RÉPONSE A L’ASSIGNATION LETTRE A MONSIEUR LE MINISTRE DE LA GUERRE
En réponse à mes accusations contre vous, contre vos pairs et vos
subordennés, vous me faites citer à comparaître devant le jury de la Seinc, le 7 février prochain.
Je serai au rendez-vous.
J'y serai pour un débat loyal, au grand jour. |
Mais vous n’ave: sans doute pas lu mon acte d’accusarion, monsieur le ministre. Quelque scribe vous aura dit que j'avais seulement accusé le Conseil de guerre ‘* d’avoir rendu une sentence :nique ?”, “d’avoir couvert une illégaltté, par ordre, en commettant le crime juridique d’acquitter sciemment un coupable ”’. : TRE RES
Cette affirmation n'aurait pas suffi à mon besoin de justice. Si J a voulu la discussion en pleine lumière, c’est que j'ai désiré faire éclater aux yeux de la France entière la vérité, toute la vérité.
C’est pourquoi j'ai compléié les accusations qu’il vous a plu de relever, aux termes de l’acte de l'huissier Dupuis, par d’auires accusations non moins formelles, non moins claires, non moins décisives.
J'ai dit:
J’accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d’avoir été l’ouvrier diabolique de l'erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d’avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.
J'ai dit:
J’accuse le oénéral Mercier de s’être rendu complice. iout au moins par faiblesse d’esprit, d’une des plus grandes iniquités du siècle.
J'ai dit :
J’accuse le général Billot d’avoir eu entre les mains les preuves certaines de l’innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées. de s'être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver l’état-major compromis.
J'ai dit:
J’accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s’être rendus complices du même crime, l’un sans doute par passion cléricale, l'autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l'arche sainte, inattaquable.
J'ai dit :
J’accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary d’avoir fait une enquête scélérate, j’entends par là une enquêie de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace.
J'ai dit:
J’accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d’avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu’un examen médical ne les déclare atteints d’une maladie de la vue et du jugement.
J'ai dit :
J’accuse les bureaux de la guerre d’avoir mené dans la presse, parttculièrement dans L’Eclair et dans L'Echo de Paris, une campagne abominable, pour égarer l’opinion et couvrir leur faute.
Relisez ces textes, monsieur le ministre, et tout en pensant ce qu’il vous plaira de mon audace, reconnaissez que je n’ai péché ni par manque de précision ni par défaut de clarté.
Et, si vous êtes obligé de le reconnaître, et si, dans votre silence prudent, tout le monde doit avec moi le reconnaître, dites-moi pourquoi aujourd’hui, après cinq jours de méditations, de consultations, d’hési-
tations, de tergiversations, vous vous précipitez dans une reculade.
Comment! je puis écrire que M. le lieutenant-colonel du Paty de Clam a été l’ouvrier diabolique d’une erreur judiciaire, en inconscient peut-être, et qu’il a défendu son œuvre par les machinations les plus coupables *”, je puis le dire, et on n'ose pas, pour l'avoir écrit, me poursuivre.
Je puis écrire que le général Mercier s’est rendu complice d’une des plus grandes iniquités du siècle, et on n’ose pas, pour l’avoir écrit, me poursuivre.
Je puis écrire que vous, monsieur le général Billot, vous avez eu entre les mains les preuves certaines de l’innocence de Dreyfus, que vous les avez étouflées, que vous vous êtes rendu coupable de ce crime de lèse-hurmanité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver l'état-major. Et vous n’osez pas, vous, ministre de la Guerre, pour l’avoir écrit, me poursuivre.
Je puis écrire que le général de Boisdeffre et le général Gonse se sont rendus complices du même crime, et on n'ose pas, pour l’avoir écrit, me poursuivre.
Je puis écrire que le général de Pellieux et le commandant Ravary avaient fait une enquête scélérate, et on n'ose pas, pour l’avoir écrit, me poursuivre.
Je puis écrire que les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme. Varinard et Couard, avaient fait des rapports mensonzers et frauduleux, et n’osant pas, pour l’avoir écrit, me poursuivre en cour d’assises, on torture la loi et on m’assigne en police correctionnelle.
Je puis écrire que les bureaux de la guerre avaient mené dans la presse une campagne abominable afin d’égarer l’opinion et de couvrir leurs fautes, et l’on n’ose pas, pour l’avoir écrit, me poursuivre.
J'ai dit ces choses, et je les maintiens. Est-il vraiment possible que vous n’acceptiez pas la discussion sur des accusations aussi nettement formulées, non moins graves pour l’accusateur que pour les accusés.
Je croyuis trouver devant moi M. le colonel du Paty de Clam, M. le général Mercier, M. le général de Boisdeffre et M. le général Gonse, M. le général de Pellieux et M. le commandant Ravary, avec les trois experts en écritures.
J'ai attaqué loyalement, sous l2 regard de tous : on n’ose me répondre que par les outrages des journaux stipendiés et que par les vociférations des bandes que les cercles catholiques lâchent dans la rue. Je prends acte de cette obstinée volonté de ténèbres, mais je vous avertis, en toute loyauté, qu’elle ne vous servira de rien.
Pourquoi vous n'avez pas osé relever toutes mes accusations, Je vais vous le dire:
Redoutant le débat dans la lumière, vous avez recours, pour vous sauver, à des moyens de procureur. On vous a découvert, dans la loi du 29 juillet 1881, un article 52 qui ne me permet d'offrir la preuve que des faits ‘‘ articulés et qualifiés dans la citation ?”.
Et maintenant vous voilà bien tranquille, n’est-ce pas?
Contre le colonel du Paty de Clam, contre le général Mercier, contre le général de Boisdeffre et le général Gonse, contre le général de Pellieux et le commandant Ravary, contre vos experts et contre vous-même, vous pensez que je ne pourrai pas faire la preuve.
Eh bien! vous vous trompez, je vous en avertis d'avance: on vous a mal conseillé.
On avait songé d’abord à me traduire en police correctionnelle; et l’on n’a point osé, car la Cour de cassation aurait culbuté toute la procédure.
Ensuite, on a eu la pensée de traîner les choses en longueur par une instruction, mais on a craint de donner ainsi un nouveau développement à l’affaire et d’accumuler contre vous une masse écrasante de témoignages méthodiquement enregistrés.
Enfin, en désespoir de cause, on a décidé de m’imposer une lutte inégale, en me ligotant d’avanre, pour vous assurer, par des procédés de basoche, la victoire que vous n’attendez sans doute pas d’un libre débat.
Vous avez oublié que je vais avoir pour juges douze citoyens français, dans leur indépendance.
Je saurai vaincre par la force de la justice, je ferai la lumière dans les consciences par l'éclat de la vérité. On verra, dès les premiers mots, les arguties procédurières balayées par l’impérieuse nécessité de la preuve. Cetie preuve, la loi m’ordonne de la faire, et la loi serait menteuse si, m’imposant ce devoir, elle m’en réfutait le moyen.
Comment ferais-je la preuve des accusations que vous relevez contre moi, si je ne pouvais montrer l’enchaînement des faits et si l’on m’empêchait de mettre toute l’affaire en pleine clarté?
La liberté de la preuve, voilà la force où je m'’attache.
EMILE ZoLA, L’Aurore, 22 janvier 1898.