ALFRED DE MUSSET
Pendant ce temps commençait pour George Sand l'autre drame italien dont elle fut l'héroïne, celui dont le dénouement ne se produisit qu'en novembre 1834, quand Pietro Pagello, le Roméo de cette seconde aventure, quitta Paris pour retourner à ses chères lagunes.
Le début de ce nouveau roman fut, comme toujours, tout imprégné de la poésie des amours naissantes. Nous en trouvons un écho clans V Intermédiaire des Chercheurs et des
Curieux du 10 mai 1883; c'est une Serenata écrite en patois vénitien, au printemps de 1834, en l'honneur de George Sand, par Pietro Pagello lui-même, et, suivant ce journal, déjà livrée avant 1883 à la publicité par M. Raphaël Barbiera. Nous allons en donner la traduction, exécutée pour l'Intermédiaire par M. J. Camus, et nous imprimerons en note le texte original de la pièce. Toutefois, nous tenons à faire remarquer auparavant que George Sand, la première, a publié elle-même une version anonyme de ces strophes, avec quelques variantes, dans la seconde de ses Lettres d'un Voyageur } insérée dans la Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1834. Mais elle n'en donne point la traduction, pas plus que d'une autre très courte poésie non signée, citée aussi par elle et due au même auteur. D'ailleurs, les trois premières Lettres d'un Voyageur, dédiées uniquement dans la Revue des Deux Mondes : A un Poète, c'est-
à-dire à Musset, ces lettres si navrées, fourmillent de détails exacts et d'allusions transparentes. Ainsi, le docteur et Pietro (les deux Vénitiens) dont il est sans cesse question dans ces pages, ne représentent qu'un seul et unique personnage réel, le docteur Pietro Pagello, tandis que Beppa y sert de masque à l'auteur lui-même. La cinquième Lettre enfin, dédiée à François Rollinat, garde non moins visiblement aussi les traces de tant de larmes récemment versées !
Voici la Serenata dont nous venons de parler :
Des pensées^mélancoliques Ne sois plus tourmentée.
Viens avec moi, nous monterons en gondole, Nous irons en pleine mer.
Nous dépasserons les poiis et les îles Qui entourent la cité.
Le soleil meurt sans nuages, Et la lune va poindre.
Oh! quelle vue, oh! quel spectacle Présente cette lagune, Lorsque tout est dans le silence, Lorsqu'au ciel brille la lune;
Lorsque, répandant sa lumière pâle Sur l'eau argentée, Elle se mire, elle se câline l9 Comme une femme amoureuse !
Abaisse ce voile, cache- toi...
Elle commence à paraître...
Si jamais elle te voyait, Elle pourrait devenir jalouse.
Autrefois, dans une coquille, les Grecs Se figuraient Vénus...
Peut-être avaient-ils vu dans une gondole Un joyau comme toi.
Tu es belle, tu es jeune, Tu es fraîche comme une fleur !
Le temps des larmes s'approche :
Ris maintenant et fais l'amour !
Des pensées mélancoliques Ne sois plus tourmentée.
1 . Ou, plus exactement : elle se dandine, elle se balance, elle s'incline, mot écrit sans doute sur l'autographe de cette traduction, et probablement mal imprimé ensuile.
Viens avec moi, nous monterons en gondole, Nous irons en pleine mer 1 !
Avant d'aller plus loin, rappelons que Musset et Pagello, loin de se séparer en rivaux ou en ennemis, s'étaient quittés dans les termes les plus affectueux, ainsi que le prouve cette lettre du docteur adressée de Venise, le 15 juin 1834, au poète, lettre dont Arvède Barine a déjà publié les premières