La Vie de Alfred de Musset, par son frère
» Nous causerons, au reste, bientôt, je l'espère. Vous tiendrez, n'est-ce pas, votre promesse à Paris pour ce printemps? Ce Midi ne va pas vous garder trop longtemps. Vous n'en rapporterez qu'une close de chaleur et de soleil, qui est trop lente à venir dans nos jours mêlés. Faites vite votre provision et revenez enfin réjouir ceux qui, par ici, vous aiment.
» Je suis tout à vous, chère illustre amie.
» SAINTE-BEUVE
» Mes amitiés aux vôtres. »
George Sand, pour se rendre à Tamaris, près de Toulon, avait quitté Nohant ce même 14 février 1861. La lettre qu'on vient de lire ne fut donc ouverte par elle que quatre mois plus tard, lors de son retour en Berry. En voici le tardif accusé de réception, qui touche aussi à la question de ce prix académique dont on a lu plus haut les diverses alternatives :
Nohant, 8 , juin 1861.
ce Mon ami,
» J'arrive de Provence et de Savoie, je débarque ce soir à Nohant après quatre mois de vagabondage* J'y trouve votre lettre du 14 février, arrivée ici le jour même, deux heures après mon départ I
» Je ne veux pas m'endormir sans vous remercier des témoignages d'affection que vous m'y donnez, et sans vous dire combien j'ai apprécié votre affectueuse sollicitude dans toute cette histoire de couronne académique. Sachant très bien que vous ne réussiriez pas, vous me pardonnez de ne pas m'en être préoccupée un seul instant par rapport à moi ; mais, sachant combien vous luttiez avec bonté pour moi, j'ai été bien heureuse et je le suis toujours d'être l'objet de vos soins fraternels. Merci de cœur, et croyez bien que, si je vaux quelque chose, je suis arcbirécompensée par votre amitié. Je n'aspire
pas à d'autre gloire. Dites à l'Académie pourtant qu'elle devrait bien à ma candidature éconduite de donner un prix au pauvre Verbet \ dont les titres à la couronne de vei'tu sont incontestables. Avez-vous reçu les pièces nécessaires qu'on m'avait promis de vous envo}^er ?
» Je viens de faire un voyage qui m'a rendue encore assez malade au début, mais dont la dernière moitié m'a ravie. La Provence et la Savoie [sont] deux pays analogues, géologiquement parlant, qui offrent pourtant l'antithèse la plus complète. La dislocation du premier semble faite d'hier. L'autre, recouverte de la plus belle végétation du monde, a pris des airs de paradis terrestre.
» Sans doute, vous avez vu tout cela. Moi, j'ai vu Buloz, qui m'a beaucoup parlé de vous, et qui m'a dit toute la peine que vous avez prise pour moi. Ce Buloz s'est payé un
1. Un candidat chaudement recommandé par George Sand, pour un des prix Montyon.
éden. 11 a dos cascades, des précipices, dos arbres monstrueux, des prairies splendides, des rochers, et une villa très vaste, une très belle fille, et une femme que j'ai toujours beaucoup aimée.
» J'ai fait un peu de progrès en botanique, mais je suis bien à plaindre, je ne vois pas Yod! en détail; je ne le vois qu'en masse ! Savez-vous ce que c'est que Yod ? Oui, certainement ; vous savez tout.
» Bonsoir, mon ami. Merci encore, merci toujours. Je retrouve avec plaisir mes Causeries du Lundi que je n'ai pas toutes lues avant mon départ.
» A vous de cœur.
» g. s AN D.
» P. -S. — Maurice est en Afrique. Il est enthousiasmé, il revient bientôt. Manceau vous salue avec tout son dévouement et toute son admiration. »
Trois ans plus tard, George Sand prit enfin toutes les mesures nécessaires pour charger officiellement M. Emile Aucante de mettre au jour cette correspondance. Puis, afin d'assurer mieux encore l'exécution du conseil que lui avait, ainsi que l'on vu, donné Sainte- Beuve, — c'est-à-dire d'attendre sa mort à elle pour faire imprimer ces documents, — elle adressa en même temps l'importante lettre suivante à M. Alexandre Dumas fils, l'un de ses amis les plus dévoués :
LA VÉRITABLE HISTOIRE J)E « ELLE ET LUI ». 2oO
A mon Ami Alexandre Dumas fils
Paris, 15 mars 1864.
« Mon cher enfant,
» D'après le conseil que vous avez bien voulu me donner, je viens de déposer chez mon ami Émile Aucante le coffret contenant toutes les lettres autographes qui m'ont été écrites par Alfred de Musset, et toutes celles qu'il avait reçues de moi. Je vous remets une copie de ces lettres.
» Cette correspondance, vous l'avez lue, et vous m'avez confirmée dans l'intention où j'étais de prendre toutes les mesures nécessaires pour qu'elle pût être publiée après ma mort, comme étant la meilleure réfutation des calomnies dont j'ai été l'objet.
» Vous savez qu'Emile Aucante est un de mes amis les plus dévoués, et que, depuis
1. Cette lettre a été publiée dans le Gaulois du 1G novembre 1896. 1897.
longtemps, je l'avais chargé du soin de cette publication.
» Mais nous avons dû prévoir le cas où il viendrait à mourir avant de l'avoir faite, et, par amour de la vérité autant que par affection pour moi, vous avez consenti à le remplacer au besoin. C'est un grand service à me rendre, et vous n'hésitez pas.
» J'ai remis à Emile Aucante les instructions écrites qu'il me demandait ; vous désirez et vous devez en avoir aussi. Il ne faut pas qu'on puisse jamais vous accuser l'un ou l'autre d'avoir agi sans pouvoirs, ou avec des pouvoirs contestables.
» Voici donc, quant à vous, mon cher enfant, ce qui est de ma part l'expression de ma volonté réfléchie et arrêtée :
» Primo. Quoique certaines personnes m'aient fort injustement attaquée à propos d'Alfred de Musset, dans ces derniers temps, vous savez que je n'ai contre elles aucun sentiment de vengeance, et je tiens à ce que
DE « ELLE ET L Ul ». 237
la correspondance en question soit produite le plus tard possible.
» Mais j'entends que vous ayez toute liberté quant au mode et à l'opportunité de la publication, s'il arrive qu'Aucante vienne à mourir après moi sans l'avoir faite.
» Je vous autorise donc, dans ce cas, à retirer le coffret de chez lui et à publier la correspondance quand bon vous semblera.
S'il vous paraît suffisant de n'en publier d'abord qu'une partie, sauf à la faire paraître complète plus tard, vous en aurez le droit.
» De môme, selon que vous le jugerez à propos, vous conserverez aux lettres leurs signatures véritables, vous aurez recours à des noms fictifs, ou vous n'y mettrez aucun nom.
» Si vous croyez devoir consulter ma famille et mes amis, vous pourrez le faire, mais tout en restant le maître de faire prévaloir votre propre appréciation, quant au
mode et à l'opportunité de la publication.
» Secundo. Il ne devra être changé aux lettres ni un mot ni une virgule. Je vous prie aussi de faire respecter les suppressions, d'ailleurs peu nombreuses, que j'ai cru devoir faire de certains passages ayant trait à des tiers, bien que j'aie été énergiquement blâmée, surtout par Aucante, de ce qu'il a appelé à ce propos, mon excès de mansuétude.
» Tertio. La publication faite, les lettres autographes devront être déposées pour y rester à tout jamais soit à la Bibliothèque Impériale, soit dans telles autres archives publiques qu'il vous plaira de choisir, afin que toute personne puisse vérifier leur authenticité et s'assurer de l'exactitude de la publication.
» Quarto. Comme les pauvres doivent seuls profiter du produit qui me reviendrait de la publication, ce produit sera versé par vous dans la caisse d'un bureau de bienfaisance, ou employé à de bonnes œuvres quelconques*
» Quinto, La mort pouvant vous frapper vous-même, avant que vous eussiez juge à propos de publier cette correspondance, j'attends de votre amitié de prévoir ce cas, le jour même où viendrait à vous échoir la mission éventuelle que votre dévouement vous fait accepter, et je vous autorise à transmettre alors à M. Louis Maillard, ingénieur colonial, ou, à son défaut, à une personne de votre choix, après vous être assuré de son consentement, tous les pouvoirs confiés ici à votre bonne affection, pour qu'au besoin cette personne puisse en user en votre lieu et place.
» Grâce à ce surcroît de mesures, il n'y aura pas à craindre que la publication devienne impossible, faute de quelqu'un autorisé à la faire.
» Il me reste à vous remercier, mon cher ami, et à vous bénir maternellement du dévouement que vous m'aurez prouvé vivante et morte * » george sand. »
Enfin, treize ans après, en 1877, Paul de Musset publia cette Vie de son frère, à laquelle nous avons déjà renvoyé le lecteur à propos du consentement d'accompagner son fils en Italie donné par madame de Musset mère à George Sand. Dans une note que nous allons citer, l'auteur de cette biographie raconte ainsi Ja restitution des lettres des deux amants faite par M. Papet au dernier survivant du drame. Il dit:
« En 1859, j'ai demandé à la personne chez qui ces lettres étaient déposées de les rendre à la famille du poète mort. Il m'a été répondu tranquillement que ce dépôt sacré avait été violé et les lettres remises en des mains qui n'auraient jamais dû les ravoir. Je me suis informé de ce qu'on en avait fait; on m'a répondu qu'elles étaient brûlées. J'ai en réserve sur cette affaire tout un dossier plein d'autographes. »
Ainsi qu'on l'a vu dans la lettre de George Sand à Sainte-Beuve, les faits ont tourné tout autrement. Voici d'ailleurs le texte même de la réponse faite par George Sand à la question de Paul de Musset, texte entièrement d'accord du reste avec la note de ce dernier. Cette lettre avait été expédiée de Nohant le 18 mars 1859 :
« Mon cher Paul,
» Vous m'aviez dit, il y a deux ans bientôt, que vous viendriez ici, au bout d'un mois, pour brûler les lettres. Vous n'êtes pas venu. J'avais dès lors prévenu M. Papet pour qu'il les rapportât en votre présence. Mais il me répondit : — a Non. L'auteur de » ces lettres m'a formellement défendu de » jamais les remettre à son frère. Puisqu'il » n'est plus, je ne connais aujourd'hui » qu'un propriétaire légitime de toutes les y> lettres, c'est vous. »
» Il me les a donc rendues, et c'était
juste. Et si je les ai brûlées sans vous, c'est votre faute. D'ailleurs, c'était mon droit. » Tout à vous.