comme je vous ai vu quelquefois.

» J'espère que vous ne laisserez pas signer Sandeau : Sand ; c'est un nom qui m'appartient, même avec l'initiale de J. Je désira de tout mon cœur que vous lui soyez utile, et comme c'est un homme d'esprit, vous ne vous en repentirez pas.

» Écrivez-moi : à Monsieur Pagello, pharmacie Ancillo, Piazza San Lucca, pour remettre à madame Sand. Alfred aura, je crois, la charité de corriger mes épremes. »

DE « ELLE i:T LUI ». 193

autres détails, que, sur vingt-quatre membres dont se composait ia commission chargée d'élaborer les conditions requises pour son obtention, sept seulement avaient voté pour son attribulion à George Sand, tandis que les dix-sept autres s'étaient prononcés en sens contraire. Les sept défenseurs de sa candidature avaient été, d'après M. Texier : A. de Vigny, Ponsard, Jules Sandeau, de Sacy, Mérimée, Sainte-Beuve, et un septième chevalier, dont on n'avait pu connaître le nom. Voici comment l'auteur de Joseph Déforme rectifie les inexactitudes de ce récit :

« Cher confrère, » Mes remerciements se succèdent comme les témoigiages de votre bienveillance. Aujourd'hui c'est double ; et d'abord, le Joseph Déforme, retapé, comme dit Gaulier, rarrangé, sinon rajeuni, a été singulièrement sensible à vos indulgences et même à vos conjectures. Je vous dirai bien tout bas que

je crains qu'il ne soit plus ancien que vous le dites; mais enfin, sans être devenu fat, il a été très flatté, et chatouillé, qu'on le crût encore si récent et qu'on le lui dît si gentiment.

» Vous allez faire des orages dans l'Académie, qui tient à son huis clos. Et qui donc vous a raconté tout cela? Il y a bien du vrai, et l'esprit général de la discussion vous a été fidèlement rendu, et, par vous, transmis au public. Mais voici quelques points plus précis.

» Il y avait eu une commission composée de MM. Villemain, Guizot, Cousin, Mignet, Vitet, Legouvé et moi. Tout y avait été discuté, et avec de grands éloges de tous pour madame Sand ; mais il a paru impossible, à la presque unanimité, de la proposer, et Ton s'est arrêté à Jules Simon, à la majorité d'une voix.

» De là, M. Villemain a fait à l'Académie entière un rapport sur ce qui s'était passé

dans la commission et sur ce qu'elle proposait.

» De là, la discussion générale dont vous parlez, On y a redit plus en grand et avec plus d'étendue ce qui s'était dit dans la commission.

» Première séance. — De Vigny a commencé et a combattu la proposition de la commission (Jules Simon) et a mis en avant George Sand. Ponsard a parlé ensuite et a appuyé par des raisons toutes littéraires. C'est alors que M. Guizot, en de très beaux termes, et avec force éloges et regrets, a maintenu la proposition de la commission et développé les raisons académiques, sociales, morales, contre Georgé Sand.

» J'ai répliqué, et je n'ai pas craint d'aborder les questions qui n'étaient pas soulevées par moi, mais qui allaient dominer toute la discussion. Vigny a parlé encore; M. Guizot en a profité pour répondre. Mérimée a dit quelques mots très spirituels, en réponse à

des citations, à des phrases citées par M. Guizot sur le mariage, la propriété, etc. J'ai répliqué encore, et en endossant peut-être un peu trop certaines de ces phrases, en ne m'en scandalisant pas trop. Nisard, ensuite, a parlé pour madame Sand. Ici a fini la première séance.

» A la deuxième séance, — Cousin a commencé et a parlé pour madame Sand, en concluant contre. II s'était un peu adressé à moi; c'est pourquoi j'ai répliqué et redit les raisons. Vigny, Legouvé, ont parlé, Legouvé tenant in petto pour Martin, et n'appuyant pas trop madame Sand. C'est alors que M. de Broglie a parlé avec une grande modération et des paroles fort mesurées, fort douces, mais en jurisconsulte, ce me semble, plus qu'en homme de lettres. Tout était épuisé. Madame Sand a eu contre elle dixhuit voix; nous n'avons été que six, il n'y a pas eu de chevalier mystérieux. C'est Nisard qui complète le nombre. Nisard et Sacy,

nous avons eu la morale et Galon pour nous.

» A la rigueur, tout ne serait [pas] perdu encore. La proposition de l'Académie doit être portée devant l'Institut tout entier. Pourquoi le débat général n'y recommencerait-il pas? Pourquoi, auprès d'une assemblée plus nombreuse et où il n'y a pas de parti pris, ne plaiderait-on pas de nouveau pour George Sand?

» Tel est l'état des choses. Les catholiques de l'Académie ont eu le bon goût de ne souffler mot, et d'assister, l'arme au bras, de l'air de dire : « Sand, Simon. Martin, » battez-vous, messieurs, cela ne nous » regarde pas ! »

» En général, il n'a été dit que l'indispensable, contre George Sand, par les adversaires. Un sentiment de grande admiration (excepté chez M. de Broglie) dominait et perçait, même chez les adversaires.

» Elle est moins amusante que la vôtre,

ma chronique, mais je me suis laissé aller, je ne sais comment, à la minute.

» Merci encore, cher confrère, et, tout à vous.

» SAINTE-BEUVE

D'après cette seconde version, puisque sur vingt-quatre votes, six seulement furent favorables à George Sand, et que, d'autre part, Sainte-Beuve, outre le sien, cite comme tels ceux de MM. Ponsard, de Vigny, Mérimée. Nisard et de Sacy, ce serait donc celui de Jules Sandeau, porté sur la liste d'Edmond Texier, qui, en cette circonstance importante aurait fait défaut à son ancienne amie! Rappelons qu'il avait été nommé membre de l'Académie française, dans le courant de Tannée 1858, en remplacement de M. Brifaut.

Mais un autre document non moins intéressant détruirait cette hypothèse, et prouverait que l'abstention de Jules Sandeau ne fut pas volontaire, mais uniquement la

conséquence d'une indisposition ou d'une absence forcée. C'est une fort belle lettre de Prosper Mérimée à Jules Sandeau lui-même, déjà mise au jour par un érudit bien connu, dans son piquant ouvrage intitulé : Stendhal et ses amis, notes d'un curieux1. Nous sommes heureux de pouvoir à notre tour l'imprimer ici :

Paris, 5^, rue de Lille.

[Vendredi] 10 mai [1861] au soir.

« Mon cher ami, » Vous avez vu le résultat du scrutin de mardi dernier [7 courant]. Si vous eussiez été présent et Sacy, nous aurions été huit. Maintenant les burgraves réunissent le ban et l'arrière- ban . Il n'est pas impossible qu'ils n'amènent Tévêque d'Orléans, et le fassent voter pour le philosophe. Je crains que

1. In-4°, 1 890. Ce volume, publié sans nom d'auteur, est par M. Henri Cordier.

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Ponsard ne nous quitte pour aller à Vienne. Je crains que Augier ne soit pas en état, encore qu'un nouveau scrutin peut avoir lieu dans des circonstances très défavorables pour nous. D'autre part, cependant, si nous persistons à voter pour madame Sand, si les martinistes persistent, nous empêchons tout résultat, et peut-être alors, prendrat-on le parti soit de décider qu'on pourra choisir dans l'Académie, soit qu'on se présentera devant l'Institut avec les trois candidats. De toute façon, il serait très à désirer que vous fussiez à Paris jeudi prochain [15]. Je vous demande pardon de vous déranger ainsi, mais vous voyez où en sont les choses et combien votre présence nous serait nécessaire.

» Voici les votes de mardi dernier pour madame Sand :

Sainte-Beuve; De Vigny ; JXisard ;

1>E « ELLE ET LU I » . ^20l

Ponsard ; Mérimée ; Lebrun.

» Voici maintenant les deux billets blancs :

Viennet et (Villemain?).

» Les Martinistes :

Ségur;

Dupin ;

Mignet ;

Legouvé ;

Pongerville;

Flourens?

» Les Burgraves pensent avoir jeudi :

Barante ;

Guizot ;

Patin ;

Saint-Marc;

Vitet;

Rémusat ;

Noailles ;

Montai embert ;

Berryer ;

Dupanloup ; Broglie ; Biot; Falloux ; Laprade; » Total : quatorze.

» Si toutes les voix qui ont été données à madame Sand et à Martin persistent,

Nous en avons douze,

Plus deux billets blancs,

Plus vous et Sacy; » Total : seize.

» Mais Ponsard peut partir, Villemain peut changer, etc.

» Mille amitiés et compliments.

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