‹ La véritable histoire de "Elle et lui", notes et documentsChapitre 31 sur 40 · Madame Louise Colet · texte numérisé non relu

Madame Louise Colet

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possible, «7 réclama ses lettres. Elle les lui renditsans demander à reprendre les siennes ; mais il sentit aussitôt qu'il devait les lui offrir. On se revit pour en parler, on ne décida rien. On s'offrait mutuellement de tout brûler, maison ne pouvait s'y résoudre; on sentait qu'on avait là une grosse part de son âme; et puis, lai pariait d'autre chose, et ne se résignait pas. Elle tint bon, et il ne le lui a jamais pardonné.

» II était d'un caractère si fantasque, si malheureux, et avec cela il était si grand poète, qu'à partir du jour où il eut perdu l'affection qu il avait tant foulée aux pieds, il se crut, et se sentit par conséquent, désespéré, — aux heures de la poésie. Le reste du temps, il menait joyeuse et mauvaise vie.

» Pauvre enfant! Il se tuait I Mais il était déjà mort quand elle l'avait connu ! Il avait retrouvé a\ec elle un souffle, une convulsion dernière! Il se ranima par moments,

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en [absence toujours. Elle se croit, elle se sont innocente du lent suicide qui a été la vie entière de ce malheureux!

» Un ami, Gustave Papet, son ami d'en* fance à elle, et qui était devenu un ami commun, pensa aux lettres. Il la blâmait de ne pas les reprendre. Pas plus quelle, il ne croyait qu'on voulût en faire un mauvais usage; mais il disait qu'un homme qui s'enivre ne peut être dépositaire fidèle de quoi que ce soit.

» A la dernière entrevue, elle et lui s'étaient contentés de cacheter leurs lettres en deux paquets distincts, et il les avait gardées sans conclure. L'ami commun alla le trouver et l'engagea à rendre ou à brûler. On fut au moment de brûler; il ne put s'y résoudre. // i émit les deux paquets scellés à Papet, en lui disant: — « Gardez-les-nous, et plus tard on » s'entendra sur ce qu'il y a à en faire. Vous » rendrez à chacun ce qui est à lui, mais » d'après un consentement commun. Il n'y

» aura jamais de discussion entre elle et moi » à ce sujet-là. »

» Papet fit l'observation que l'un des deux pouvait mourir. — « Alors vous brû- » lerez ce qui est à moi », répondit-^. Il fut impossible de l'amener à une solution plus nette, et à s'entendre sur ce qu'il regardait comme à lui. Il rappela seulement Papet pour lui dire : — « // n'y a qu'une chose que j'exige de vous : donnez-moi votre parole d'honneur que jamais vous ne remettrez rien à mon frère. »

» Un an, peut-être deux ans plus tard, Papet le rencontra, lui parla et lui demanda ce qu'il entendait faire des lettres. — « Brûlez- » les, brûlez tout, répondit-^/, que je n'en y> entende plus parler. »

» Papet ne se crut pas en droit de brûler. Il fallait savoir si les lettres d'elle à lui étaient à lui, ou si c'était le contraire. La loi ne s'expliquait pas à cet égard. Aujourd'hui divers arrêts ont résolu la question, dans le premier sens si je ne me trompe.

» jEïte ne se souciait guère de ces questions-là. Elle répugnait à s'en occuper. Elle pria Papet d'attendre. On attendit, on oublia. Quinze ans s'écoulèrent.

» Lui, le pauvre lui, dans les dernières années de sa vie, se tourmenta de ces lettres tout d'un coup, et il redemanda les siennes propres à Papet avec une amertume extrême, je n'ai jamais su pourquoi. On s'était encore rencontré, elle et lui, pour la dernière fois en 1848. // avait été très attendri, il pleurait ; il était ivre, hélas !

» Papet refusa de renvoyer les lettres, disant qu'il voulait en référer à elle. Elle sentit bien qu'il y avait danger à rendre ces choses sacrées à un homme qui n'avait plus que des éclairs de lucidité. Mais on faisait écrire officiellement par un avocat. Elle donna permission à Papet de renvoyer à lui ce qui était à lui.

» Mais il fallait savoir lequel de ces deux paquets cachetés, à peu près égaux, liés

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tous deux d'un même ruban noir et scellés du même cachet, était à lui. Papet demanda s'il y avait un signe quelconque qui pût lui faire reconnaître les lettres de lui, et on fit écrire par mon ami Rollinat à M. Grévy, avocat de lui. Ni lui ni elle ne pouvant rien éclaircir, ou convint que lorsque M. Papet irait à Paris, il ouvrirait les deux paquets avec M. Grévy, et pour que ceci ne fût pas une lin de non-recevoir, elle écrivit aussi à M. Grévy pour lui dire que, si son client le désirait, elle était prête à recevoir son mandataire à la campagne et à procéder avec lui et Papet à l'ouverture et à la reconnaissance des paquets. M. Grévy répondit que ce n'était pas si pressé et que tout cela se ferait quand tout le mode pourrait se réunir à Paris.

» Il n'en fut plus question. Elle élait à Paris depuis quelques semaines et il ne l'ignorait sans doute pas, quand il mourut. Quinze jours après, le frère, avec qui elle

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avait toujours eu de loin en loin de bons rapports, vint de la pari du mourant, disait-il, lui demander ce qu'elle comptait faire des lettres, qu'à son heure dernière, il s'en était vivement préoccupé et avait désiré que tout fût brûlé. Elle y consentit, mais les lettres n'étaient pas là ; elles étaient toujours en Berry sous clef, chez M. Gustave Papet. Elle invita donc le frère à venir en Berry le mois suivant, afin qu'à eux trois ils fissent le sacrifice. C'est alors que le frère observa que c'était dommage et que, probablement, il y en avait de bien belles de lui-, bien précieuses à garder; que, si elle voulait, on relirait tout ensemble et qu'on ferait un choix. Elle lui demanda s'il était autorisé à cela ; il prétendit l'être, ce qui n'était pas conforme à sa première affirmation qu'il fallait tout brûler. Elle n'en prit pourtant pas d'ombrage et, l'ayant toujours connu très sympathique pour elle , devant elle ,

elle lui renouvela son invitation et alla l'attendre en Berry.

» Il ne vint pas, il n'écrivit pas. Plus d'un an, quinze mois je crois après, lorsque parut Elle et Lui, il prétendit quelle avait publié des lettres de son frère, ce qui n'était pas vrai, il vous sera facile de vous en convaincre.

» Il n'entrait pas dans sa manière de voir, au point de vue de l'art pas plus qu'à celui des convenances, de citer et de copier. Elle devait écrire elfe-même son livre, ne pas imiter le style d'un autre, même pour le faire parler ; elle devait rendre les idées et les sentiments de l'un et de l'autre comme elle se les rappelait et comme elle les appréciait à distance. Ce n'étaient pas des mémoires qu'elle rédigeait; c'était un roman, c'était de l'émotion rétrospective et sa propre émotion.

» Le frère prétendit que ce livre outrageait la mémoire du poè te et de F homme, il fit des menaces et réclama à Papet non

plus les lettres de son frère, parce que, disait-il, la loi en attribuait la propriété à la personne à qui elles étaient adressées, mais les lettres (Telle.

» Devant cette réclamation, Gustave Papet vint la trouver, lui remit à elle les deux paquets de lettres en lui disant : — « Je ne » veux pas répondre à ce monsieur, je ne le » connais pas. Je me rappelle et je vous rap- » pelle la parole qu'Alfred m'a fait donner » de ne jamais les lui remettre. Je ne crois » pas qu'il ait jamais été chargé, même au lit » de mort, de les réclamer pour son compte » ou pour celui de sa famille. Au reste, on » ne nous montre aucune preuve, et je me » rappelle assez bien les intentions, vagues » toujours, mais jamais hostiles d'Alfred, pour » me croire dégagé de mon rôle de déposi- » taire. Dans ma conscience, vous seule dé- » sonnais avez des droits sur le dépôt. Je » vous le livre, et je me moque de toutes les » réclamations et de toutes les criailleries. »

» Elle remit alors le paquet, les deux paquets, à un autre ami, en le chargeant de tout brûler. Elle avait je ne sais quelle répugnance à faire cela elle-même, vous comprenez bien cela.

» Mais cet autre ami (que vous connaissez) \ et qui savait de quoi il s'agissait, fit ses réflexions et ne brûla pas. On avait annoncé Lui et Elle; il le savait, il s'attendait à quelque infamie; il ne voulait pas que la vérité fût anéantie. Quand le livre eut paru, il montra les deux paquets intacts à elle, et elle l'approuva de lui avoir désobéi.

» A présent, que fera-t-e/fc de ces lettres? Elle ne tient pas à réveiller les scandales des deux publications qui l'ont outragée et calomniée; elle ne s'en est pas sentie atteinte. Mais elle doit peut-être à l'avenir de ne pas anéantir les preuves d'une affection qui fut très malheureuse, mais qui, de part et d'autre,

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