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ÉMOTION SOULEVÉE PAR ‘ J’ACCUSE

L’impression fut formidable. Un moment le gros de l’opinion publique hésita, parut osciller. Maïs Zola avait contre lui toute la presse à grand tirage. Le président du Conseil, Méline, ainsi que ses ministres, hésitaient à engager des poursuites. L’après-midi, il y eut une interpellation du comte de Mun à la Chambre, ce fut une séance orageuse où Jaurès parla devant une assemblée hostile.

L'acte de Zola qui effrayait la bourgeoisie moyenne et le peuple des campagnes eut pour résultat d’émouvoir le prolétariat des villes et la jeunesse des Ecoles.

Dans L’Aurore du 18 janvier, Clemenceau constatait que lesyndicat ‘“ grandissait ?”?.

En effet, d'innombrables adhésions parvenaient à Zola. Des signatures désapprouvant le procès de 1894 et demandant la revision s’allongeaient en listes compactes. Les signatures furent recueillies par un groupe de jeunes écrivains, dont quelques-uns ont acquis. depuis lors, plus que de la notoriété : Jacques Bizet, (le fils du grand musicien de Carmen), Fernand Gregh, Elie et Daniel Halévy, André Rivoire, Marcel Proust.

Chaque matin, les journaux publiaient la liste des protestataires. Leurs noms ont été réunis dans un Livre d’Hommage des Letires françaises à Emile Zola, publié en 1898.

Citons-en quelques-uns. Des écrivains : Anatole France, Octave Mirbeau, Gustave Geffioy, Paul Alexis, Maurice Bouchor, Jules Renard, Gustave Kahn, Théodore Duret, A. F. Hérold, Jean Jullien, Georges Bourdon, André Chevrillon, Camille Mauclair, Paul Adam, Edouard Schuré, Paul Brulat, Jean Ajalbert, Armand Charpentier, Pierre Quillard, René Ghil, Henry Bauer, Laurent Tailhade, Mathias Morhardt, Léopold Lacour, et parmi ces mêmes écrivains, beaucoup de noms inconnus, qui n’allaient pas tarder à devenir célèbres : Paul Fort, André Gide, Bouhélier, Montfort, Marcel Batilliat, Charles-Louis Philippe, Charles Péguy, Emile Buré ‘‘ président des Corniches de France *’ etc. Dans une protestation d'étudiants, on lisait même le nom de Tharaud, sans autre indication de prénom. Des artistes : Emile Gallé, Claude Monet, Roll, Eugène Carrière. Des philosophes : Gabriel Séailles, Desjardins. Des médecins : Hervé, Delbet, Reclus, Richet, et encore des savants, des professeurs du haut enseignement : le grand chimiste Grimaux, Charles Friedel, Louis Havet, Darlu, Bréal, Gaston Bonnier, Charles Lauth, Alexandre Bertrand, Emile Bourgeois, Gustave Lanson, Pécaut, Gabriel Monod, Victor Basch, C. Bouglé.

Les protestataires étaient accablés d’injures, couverts de boue, leurs noms flétris dans les journaux comme ceux de mauvais français. On désigna par dérision ces dreyfusards de la première heure sous le nom d’intellectuels. ‘* La liste des intellectuels est faite d’une majorité de nigauds ””, écrivait Barrès dans Le Journal du 1°r février 1898.

La jeunesse universitaire se trouva séparée en deux fractions hostiles. Le comité de l’Association Générale des Etudiants ayant pris parti contre Zola, ce comité fut blâmé par un grand nombre d'étudiants. Parmi les jeunes gens qui félicitèrent Zola, on comptait Edouard Herriot, J. Paul-Boncour, Henry de Jouvenel, Anatole de Monzie, etc.

Après la lettre de Zola, les familles elles-mêmes se divisaient, de vieux amis, qui ne s'étaient jamais quittés, cessèrent de se voir. Tout se trouvait bouleversé. Un dessin de Caran d’Ache, dans Le Figaro du 14 février 1898, traduit bien cette mentalité exaspérée. Un hôte et ses convives se sont assis gaîment autour d’une table bien servie; tout à coup, ils s’invectivent et se prennent aux cheveux, la vaisselle vole en éclats, la table est renversée. ‘‘ Ils en ont parlé !”?, telle est la légende du dessin.

Quant aux chefs socialistes, Millerand et Viviani, ils observent une prudente expectative. Ils blâment bien ‘‘ l’équivoque antisémiste ” et ‘‘ l’insolence de l’Etat-Major ”” (Manifeste du 19 janvier 1898, dont Clemenceau moleste la pusillanité). Mais ils refusent de voir dans le conflit autre chose qu’une cause bourgeoise. Seul, Jaurès, d’une intelligence plus vaste et plus généreuse, adopte une franche attitude.

Le peuple, mal renseigné, devient la proie facile des démagogues. Ceux-ci ne restent pas inactifs. On fait courir le bruit que Zola a touché deux millions de l’Allemagne, on lui consacre d'’ignobles

caricatures où on le représente coiïffé d’un casque prussien. Un artiste de grand talent, J. L. Forain se distingue dans cette campagne graphique d’injures.

Le désordre naît dans la rue, la fièvre gagne la province. Nantes, Rennes, Nancy, Lille, Bordeaux, Angers, connaissent des soirées d’émeute où l’on brûle Zola et Dreyfus en effigie aux cris de ‘* Mort à Zola! ?” ‘* Vive l’armée ”’. A Paris, l’agitateur Guérin exerce ses troupes au quartier Latin et sur les boulevards. Il fait promener des pancartes où sont inscrits ces mots : ‘‘ Zola à la potence! Mort aux Juifs ?”, tandis que des bandes d’énergumènes dansent en chantant : ‘« Zola est un sale cochon, nous le rôtirons. ”?

Méline et son ministre de la guerre Billot avaient dû se décider à traduire Zola en Cour d’assises, mais, de la longue lettre de l’écrivain, on ne retenait que quinze lignes comme chef d’accusation. C'était donc des débats restreints que l’on préparait. Toutes les précautions étaient prises pour qu’on ne touchât pas au fond de l’affaire.

Zola avait choisi comme avocat Fernand Labori, et c’est ainsi que s’ouvrit ce procès historique, le 7 février 1898, dans une atmosphère de coup d’état et de guerre civile, chargé de haïnes, dont on a peine à s’imaginer aujourd'hui l'intensité et la furieuse violence.

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