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« Le gouvernement qui a ramené le Saint-Père sur son Irône, a dit S. M. l'Empereur, répondant à son Em. l'archevêque de Bordeaux, ne saurait lui donner que des conseils inspirés par un respectueux et sincère dévouement. »
Ce gouvernement ne peut en aucune façon souhaiter la ruine du pouvoir temporel.
« J'ai la conviction qu'une nouvelle ère de gloire se lèvera pour l'Eglise, a dit l'Empereur, le jour où tout le monde partagera ma conviction que le pouvoir temporel du Saint-Père n'est pas opposé à la liberté et à l'indépendance de l'Italie.»
Le gouvernement de l'Empereur a donc un programme tracé à l'avance. On sait quelles convictions il cherchera à faire prévaloir dans le con-
Comment les idées de réformes peuvent s'unir aux idées conservatrices, c'est ce qu'aurait expliqué une lettre écrite au Souverain Pontife et remise par M. de Menneval. La Gazette de Liège,
dans un numéro déjà ancien, résumait ainsi ce document:
« Voici, quant au fond, quelles sont les idées cette ni ècp, :
de cette pièce
« L'alliance dos deux empires catholiques et le titre de chef de la Confédération italienne offert au Saint-Père, montrent suffisamment que l'organisation de l'Italie se fait sous une influence conservatrice et religieuse, et contrairement à l'influence révolutionnaire.
« Le Saint-Père n'a pas de fils plus respectueux et plus fidèles que les chefs des deux grandes nations catholiques , et l'influence comme la force de ces deux nations sont entièrement dévouées,
« Après avoir indiqué ses vues sur l'organisation de la Confédération italienne, l'Empereur déclare qu'il se gardera bien de prescrire au Saint- Père des réformes ou de poser des conditions à son concours loyal ; mais il insinue qu'il serait peut-être opportun, qu'il serait digne du Saint- Père de coopérer lui-même à la création de l'Italie, en donnant satisfaction à quelques-uns des vœux légitimes des populations soumises à son autorité paternelle... Enfin, l'Empereur parlant de l'organisation d'une force nationale, qu'on obtiendra difficilement sans la conscription, présente au sujet de l'occupation française quelques observations politiques tendant à démontrer Pinconvé-
oient existant pour le Saint-Père à la prolonger indéfiniment. »
Sans l'autorité morale de la France conservatrice, les idées de réformes, aussi bien que celles de nationalité, eussent profité à la révolution.
Qu'on lise, si l'on en doute, la proclamation écrite par Garibaldi, à Lovère, le 23 juillet :
« Italiens du centre, il y a quelques mois, nous disions aux Lombards : Vos frères de toutes les provinces ont fait vœu de vaincre ou de mourir avec vous. Les Autrichiens savent que nous avons tenu parole. Demain nous vous dirons ce que nous disions aux Lombards, et la noble cause de notre pays nous trouvera serrés sur le champ de bataille, animés comme nous l'avons été dans la période écoulée, et dans l'attitude imposante des hommes qui ont fait et qui feront toujours leur devoir. »
Au commencement de la guerre contre l'Autriche, lorsque les portraits des généraux étaient mis en vente dans Rome., celui de Garibaldi fut l'un des premiers que l'on vit à la porte des marchands* Nous avons constamment trouvé une
foule compacte devant ces portraits, et nous avons entendu maintes fois du milieu des groupes l'exprcssion des sympathies pour Garibaldi.
Cet homme qui continuait de parler de guerre et de combats lorsque la paix est signée : qui restait menaçant, et, lui seul , semblait ne vouloir pas déposer les armes, a-t-il trop compté sur sa popularité ? Garabaidi est-ii une puissance avec laquelle on soit obligé de compter ? L'Italie du centre et Rome elle-même dans laquelle il commandait, en 1848, lorsque nos troupes assiégeaient la ville, entendent-elles sa voix ? Ces questions ne sont pas sans intérêt, puisque la réponse aidera à mieux connaître la situation des esprits dans les Etals de l'Eglise , puisqu'elle permettra de juger si la révolution, si l'abolition du pouvoir temporel, peuvent rallier un parti nombreux ou capable d'exercer par l'énergie une sérieuse influence.
Garibaldi, nous a-t-on dit souvent, et peutêtre on le flattait un peu, est moins révolutionnaire que libéral , moins politique que soldat. C'est une épée au service de toutes les causes chevaleresques et nobles.
Or, la neutralité du Pape pendant la guerre n'a
— si -; pas empoché l'enrôlement des volontaires romains. Ces volontaires, placés sous le commandement de Garibaldi, n'avaient d'autre histoire que celle de leur chef aventureux.
Point d'autre nom romain autour duquel pussent se grouper les sympathies.
Sur les cartes de la guerre, à Rome, on suivait plus encore les marches du général que les mouvements des armées alliées.
Donc, le nom de Garibaldi est sympathique ; mais il ne suit pas de là qu'il entraînerait les masses, ni que Garibaldi exprime dans son langage leurs tendances et leurs opinions. Si ce que nous ont dit des personnes qui l'ont bien connu est vrai, Garibaldi ne déchaînera point la révolution et les révolutionnaires eux-mêmes n'auront jamais la pensée de le suivre. La révolution lui confierait au besoin ses troupes ; elle ne lui laissera jamais le soin d'organiser le mouvement révolutionnaire.
Rappelons ce que nous avons écrit plus haut. Garibaldi a un nom parce qu'il tient l'épée, et parce que les hommes qui ont tenu l'épée devant l'ennemi ne sont pas nombreux dans Rome.
La noblesse et la bourgeoisie conservatrice voudront-elles le comprendre ?
M. E. Jouve a su apprécier avec beaucoup de sagesse , dans le Courrier de Lyon , les dispositions des populations de l'Italie centrale. « Toutes les correspondances qui nous arrivent de l'Italie centrale et des Etats Sardes, écrivait-il, s'accordent à signaler les nombreuses et énergiques protestations adressées par les peuples delà Toscane, de Parme, de Modène, des Légations... Nous nous permettrons, cependant, de faire observer qu'on exagère probablement beaucoup le caractère et la portée du mouvement de cette opinion publique , véhémentement soupçonnée de n'être qu'une opinion de parti... Des aveux significatifs échappés aux promoteurs eux-mêmes de ce mouvement éclaircissent nettement la question. Déjà plusieurs des principaux organes du parti annexioniste , à Turin et à Florence , forcés par l'évidence de reconnaître in petlo l'indifférence ou môme l'hostilité bien formelle d'une partie des classes laborieuses et surtout de la masse des populations rurales à l'égard de leurs projets, cherchent à se consoler de n'avoir pas la majorité des votes populaires , en s'attribnant sans façon
l'avantage do la qualité. Dédaignant les volontés de h plèbe ignorante, qu'ils méprisent, ne pouvant la séduire, ils font honneur à la classe soidisant éclairée de la nation de ces glorieuses manifestations révolutionnaires , qu'ils présentent commo l'expression de la véritable opinion publique.
« Ce langage aristocratique, si curieusement déplacé dans la bouche des démocrates italiens, prouve, ce que l'on supposait déjà, qu'en Italie, comme ailleurs, la masse du peuple laborieux et paisible demeure étrangère aux troubles suscités par la foule des ambitieux , des coureurs de places que secondent trop bien les ardeurs imprudentes de quelques esprits d'élite et le patriotisme peu réfléchi d'une partie de la classe moyenne. Et, soit dit en passant, il nous semble qu'en cela les masses populaires qui souhaitent, par une sorte de bon sens instinctif, la conservation de leurs princes particuliers et de leur gouvernement indépendant, simplement amélioré et uni à une fédération italienne, montrent plus de droite raison politique que les hommes éclairés, qui voudraient imposer aveuglément à leur patrie la ruine de ses libertés provinciales écrasées sous la centralisation d'une grande monarchie... »
L'Empereur ne croit pas que le pouvoir temporel du Pape soit oppose à la liberté et h Fin* dépendance de l'Italie.
Tant pis pour M. About!
L'Empereur ne donnera que des conseils inspirés par un respectueux et sincère dévouement; il désire que l'organisation de l'Italie s'accomplisse sous une double influence conservatrice et religieuse. C'est lui-même qui l'a dit.
La personnalité de Garibaldi n'est pas une menace pour les idées conservatrices et religieuses. Garibaldi n'est qu'une noble individualité ; il ne personnifie pas un principe, et son nom ne rallie point les bommes d'un parti. Il y a des mazziniens; il n'y a qu'un Garibaldi, destiné à disparaître, malgré des qualités brillantes, presque aussitôt que la fumée de la poudre. Il a sa place dans les combats, il n'en a point ailleurs.
Enfin, nous le dirons avec M. Jouve, les provinces du centre de l'Italie sont plus révolutionnées que révolutionnaires.
Les conseillers du roi de Sardaigne ont pu se
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tromper de bonne foi. Mais le Mémorandum sarde, daté de Turin, 28 septembre, et signé par M. Dabormida, ne nous paraît pas moins dépourvu de vérité que d'impartialité, en ce qui concerne les Etals du Saint-Siège.
Le ministre piémontais, après avoir parlé de Florence, de Modène et de Parme pour dire : « Ce que la noblesse a de plus illustre, ce que le commerce a de plus marquant, ce que l'intelligence a de plus éclairé, ce que la grande propriété a de plus influent, ont concouru à l'accomplissement d'un acte qui devait assurer à ce pays un avenir plus conforme à leurs intérêts et à l'intérêt général de la Péninsule, ... en rompant à jamais les liens qui les rattachaient à un passé odieux et qui pouvait donner lieu aux récriminations les plus amures... » s'exprime ainsi relativement aux Légations :
« Il est nécessaire que l'Europe intervienne pour résoudre les difficultés de la situation italienne. Les actes qui viennent d'avoir lieu dans les Romagnes témoignent que cette nécessité est devenue urgente, et que tout relard serait funeste. Les considérations qui précèdent peuvent s'appliquer en grande partie à ces provinces... Les puissances ont contracté des devoirs envers ces
contrées malheureuses... Les populations ont conservé jusqu'à ce jour un ordre admirable ; maintenant, si elles se voyaient abandonnées, si elles venaient à acquérir la certitude que l'ancien gouvernement sera rétabli et avec lui les abus criants d'une administration inconciliable avec les besoins de la civilisation moderne, rien n'arrêterait le débordement des passions, et le désespoir entraînerait les masses à des résolutions extrêmes. »
Nous le répétons, malgré le Mémorandum sarde, le pouvoir temporel du Pape n'est pas opposé à la liberté et à V indépendance de l'Italie.
Dans son mémoire adressé aux puissances et aux gouvernements de l'Europe, l'assemblée des députés des Romagnes, qui s'annonce comme « représentant toutes les supériorités sociales , celles du talent, de la naissance et de la fortune. » disait : « C'est en vain que le gouvernement de Rome promettra des réformes; il ne pourra donner celles qui sont en contradiction avec sa propre existence, et toutes celles réclamées par l'Empereur, quelque modérées et simples qu'elles paraissent, sont inconciliables avec
le gouvernement clérical. Il n'y a donc qu'un moyen pour les Romagncs d'obtenir ce qu'elles demandent, c'est de rester indépendantes de l'Etat de l'Église. »
La réponse à ce passage du mémoire des Romagncs, qui en résume tout l'esprit et qui en est la conclusion , se trouve dans les paroles de l'Empereur : le pouvoir temporel du 'Pape n'est pas opposé à la liberté et à l'indépendance de l'Italie.
Pie IX a déclaré, dans l'allocution prononcée au consistoire secret du 26 septembre, « que la partie de beaucoup la plus nombreuse des peuples de l'Emilie, contristés de tout ce qui se passe et s'abstenant avec soin d'y prendre part, demeurent fidèles au prince légitime et restent constament attachés an pouvoir séculier du Saint- Siège. »
Le Souverain Pontife a rappelé aussi ses serments solennels et l'engagement contracté de défendre la souveraineté civile du siège apostolique; il a proclamé nuls et sans effet tous les actes contraires à la domination civile, souveraineté, puissance et juridiction du Saint-Siège.
Les Romagnols, il est vrai, ont pu dire avec raison :
« Le principe du pouvoir temporel du Pape n'a rien d'absolu ; il a subi dans le cours des âges des modifications aussi profondes que diverses. Aucune borne absolue n'a été assignée en aucun temps à l'Etat de l'Eglise. La papauté a perdu et gagné des territoires comme toute autre souveraineté, et non-seulement ses limites ont constamment varié, mais les prétentions temporelles des papes ont été examinées et jugées dans les conseils des princes et dans les congrès diplomatiques, comme celles de tout autre souverain et en vertu des mêmes principes. »
Toutefois, la parole solennelle du Souverain Pontife, la parole des évêques dans les différentes contrées du monde catholique, trouvent dans la parole impériale un appui, au point de vue politique. « A l'époque où nous vivons, il faut, au lieu d'en appeler aux passions ardentes, rechercher avec calme la vérité et prier la Providence d'éclairer les peuples et les rois sur le sage exercice de leurs droits, comme sur l'étendue de leurs devoirs, » a dit l'Empereur. Ce n'est donc pas la passion ou l'esprit de parti qui
pourront prévaloir dans les conseils appelés à décider du sort de l'Italie.
En ce qui concerne les États de l'Église, le pouvoir temporel du Pape n'étant pas menacé, tout se réduit nécessairement h une queslion d'organisation intérieure, et c'est ici que nous reviendrons à M. About, en parlant des réformes dans les institutions et l'organisation de la société.
Les États sont puissants par les lois qui les régissent et par les mœurs. C'est la loi qui constitue l'état social. La loi sage attire au législateur le respect des peuples, et la majesté de la loi est une force sociale.
Or, dit M. About, dans les affaires privées et publiques, les Italiens ont « le coup d'œil et une « sagacité poussée jusqu'à la défiance. Aucune « race n'est plus habile h faire et à discuter les « lois; ils triomphent dans la législation et la « jurisprudence. L'idée de la loi a germé en « Italie dès la fondation de Rome, et c'est le plus « beau fruit de.ee sol miraculeux. »
Cette aptitude est donc une qualité particulière de la race italienne, au moins dans la per-
sonne des administrés. Quant aux gouvernants, ils en sont tout à fait dépourvus. « J accorde que « les Romains respectent médiocrement la loi : « c'est qu'il n'ya pas de lois dans leur pays. Ils « respectent le code Napoléon, puisqu'ils le « demandent à genoux ; ils ne respectent pas le « caprice officiel de leurs maîtres. Certes je ne « suis pas un homme de désordre, mais quand « je songe qu'une fantaisie du cardinal Antonelli, « couchée sur une feuille de papier, a force de « loi dans le présent et dans l'avenir, je comprends « le mépris des lois dans toute sa révolte et son « insolence. »
Les Romains nous ont paru souvent très-formalistes ; nous n'avons pas remarqué qu'ils eussent ce superbe mépris de la loi. Tout au contraire, nous avons constaté souvent la docilité des particuliers et même des multitudes, notamment lorsqu'il s'agit de se conformer à des avis affichés par avance pour maintenir l'ordre dans la foule.
On verra, par exemple, défiler par la Longara, après une solennité religieuse à la basilique de Saint-Pierre dans laquelle le Pape officiait, toutes les voitures non privilégiées, qui prendront la file, sans tumulte et sans confusion, tandis que les
carrosses dorés et armoriés s'en retournent par le chemin plus court ,du pont Saint-Ange, et qui n'essayeront pas même la moindre tentai ivc pour manquer à la consigne. En vingt autres circonstances, et même dans les jours du carnaval où l'entrain semblerait justifier quelques écarts, la docilité de la foule est la même ; elle ne se dément pas, et l'on s'étonne de rencontrer dans ces natures vives et bouillantes une obéissance d'enfant.
Si les Romains pris en masse n'affichent pas au dehors le dédain de la loi, je ne puis assurer toutefois qu'il en soit de même parmi les hommes des sociétés secrètes, avec lesquels nous n'avons eu de rapports d'aucune sorte. Mais ici l'exception justifie la règle générale.
Les Romains, aptes à faire et à discuter les lois, refuseraient-ils cette même aptitude à ceuxlà seulement qui ont pour mission d'en rédiger le texte? Nous ne le pensons pas. Car, il y a, quoi que M. Àbout puisse dire et croire des fantaisies du cardinal secrétaire d'État, un corps constitué qui a dans ses attributions : les projets de lois générales; les projets de décrets organiques, administratifs ou judiciaires; l'interprétation
— do — authentique des lois et dispositions souveraines; les questions de compétence entre les ministères; l'examen des règlements municipaux qui doivent recevoir la sanction souveraine ; l'approbation des actes des conseils provinciaux pour la partie réservée à Sa Sainteté; l'examen de toutes les affaires qui lui sont renvoyées directement par le Saint-Père. Ce corps constitué, établi par la loi du 10 septembre 1850, c'est le conseil d'État.
M. About pouvait rappeler, dans l'intérêt de sa cause, que l'institution est récente. Il lui était permis de critiquer la manière dont elle fonctionne; de regretter, s'il le voulait, le défaut de publicité des délibérations, môme au point de vue delà complète connaissance du sens de la loi. C'eût été prêcher adroitement le système parlementaire, nous le voulons bien. Mais il n'était pas bon de passer ces détails sous silence.
Avec le temps, le conseil d'Etat aura ses précédents; il aura des traditions; la capacité des membres qui le composent sera mûrie; il exercera une influence plus réelle. — Ne laisseronsnous pas aux institutions le bénéfice du temps pour se façonner et s'approprier à tous les besoins qui en ont réclamé l'existence ?
Nous avons lu aussi, mais non dans le livre de M. About, cet autre reproche adressé à la loi : « La première des difficultés qui mettent en danger le pouvoir politique de la Papauté se trouve dans le régime administratif des Etats romains qui n'est autre que l'autorité catholique appliquée aux intérêts de l'ordre temporel. Les lois de l'Eglise ne comportent pas la discussion et ne méritent que le respect ; elles doivent être considérées comme une émanation de la divine sagesse ; mais la société civile réclame sa législation comme la société religieuse exige et conserve la sienne. Le droit canon, inflexible comme le dogme, immobile au milieu du mouvement des siècles, est essentiellement distinct du droit légal, variable comme les besoins et les intérêts de la société; il a pu s'adapter aux premiers temps de la civilisation chrétienne, lorsque Gharlemagne transportait dans ses Capitulaires les règles et les préceptes de la théocratie ; mais le droit canon ne saurait suffire à la protection et au développement de la société moderne. »
Mais à Rome, aussi bien que partout ailleurs, on distingue le droit canon du droit civil.
A Rome, les études pour l'un et pour l'autre droit sont sérieuses. Nous craignons que ceux qui
accusent le droit canon d'être peu compatible avec lesintérôtsmoderncsn'ignorentenquoiil consiste. Le droit canon ; c'est la jurisprudence particulière de la société chrétienne, spirituelle, mais visible, ayant en qualité de société visible des intérêts temporels. La législation ecclésiastique sur le mariage, par exemple, appartient au droit canon. De deux choses l'une, ou bien la France ne reconnaît pas le droit canon, c'est-à-dire qu'elle rejette les décrets des conciles, des souverains pontifes, des congrégations romaines qui parlent en leur nom; ou bien elle accepte, en général, ces décrets — ce qui ne peut être contesté — et alors, nous ne pouvons dire que le droit canon soit un danger pour les sociétés modernes.
Ce premier point étant éclairci, ajoutons, pour l'instruction de M. About, en tant que besoin serait, que le moyen presque unique de faire son chemin à Rome et de parvenir, lorsqu'on veut, comme il le dit, « échapper, Dieu aidant, » au sacrement de l'Ordre, en poursuivant la carrière des dignités ecclésiastiques et des honneurs, c'est d'entreprendre de fortes études légales. On n'arrive à rien sans cela. Ncus ne connaissons pas la biographie du cardinal Antonelli; nous pourrions
assurer, à peu près avec certitude de ne pas nous tromper, qu'il se sera distingué par des succès dans l'étude de l'un et l'autre droit.
A Rome, la loi est clone digne du respect el, de fait, elle est respectée. Mais tout n'est pas respectable au môme degré. Nous ne confondons pas la police avec le gouvernement, ses caprices avec la loi, ses procédés arbitraires avec les habitudes gouvernementales. D'autres n'auraient-ils pas confondu ce qivil fallait nettement distinguer pour éviter toute erreur?
La police romaine est tracassière; elle inquiète, plus qu'elle ne protège; elle n'empêchera pas, dit-on, un étranger d'être volé ; elle saura lui créer des ennuis pour le renouvellement de son permis de séjour. Et qu'on ne s'imagine pas que ces ennuis sont réservés aux seuls touristes hommes du monde !
Deux prêtres français sont arrivés à Rome le même jour, tous deux portant les meilleures recommandations de leur évêque. Ils se présentent ensemble à la police : on les fait attendre debout devant les bureaux, durant une heure ou deux* suivant l'usage. Les employés causent, reçoivent
leur journal, y jettent un coup d'œil, en même temps qu'ils expédient les affaires, sans précipitation, comme il convient à des gens qui ont du temps et du loisir. L'un des deux prêtres reçoit un permis de séjour pour trois mois, l'autre un permis de séjour pour un mois. Ni Fun ni l'autre n'avaient indiqué la durée présumée de leur résidence à Rome. D'où vient ce traitement différent, si ce n'est du caprice et de l'arbitraire?
Cependant, on pourra présenter des observations ; elles seront écoutées, fussent-elles longues et diffuses. La réponse sera polie; on ne saisira aucune marque d'impatience. Mais la réponse se bornera à ceci: le permis sera renouvelé à l'expiration du délai ; le coût sera de cinquante baïoques, comme aujourd'hui ; vous vous présenterez devant le même bureau, à la même heure. — Parfois, sans motif, quel qu'il soit, on n'accordera qu'un simple permis de huit jours, sauf à renouveler ce permis à l'expiration du terme.
Un Français, père de famille, homme trcs-lionorable, résidant à Rome depuis vingt-cinq ans, nous disait: Si je veux aller à Civita sans passeport, je rencontrerai peut-être un agent de la po-
— iOO — lice à mon arrivée pour me demander des papiers. Je répondrai que je viens pour mes affaires. Je passerai outre et je suis sûr qu'il ne fera pas deux pas pour m 'adresser une autre question. Si, au contraire, je demande un passeport à l'intérieur, on me dira de revenir dans quelques jours ; des agents passeront devant ma maison à différentes heures, afin de savoir quels sont ceux qui entrent et qui sortent; on voudra savoir chez les fournisseurs du quartier si je paie habituellement sans retards; on s'informera de mes opinions politiques; on craindra que je ne sois ruiné et que je ne passe la frontière pour ne pas payer mes dettes, que j'aie séduit une jeune fille et que je la laisse enceinte. A coup sûr, l'information sera longue. Il pourra y avoir doute ; un nouveau délai sera exigé. Le moins qui puisse arriver sera que j'aurai désormais un dossier à la police, où je n'avais aucune note contre moi parce que jamais il n'y avait eu de plainte. En tout cas, le passeport ne sera pas refusé; jamais on ne me dira : non ; mais il se peut qu'il ne soit pas accordé. La manière de refuser dans ce pays consiste à renvoyer de délais en délais, pour rendre une affaire interminable. — Pour conclusion : l'homme qui veut se mettre en règle doit se résigner à su-
bir tous les ennuis; celui qui ne prend point ce souci sera le plus heureux du monde.
Quand nous entrâmes à Rome, par la porte Cavalleggieri, le chemin de fer de Civita n'existait pas encore II était soir. La voiture était à peine dans la ville que les faquins s'élançant de droite et de gauche, tandis qu'elle marchait, grimpaient en s'aidant les uns les autres ; arrivaient au milieu des bagages et se faisaient leur part, chacun voulant avoir quelque chose à descendre lorsqu'on allait arriver à l'hôtel. C'était une vraie prise d'assaut. Le trajet était long pour arriver à la Minerve. Chemin faisant, les gaillards, ravis de la bonne aubaine qui les attendait, manifestaient leur belle humeur et s'amusaient, en brisant à coups de poing les vitres de tous les réverbères qu'ils pouvaient atteindre, durant la course delà voiture lancée au galop. Bientôt, cependant, les bagages furent déchargés. L'un des faquins nous demanda un scudo, un peu plus de cinq francs, pour une malle. C'était, disait-il, une malle pour deux, pour le signor et pour la signora; le rusé feignait de ne pas comprendre qu'une malle ne diffère pas d'une autre, si ce n'est par le poids et qu'en tout cas le prix était exagéré. Il
• 102 avait renoncé à en descendre d'autres, disait-il, pour ne s'occuper que de celle-là; en conscience, il y perdait.
Où donc se trouvait la police qui ne réprimait pointée désordre dans la rue, qui n'arrêtait point ce pillage organisé? Elle n'était pas loin, sans doute, puisque je venais de payer une escorte pour deux, colis destinés à passer, à la grande douane, sous les yeux du réviseur.
Cent anecdotes du môme genre seraient faciles à trouver. Or, les étrangers qui traversent Rome en courant ne jugent habituellement que d'après des faits de ce genre, lorsqu'ils parlent de la nature du gouvernement, de la sécurité des personnes et des biens dans ce pays. Si, par hasard, l'un d'entre eux, une fois débarrassé des faquins et de leurs exigences, demeure quelque temps dans Rome; si, content du séjour dans la ville éternelle et peu tourmenté du besoin de visiter Civita ou Bologne, il garde le logis qu'il aura choisi d'abord, sur le Corso ou sur la place d'Espagne, il s'apercevra bientôt que nulle part il n'y a plus de tranquillité et plus de calme ; que nulle part on n'est plus chez soi qu'à Rome.
Dans Rome, cette ville du repos, cette ville
— {03 — d'où fuit l'agitation, on n'est bien que lorsqu'on réside; ceux qui courent et qui traversent ce pays, le trouvant sur leur passage, ne tarissent pas de plaintes, légitimes d'ailleurs, nous le voulons bien. Rome, en effet, est une ville sans cesse visitée par les étrangers; elle leur doit le numéraire qui circule; elle leur doit la prospérité de son commerce; elle serait, sans eux, une ville ruinée et déserte.
Mais supposez la police plus attentive et plus sévère, lorsqu'il s'agit de la protection due aux étrangers; supposez-la moins inquiète et moins soupçonneuse, moins ennemie de tous ceux qui aiment la locomotion; qu'on puisse aller et venir, sans être suspect pour ce sen! motif; que les faquins soient mis à la raison ; qu'il y ait sécurité pour les bagages, à l'arrivée et au départ; qu'il y ait partout des tarifs, et bientôt on n'entendra plus que des louanges et des bénédictions pour la vigilance d'un gouvernement à qui rien n'échappe. L'Europe retentira de ces éloges. On cessera de réclamer contre l'arbitraire, contre le gouvernement des prêtres et contre la loi, à propos de quelques désagréments de voyage, d'ailleurs trop réels.
La police n'aurail-elle pas mérité également quelques reproches pour ses rapports habituels avec les citoyens? Il faut bien le croire un peu puisque plusieurs s'en plaignent. Elle a pour eux la même négligence dans la protection des intérêts, les mêmes dispositions inquiètes en certaines circonstances. « Pleins d'indulgence pour les « indifférents, pour leurs amis et pour eux- « mêmes, ils traitent avec la dernière rigueur « quiconque a eu le malheur d'offenser le pou- « voir; ils pardonnent plus facilement au misé- « rable qui égorge un homme qu'à l'imprudent « qui blâme un abus. »
Ces paroles de M. About, sauf l'exagération de la forme, ne manquent pas de vérité. L'indulgence et la bonhomie sont les qualités ordinaires qu'on rencontre partout dans Rome, mais avec le défaut que ces qualités entraînent souvent, nous voulons dire beaucoup de laisser aller. 11 n'y a pas de colère, même contre un criminel ; c'est de l'indulgence peut-être excessive. Mais la haine commence lorsque la passion est en jeu, qu'il s'agisse de la passion politique ou de toute autre, et la colère suit.
Impuissante par nonchalance, par insouciance, dans la répression des délits, la police retrouvera
toute son énergie, toute son habileté, tout son savoir-faire, toutes ses ruses et ses finesses pour traquer les suspects politiques, et parfois pour vexer les gens inoffensifs. C'est là sa pente naturelle.
Toutefois, M. Àbout nous semble, ici encore, avoir chargé le tableau. Il a causé avec l'un des hommes compromis dans la révolution de 1848, qui a obtenu sa grâce, mais à des conditions dictées par la police : « ...Comme il achevait ces « mots, les cloches du voisinage sonnèrent F Ave « Maria. Il pâlit, prit son chapeau et s'échappa « de la chambre en disant : Malheureux, j'ai « oublié l'heure. Si la police arrive avant moi je « suis perdu ! Ses amis me donnèrent le secret « de sa terreur subite. Le pauvre homme est sou- « mis au precetto, c'est-à-dire à un certain régle- « ment imposé par la police. Il faut qu'il soit « rentré tous les soirs au coucher du soleil, et « qu'il reste enfermé jusqu'au jour; la police « peut forcer son domicile à toute heure de la « nuit pour constater sa présence. Sous aucun « prétexte il ne peut sortir de la ville, môme en « plein midi; la moindre infraction au règlement « l'expose à la prison ou à un nouvel exil. L'Etat
(( pontifical est peuplé de gens soumis au precetto ; « les uns sont des malfaiteurs qu'on surveille à « domicile faute de place dans les prisons; les « autres sont des suspects. Le total de ces wal- « heureux n'est point publie dans les statistiques, « mais je sais de source officielle que l'on en « compte 200 à Viterbe : c'est une ville de 14.000 (( aines. »
i M. About voudrait-il dire s'il n'a jamais appris qu'on pût rencontrer ailleurs des malfaiteurs placés sous la surveillance de la haute police ou des internés politiques ?
Admettons , répondra M. About, que les mesures exceptionnelles par lesquelles la liberté des personnes est restreinte ne sont pas, ou n'ont pas été sans exemple. Mais ces mesures doivent être toujours justifiées par la nécessité suprême et le salut de l'Etat ; on y recourt seulement en vue du bien général, d'une manière transitoire, et toujours pour assurer le jeu des institutions. Ce n'est qu'un déplacement de la liberté. La société, affranchie des entraves que lui imposaient les passions, fortifie la légalité, lorsqu'elle était compromise, et rend à l'organisation administrative une vigueur plus grande, une énergie riotivelle. Il n'en est point ainsi pour Rome.
Au contraire, « lo Pape et les prêtres qui l'as- « sistent , n'ayant pas appris la comptabilité , « gouvernent mal les finances » Les Romains « ne se plaignent pas de payer des impôts, puisse que c'est un usage établi partout, mais ils vou- « draient voir leur argent employé aux choses de « la terre. Les basiliques, les églises et les coûte vents construits ou entretenus à leurs frais les « réjouissent comme catholiques et les attristent « comme citoyens; car enfin ces édifices ne rem- (( placent qu'imparfaitement les chemins de fer, « les chemins vicinaux , la canalisation des fleuves « et les digues contre les inondations ; la foi, « l'espérance et la charité reçoivent plus d'en- « couragements que l'agriculture , le commerce « et l'industrie... »
Les lecteurs de la Question Romaine penseront, en lisant ces passages du livre de M. Àbotit, qu'il n'existe ta Rome aucune trace d'administration intelligente, aucun contrôle des dépenses. Ce serait à tort. La consulte des finances, instituée par le Motu proprio du 12 septembre 1849, organisée par la loi du 28 octobre 1850, se compose d'un nombre de conseillers égal à celui des provinces et renouvelés par tiers tons les ans :
nous en avons indiqué les membres, tous laïques, excepté un seul.
La consulte se réunit ordinairement trois fois la semaine; elle a clans ses attributions l'examen et la révision des comptes préventifs et des comptes définitifs, non-seulement pour les résultats généraux , mais en vérifiant par chapitres. Elle se prononce sur les baux , les emphytéoses, les contrats de ventes et autres contrats. Son avis est requis pour créer et pour éteindre la dette publique, imposer de nouvelles taxes, augmenter ou diminuer celles qui existent déjà, innover ou corriger en matière de tarif des douanes , de même que sur les moyens à prendre pour ranimer l'agriculture , l'industrie et le commerce, et pour l'examen des traités commerciaux. La durée ordinaire des sessions de la consulte est fixée à trois mois.
Cette institution rend-elle tous les services que l'on était en droit d'en attendre? Nous l'ignorons. En tous cas, si la consulte ne fonctionne 'pas suffisamment bien, la faute serait celle des hommes, non par manque d'aptitude, mais par le défaut d'éducation spéciale ou d'expérience.
La consulte des finances, dira-t-on, ne siège
pas toute l'année. Elle acceptera toujours forcément, peut-être, le travail des bureaux du ministère spécial. Son contrôle laïque sera gêné ; elle n'aura d'autres attributions que d'approuver ce qui déjà aura été réglé et déterminé à l'avance par la caste dominante, toujours prête à envahir les bureaux.
Ne laissons pas sans réponse ces objections possibles, et donnons à chacun le droit de juger si l'élément laïque est négligé lorsqu'il s'agit de la direction et de l'administration des finances du pays.
Voici la composition du personnel appartenant au ministère des finances :
Le conseil des finances prépare les lois spéciales qui doivent être présentées à la consulte d'Etat et proposées à la sanction souveraine. Membres : trois monsignori, et deux laïques à qui sont dévolues les fonctions importantes de secrétaire général et de contrôleur général.
Le conseil fiscal s'occupe du contentieux; il expédie les affaires qui lui sont renvoyées par le ministre ou par le conseil des finances. Membres :
L trois monsignori, trois laïques.
La commission pour l'aliénation des propriétés
caniërales. Membres : trois monsignori, deux, laïques.
La commission pour la liquidation de la dettepussive. Membres: deux monsignori, quatre laïques.
Les monsignori dont nous venons de parler ne sont pas aussi nombreux qu'on pourrait le supposer d'abord. L'un est le ministre des finances, président des deux conseils et des deux commissions ; un autre est le commissaire général de la R. C. A. qui a rang dans les deux conseils et les deux commissions; un troisième qsXY avocat général du fisc qui figure dans les deux conseils. Ce ne sont donc pas, en tout, onze monsignori, il n'y en a que quatre.
La depositeria générale, chargée de l'encaisse do tous les produits des droits directs et indirects de l'Etat pontifical et des paiements sur mandats, ayant, en un mot, les attributions du trésor: dix laïques.
Lu direction générale de la dette publique, divisée en plusieurs sections; vingt-deux laïques.
La caisse d'amortissement : deux laïques.
La direction des propriétés camérales : deux laïques.
Lûdirection générale des douanes et droits réunis, divisée en plusieurs sections: dix-huit laïques,
La surintendance des vapeurs pontificaux, V administration des sels et tabacs, celles dites deldazio consumo di Roma, délia liquefazione de grassi, le contrôle des douanes', toutes ces administrations sont confiées à un laïque placé à la tête de chacune.
La direction des hypothèques, des droits réunis, de l'enregistrement, divisée en plusieurs sections: un monsignor, treize laïques.
La direction générale des postes : neuf laïques.
La direction de la loterie: quatorze laïques.
La direction de la monnaie: six laïques.
La typographie camérale et la calcographie : treize laïques.
La congrégation du cens, établie par Pic VII, en 1816, pour régler la répartition de l'impôt, eu égard à la valeur du fonds, à la valeur du sol, à la nature des produits, etc. Membres: onze cardinaux, trois monsignori, un laïque.
Au-dessous de la congrégation du cens, la présidence générale du cens : un cardinal, quatre laïques; Yinspection du cens: neuf laïques ayant le litre d'inspecteurs-ingénieurs ; la commission consultative, pour l'évaluation des biens ruraux : sept laïques; la chambre de révision, pour les évaluation des biens fonds : six laïques.
Le contrôle des finances, crée en 1848, qui examine les mandats de paiement avant qu'ils puissent sortir leur plein effet, et qui est déclaré indépendant de tous les ministères : trois laïques, dont l'un est le prince D. Sigismond Chigi-Àlbani, contrôleur général.
Quoi qu'il en soit, la consulte des finances n'a pu relever en un petit nombre d'années l'agriculture, l'industrie et le commerce. La charge est très-lourde, assurément. Quant à l'agriculture, il n'est personne qui ne sache combien il lui reste à faire dans l'étendue des Etals romains. Beaucoup de terres sont incultes, beaucoup d'autres produisent fort peu. Dans certains endroits, la vigne pousserait ; ailleurs, pourrait croître l'olivier.
Le gouvernement accorde des primes pour la plantation des oliviers. Il a favorisé l'établissement d'une société agricole qui décerne des récompenses et des médailles. Nous avons vu le Saint Père allant visiter l'exposition d'agriculture et d'horticulture de la villa Borghèse. — Presque tous les papes ont ordonne des travaux pour le dessèchement des marais Pontins ; mais l'établissement tout récent de la saline d'Ostie a amené
un assainissement du sol sur une étendue plus considérable. Tout n'est pas fait encore. Les améliorations désirables sont nombreuses, sans doute, bien qu'il ne faille pas prendre à la lettre toutes les doléances de ceux qui ont parcouru le littoral depuis Civita-Vecchia jusqu'à Rome et n'ont rien examiné au-delà de la portée de la vue, à droite et à gauche du chemin.
Le fermier ou le marchand de campagne, écrit M. About, « est un homme de rien, très-honnête,
« très-intelligent, très-actif et très-ricke* Il prend
« à ferme quelques milliers d'hectares en friche,
« que le prince ne cultiverait jamais lui-même,
« parce qu'il n'a pas appris et qu'il n'a pas d'ar-
« gent. Sur ces nobles terrains, le fermier lâche
« sans respect des troupeaux de bœufs, de va-
« ches, de chevaux, de moutons. Quelquefois
« môme, si son bail le permet, il laboure une
« lieue carrée et l'ensemence de froment. L'été
« venu, mille ou douze cents hommes, descen-
« dus de la montagne, envahissent la terre du
« prince pour le service du fermier. On fauche
« la moisson, on la bat sur place, on la met en
« tas, on l'emporte. Le prince la voit passer du
« haut de son balcon. Il apprend que sur sa terre
« un homme de mezzo-ceto, un homme qui passe « sa vie à cheval, a récolté tant de sacs de blé, « qui font tant de sacs d'argent. Le marchand de « campagne lui-môme vient confirmer la nouvelle « en versant, rubis sur l'ongle, le fermage con- « venu. Quelquefois môme, il paye plusieurs an- « nées d'avance, et sans escompte. »
Ces hommes sont-ils donc à plaindre? Oui, si l'on en croit M. About. Ils s'enrichissent, ils sont fiers comme les princes; mais ils ne peuvent labourer que la quantité de terrain déterminée par le bail. Or, ces terres sont des terres de pâturage. Labourer et ensemencer une portion, relativement neu importante, ce n'est pas en changer la nature. Au contraire, si le fermier avait tout droit et menait les choses à sa guise, il obtiendrait de belles récoltes en défrichant et il épuiseraitle sol. On ne lui permet qu'un labour restreint et borné à tel nombre d'hectares.
A Rome, nous avons entendu soutenir le pour et le contre au sujet de ces arrangements entre propriétaires et fermiers. Mais nous ne savons pas en vertu de quel droit l'Etat interviendrait clans les conventions entre particuliers. Puisque la conclusion générale du livre de M. About est la sup-
pression du gouvernement temporel des papes, nous pourrions demander en quoi et comment la condition du fermier à l'égard du propriétaire se trouverait changée. Ne vaudrait-il pas mieux s'en tenir à ces points sommaires : dotez l'agriculture de bons chemins vicinaux en bon état de viabilité; suprimez la fièvre; desséchez, assainissez, dirigez les irrigations ; accordez des primes pour certains genres de plantations ; distribuez des récompenses pour encourager les bonnes méthodes; favorisez l'introduction des machines ; venez en aide à ceux qui cherchent l'amélioration des races bovine, chevaline et ovine ; remaniez les tarifs, en vue de la facilité des exportations ; en un mot, laissez arriver jusqu'au gouvernement les réclamations des intéressés et, surtout, qu'elles ne soient pas mises en oubli.
Le mouvement commercial des ports de la Méditerranée et de l'Adriatique n'est pas sans importance. Mais l'industrie des manufactures n'est pas florissante dans les Etats romains.
Le chiffre annuel des navires faisant commerce ou simplement relâche dans les ports des deux mers n'est moindre de six mille pour rentrée et pour la sortie. Environ dix-sept cents
bâtiments sous pavillon pontifical sont compris dans ce total.
Le réseau des chemins de fer, dont une partie seulement est construite, et l'ouverture de l'isthme de Suez, donneront au commerce extérieur et à la marine un nouveau développement. Peut-être n'est-ce pas avant ce temps que l'industrie s'implantera dans le pays.
Les habitants n'ont pas le génie industriel ; ils n'ont pas le génie du commerce. A Rome, tel magasin où l'on voudrait acheter n'est pas encore ouvert à dix heures du matin; tel autre est fermé le soir parce que l'heure du diner est arrivée; dans un troisième, au milieu de l'après-midi, le boutiquier qui a une course, pressée ou non, sort en fermant la porte à clef : il reviendra dans vingt ou trente minutes ; dans beaucoup d'autres encore, pendant la saison d'été, on ferme en outre à l'heure de la sieste, de midi à trois heures.
Ces mœurs commerciales ne dénotent pas assurément une grande activité; elles montrent assez que la population marchande n'est pas corn mer-
çanle, et qu'elle serait peut-être incapable do réussir dans la grande industrie.
Chaque maison de commerce est, au surplus, mal assortie et manque presque toujours de quelques-uns des articles qui rentrent dans sa spécialité. Les prix de vente sont souvent arbitraires, et ne sont pas réglés sur un calcul exact du prix de revient. Le marchand lui-même ignore ordinairement quels sont les lieux de production dans lesquels il doit acheter.
La seule réforme possible, lorsqu'il s'agit de l'industrie et du commerce, consisterait à créer un courant commercial à travers l'Etat pontifical. C'est ce à quoi tendent , nous l'avons dit, les chemins de fer et le mouvement de navigation qui sera produit dans les eaux de la Méditerranée par l'ouverture de l'isthme de Suez. C'est alors que, forcément, l'éducation du pays s'achèvera à ce point de vue pratique et matériel. Une contrée admirablement située ne restera pas plus longtemps sans revendiquer sa part dans la distribution des richesses.
Une réforme que demande M. About, et qu'il réclame tout à la fois avec énergie et avec un sen-
liment français dont nous devons le louer, est colle de l'armée. Ecoutez-le :
« Voulez-vous attirer plus de recrues autour « de chaque caserne qu'il n'y eut jamais de pré- « tendants à la porte de Pénélope? Dotez l'armée. « Offrez aux citoyens, je veux dire aux sujets do « l'Etat pontifical, une prime sérieusement enga- « géante; donnez-leur une petite somme d'argent « pour aider leur famille ; gardez le reste pour « le jour où ils sortiront du corps. Retenez -les à « l'expiration de leur congé par des promesses « honorables et fidèlement observées ; faites que « chaque nouvelle année de service augmente « le pécule du troupier entre les mains de l'Etat. « Quand les Romains sauront qu'un soldat, sans « appui, sans instruction, sans coup d'éclat et « sans coup de fortune, par la seule fidélité 'de « ses services, peut s'assurer, en vingt-cinq ;< années, 500 ou 600 francs de revenu, ils se « disputeront l'avantage d'entrer dans les rangs. « Et je vous réponds que l'intérêt privé les rat- « tachera solidement au pouvoir, comme au dé- « positaire de leurs économies. Le bourgeois le « plus indifférent et le plus lourd, s'il voyait « brûler l'étude de son notaire, courrait sur les « toits comme un chat pour éteindre le feu. En