A M. EDMOND ABOUT
M. About est connu. Il a de l'esprit, du style, un talent de conteur qui lui a valu une réputation. Or, M. Aboul a visité Rome et parce que, à son retour de la Grèce, il avait cru n'avoir rien de mieux à faire que d'écrire une satire, vive, légère, mordante, il a pensé de môme qu'un voyage de Paris à Rome était une occasion de juger sommairement les hommes et les choses, les institutions et les mœurs. M. About s'était dérangé de chez lui; ce n'était pas pour rien, sans doute. Un séjour fort peu prolongé lui a suffi pour tout
— s — voir, pour tout apprécier. Il le croit du moins.
M. About est l'un de ceux qui n'hésitent pas, qui ne connaissent point les incertitudes, qui n'ont besoin ni de temps ni de longues délibérations. Heureusement pour lui, malheureusement pour les autres, il n'a qu'un médiocre souci de la mesure. Rester en deçà, s'avancer au delà des justes limites : à ses yeux, c'est un médiocre inconvénient. Le lecteur corrigera, s'il le veut, ou s'il le peut, ce qu'il y a d'excessif. A chacun sa besogne. Or, celle de M. About consiste à écrire, parfois « un peu vite, » il l'avoue, et même avec « un air de vivacité et de violence. » Mais, dit-il, « pardonnez-moi certaines vivacités de style que je n'ai pas eu le temps d'effacer, cl descendez hardiment jusqu'au fond du livre : vous y trouverez quelque chose. »
Assurément, il y a quelque chose dans ce livre dont voici les premières et les dernières lignes : « L'Eglise catholique, que je respecte sincèrement,
« se compose de 139 millions d'individus
« Le pape et les cardinaux se résigneront-ils « facilement à n'être que les ministres de la reli- « gion? Vont-ils renoncer de bonne grâce à leur
« influence politique? Perdront-ils en un jour « l'habitude d'intervenir dans nos affaires, d'ar- « mer les princes les uns contre les autres, et « d'insurger discrètement les citoyens contre leurs « rois? J'en doute. Mais aussi les princes pourront « user du droit de légitime défense. Ils reliront « l'histoire. Ils verront que les gouvernements forts « sont ceux qui ont tenu la religion sous leur main, « que le sénat de Rome ne laissait pas aux prê- « très carthaginois le privilège de prêcher en « Italie; que la reine d'Angleterre et l'empereur « de Russie sont les chefs de la religion angli- « cane et russe, et que la métropole souveraine « des églises de France devrait être légitimement « à Paris. »
M. About ne conseille donc ni plus ni moins qu'un schisme. D'un trait de plume, il sépare la France de l'unité catholique. La France deviendrait, au point de vue religieux, l'égale de la Russie et de l'Angleterre. Nos prêtres ne seraient plus que des popes, c'est-à-dire une sorte de fonctionnaires spirituels sans dignité et sans indépendance, administrant les sacrements au nom de Dieu et du czar, prêchant Dieu et le czar, si ce n'est le czar et Dieu. Ou bien, comme
en Angleterre, la haute instruction du clergé ne ie sauverait pas du ridicule et de l'absurde : le parlement, je veux dire le Corps Législatif déciderait de la validité du baptême et réglerait souverainement les questions de liturgie. En vérité, M. About est un homme sérieux ! Il a des vues profondes, et ce serait dommage de ne pas aller jusqu'au fond du livre qu'il a publié pour instruire ses contemporains.
M. About, on le voit, respecte l'Église catholique, à sa façon, qui n'est pas celle de tout le monde. Descendons hardiment jusqu'au fond du livre. Il accuse les cardinaux et le pape d'armer les princes les uns contre les autres et d'insurger discrètement les citoyens contre leurs rois. Sont- ce là de simples vivacités de style? Le clergé français qui prêche la foi de Rome, c'est-à-dire la foi de J.-C, dont les successeurs de Pierre sont les dépositaires, lui inspire cetLe réflexion, qui n'est pas une simple boutade, mais une insinuation des plus graves : « Les gouvernements forts sont ceux qui ont tenu la religion sous leur main; le sénat de Rome ne laissait pas aux prêtres carthaginois le privilège de prêcher en Italie. »
M. About sait, d'ailleurs, parler sans figure;
il peut se passer du nom des Carthaginois lorsqu'il veut se faire entendre clairement. C'est lui qui résume ainsi la politique du Saint-Siège dans ses rapports avec la France : « Nous avons be- « soin de vos soldats et non de vos conseils, al- « tendu que nous sommes infaillibles. Si vous « faisiez mine d'en douter, et si vous essayiez « de nous imposer quelque chose, môme notre « salut, nous nous voilerions la face de nos ailes, « nous arborerions les palmes du martyre et « nous deviendrions un objet de pitié pour tous « les catholiques de l'univers. Or, nous avons « chez vous 40,000 hommes qui ont le droit de « tout dire et que vous payez de votre argent pour « qu'ils parlent en notre faveur. Ils prêcheront à « vos sujets que vous tyrannisez le Saint-Père, « et nous mettrons votre pays en feu, sans avoir « Vair d'y toucher. »
Ce sont là encore des idées « sagement mûries, » auxquelles « un peu de hâte » aura donné «un air de vivacité et de violence. » Au reste, M. Àbout nous le déclare, il a écrit une œuvre de « bonne foi. » Car, dit-il, « je ne me pique pas d'avoir jugé sans passion les ennemis de l'Italie, mais je n'en ai calomnié aucun. »
« Co n'est pas du jour au lendemain, dit M. Àbout, qu'on peut changer la face des choses. » ïl n'ose espérer ni demander que l'Europe, dès aujourd'hui, applique le grand remède. En conséquence, il conseillerait volontiers de pallier le mal , en réduisant l'étendue des États de l'Eglise et le nombre des sujets du Souverain Ponlife. 11 affranchirait donc les provinces Adriatiques pour « renfermer le despotisme du Pape entre la Méditerranée et l'Apennin. » Le Pape resterait avec un million de sujets et deux millions d'hectares, le tout «assez inculte. » L'auteur prévoit cependant le cas possible dans lequel « les provinces de la Méditerranée réclameraient l'indépendance à leur tour. » Alors, « au pis aller et en dernière analyse, le Pape conserverait toujours la ville de Rome, ses palais, ses temples, ses cardinaux, ses prélats, ses prêtres, ses moines, ses princes et ses laquais. L'Europe ferait passer des" aliments à celte petite colonie. »
Tel est le plan dans toute sa simplicité. Car, il faut s'en tenir présentement aux seules choses qui soient aujourd'hui praticables. Les frais généraux du culte catholique ne devraient pas être
plutôt à ki charge des Romains que des Champenois : « une contribution volontaire, fournie par 139 millions d'hommes, y pourvoirait amplement. Si chaque fidèle donnait un sou par an, le chef de l'Eglise aurait quelque chose comme 7 millions à dépenser pour les cierges, l'encens, le salaire des chantres, les gages des sacristains et les réparations de la basilique de Saint-Pierre. »
L'affaire n'est pas autrement compliquée. Chaque fidèle donnera un sou par an ; au pis aller, on laissera Rome au Pape, en lui enlevant tout le reste ; et, parce qu'il y a quelque part des Carthaginois, on pourra recourir au schisme, afin que l'Eglise soit sous la main de l'Etat. Le tout s'accomplirait pour favoriser les idées libérales, et par haine du despotisme.
D'autres ont accusé le clergé français de s'être rallié trop vite et trop complètement au pouvoir actuel. On parlait de servilisme politique, à tort sans doute, car huit millions de suffrages autorisaient suffisamment le clergé à se ranger du côté de l'Empire : le clergé n'était pas tenu de demeurer dans l'isolement pour pleurer, à peu près seul, sur les ruines de la république.
M. Àbout exigerait toutefois mieux encore; il souhaite pour nos évoques et pour nos prêtres le régime de l'anglicanisme, que de nobles intelligences désertent chaque jour, sur la terre même de l'Angleterre, afin de se rattacher à l'unité catholique. Le progrès qu'il réclame, c'est la substitution du pope au curé : le pope français recevrait les ordres du gouvernement transmis par le préfet et signifiés par le garde-champêtre. Combien ce système est libéral et sagement combiné en vue du progrès !
Serait-il donc inutile de discuter les obstacles de droit, de prévoir les obstacles de fait? Les Carthaginois de France ne pourraient-ils pas se conduire aujourd'hui comme ceux à qui l'on présenta, à la fin du siècle dernier, la Constitution civile du clergé? Si le prêtre croit à la nécessité de l'unité, parce qu'elle est écrite dans le symbole qu'il récite tous les jours ; s'il croit à la nécessité de la juridiction spirituelle du Pape, parce qu'elle est d'institution divine; si les fidèles ont la même croyance que le prêtre sur ces deux points; dirons-nous que l'on doive ou que l'on puisse ne pas tenir compte de ces faits? Et, d'autre part, le droit de la conscience serait-il méconnu ou
subordonné à des considérations politiques? Aurait-on recours à des moyens de contrainte, à l'exil, à la prison? La question romaine ne peut être posée de la sorte, sans que des réclamations s'élèvent aussitôt : il y a ici tout autre chose qu'un certain « air de vivacité. »
M. ALoul écrit : « C'est dans l'Etat pontifical que j'ai étudié la question romaine. » Il lui a manqué de l'étudier au dehors; il n'a pas jugé les faits d'une manière assez large : il ne les a pas vus.
Et d'ailleurs, le droit des gens, le droit européen, le droit des traités reconnus par toutes les puissances, ne sont-ils donc plus rien? Le Pape est souverain; il est monté au trône en vertu d'une constitution; il règne aussi légitimement que LL. MM. les rois de Naples ou de Piémont. Que penserait-onde ce raisonnement, en dehors du camp des révolutionnaires qui ne tiennent aucun compte du droit ni des traités, s'il était appliqué au roi de Naples? « Je ne suis pas pessimiste. « Il me semble que toutes les questions peuvent « être résolues et toutes les catastrophes évitées. « Je crois même que la guerre n'est pas absolu- « ment indispensable au salut de l'Italie et à la
« sécurité de l'Europe, et qu'on peut éteindre les « incendies sans tirer des coups de canon... « Rien n'est plus juste, plus naturel et plus facile « que d'affranchir les provinces (insulaires et de « terre ferme) et d'enfermer le despotisme (du roi « de Naples). Je vous ai montré que les villes « sont impatientes du joug et dignes de la liber— « lé : délivrez-les. Pour faire ce miracle, il ne « faut qu'un trait de plume, et la plume d'aigle « qui a signé le traité de Paris est encore taillée. » Où s'arrêterait l'arbitraire, où s'arrêterait l'abus du droit de la force, si de telles doctrines pouvaient prévaloir dans la politique?
L'auteur de la brochure qui a pour titre : Faufil détrôner le Pape? (1859, Paris, chez Lebigre- Duquesne frères) s'exprime ainsi :
« Nous savons bien que la plupart de ceux qui veulent détrôner Pie IX, comme monarque, aspirent à le détrôner aussi comme Pape.
« Pour ces hommes dégagés de foi, la papauté est inutile, on peut s'en passer...
« Mais en supposant qu'ils se contentent de vouloir la dépossession temporelle du Pape, ils ne se sont pas sans doute rendu compte des dif-
ficultés que l'on rencontrerait dans l'exécution d'un pareil dessein.
« Qui donc se chargerait de chasser le Pape de Rome?
« Ce n'est pas la France, qui l'a restauré. Ce n'est pas l'Autriche, qui a offert son concours clans le même but. Ce n'est pas l'Espagne, ni Naples, qui ont agi de même. Ce n'est pas le Portugal, ni la Bavière, ni la Belgique, pays catholiques et par conséquent dévoués à la double autorité du Saint-Siège. i
« Serait-ce le Piémont, notre allié?
« Le roi Victor-Emmanuel, qui a accepté la dictature provisoire des Etats de l'Italie désertés par leurs souverains, vient de déclarer solennellement que, plein de respect pour le double pouvoir dont est investi le Saint-Père, il refusait le concours que lui offraient les villes qui s'étaient insurgées contre le Saint-Siège.
« Seraient-ce les Etats protestants? La Prusse, l'Angleterre, la Hollande, une partie de l'Allemagne ?
« Assurément non.
« Attendu que ces Etats, quoique protestants, n'entendent pas ensanglanter l'Europe en renouvelant les guerres religieuses ;
— it -
« Attendu surtout qu'ils savent que les souverains sont solidaires et ne se reconnaissent pas plus le droit de détrôner le Pape, qu'ils n'accorderaient à n'importe qui le droit de les détrôner eux-mêmes.
« Il ne reste donc, pour détrôner le Pape, que les rédacteurs du Siècle et quelques poignées de démagogues, restes de ceux qui ont assassiné le comte Rossi, chassé Pie IX, proclamé la république à Rome, ensanglanté et pillé la ville éternelle, d'où les soldats de la France les ont délogés.
« Il n'y a que ces bons sujets-là I
* Ma foi, c'est peu, c'est bien peu. »
Ce n'est pas assez de cette première difficulté. Il ne suffit pas de demander qui voudrait ou pourrait détrôner le Pape. L'auteur de la même brochure continue :
« Supposons néanmoins que le Pape soit renversé.
« Placera-t-on quelqu'un sur son trône ?
« Qui mettra-t-on à sa place ?
« Ses Etats seront-ils partagés?
« Autant de questions, autant de difficultés.
« Et puis encore, que fera-t-on du père commun des fidèles?
« Chaque puissance catholique ne revendiquera-t-elle* pas l'honneur de donner l'hospitalité au successeur de Saint-Pierre?
« De là des conflits, des querelles, des agitalions, des troubles, la guerre peut-être...
« Renversons h Pape, cela est bien vite dit...
« Mais les plus mauvaises doctrines sont comme les meilleures, elles rencontrent, dans l'application, de grandes difficultés avec lesquelles ne comptent pas les esprits à petite portée. »
Citons, encore une fois, la même brochure, écrite avec autant de verve que de bon sens :
« Mais, dit-on, il y a entre le spirituel et le temporel uue différence qui les rend incompatibles dans les mêmes mains.
« C'est là, par rapport au Pape, une erreur fondamentale...
« Ailleurs, les deux pouvoirs peuvent être distincts, il le faut même sous peine de confusion ; à Rome c'est impossible, sous peine de conflit. »
De plus, « tous les intérêts de l'humanité et de la civilisation protestent contre celle politique, qui commence par frapper la papauté comme
— 1 1 — puissance temporelle, afin do la frapper plus lard comme puissance morale.,.
« Si nos ancêtres ont prié le Pape d'accepter un pouvoir temporel, et si le Pape l'a accepté, c'est que l'expérience leur en avait fait une loi ; c'est qu'il leur était démontré que l'autorité matérielle du Pape donnerait un prestige à son autorité morale, lui serait d'un excellent secours, et le mettrait au-dessus des rivalités et des jalousies des divers Etats de la chrétienlé.
« La religion s'est fort bien trouvée de ces sages dispositions, qui ne datent pas d'hier. Pourquoi les changerait-on aujourd'hui, quand elle n'aurait qu'à y perdre ?
« Voilà pour ce qui est du point de vue religieux.
« La nécessité du pouvoir temporel frappe donc, religieusement parlant, par son évidence.
« Au point de vue politique et social, celle nécessité est encore bien plus évidente.
« Car, encore bien même que l'autorité spirituelle du successeur de Saint-Pierre n'ait nul besoin, pour se maintenir, de l'autorité temporelle, il n'en serait pas encore moins évident pourtant que les droits de Pie IX comme chef des Etats romains, ne peuvent être contestés que par des révolutionnaires...
« Le pouvoir du Pape, en tant que monarque, est-il oui ou non légitime?
« Si l'on répond qu'il l'est au même titre que celui des autres souverains, nous demanderons pourquoi et de quel droit on entend le renverser.
« Parce qu'il est faible ? mais c'est la violation de l'équité et de la morale.
« Parce qu'il n'a pas envoyé ses troupes pactiser avec l'armée franco-sarde, donnant par là un grand exemple de patriotisme et se détachant de l'Autriche?
« Mauvais prétexte.
« Le Pape n'avait pas à intervenir parles armes.
« Pour lui, cela n'eût été ni digne, ni politique, ni chrétien. »
Mais revenons à M. About.
Je ne suis nullement l'adversaire personnel de M. Edmond About. Son livre m'est tombé sous la main dans un moment de loisir. J'ai séjourné à Rome plus longtemps, je pense, que l'auteur de ce livre, et j'y étais encore il y a peu de jours. J'ai voulu, par curiosité, lire un ouvrage dont on m'avait parlé, et auquel l'attrait du fruit défendu a procuré certainement des lecteurs autant cl; plus que le désir de connaître Rome, J'ai été
- IG surpris d'abord, puis j'ai été blessé dans mes convictions. C'est pourquoi j'ai entrepris d'écrire à mon tour.
J'ai résumé premièrement le système de M. Àbout pour la solution de la question romaine. Que les hommes d'intelligence politique et de bon sens le jugent : je n'ai rien de plus à demander sur ce point.
L'auteur de la brochure : Le Pape et le Congrès, brochure qui vient d'avoir un si grand retentissement, s'exprime lui-même ainsi :
« Le pouvoir temporel du Pape est-il nécessaire à l'exercice de son pouvoir spirituel ? La doctrine catholique et la raison politique sont ici d'accord pour répondre affirmativement. Au point de vue religieux, il est essentiel que le Pape soit souverain. Au point de vue politique, il est nécessaire que le chef de deux cents millions de catholiques n'appartienne à personne, qu'il ne soit subordonné à aucune puissance, et que la main auguste qui gouverne les âmes, n'étant liée par aucune dépendance, puisse s'élever au-dessus de toutes les passions humaines. Si le Pape n'était pas souverain indépendant, il serait Français,
Autrichien, Espagnol ou Italien, et le titre de sa nationalité lui enlèverait le caractère de son pontificat universel. Le Saint-Siège ne serait plus que l'appui d'un trône à Paris, à Vienne ou à Madrid. Il en fut ainsi à une autre époque, et un successeur du Prince des Apôtres eut le malheur de laisser absorber son autorité dans le Saint- Empire Germanique. L'Europe en fut profondément troublée, et ce trouble apporté dans son équilibre moral et politique se prolongea pendant plus de trois siècles... La nécessité du pouvoir temporel du Pape au point de vue du double intérêt de la religion et de l'ordre politique de l'Europe est donc bien démontrée. » (Le Pape et le Congrès, Paris, chez Dentu et Firmin Didot.)
Mgr. d'Orléans a raison de dire :
« On ne peut avouer plus explicitement la nécessité impérieuse de ce pouvoir pour la liberté et l'honneur de l'Eglise. » (La brochure le Pape et le Congrès, lettre à un catholique. Chez Douniol et Lecoffre.)
Malheureusement, Mgr. d'Orléans a le droit d'ajouter en parlant de l'auteur qu'il combat:
« Il proclame que le pouvoir temporel du Pape est indispensable; mais en même temps il s'ap-
pliquc à prouver qu'il est impossible. Il exallc volontiers, et plus haut que nous, le caractère divin du Pontife; mais c'est pour s'en faire un argument contre le pouvoir du souverain... »
M. Àbout, sans doute, est capable de raisonner fort juste; mais nous pensons qu'il s'est fourvoyé. Il pourrait bien nous répéter, quoi qu'on ait pu lui répondre déjà : « Descendez hardiment jusqu'au fond du livre. » En homme d'esprit, qui sait apprécier le fort et le faible, il nous dirait au besoin: J'abandonne la solution, car je ne suis pas exclusif, lorsqu'il s'agit des moyens à prendre; je me suis borné à exposer la Question, à fournir le résultat des études faites sur ce sujet; je suis historien, si je n'ai l'honneur d'être tout à la fois homme d'État et politique consommé. Je me sens fort et très-fort sur ce terrain : car j'ai vu.
Mais, nous aussi, nous avons vu. Nous avons vu, d'abord, dans le Pape autre chose que « le cardinal évoque de Rome, qu'on désigne aussi sons le nom de vicaire de Jèsus-Ghrist. » Le Pape est plus qu'un évêque, plus qu'un archevêque ou qu'un patriarche; il est le successeur des apôtres;
il est à nos yeux et dans la réalité le chef spirituel de l'Église; il est le lien de l'unité catholique; il est cette mystérieuse pierre fondamentale sur lequel repose tout l'édifice bâti par Jésus- Christ.
Cependant, nous ne dirons pas, comme M. Àbout, qu'il est « investi d'une autorité sans bornes sur l'esprit de 139 millions de catholiques. » pour ajouter tout aussitôt : « Quand le Souverain Pontife nous déclare que la Vierge Marie naquit exempte de la tache originelle, les 139 millions de catholiques doivent le croire sur parole. »
Le Pape a proclamé doctrine de l'Église et article de foi l'Immaculée Conception; il n'a point inventé un dogme qui repose sur sa parole.
C'est en vain que M. About s'écriera : « J'ai parcouru le pays en tout sens, conversé avec les hommes de toutes les opinions, examiné les choses de tout près et recueilli les renseignements sur place. » Il lui manquait un sens pour voir et juger, le sens catholique.
Au cardinal évéque de Rome, qu'on désigné aussi sous le nom de vicaire de Jésus-Christ, M. About offre une indépendance d'argent, une somme annuelle de sept millions qui suffira pour les cierges, l'encens, le salaire des chantres, les gages des sacristains. Au Pape, au chef de l'Église, tel que nous l'avons contemplé et vénéré, Dieu même a réservé une indépendance plus haute.
Saint Pierre et bon nombre de ses successeurs n'ont point porté la couronne. Mais nous considérons comme un fait providentiel la royauté temporelle des pontifes romains.
N'étant les sujets d'aucun monarque, ils n'ont eu à lutter déjà que trop souvent pour rompre les entraves que le pouvoir civil oppose au pouvoir spirituel.
Ils sont les représentants les plus élevés de l'indépendance de la conscience.
Les patriarches de Constantinople n'ont été, entre les mains des empereurs du Bas-Empire, quelesserviles instruments de la politique du jour. L'Eglise russe est à genoux devant le czar. L'Eglise anglicane est asservie. Pie IX, pontife et
roi, ne peut, au contraire, demeurer impunément sous la menace d'une influence trop exclusivement autrichienne, sans que la diplomatie de l'Europe ne commence à prendre l'alarme et que bientôt la France ne tire l'épée hors du fourreau : c'est l'histoire de la dernière guerre.
La guerre qui vient de se terminer et la paix qui l'a suivie, sont directement contraires aux idées de M. About. L'Empereur n'a point essayé de ruiner le pouvoir temporel d'un cardinalévêque, en le déclarant suranné ; il n'a point pris la plume d'aigle pour lui assurer un bénéfice ecclésiastique d'un revenu annuel de sept millions; mais il a tenté de consolider l'indépendance du chef de l'Eglise en affranchissant la nationalité italienne, qu'il veut placer sous la garde paternelle de Pie IX.
« Déployons la carte de l'Italie, écrit M. l'abbé Miley. Que nous montre-t-elle au premier coup d'œil? Que préalablement à toute discussion sur l'unité à donner à ce beau pays, il est nécessaire de répondre à cette question : Que faut-il faire de la papauté*?
« Ses territoires s'é tendant de Terra ci ne a la
Vénélie, occupent le centre de la Péninsule d'une mer à l'autre, et la coupent en deux. A quoi bon donc discuter l'unité italienne, avant de savoir que faire du royaume de saint Pierre, dont l'existence semblerait rendre cette unité physiquement impossible? » (L'Empereur Napoléon III et la papauté. 1859, Paris, chez Amyot.)
Au point de vue religieux, ajoute l'abbé Miley, n'est-ce pas à ses papes, princes temporels et souverains, que Rome doit d'avoir été « un centre fécond de loutes les sciences des saints, un flambeau brillant inaccessible aux miasmes impurs du schisme ou de l'hérésie, une source inépuisable d'enseignements sacrés répandus à flots par la bouche de ses savants docteurs, et illustrés, pour ainsi dire, par les brillantes et vivantes couleurs de ses religieux de tous ordres? »
« Le christianisme, dit à son tour M. Schœbell, possède au degré le plus éminent la force d'unité par laquelle il est la religion sociale par excellence. Notre siècle, trop oublieux du passé, quoiqu'il se pique d'être un siècle de science, penche à méconnaître l'admirable vertu d'organisation et de conservation du catholicisme, et il
s'est mis à dénier et à contester à la papauté son droit à la royauté spirituelle... La grandeur de celle perspective, le monde désuni et hostile ramené à l'union et à la paix sous un seul et même maître, un maître qui n'est pas comme les autres, mais dont le joug est doux et le fardeau léger, et qui fera triompher la justice par la mansuétude, cette perspective n'est-ellc pas faite pour remplir nos cœurs de satisfaction ineffable? (Du pouvoir temporel du Pape, 1859. Paris, Challamel aîné.)
Selon l'auteur de la brochure intitulée : L'Empereur Napoléon III et l'Italie, « il y adeuxélé- « ments bien distincts dans la question d'Italie, « l'élément révolutionnaire, qui correspond à des « théories subversives et à des passions violence tes, également incompatibles avec l'ordre euroce péen, les lois de la civilisation, l'intérêt religieux « et l'indépendance politique de la papauté; « Vêlement national, qui a son origine dans l'his- « toire et les traditions de l'Italie, et qui répond « à ce qu'il y a de plus impérieux et de plus « légitime dans les aspirations des peuples de la ce Péninsule et dans les conditions mêmes de la « durée et de la consolidation des gouverne-
« ments. . . Or, les nobles qualités et les généreuses « intentions de Pie IX, semblaient le réserver à « un rôle exceptionnel dans l'histoire de la pa- « pauté. Le patriotisme italien s'unit en lui à « toutes les vertus chrétiennes : il était digne de « régénérer l'Italie. Ce fut la première inspira- « tion de son avènement...:. L'élément national « représente ce qu'il y a de plus vital en Italie ; « il répond aux espérances communes des peuce pies et des gouvernements de la Péninsule. « Loin de menacer les trônes, il les rehausse ; il « ouvre devant la papauté un rôle important et « glorieux, qui a séduit un moment le noble « cœur de Pie IX, et qui, en 1847, a môme « rapproché dans un sentiment commun de pa- « triotisme le roi de Sardaigne et le roi de « Naples. »
Si la question italienne est une question de nationalité, si l'affranchissement de l'Italie est la consolidation de l'indépendance des papes; si l'armée française, en 1859, reprend la tentative avortée de 1847, qui n'aurait échoué que par suite du mélange de l'élément national; si l'intervention de la France est surtout heureuse en raison de ce que, seule, la France pouvait sépa-
rer dans la question italienne l'élément national de l'élément révolutionnaire, celui-là prend la question romaine à contre-sens qui demande de dépouiller le Pape de ses Etats et de le réduire à une pension alimentaire payée par quartiers.
M. About, qui a recueilli les renseignements sur place, n'a pas vu dans Pie IX le chef de l'Eglise, il n'a pas reconnu davantage le souverain dont les États sont placés sous la sauvegarde du droit et des traités. C'est qu'il ne voulait pas voir.
11 est vrai que ses observations lui ont appris quelque chose. « La caste ecclésiastique, si bien unie par les liens d'une hiérarchie savante, dit-il, règne en pays conquis. » Cette caste est la pire de toutes les castes, parce qu'elle n'a point d'enfants et qu'elle ne songe point à l'avenir. Ses membres sont « les maîtres du pays. » Le Pape et le cardinal secrétaire d'État sont deux hommes « dont l'un possède et l'autre exerce la dictature sur trois millions de malheureux. » En effet, « défalquez le parti conservateur, c'est-à-dire les hommes qui ont un intérêt dans le gouvernement
et les malheureux qu'il a tout à fait abrutis, il ne reste que des mécontents. »
Il serait mieux d'écrire: je n'ai vu que des mécontents. Mais point. Tous sont mécontents ou doivent l'être, sous peine d'être réputés abrutis. Quelles expressions assez fortes trouverait M. About, si nous lui affirmions avoir rencontré, il y a quelques années , dans la ville d'Avignon, des hommes arriérés, sans doute, qui regrettaient encore le bon temps de la domination des papes et le gouvernement paternel des vicelégats. Ils avaient l'honneur d'être Français depuis cinquante ans et ils étaient toujours abrutis.
Serait-il vraiment démontré que Pic IX est le roi de trois millions de malheureux? M. About ne s'est-il pas lui-même contredit?
Les Italiens sont « robustes et sains; » ils sont en outre, « les esprits les mieux doués de l'Europe. » Pour ce qui concerne les Romains. « le gouvernement qui vit au milieu d'eux les traite doucement. Il leur demande peu d'impôts ; il leur donne des spectacles et quelquefois du pain. » Ce gouvernement n'a même point de rigueurs pour ses adversaires bien connus : « on permet
aux citoyens de parler a leur aise, pourvu toutefois qu'ils ne gesticulent pas, » c'est-à-dire pourvu qu'ils n'en viennent pas à l'action. Cependant, le gouvernement peut se voir obligé de réprimer; « mais il ne court pas après la vengeance. » Les partisans des réformes lui reprocheront même une indulgence excessive : « On le prie simplement de couper vite et bien quelques mauvaises têtes. Mais ce moyen lui répugne. » Les Juifs euxmêmes, ces victimes d'un fanatisme transmis par le moyen âge, n'ont pas quitté Rome: « la légèreté des impôts, la modicité des loyers les retenaient, » et aussi, dit M. About, la charité des papes « en temps de famine ou d'inondation. »
Ajoutons encore: « Une notable partie de la plèbe romaine a conservé ses mâles vertus. »
C'est M. About qui écrit tout cela. — Les mécontents ne sont donc pas aussi nombreux qu'il l'assure ; le clergé n'est point dans le pays une caste oppressive ; l'Etat pontifical n'est point une terre conquise.
Pour nous, nous n'appelons pas mécontents tous ceux qui réclament des changements, qui appellent des réformes.
Et d'abord, il est convenu que le cardinal Antonelli est impopulaire. Le premier de tous les changements réclamés serait peut être le changement de ministre.
M. About croit qu'il y aurait unanimité d'opinions à cet égard ; nous voulons bien admettre qu'il y aurait majorité. Serait-ce donc le seul pays du monde où le ministre dirigeant ne réunirait pas toutes les sympathies?
Le cardinal secrétaire d'Etat parait doué d'une nature très-énergique ; c'est un homme d'une haute taille, dont les traits sont fortement accentués et la figure un peu osseuse: il semble fait pour le commandement. — Lorsqu'il aura quitté le pouvoir, on admirera que, dans un gouvernement accusé de sénilité et de faiblesse, il ait su apporter une vigueur et une force de caractère qui lui ont permis de tenir tête à tant d'orages. Dès à présent, il s'est maintenu dix ans au pouvoir, au milieu de circonstances bien difficiles.
Mais enfin, les Romains, à certains jours, paraissent en être fatigués; le fait est vrai. — J'ai demandé plusieurs fois quels actes de son ministère avaient excité contre lui la haine populaire.
On ne m'a jamais répondu que par une phrase: « Il marche contre le sentiment de la population. » Beaucoup de ceux qui applaudiraient à sa chute n'en savent pas davantage, il faut bien l'avouer.
Le commerçant qui voudrait des modifications dans le tarif des douanes s'en prend au cardinal Antonelli et le déclare responsable du prix élevé des denrées qu'il achète. L'ambitieux qui recherchait une place et ne l'obtient pas , l'avocat ou le médecin sans clients, le négociant qui va être mis en faillite ou qui l'est déjà, maudissent Antonelli. Tel autre se croit profond politique et fait étalage de ses sentiment libéraux; il regarde comme son ennemi personnel le cardinal Antonelli.
Tout récemment, la guerre contre l'Autriche avait excité le sentiment national : le cardinal Antonelli était, plus que jamais, qualifié d'Autrichien, Le cardinal secrétaire d'Etat est la personnification du gouvernement et, dans tous les pays du monde, il sera facile de comprendre pourquoi l'impopularité s'attache de préférence à son nom.
A diverses reprises on a annoncé que le cardinal Antonelli donnait sa démission. Qu'il l'ail
offerte, je le croirai volontiers. Mais pour qu'il la donne, il faut qu'un autre soit disposé à accepter une place qui, après tout, n'est pas dans le moment présent, la plus agréable qui se puisse voir. Le cardinal San Pietro, dit-on, n'est pas hostile à la France, il lui est même favorable et il a l'habitude des affaires. Le cardinal Àltieri, ont ajouté quelques-uns, ne manque pas d'intelligence politique et il possède la confiance du Saint-Père.
Nous avons eu l'honneur de rencontrer plusieurs fois son Eminence le cardinal Àltieri et d'apprécier, en même temps que son affabilité et sa courtoisie, les hautes qualités qui le distinguent. Nous croyons que d'autres noms encore pourraient être prononcés, si la succession du cardinal Antonelli était définitivement ouverte. Mais nous pensons également que l'impopularité dont nous avons parlé tient beaucoup plus à des circonstances qu'à une personnalité. La question romaine n'est pas une question de renvoi de ministre.
Mais la vraie question romaine pourrait bien être une question de réformes.
C'est là, peut-être, son caractère essentiel.
Accidentellement, elle pourra se lier à une question de personnes; mais elle est liée plus étroitement à la question de nationalité.
Nous sommes, sur ce point, du môme avis que l'auteur de la brochure L'Empereur Napoléon III et l'Italie, que nous avons cité déjà et que nous citons encore :
« On a rappelé dernièrement un document « d'un grand intérêt, et qui explique la résis- « tance du roi de Naples à Faction diplomatique «combinée de l'alliance anglo- française. Par « l'article 3 de la convention du 29 avril 1815, « les deux gouvernements d'Autriche et des « Deux-Siciles s'étaient engagés à conclure un « traité d'alliance ayant pour but de consoli- « der l'état de paix et de tranquillité intérieure et « extérieure des Deux-Siciles et de l'Italie en gé- « nêral. Ce traité, conclu au mois de juillet suite vaotj stipule dans un article secret que Sa « Majesté le roi des Deux-Siciles n'admettra pas « de changements qui ne pourraient se concilier, « soit avec les institutions monarchiques, soit avec « les principes adoptés par S. M. I. et R. pour « le régime intérieur de ses provinces italiennes. »
L'auteur écrivait avant la guerre. 11 ajoutait : « La domination autrichienne pèse sur la Tos- « cane comme sur Naples. Il y a aussi un traité « qui la consacre. Un traité d'alliance offensive « et défensive entre l'empereur d'Autriche et le « grand-duc de Toscane, livre cette partie de « l'Italie à la main puissante qui s'étend sur « elle au nord comme au centre et au midi. Pour « que cette situation cesse, pour que Florence « redevienne italienne, comme au temps des Mc- « dicis, et pour que ses princes retrouvent leur « popularité, il faut à la Toscane, comme aux « Etats Romains , un gouvernement national et « une armée italienne... La duchesse de Parme, « comme tous les souverains de l'Italie centrale, « est liée par les traités et par la politique; elle « appartient à l'Autriche, et, jusqu'à ce que « l'Italie ravive, elle ne saurait se soustraire « à ce joug... A Modène, comme dans tous les « Etats de l'Italie où elle est établie, la domina- « tion autrichienne entretient l'élément révolu- « tionnaire qui ne pourrait être dominé et « anéanti que par l'élément national. »
La question des réformes était liée avec la question de nationalité, avons-nous dit. Celle-ci
est aujourd'hui résolue par la guerre. L'Italie est rendue à elle-même.
Donc il s'agit désormais de celle-là.
Nous l'avons entendu répéter plus d'une fois à Rome : la guerre ne finit rien, elle ne peut rien finir; après la guerre, ce sera le commencement. Mais la guerre, ajoutait-on, n'en était pas moins indispensable, parce que le système autrichien s'imposait de proche en proche à l'Italie et qu'il fallait refouler l'Autriche, moins encore pour reculer ses limites géographiques que pour écarter son influence morale.
La question des réformes reste donc seule et dégagée de celle de l'affranchissement national.
Or, s'il était vrai que les réformes dussent être entreprises par un gouvernement qui n'aurait aucun appui dans le pays, par un gouvernement placé en face de trois millions de mécontents, lorsqu'il compte trois millions de sujets, elles seraient absolument impossibles.
Voilà pourquoi nous refusons d'appeler mécontents ceux mêmes qui désirent des changements et ceux qui demandent des réformes,
Rome est calme. La ville est restée calme et
tranquille durant la" guerre. Elle a applaudi, nous le savons, nous en étions témoin, — et même avec enthousiasme, — à nos victoires. Des démonstrations ont eu lieu, nous les avons vues, en nous mêlant à la foule sur la place Colonna, ou la regardant défiler sur le Corso. Mais ces manifestations n'ont pas troublé la tranquillité publique.
Ce qu'était l'Italie avant la guerre, M. E. de Girard in nous le dira :
« J'ai visité l'Italie en 1857-, écrit-il; elle était « fort calme, presque insouciante, certainement « plus calme que ne l'est encore aujourd'hui la « Pologne; j'ai séjourné à Milan, à Venise, à « Florence, à Rome, à Naples... » (Conquête et Nationalité, chez Michel Lévy .)
Rome a fourni des volontaires à la cause de l'indépendance ; la population en était lièrc et ne parlait des succès remportés par les armées alliées qu'en ces termes: « Les nôtres ont remporté une grande victoire ; nous avons un nouveau succès. » Mais l'enthousiasme n'est point la révolte.
Nous connaissions aussi le bruit qui a couru d'une révolution dans Rome, fixée au 24 juin.
Le drapeau tricolore eût été arboré; on eut acclamé la dictature de Victor-Emmanuel en forçant le gouvernement pontifical d'adhérer au mouvement pour l'indépendance italienne. Peutêtre on eût espéré, en cette occurrence, le renvoi du cardinal Antonelli.
Nous avons vu circuler dans les rues, l'arme au bras et la baïonnette au bout du fusil, les patrouilles renforcées de soldats français, dont la présence a suffi pour faire échouer tout projet de ce genre.
Or, ces faits , qui avaient leur explication dans les événements, ne sont pas contraires à l'opinion que nous venons d'énoncer, Quiconque a vu, comme nous, ces foules compactes, au milieu desquelles disparaissaient nos soldats, en quelque sorte perdus dans ce grand nombre d'hommes, avouera que la multitude n'est point composée, ainsi qu'on veut bien le dire, de mécontents, c'est-à-dire de révolutionnaires;
On nous objectera l'histoire de Pérouse, on nous rappellera Bologne. Nous ne jugeons pas qu'il y ait ici rien de concluant. Il s'agissait uniquement de la question de nationalité ; le mouvement, une fois commencé, s'arrête cliffici-
lement et, de fait, il ne s'est point arrêté dans de justes limites. Mais, encore une fois, l'élément révolutionnaire n'était pas avoué : la bannière levée était celle de l'affranchissement national.
C'est à Rome, on l'assure, que les abus vivent dans toute leur force; l'ombre du Vatican est funeste; le sol lui-même est condamné à la stérilité par le voisinage de Rome. « Sur le versant de la Méditerranée, écrit M. About, au nord, au sud, à l'est et à l'ouest de Rome, et dans tous les sens où peut s'étendre la bénédiction du Pape, le pays plat, qui forme une étendue immense, est à la fois désert, inculte et malsain. »
Eli bien ! c'est dans Rome que nous avons rencontré ces foules animées par l'enthousiasme du sentiment national, mais contenues et gardant le bon ordre, en dépit d'une nature ardente et d'une vivacité méridionale.
Cependant le désir des réformes ne supposel-il pas des abus ? Les abus n'engendrent-ils pas le mécontentement? Les mécontents ne sont-ils pas jusqu'à certain point révolutionnaires? Ces demandes paraissent déduites logiquement l'une
de l'autre, assurément. Mais si nous changeons les mots, pour appeler les réformes des améliorations, il n'en sera plus de même.
L'organisation actuelle des Etats romains exige beaucoup de réformes de détail ou, si l'on veut, beaucoup d'améliorations. Ces modifications dans L'état présent des choses deviennent chaque jour plus urgentes, et le malaise du pays serait la conséquence des hésitations qui persisteraient après que la nécessité des réformes a été reconnue : voilà ce qu'il nous semble permis de dire et ce qui exclut toute exagération.
Les uns voient dans la question romaine une question de modification des limites géographiques. Restreignez l'étendue des Etats de l'Eglise, et tout ira pour le mieux dansle meilleur des mondes. Les autres vont plus loin et demandent absolument la déchéance des Pontifes, l'abolition de leur glorieuse souveraineté. Le Pape est le seul monarque dont on puisse aujourd'hui réclamer la déchéance partielle ou totale, sans quitter, à ce qu'il paraît, les rangs du parti conservateur pour entrer dans celui des révolutionnaires.
L'un des résultats de la guerre de Grimée, disait-on naguère, sera l'admission des sultans dans la grande famille des souverains de l'Europe. Jusqu'ici la Turquie était demeurée un danger pour tous , parce qu'elle était restée isolée , parce que son existence était acceptée ou subie simplement comme un fait. Désormais, il n'en devait pins être ainsi. La politique faisait amende honorable ; la diplomatie des nations chrétiennes s'inclinait respectueusement devant le représentant du Prophète et son successeur.
Et cet hommage rendu aux Turcs, à l'époque de leur décadence, serait suivi sitôt de la suppression de la royauté des Pontifes romains, après tant de bienfaits , après tant de siècles de gloire ! Gela n'est pas possible.
On a dit : La Romagne est séparée de fait, depuis quelques mois, de l'autorité du Pape, Ainsi, cette séparation a pour elle Y autorité du fait accompli.
« Nous connaissons la violence du fait accompli, répond Mgr d'Orléans; mais jusqu'à ce jour, nous n'en connaissions pas Y autorité.
« L'autorité, cette grande et sainte chose, qui est fondée sur le droit, sur tous les droits, qui
est le droit môme, voilà donc ce que vous en faites! Voilà la violence et les bassesses d'où vous la faites sortir; voilà ce que vous lui donnez pour fondement et pour base aux yeux do l'Europe !
Je comprends qu'après être descendu là, votre esprit ne recule pas devant la phrase qui suit, et que vous osiez adresser à un congrès européen la demande de consacrer de telles énormités, en lui disant que sa tâche sera facile, qu'il « n'aura qu'à enregistrer un fait accompli. »
« Ainsi désormais, en Europe, quelques mois à peine suffiront pour qu'une insurrection soudoyée soit un fait glorieux, qui se change en droit, et sur lequel il n'y aura plus à revenir. L'enregistrement suffira. . .
« Eh bien! soit, « un congrès a tout pouvoir, » mais cela a-t-il jamais voulu dire qu'il ait tons les droits? Est-ce qu'on ne peut pas être tout puissant et commettre des iniquités que flétrira l'histoire?
Vous reconnaissez que l'insurrection des habitants de la Romagne est « une révolte contre le « droit. » Le fait accompli était donc injuste : Eh bien, un fait injuste, quand on est faible comme le Pape, on peut le subir ; quand on est
— tO — omnipotent comme le congrès, on ne l'enregistre pas. (La brochure le Pape et le congrès, lettre à un catholique. »
En écartant la question de modification des limites géographiques et celle de la complète déchéance du pouvoir temporel des Pontifes romains, Mgr d'Orléans ne rejette pas toutefois la question d'organisation politique nouvelle à l'intérieur des États de l'Église. Il dit:
« Mais le Pape n'a pas donné à ses sujets les libertés nécessaires : voilà pourquoi ils se sont révoltés contre lui.
« À cela, j'ai deux choses Irès-simples à vous répondre.
« S'il y a des libertés nouvelles, possibles ou opportunes, dans les États du Saint-Père, ce n'est pas plus au nom des faits révolutionnaires qu'au nom des dogmes que se doivent discuter ces graves questions; c'est comme dans tous les autres Etals, au nom de l'accord, si difficile à faire dans les temps orageux où nous sommes, entre la liberté et l'autorité.
« Comme tous les princes temporels, et plus que les autres, le Pape se doit au bonheur de ses sujets : il doit leur dispenser, dans une juste pro-
il — portion, les biens d'une sage liberté, avec ceux d'une régulière et paternelle administration. Et certes, Pie IX n'a pas failli à ce devoir. »
En effet, pourquoi Pie IX refuserait-il à son peuple les libertés qui sont celles des citoyens dans les sociétés modernes, libertés dont M. E. de Girardin traçait le programme ainsi qu'il suit dans une sorte de parallèle, que d'ailleurs nous ne jugerons pas ici, entre les Autrichiens, les Anglais et les Italiens.
« Quand je compare, dit-il, un Anglais qui ne peut être arrêté arbitrairement; qui jouit dars son domicile de la sécurité la plus entière; que rien n'oblige à servir comme soldat; qui a le droit de dire et d'écrire ce qu'il pense sans être inquiété, poursuivi, condamné; qui n'est pas exposé au risque de voir sa fortune tomber sous le séquestre; qui va et vient, part et revient sans passeport ; qui est dans tous les actes de sa vie protégé par la loi et jamais opprimé par elle ; quand je compare cet Anglais à un Autrichien, qui est persécuté par la loi au lieu d'être protégé par elle ; qui est assujéti à toutes les vexations journalières d'une police ombrageuse ; qui, du soir au matin, peut voir sa fortune tout entière se-
— /i2 — queslréo par l'Etat; qui n'a le droit de rien écrire sans l'autorisation de la censure; qui est forcé de revêtir l'uniforme militaire; qui court risque d'être arrêté sur un soupçon sans fondement, et jeté dans une prison d'où il ne sait pas quand et comment il sortira, je me rends compte par la liberté dont jouit l'Anglais de la liberté qui manque à l' Autrichien; mais quand je compare le sort du Napolitain au sort du Vénitien, encore une fois je me demande ce que le Vénitien, qui étouffe sous la dépendance étrangère, a à envier au Napolitain qui respire sous l'indépendance nationale. » (Conquête et nationalité). M. E. de Girardin admet probablement que la situation de quelques-uns des pays dans lesquels l'une ou l'autre des libertés dont il parle est restreinte par mesure d'ordre public, ne constitue pas l'Europe en péril. Ainsi que l'écrit Mgr d'Orléans, nous vivons en des temps difficiles où les gouvernants ne sont pas toujours à Taise pour établir l'accord entre la liberté et l'autorité. Il s'agit du plus ou du moins. A chaque gouvernement sa responsabilité. Mais en quoi le congrès aurait-il donc à intervenir pour assurer aux Romains une plus large part des libertés modernes? Le cœur de Pie IX n'est-il pas un
cœur de père , et ne suffit-il pas des embarras intérieurs et des difficultés au dehors pour expliquer comment le' souverain libéral de 1847 n'a pas encore aujourd'hui réalisé, en faveur des Romains, ce qui était, à son avènement, l'objet de ses vœux et de ses désirs?
Ce ne sont pas des libertés pour les citoyens que réclame l'auteur de la brochure : Le Pape et le Congrès. Ce n'est pas davantage une organisation politique différente de celle qui existe.
L'écrivain anonyme ne combat point pour le régime parlementaire et ne s'en fait point le champion.
Contre M. About, il maintient la nécessité du pouvoir temporel ; avec M. About et quelques autres, il sollicite la diminution d'étendue de l'Etat pontifical.
Mais ce n'est point au nom des libertés re~ vendiquées pour le citoyen, ce n'est point en demandant une autre organisation de l'Etat , un autre système politique à l'intérieur.
Mettant de côté des formules, que sans doute il juge surannées, — et c'est là l'une des marques secrètes auxquelles on reconnaîtrait à quel parti il appartient, — l'auteur voudrait pourri-
talie centrale une plus large participation à la vie des Etats modernes. Il ne rejette l'autorité du Pape ou ne la restreint géographiquement, que dans la mesure nécessaire pour arriver à ce but. Ecoutez-le :
« En effet, un grand Etat implique certaines exigences auxquelles il est impossible que le Pape donne satisfaction. Un grand Etat voudra vivre politiquement, perfectionner ses institutions, participer au mouvement général des idées, bénéficier des transformations du temps, des conquêtes de la science, des progrès de l'esprit humain. Il ne le pourra pas. Ses lois seront enchaînées au dogme. Son activité sera paralysée par la tradition. Son patriotisme sera condamné par sa foi ! Il faudra qu'il se résigne à l'immobilité ou qu'il s'emporte jusqu'à la révolte. Le monde marchera et le laissera en arrière. Alors, il arrivera de deux choses l'une : où tout s'éteindra chez ce peuple, et il ne restera rien en lui des généreuses activités de la vie publique ; ou bien les nobles aspirations de la nationalité déborderont, et il faudra, comme cela s'est vu déjà, que la force matérielle vienne suppléer à l'insuffisance de l'autorité morale. Le pouvoir temporel du Pape, dans
ces conditions, ne pourra se maintenir que s'il est protégé par une occupation militaire autrichienne ou française.
« Extrémité douloureuse! Car tout pouvoir qui ne vit pas de ses forces nationales et de la confiance publique n'est pas une institution ; ce n'est qu'un expédient... »
Il ne resterait qu'à prouver, — mais on ne l'a point fait, — que les Etats romains gouvernés par les souverains pontifes ne peuvent participer au mouvement général des idées, en ce qu'il a de bon et de salutaire ; bénéficier des transformations du temps, des conquêtes de la science, et le reste.
Pourquoi donc le dogme serait-il un obstacle aux généreuses activités de la vie publique? En quoi l'immobilité de la vérité, lorsqu'elle rassure l'intelligence et la préserve des angoisses du doute et de l'erreur, serait-elle fatale aux progrès de l'esprit humain, aux conquêtes de la science? S'engager en de tels raisonnements, c'est attaquer les nations catholiques en se servant des arguments mille fois réfutés de l'hérésie ; c'est nier le présent et le passé de l'Europe chrétienne ; c'est méconnaître l'histoire tout entière depuis le
— 4G — jour de l'établissement des sociétés modernes sur les ruines de la société antique.
En cet état de la discussion engagée devant l'opinion du pays, devant l'opinion de l'Europe et du monde, il importe de poser nettement la question, nous voulons dire de la poser en d'autres termes que ne l'a fait M. About. Il importe de l'étudier sérieusement.
Il ne peut être question de supprimer en pleine paix, au nom de l'omnipotence du congrès, l'un des souverains européens, celui là même dont la souveraineté est fondée sur le double intérêt de la religion et de l'ordre politique, aussi bien que sur les traités et le droit.
Il ne s'agit pas non plus d'une question de limites géographiques. Au point de vue des principes, la question ainsi envisagée serait, pour le moins, ridicule.
La question n'est pas celle des libertés du citoyen, dans le sens indiqué par M. E. de Girardin.
Elle n'est pas celle d'une organisation politique intérieure, destinée à faire prévaloir un régime tel que celui des deux chambres ;
Elle n'est pas une question de possibilité ou
d'impossibilité de participation à la vie des sociétés modernes.
L'activité des sociétés modernes doit-elle avoir pour résultat, ainsi que le veut un publiciste, d'établir la neutralisation des détroits ;
Qui engendre la neutralité des mers ;
Qui engendre la réciprocité des échanges ;
Qui engendre la liberté de consommation ;
Qui engendre la suppression des douanes ;
Qui engendre le désarmement européen ;
Qui engendre la suppression de l'esclavage militaire ;
Qui engendre l'unité de l'Europe ;
Qui engendre l'achèvement de tous les grands travaux pacifiques ;
Qui engendre l'accroissement général de la richesse;
Qui engendre la hausse permanente du salaire ;
Qui engendre l'extension de l'épargne ;
Qui engendre l'extinction de la misère ;
Qui engendre la régénération physique et morale de l'homme , ce premier devoir de tout gouvernement?
Ces problèmes et d'autres semblables sont-ils ceux sur lesquels doit se porter l'activité des gou-
vernements dans les sociétés modernes? encore une fois, pourquoi la société particulière dirigée par le Souverain Pontife ne pourrait-elle s'en occuper avec les autres et autant que les autres?
La Véritable Question romaine est une question de réformes intérieures, ou mieux d'améliorations. .
Ces améliorations sont possibles avec le Pape et par le Pape.
Toute complication politique intérieure ou extérieure, toute agitation révolutionnaire en compromet nécessairement le succès.
Les améliorations ne sont possibles et praticables qu'avec lenteur.
Gène sont pas les institutions qu'il faut modifier, mais l'esprit public.
La société que dirige le gouvernement du Saint- Père n'est pas demeurée en arrière, tandis que le monde continuait sa marche. Mais elle est restée ce qu'elle était, avec ses goûts, ses instincts, ses tendances particulières. Elle l'a fait, non par ignorance, non par dédain, mais par amour d'ellemême. Et ce qu'il faut, c'est de l'inviter doucement, avec sympathie, à marcher clans des voies nouvelles.
Il est nécessaire d'étudier une société, si on veut lui donner des conseils, et de l'aimer si l'on désire lui demander une communauté d'action qu'elle n'a point accordée jusqu'ici? Mais qui donc étudie sincèrement et sans passion Rome et la société romaine considérée comme nation. Ce ne sont pas les auteurs de romans, les conteurs, les écrivains brillants qui cherchent à faire parade de bel esprit ou simplement d'esprit.
Et ce n'est pas M. About qui a entrepris une telle œuvre.
M. About est magnanime. Il laisse Rome au Pape, si l'on ne peut mieux faire. C'est son dernier mot pour la solution de la question actuellement pendante d'organisation générale du pays.
Il renvoie le cardinal Anlonelli : c'est une autre solution pour l'organisation intérieure.
Tout cela est un pis aller qu'il accepte avec répugnance, mais qu'enfin il accepte. Il s'abstient d'enlever à la domination du Pape les malheureux, les mécontents qui vivent dans Rome, faisant partie des trois millions de malheureux, des trois millions de mécontents aujourd'hui soumis à la dictature de Pie IX. Au reste, il ne cache pas
son dépit de livrer les Romains à la pire dos castes et au pire des monarques, à un monarque qui règne en pays conquis.
Mais cette solution n'est pas une solution aux yeux de M. Àbout, cela est évident.
La bonté paternelle de Pie IX est proverbiale : on ne peut l'approcher sans l'aimer. Nous l'avons vu dans les audiences du Vatican; nous l'avons rencontré dans les promenades publiques, marchant à pied au milieu de la foule respectueuse.
Pour M. Àbout, il déclare qu'il n'a baisé ni sa main, ni sa mule, et qu'il n'a point sollicité une audience.
Il veut bien reconnaître néanmoins que « la haine des Mazzinistes contre Pie IX est condamnable dans tout ce qu'elle a de personnel. Ils le tueraient inévitablement, dit-il, si nos soldais n'étaient pas là pour le défendre. Ce meurtre serait aussi injuste que celui de Louis XVI, et non moins inutile. »
A cela près qu'il condamne la haine farouche des Mazzinistes contre Pie IX, M. About, qui a dédaigné de voirie Pape avant d'écrire son livre,
avant d'écrire le chapitre particulier qu'il consacre à Pie IX, n'en est pas moins d'avis que le Souverain Pontife est le pire des souverains. Car, dit-il, l'autorité à laquelle sont soumis les Romains, « sans l'avoir demandée ni acceptée, est la plus foncièrement absolue qui ait jamais été définie par Aristote. »
Puisqu'on nous parle de pays conquis et de caste, nous examinerons si de telles expressions sont justes, lorsqu'il s'agit de Rome,
A Goustantinoplc, règne véritablement un souverain qui appartient à la race conquérante. Il n'est pas Grec et règne sur les Grecs. Il a son peuple à lui, qu'il a introduit parmi les vaincus pour en être les dominateurs. Les Turcs n'ont pas le même sang que les Grecs ; ils diffèrent de langage, de coutumes, de religion. Trouverait-on dans Rome une analogie de situation?
Le pape est Italien de nom et de fait. Les prêtres, les prélats qui l'entourent, sont Italiens; ils ont une famille qui les a aidés à entrer dans les rangs du clergé et à laquelle ils ne sont pas demeurés étrangers depuis ce temps. Ils sont sortis du milieu de la nation et se recrutent dans la
nation, sans cesser d'en faire partie. S'il y a parmi eux quelques étrangers qui occupent des postes élevés, parce que Rome est la capitale de tout le monde chrétien, ces étrangers sont toujours en petit nombre, comparativement aux nationaux. Ils sont assez nombreux pour que l'esprit de nationalité n'ait rien d'étroit, rien de trop exclusif; ils ne le sont pas tellement qu'ils puissent dominer l'élément national ou le modifier profondément. D'où il suit qu'il n'y a rien à Rome qui ressemble à une caste, maîtresse d'un pays conquis et choisissant, parmi ses membres, un souverain non demandé, non accepté par le pays.
M. Àbout n'a voulu voir à Rome autre chose que le prêtre et dans la présence du prêtre la cause de tous les abus.
Il s'est occupé du rôle des prêtres, des prélats, des cardinaux, du Pape. Nous voulons dire qu'il s'en est occupé à sa manière, qu'il a recueilli ses renseignements avec des idées préconçues, avec un jugement arrêté à l'avance. Dès le premier jour son siège était fait. Il a recueilli légèrement, et de toutes mains, les historiettes, les anecdotes qu'il raconte si bien.
Il a écrit, par exemple, pour blâmer l'indulgence excessive de la justice pénale, après avoir blâmé ses rigueurs :
« Je ne parle pas de ses bontés, vous ririez « trop. Le duc Sforza Gesarini assassine à bout « portant un de ses domestiques qui lui parlait « sans assez de respect. Le Pape le condamne à « un mois de retraite dans un couvent pour « l'exemple. » Voilà comment on affirme.
Le duc a réclamé. M. About a répondu par une lettre que les journaux ont publiée. « Je ne « crois pas, dit-il, que beaucoup d'erreurs se « soient glissées dans mon livre sur la question « romaine. Toutefois, il en est une qui vous « concerne et que je désirerais pouvoir effacer. « Sur l'assertion de quelques personnes, j'ai « avancé que dans un mouvement de colère vous « aviez tué un de vos gens. Je sais aujourd'hui, « de source certaine et après avoir lu un extrait « du jugement, que ce prétendu assassinat fut un « accident pur et simple, et non le fait d'un cœur « dénaturé et féroce L'inexactitude où je me suis « laissé entraîner est d'autant plus fâcheuse qu'elle « jette une couleur odieuse sur un des chefs du « parti libéral »
Les faits sont, au reste, peu nombreux dans le travail de M. About; ils sont remplacés par des appréciations écrites dans ce style leste et vif que l'on connaît comme étant celui de l'auteur. On ne sait, bien souvent, si ces appréciations sont écrites pour enregistrer le bon mot, le mot à effet, ou si celui-ci, au contraire, était aussi imprévu qu'il est parfois inattendu.
M. About ayant résolu d'écrire sur la question romaine devait, ce semble, commencer par étudier la société romaine. Il s'en est bien gardé. C'est trop long. On écrirait dix romans pendant le temps qu'exige un ouvrage sérieux contenant une pareille étude.
La question romaine est une question de réformes. Qui doit les accomplir? Quels obstacles s'y opposent? Gomment pourrait-on surmonter ces obstacles? Quels intérêts répugnent à une pareille tentative? Ou, peut-être même, quels motifs, fondés sur la sagesse politique, ont pu en retarder l'essai? Voilà ce qu'il fallait éclaircir, en peu de mots, si l'on veut, mais en indiquant suffisamment les véritables éléments delà question. Nous essayerons de montrer qu'elle voie devait