LÉLIA
Par George Sand.
Si l'on n'y met ordre au plus vite, la
famille des Obermann va devenir pour notre pauvre littérature moderne ce que fut pour le drame classique l'éternelle race des Atrides. Ce ne serait rien encore, puisque à la rigueur on lui pourrait échapper en laissant de nouveau, sans y toucher, sur les rayons poudreux d'une librairie, en compagnie des romans de M. Bignan, ses livres ascétiques ou extatiques, comme il vous plaira, autant d'années qu'ils y ont pourri déjà, avant qu'il ne passât par l'idée de trois ou quatre méchants rêveurs, de nous jeter à la tête, en appelant œuvre de génie les cris douloureux d'un homme qui ne sait que faire de ses deux bras, s'épuise en agitations stériles, dévoré de plus de désirs qu'il n'en peut satisfaire, et se fait un désappointement de la nuit qui vient trop tôt, du nuage qui est trop lent à voiler le soleil ou de la feuille que l'orage détache avant l'automne et roule devant lui. Mais, hélas ! les Obermann sont devenus une faction ayant
ses mots de ralliement, ses jours d'assemblées, ses initiés et ses tribuns.
Voyez un peu les progrès qu'elle a faits ; autrefois, mal léchée, les cheveux en désordre, l'habit râpé, les ongles noirs et longs, elle s'en tenait aux allées solitaires de Fontainebleau, buvant et se lavant à l'eau des fontaines, couchant sur la mousse, s'abritant sous le chaume, évitant le bruit, fuyant la foule, sans drame, sans passion, uniforme, ennuyée et seule ; aujourd'hui, elle lisse ses cheveux, fait ses ongles et s'habille de drap fin; elle a des salons, des canapés de soie, des alcôves parfumées, fait des agaceries à la foule, et présente autant de variétés qu'elle a d'adeptes. Bientôt elle descendra dans la rue, encombrera les boulevards, marchera côte à côte avec vous au Bois de Boulogne, envahira le théâtre, et saisira les passants au collet pour leur crier : — «Soyez des nôtres ». Aussi, pour avoir quelque valeur dans un certain monde, il faudra
s'habiller obermann, parler obermann, rêver obermann. Que Dieu nous soit en aide!
Et pourtant, ces messieurs et ces dames n'ont rien inventé, je vous assure, et avant qu'il ne vînt dans la pensée de ce fou d'Obermann de s'étaler et de s'endormir un jour, tout nu, au soleil, sur une montagne, les pensées nocturnes de Young, Night thoughts, les rêveries de Rousseau, la sensibilité extravagante de Werther, qui chemine toujours entre le ridicule et le sublime, pour arriver au suicide; le vague profond dans lequel Mené se berce mollement, avant de trouver Dieu à travers la solitude ; le satanique mépris de Childe-Harotd pour tout ce qui est forme sociale, nous avaient donné des preuves du savoir-faire de l'école mélancolique, ou plutôt de l'école égoïste.
Passe encore pour Obermann; il y a, en effet, au fond dece livre, un rellet assez exact d'une époque mémorable, de la fin du dix-huitième siècle, et des commencements du dix-neu-
vième. Alors, la société comme la religion violemment ébranlées, chancelaient sur leurs bases séculaires, et les hommes, témoins de ces grands bouleversements, ne savaient à quelle foi se prendre. Mais, pas plus que Dieu dans les lois de la création, Obermann n'a voulu, sans doute, laisser l'œuvre incomplète; au mâle, il a fallu donner une femelle; Isabelle1 a été formée d'Oberrnann, et je crois même d'une des côtes d'Obermann, le jour qu'il s'endormit nu sur la montagne, car Isabelle a hérité de cet amour de la nudité que rafraîchit l'eau et que caresse le vent, et de cet aplomb imperturbable qui la fait s'arrêter, l'épaule appuyée contre un arbre, les bras croisés, les yeux errant je ne sais où, lorsque, nouvelle Vénus Aphrodite, elle se trouve face à face, au sortir de son bain en plein air, avec, un jeune homme qui la rencontre à dessein, et, comme elle le dit elle-
i. Isabelle est un autre roman de M. de Senancour, l'auteur d'Obermann. s. l.
même fort judicieusement, on ne peut plus mal à propos.
Mais que sera-ce, bon Dieu! s'il vient à naître un fruit d'un pareil accouplement? Et il était né vraiment. Isabelle, quelques jours avant de mourir, avait laissé à Clémence le manuscrit d'un ouvrage qu'on devait imprimer à Lyon. Mais le soir même le feu prit à la maison qu'elle venait de quitter, et, comme on n'avait plus vu le manuscril, on présumait qu'il avait disparu dans l'incendie. Que les Obermann se rassurent, l'œuvre d'Isabelle est retrouvée. La voici; mais souillée, noircie, sentant la boue et la prostitution, entendez- vous? La prostitution de l'âme et du corps. C'est Lélia.
Et maintenant, il faudrait que les lèvres de la critique, comme celles du prophète, fussent purifiées par un charbon ardent, afin qu'il ne s'en échappât aucune parole devenue ignoble et dévergondée, au frottement de pensées ignobles et dévergondées. Par pré-
caution aujourd'hui, comme le jour où vous ouvrirez le livre de Lélia, renfermez-vous dans votre cabinet; si vous avez une fille, tendre fleur que ternirait le souffle du vice, une fille dont vous voulez que l'âme reste vierge et naïve, envoyez-la jouer aux champs avec ses compagnes; si vous avez une jeune femme dont l'amour vous tienne au cœur, donnez-lui, pour qu'elle aille au bal, la toilette de bal qu'elle vous demande, car votre fille, loin de vous ne courra pas autant de dangers que sous vos yeux, si ce livre lui tombait sous la main, et, quelques légers que soient les propos nés de la liberté d'un bal, ils ne glisseront jamais autant de poison dans une àme que les pages corrosives de Lélia.
Or, savez-vous ce que c'est que Lélia, sous quelques nuages d'ascétisme et de symboles qu'ait voulu la voiler je ne sais plus quel critique? C'est une femme qui, d'abord folle de corps et d'imagination, rêvant, avec une
âme de feu, des plaisirs pour un sang de feu, a couru après les plaisirs, et s'y est plongée ardente, échevelée, rugissante; mais qui, avec [sa] nature infirme et bornée, a trouvé que la réalité restait au-dessous des désirs, et que la fièvre du corps était absorbée par la fièvre de l'âme. Alors, elle s'est prise de mépris pour les hommes, qui ne pouvaient assouvir cette soif de voluptés, toujours nouvelle; le dégoût est venu avant la satiété. Impuissante à sortir triomphante et heureuse de sa lutte avec les hommes et la débauche, elle a renoncé à la souillure de la chair, et nul ne peut lui en tenir compte, car son imagination est restée libertine. Le dévergondage de sa pensée la porte à faire d'épouvantables études.
Elle va dans la foule, le regard inquisiteur, la poitrine haletante, cherchant l'homme qui pourra lui donner les joies qu'elle a rêvées, et brisant du pied la coupe qu'elle a vidée jusqu'à la lie, sans qu'au
fond elle ait trouvé l'ivresse. Ecoutez, c'est Lélia qui parle :
« J'avais près de lui une sorte d'avidité » étrange et délirante qui, prenant sa source » dans les plus exquises puissances de mon » intelligence, ne pouvait être assouvie par » aucune étreinte charnelle. Je me sentais » la poitrine dévorée d'un feu inextinguible, » et ses baisers n'y versaient aucun soulage- » ment. Je le pressais dans mes bras avec » une force surhumaine, et je tombais près » de lui épuisée, découragée, de n'avoir » aucune manière de lui exprimer mon en- » thousiasme... »
Ici, je n'ose plus transcrire. Plus loin, elle ajoute :
« Je fuyais alors cette couche voluptueuse » et misérable, ce sanctuaire de l'amour qui y> fut le cercueil où s'ensevelirent toutes
» mes illusions et toutes mes forces. Je mar- » chais sur le marbre froid de mes apparte- » ments, je portais ma tête en feu à l'air de » la nuit ; puis, je me jetais à genoux, et je » priais Dieu de me régénérer. »
Enfin, après bien des recherches, toutes infructueuses, elle trouve sur son chemin un enfant, un poète, à l'imagination fraîche et riante, au cœur aimant, à l'âme tendre, et qui ne demandait qu'à vivre en restant suspendu aux lèvres d'une femme, prêt à mourir le jour où ces lèvres resteront pâles et froides sous ses baisers. Aux pieds de Lélia, il lève sur elle ses beaux yeux qu'humectent les langueurs cle l'amour; à deux genoux il demande pour lui, enfant que n'ont encore enivré les caresses d'aucune femme, ce doux abandon, ces voluptueuses étreintes qu'elle a tant prodiguées jadis. Mais, incapable de pitié pour des désirs que de nombreuses épreuves n'ont jamais satisfaits, Lélia de-
meure froide et réservée. Isolée dans sa jouissance égoïste et secrète, avare de son bonheur, elle refuse de faire participer, par les sens, l'objet de son étrange amour, aux plaisirs qu'elle ne conçoit que par la pensée. Alors, elle se disait bien qu'en laissant jaillir de son œil une étincelle, en imprimant à ses doigts enlacés aux siens une pression plus vive, elle pouvait, à l'instant même, embraser le cerveau du poète et faire battre son cœur. Mais elle se maîtrisait, l'habile tacticienne, qui luttait avec toute sa longue expérience contre un enfant confiant et naïf. Quand elle était sur le point de laisser échapper son secret, quand eJle se sentait la chaleur monter à son visage, elle appuyait sa tête sur l'épaule de son poète pour se reposer de ses agitations cachées et violentes.
Mais je renonce, en vérité, à vous dérouler ici tout ce tissu de roueries tramées pour enlacer une âme jeune et tendre, pour s'en faire l'arbitre, pour la plonger
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tout à coup dans l'orage et dans la nuit, et la jeter ensuite au souffle des brises matinales. Puis, voyez-vous, quand elle a assez joué avec ce hochet, quand elle a bien allumé les ardeurs de ce sang qui bouillonne, quand elle a bien laissé espérer que ses bras toujours tendus pour repousser l'étreinte, pourront enfin tomber sans force pour s'ouvrir et le recevoir, elle prend par la main le poète qui la suit ivre d'amour, et le jette tout confiant aux embrassements d'une effrontée courtisane. Ainsi, elle méprise assez cet amour d'enfant pour faire éteindre dans la boue la soif de bonheur qui le brûle.
En revanche, savez-vous pour qui elle garde son admiration ? Elle ne trouve pas qu'il y ait dans l'amour assez d'ardeur puissante, assez d'ivresse, assez d'élévation et de sublimité. Elle prétend que les femmes n'inspirent pas une passion assez dominatrice et à laquelle toutes les autres soient sacrifiées. Il lui faut un homme dévoré, — ■
quelque vile, ignoble et corruptrice qu'elle soit, — parla passion qui les absorbe toutes. Elle le trouve. C'est Trenmor, un échappé du bagne, ruiné par le jeu, vieilli par le jeu, faussaire par le jeu. Et la voilà qui se passionne pour ce joueur, pour ce forçat, et qui justifie son extase à l'aide de paradoxes dont je n'ai trouvé, quelque pudeur que j'aie à le dire, les équivalents que dans un livre de M. de Sade, dont un écrivain, même de ma trempe, n'ose pas écrire ici le titre. Savezvous aussi qu'elle l'aimerait, cet homme, si elle l'osait, ou plutôt si, en lui jetant son amour à la tête, elle n'était pas sûre qu'il le laisserait tomber à terre sans le ramasser ensuite. Elle a brisé la vie d'un enfant, de Sténio, parce qu'il était faible ; elle a dédaigné son amour, parce qu'il était tout candeur et bonne foi. Mais Trenmor ! oh ! elle se soumettrait à lui, elle baiserait la trace de ses pas, parce qu'en lui elle a trouvé son maître, elle a trouvé une âme passée au creuset de
bien plus rudes épreuves, entourée d'une cuirasse bien autrement forgée et trempée que celle dont elle s'est revêtue ; elle aspire à s'élever à lui, à atteindre ce degré d'insensibilité que donnent au corps et à l'âme cinq ans passés à se courber sous le bâton du garde-chiourme, et à entendre le cours de morale que l'on professe aux cabanons des bagnes. S'il le voulait, Lélia s'accouplant aux flancs de ce Trenmor, prendrait la place du compagnon qui l'aida cinq ans à traîner sa chaîne, et l'exaltation de ce dévouement serait peut-être seule capable de faire atteindre aux sens de cette misérable l'exaltation qu'elle a toujours cherchée en vain... Horreur et dégoût !
Il comprit tout cela, le pauvre Sténio. Jeté aux bras de Pulchériela courtisane, qui, avec Lélia, sa sœur, en prenant le corps à l'une et l'âme à l'autre, formerait un monstre complet de débauche, — car l'une exécute à merveille ce que l'autre ne peut que rêver,
— Sténio prend goût à l'orgie, et, quand il est arraché à la fascination des vapeurs du punch, de l'éclat des bougies, des parfums des fleurs et des femmes, tournant un dernier regard en arrière, les sens appauvris sans avoir été satisfaits comme il l'avait voulu, et l'àme encore ardente, la vie lui pèse, et il l'éteint dans les profondeurs d'un lac de la Suisse.
Quant à Lélia, elle meurt étranglée par les mains de Magnus, un prêtre avec le cœur duquel elle avait joué, et qui était devenu fou. Pour Trenmor, après avoir contemplé froidement ce cadavre, il reprend son bâton, et se remet en route.
Eh bien, que vous en semble? Est-ce là un livre d'une haute portée philosophique, comme on a eu l'effronterie de le dire? Croyez-vous donc que tous les ans il soit donné à un homme de génie de couler en bronze des types comme Falstaff, Sancho, Werther, Charles Moor, ou René? Puisque
Lélia, ïrenmor, Magnus, Slénio et Pulchérie sont, à vous entendre, des types, des symboles, oseriez-vous, quelque haine que vous portiez au pauvre monde, dire qu'on en trouverait les représentations éparses dans la société que vous calomniez?
Pulchérie, sans doute, existe encore; elle court la nuit; on la voit en loge à l'Opéra aussi bien que la robe et les pieds dans la boue ; plus d'un Magnus, sans doute, est devenu fou.
Mais si, à Taide de tous ces symboles, on n'a voulu que retracer une intrigue dont tout Paris s'est entretenu il y a quelques mois, quelle femme a pu consentir à poser ou à se regarder dans un miroir, pour être peinte ou pour se peindre en Lélia? Quel homme a consenti à être le Trenmor auquel on sacrifie Sténio? Quant à Sténio, s'il en existe un, on sait qu'aujourd'hui les Sténio ne se tuent plus; ils font un voyage en Italie1
1. On sait que Julos Sandeau passa une partie de Tannée 1833 en Italie. s. l.
ou en Angleterre et ils reviennent guéris.
On avait dit jusqu'ici que M. George Sand servait de pseudonyme à une femme qui, sous ce nom, avait publié deux romans qui ne sont pas sans mérite. Mais il n'est plus permis de le croire aujourd'hui. Lélia n'est pas, ne peut pas être l'œuvre d'une femme; un homme seul a pu le publier. Et à ce compte, je tiens pour certain qiïlndiana, Valentine, comme Lélia, appartiennent à M. Sand, qui, pour se rendre la critique moins rude, aura laissé dire qu'il servait de symbole à une femme. C'est une mystification dont, pour l'honneur des femmes, depuis la publication de Lélia, il n'est plus permis d'être dupe.
Nous sommes heureux de pouvoir réimprimer ici l'important commentaire dont M. Charles de Loménie, dans la Nouvelle Revue du 1er mai 1895, a fait précéder la publication des deux lettres de George Sand à Sainte-Beuve (voir page 101).
Malgré des appréciations beaucoup trop indulgentes à notre sujet, il nous a semblé nécessaire de le citer intégralement, en raison des renseignements et des jugements précieux qu'il renferme* Les points de vue
intéressants de l'auteur, et son impartialité par rapport à George Sancl, donnent un véritable prix documentaire à ces belles pages d'un écrivain distingué.