DÉPART DE ZOLA POUR L'EXIL
Au retour de Versailles, Labori conseilla à Zola de quitter la France le soir même, afin que le jugement ne pût devenir exécutoire. En effet, dès que l’arrêt lui aura été signifié, Zola ne sera plus le maître de son procès; sitôt qu'il aura fait opposition, les assises seront convoquées à nouveau, et il sera condamné une troisième fois, définitivement.
Au contraire, dans un exil volontaire et ‘ la retraite la plus ignorée *”, Zola reste pour les défenseurs d’Esterhazy une menace redoutable: il choisira lui-même son jour pour rentrer et donner ses preuves, soit que la vérité sorte victorieuse des procès en cours, soit qu’elle y subisse une autre défaite.
Clemenceau appuya Labori. Aucun des promoteurs de la Revision ne fut consulté.
Zola fut très ému à cette nouvelle aventure : ce départ clandestin, comme d’un coupable, l’exil, et jusqu’à quand? Et non seulement la tristesse de l’exil l’effraya, grandie hors de toute mesure par son imagination de poëte, mais quelque chose de plus cruel encore : ce qu’on dira de lui, en France et dans le monde entier. Lui, si brave. fuir devant la prison! Après tant de beaux gestes et de belles paroles, cette disparition obscure! Ce qu’on exigeait de lui, était-ce vraiment nécessaire pour défendre contre le vent ‘‘ la petite lampe sacrée ’’?
T1 était d’autant plus indécis que sa femme, qui l’avait rejoint, était opposée au départ, s’étonnait d’un parti qui lui semblait peu conforme au caractère de son mari. Il n’avait pas eu connaissance des deux lettres du colonel Comhe, l’une fausse, l’autre falsifiée, que Judet, ce matin même, avait publiées. Peut-être, s’il les avait connues, füt-il resté. Labori, cependant, ne cessait de l’objurguer, ainsi que Clemenceau : nul homme sensé ne l’accusera d’avoir fui devant la prison, ‘* puisqu’une condamnation par défaut est provisoire ’’; cette prétendue fuite est ‘‘* une nécessité de tactique ?”; ils en prennent la responsabilité.
Zola m'a raconté, longtemps après, qu'il crut entendre Dreyfus, sur son rocher, qui lui demandait ce suprême sacrifice. Il s’y résigna enfin, parce qu'il lui semblait que là où il y avait pour lui le plus à souffrir était le devoir. ‘‘ Il se dévoua, dit-il, jusqu’à la totale disparition et, ce jour-là, saigna tout son sang ?”’.
Etait-ce l’intérêt de l’Affaire que Zola disparût? En fait, il n’en fut rien. Et Zola eût été beaucoup plus grand en prison. Sa noblesse morale fut de le savoir et de s’en aller quand même.
Il partit pour l’Argleterre à la tombée de la nuit, et seul, pour ne pas attirer l’attention, sentant son cœur vide, dans un déchirement de tout son être, s’exaitant parfois dans ia fièvre de ‘* l’immolation consentie ””’, et se comparant à Dante errant, mais, surtout, trouvant bien dur de ‘* voir s’effacer au loin les lumières de France, parce qu'il avait voulu son honneur, sa grandeur de justicière parmi les peuples ”’. Il se promettait, en roulant à trav=rs les plaines endormies, de raconter ‘‘ ces heures atroces, dont l’îme sort trempée, invulnérable aux blessures iniques ?”. Il arriva, le matin suivant, à Londres, et descendit dans un hôtel. Après avoir cherché sous quel nom il se dissimulerait, il prit celui d’un des personnages de ses romans. Îl n’était plus désormais que *‘ monsieur Pascal ”.
JosePx REINACH, Histoire de l’Affaire Dreyfus, (t. IV, pp. 57-59).
Joseph Reïnach fait suivre son récit de la note marginale qui suit :
Cornély, dans Le Figaro du 21, expliqua fort bien ‘‘ la faute ”” que Labori et Clemenceau avaient fait commettre à Zola : ** Quand on a affaire à une personne, à la rigueur à un groupe restreint, on peut se permettre des actes qui ont besoin d’être expliqués. parce qu’on peut e pérer convaincre les gens. Quand on a affaire à une foule, on ne peut être compris qu’au moven d’actes excessivement simples, de gestes, pourrait-on dire... C’est un acte bien compliqué que de se soustraire au contact d’un huissier pour prolonger des délais d’opposition. C’est un acte tellement compliqué que l’opinion publique ne le comprendra pas et que, rapprochant ces deux faits : Zola a été condamné et Zola a passé la frontière, elle pensera que M. Zola est en fnite. Et cela est tellement vrai que la première précantion des journaux qui soutiennent le romancier a été d'écrire
en caractères d'affiche : ‘* Zola n’est pas er fuite *”.
Les Articles de Zola relatifs à l’Affaire Dreyfus non réunis
dans ‘‘ La Vérité en Marche ”
Plusieurs lettres ou articles d'Emile Zola, puhliées dans L’Aurore, n’ont pas été reproduits dans La Vérité en Marche. En voici les titres :
Réponse à l’Assignation. Lettre à Monsieur le Ministre de la Guerre. ( L’Aurore, 22 janvier 1898).
Une Nouvelle Ignominie ( L’Aurore, 14 avril 1898). Protestation contre la nouvelle assignation à comparaître devant la Cour d’Assises de Versailles. Celle-ci ne retenait plus que trois lignes de Ia lettre J’accuse, comme chef d’accusation, de manière à rendre impossible la défense.
Lettres au général Galliffet et à M. Waideck-Rousseau ( L’Aurore, 19 décembre 1899). Ces lettres ont trait au procès Judet et à l’affaire François Zola.
Nous avons jugé utile de publier ces trois articles dans les ‘* Notes et Commeniaires ?” de ce volume.