‹ La véritable histoire de "Elle et lui", notes et documentsChapitre 30 sur 40 · P. MÉRIMÉE · texte numérisé non relu

P. MÉRIMÉE

1. Si le lecteur désire connaître dans tous ses détail l'histoire de ce prix, et comment il fut décerné à M. Thiers il la trouvera pages 29 i à 328 du tome deuxième de Tinté ressant ouvrage de M. Désiré Nisard : Souvenir* et Note biographiques. (In-8°, 1888, Calmann Lévy.)

Pour en revenir à Elle et Lui, on a vu avec quelle autorité les fragments des lettres de M. Buloz établissent que George Sand ne fit en écrivant son livre ni œuvre de rancune, ni œuvre de mensonge. Écoutant ses bons avis, elle eut la sagesse de modifier les quelques points de détail signalés par lui, et de supprimer complètement le récit des faits réels qu'il déconseillait aussi de faire connaître au public dans leur vérité absolue. Mais, il faut le remarquer, bien que ces

faits pussent peut-être servir de base à des jugements défavorables pour elle, George Sand n'avait pas hésité cependant à les révéler, et à les présenter, dans la première version de son récit, tout à fait conformes à la réalité.

Nous ne rappellerons pas le bruit, les attaques ni les polémiques qui suivirent l'apparition d'El'e et Lui, car Lui et Elle, la riposte sans bonne foi de M. Paul de Musset, pas plus que Lui, le pamphlet de madame Louise Colet, n'ont pu transformer les événements vrais, ni dénaturer, au gré des rancunes personnelles de leurs auteurs, ce qui s'était réellement passé jadis entre les deux amants1. C'est à partir de ce moment qu'on

1. Ici encore nous sommes d'un avis complètement opposé à celui qu'exprime M. Clouard sur Elle et Lui. En voici, d'ailleurs, les termes : « Certes, Paul de Musset eut raison de répondre ; nous blâmons seulement la manière. On ne riposte pas à un pamphlet par un autre pamphlet ; on ne réfute pas des faits dénaturés dans un sens en les dénaturant dans un sens contraire. Etc. »

Elle et Lui un pamphlet ! Ce livre, d'une inspiration autre-

vit, — par la volonté même, il faut le reconnaître, de tous les intéressés, — tomber en quelque sorte dans le domaine public les plus sccrels détails de ce drame intime. Le résultat de cette mise au jour fut nécessairement d'enlever tout caractère d'indiscrétion aux publications qui, depuis lors, ont traité de ce sujet, de même qu'aux jugements plus ou moins sévères portés, de part et d'autre, sur les actes de tous les personnages mêlés jusqu'aujourd'hui à cette douloureuse aventure. Du reste George Sand s'est, dans la suite, chargée elle-même de sa

ment élevée, peut-il être vraiment accompagné d'un semblable quai ficalif ? Mais il ne faut retenir de ce jugement que ce môme terme appliqué si justement à Lui et Elle, car si la dénomination de pamphlet était réellement méritée par Elle et Lui, comment alors faudrait-il donc qualifier Lui et Elle, cette œuvre si visiblement dépourvue de bonne foi et toute débordante de haine pour George Sand ? Avant nous d'ailleurs, Arvôde Barine, à la page 100 de son impartial et bel ouvrage sur le poète, après avoir constaté chez Paul de Musset la violence de ce dernier sentiment, précise en môme temps quelques-uns des points au sujet desquels la vérité fut le plus altérée par l'auteur de Lui et Elle.

propre défense contre ses calomniateurs, au cours de cette superbe préface de Jean de la Roche qu'admirait tant M. Buloz, préface écrite dans une langue admirable, et tout aussi noble de forme que de pensée.

On y voit apparaître, pour la première fois, son intention de livrer un jour à tous les irrécusables preuves de ces faits lointains, si diversement appréciés, et dont les détails mal connus servaient de thèmes à tant de récits mensongers1.

1. Voici le passage de cette préface auquel nous façons allusion ici :

« Et nous disons, nous, que le mort illustre renfermé dans cette tombe se relèvera indigné quand le moment sera venu. Il revendiquera sa véritable pensée, ses propres sentiments, le droit de faire lui-même la fière confession de ses souffrances, et de jeter encore une fois vers le ciel les grands cris de justice et de vérité qui résument la meilleure partie de son âme et la plus vivante phase de sa vie. Ceci ne sera ni un roman, ni un pamphlet, ni une délation. Ce sera un monument écrit de ses propres mains et consacré à sa mémoire par des mains toujours amies. Le monument sera élevé quand les insulteurs se seront assez compromis. Les laisser aller dans leur voie est la seule punition qu'on veuille leur infliger. Laissons-les donc blasphémer, divaguer et passer ! »

Mais prendre un parti définitif sur ce point était chose grave, et bien des mois s'écoulèrent sans que George Sand pût se décider à rien. Elle ne voulut pas, dans une circonstance aussi sérieuse, agir sans demander conseil; et, cette fois, ce fut à Sainte-Beuve qu'elle s'adressa pour obtenir en même temps un avis tout à fait autorisé et faire trancher la question par un témoin du passé.

Constamment séparés de fait par la distance, — George Sand étant presque toujours installée à Nohant, et Sainte-Beuve fixé à Paris, — ils n'avaient pas cessé, depuis 1833, de rester en correspondance. De plus> comme on l'a vu, l'éminent critique, après avoir été le confident, presque le confesseur de l'illustre femme pendant la lutte désespérée qu'elle avait soutenue sous ses yeux, depuis lors n'avait pas cessé non plus, en apparence du moins, de s'affirmer son ami dévoué.

En conséquence, George Sancl prit pour intermédiaire un autre de ses plus fidèles confidents dont nous avons déjà parlé, M. Emile Aucante, et le chargea de traiter en son nom cette question délicate pour elle, puisque l'éloignement de leurs demeures respectives ne permettait pas à la grande romancière de la discuter elle-même avec l'auteur de Volupté.

Sans passer par les hasards de la poste, plusieurs lettres sur ce sujet lui furent ainsi remises par M. Emile Aucante. Ce sont ces lettres inédites que nous allons mettre sous les yeux du lecteur. Admirables, aussi bien au point de vue du style qu'à celui de l'élévation de la pensée et des sentiments, elles constituent, à coup sûr, les documents les plus importants publiés jusqu'à ce jour, relativement à cette véritable épopée de fautes et de souffrances.

DE « El LE LT LU I

Nohant, 20 janvier 1861.

« Mon ami, » Je vous demande de recevoir M. Emile Aucante, mon ami dévoué et mon homme d'affaires. La lettre ci-jointe vous metlra d'avance au courant. Quand vous aurez lu cette lettre, prenez voire jour et votre heure et donnez-lui rendez- vous, si, comme j'en suis sûre, vous m'aimez comme je vous aime.

» g. s and. »

Nohant, 20 janvier 1861.

« Mon ami, » C'est un grand service que je vous demande. 11 s'agit d'un grand conseil à me donner. Il y a longtemps que j'ai à vous parler d'une chose importante et délicate pour moi; mais il aurait fallu que nous fussions seuls, et comme je n'avais pas sous la main et en ordre certains écrits dont,

avant tout, il faudra que vous preniez connaissance, j'ai remis de vous en entretenir.

» J'ai fait un roman intitulé Elle et Lui, que vous n'avez peut-être pas lu et qu'il faudrait que vous prissiez la peine de parcourir. C'est une histoire vraie au fond, une histoire que vous savez, et qui avait été si arrangée par certaines gens, que j'ai cru devoir lui restituer ce que la réalité des sentiments avait d'essentiel, tout en déguisant assez bien les faits et les personnages pour que nul n'eût le droit de s'en plaindre.

» Vous verrez bien vite que ce livre n'a pas été écrit avec amertume et qu'il est plein du respect du passé, respect du génie, respect de la mort. Du moins, telle a été mon intention, et je ne crois pas que l'exécution l'ait sensiblement trahie.

» Ceci a donné lieu à deux répliques pleines de fiel, de grossièreté et d'imposture : un prétendu roman intitulé Lui et Elle, et un prétendu récit intitulé Lui, où une femme

DE « E LLE ET LUI ». c21 1

de talent et de mérite4 a oublié ce qu'elle se devait à elle-même, pour satisfaire je ne sais quelle haine, dont il m'est impossible de deviner la cause. Je ne lui ai jamais été hostile; je ne lui ai jamais dit d'impertinences comme elle le prétend; je n'ai môme jamais songé à lui être désagréable. Tout mon tort est de n'avoir pas voulu me lier avec elle, parce que je la trouvais trop littéraire, d'une certaine façon, pour mes goûis et mes habitudes d'esprit.

» Or, j'ai les lettres (Telle et lui, et il faut que je vous dise l'histoire de ces lettres.

» Elle les avait eues (celles de lui) dans les mains pendant quelque temps après la rupture, rupture qui n'avait rien eu d'amer ni de violent. Elle s'était enfuie, vous lui aviez donné une partie du courage qu'il lui fallait pour cela. Un jour, quand il se fut bien assuré qu'il n'y avait plus de retour

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