M. Alexandre Manceau
eut sa force, sa dignité et sa sincérité. Elle le doit pour lui aidant que pour elle.
» Or, c'est 1(3 moyen d'assurer dans l'avenir la liberté de cette publication qu'il faut trouver. Là est le difficile, à cause de mille choses sur lesquelles mon envoyé s'expliquera avec vous, relativement aux droits que l'on pourrait avoir d'empêcher.
» Certes, le frère, après les ignobles inventions de son pamphlet, s'opposera, autant que possible, si lui ou quelqu'un des siens est encore de ce monde. Si la publication doit se faire dans un temps éloigné où elle sera sans obstacle, quel est le moyen d'assurer le dépôt des autographes, et l'exactitude des diverses copies que l'on peut en faire, en cas de destruction des originaux, par incendie, révolution, vol, etc.? Ne serait-il pas plus sûr de la lancer dès à présent sous des noms supposés, ou sans noms et sans annonces, sans rien qui éveillât des prévisions et des obstacles ? L'ouvrage imprimé existerait ;
par la suite on pourrait aller aux preuves.
» Enfin, je n'ai pas de conclusions par devers moi. J'ai reçu divers avis contraires. Il y a une question de droit qui n'est pas bien nettement tranchée. Si ce n'était qu'une question d'argent, je serais bien charmée d'avoir à donner le produit à la famille et à l'estimable frère surtout. Ce serait toute ma vengeance.
» Si l'on se décidait au dernier parti, sans doute, il y aurait un choix à faire, dans les dernières lettres surtout. J'en voudrais retrancher tout ce qui est reproche d'elle à lui, bien que je désire que vous lisiez tout. J'ai fait, dans la partie que j'ai recopiée moi-même, les suppressions nécessaires, et j'ai même coupé aux ciseaux dans les autographes tout ce qui pouvait blesser et compromettre des tiers.
» Voulant assurer l'existence des lettres, je n'ai pas voulu qu'elles fissent du mal. J'ai même eu du plaisir à détruire tout moyen
de vengeance de ma part contre quelquesuns de ceux qui m'ont si mal traitée.
» Mais, dans la partie qu'il m'a été impossible de copier moi-même, faute de temps, (et puis tout cela me faisait mal), le choix doit être fait par quelqu'un comme vous, si vous voulez vous en charger. Nous reverrions, d'ailleurs, le reste ensemble quand je pourrai aller à Paris. Mon envoyé s'est chargé de copier tout littéralement.
» Ainsi, cher ami, c'est deux heures de votre précieux temps que je vous demande pour lire toutes les pièces, et puis une heure de conversation avec l'envoyé pour qu'il supplée à tout ce qui manque de si et de mais à cette lettre-ci. Et puis, une heure de réflexion quand vous pourrez, et une solution dernière à laquelle je nie conformerai.
» Pardon et merci, car je ferais de si grand cœur pour vous tout ce qui est en mon pouvoir, que je me persuade que vous le ferez
pour moi sans vous impatienler et sans me gronder.
» A vous de cœur.
» g. s and. »
Nohant, 6 février 1861.
« Mon ami,
» Emile me rend compte de votre dernier entretien et de votre dernier avis. Il est bon et je le suivrai. Les lettres ne paraîtront qu'après moi.
» Je crois qu'elles prouveront de reste que trois horribles choses ne pèsent pas sur la conscience de votre amie : le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux d'un mourant; la menace, la pensée de le faire enfermer dans une maison de fous; la volonté de le reprendre et de l'attirer malgré lui après sa guérison morale. Que sais-je encore? Une tentative d'assassinat? Des infidélités, des
caprices, des trahisons après Je raccommodement ? De la dureté, de la moquerie, de la cruauté, des tortures froidement imposées par l'orgueil au génie malheureux et brisé? De la jalousie littéraire? Le dépit de critiques qu'il n'avait jamais songé à faire et dont toute cette liaison eût été, chez la femme, une vengeance préméditée?
» Voilà les saletés de l'accusation, et les lettres ne prouvent qu'une chose, c'est qu'au fond de ces deux romans : la Confession d'un Enfant du siècle, Elle et Lui, il y a une histoire vraie, qui marque peut-être la folie de l'un et l'affection de l'autre, la folie de tous deux si l'on veut, mais rien d'odieux ni de lâche dans les cœurs, rien qui doive faire tache sur des âmes sincères.
» Plus tard, avec la débauche, les mauvais conseils et les mauvaises compagnies, avec la folie croissante, le poète est devenu amer, il a continué d'être jaloux, il a voulu nuire. Mais je crois qu'on l'a fait beaucoup
mentir, et qu'il est moins coupable que ses amis ne l'ont fait paraître.
» Paix et pardon, voilà toute la conclusion ; mais, dans l'avenir, un rayon de vérité sur cette histoire.
» Merci, cher excellent ami, de la peine que vous avez prise et de l'affection que vous me prouvez. Je pars dans huit jours, et je vous donnerai de mes nouvelles pour avoir des vôtres.
» A vous de cœur.