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L'Opportunisme de Léon XIII

Un catholique français, non pas un simple dévot de culture médiocre, de croyance étroite, mais un esprit religieux, instruit, aux idées larges, fait le voyage de Rome, visite des prélats, s’entretient avec des cardinaux, est reçu en audience particulière par le Pape. Et je m’imagine sa stupeur, au milieu du monde imprévu dans lequel il est brusquement tombé!

Lui, arrive dans Rome avec la religion de son pays, de sa race, de ses habitudes politiques et sociales. C’est une religion restée militante, qui s’attarde encore à discuter et à prouver l’existence de Dieu. D’une part les croyants, de l’autre les athées; et la bataille s’éternise, avec une rudesse, une continuelle flamme de passion, sans que la paix puisse se faire entre les deux camps qui se disputent le sol et le peuple. En outre, cette religion est mêlée au sang même de notre histoire nationale, elle est chez nous d’une classe et d’un parti, si étroitement liée à l’idée d’aristocratie et au principe de monarchie absolue, qu’elle paraît en danger de mort, dès qu’une République égalitaire balaye le trône et ses défenseurs. R

À Rome, au contraire, voici beau temps que la religion ne se discute plus. Sur cette terre conquise, Dieu n’est plus à prouver. Il est là chez lui, il règne en antique roi, dont personne ne songe à mettre en doute l’existence. Et cette religion, depuis si longtemps reine paisible, jouissant sans lutte de la possession totale des âmes, n’est point la propriété exclusive d’une caste, d’une dynastie, car elle est le peuple entier; et elle est même davantage, elle est l’humanité, l’universalité des nations, par-dessus les frontières. L’idée de patrie finit par disparaître : les empires peuvent crouler, Rome reste immuable.

Alors, s’imagine-t-on la stupeur de notre catholique français? Il arrive bouillant de nos querelles religieuses, dépensant son ardeur guerrière en belles discussions dogmatiques; et il voit tout le Vatican qui sourit avec douceur, plein d’un mépris courtois pour tant de zèle inutile. Dieu est le créateur, le maître du monde. Mais, puisqu'ilne se montre pas, puisqu'il a délégué sa puissance au Pape, chef de la sainte Eglise, il ne reste à régler qu’une question de gouvernement. On a mis Dieu au fond du sanctuaire, il règne sans gouverner du haut du ciel, dans l’immobilité de sa gloire. Et il faut bien gouverner à sa place, l'Eglise ne saurait même avoir d’autre fonction, le Pape est un dictateur nommé à vie, chargé d’expédier les affaires de la chrétienté, avec le concours de son Sénat, le Sacré-Collège. Certes, le Saint-Esprit est là qui veille, l’infaillibilité en découle, il re s’agit que de conduire les hommes à leur salut, par les voies les plus courtes; mais, en somme, dans la pratique quotidienne des choses, ce n’est toujours qu’une vaste administration, des ministères et des bureaux, menant le monde, sans avoir à perdre son temps dans la discussion oiseuse de savoir si Dieu est là-haut ou s’il n’y est pas. Il y est sûrement, puisqu'on gouverne en son nom.

De même, quand notre catholique français apporte sa passion politique toute chaude, entend garder Dieu pour son parti et le forcer à maintenir le pouvoir de son choix, le Vatican se contente de sourire encore, discrètement. La France a beau être la fille aînée de l’Eglise, elle n’est point toute la famille. Le Pape a charge de la famille entière, des sœurs adverses qui s’entre-déchirent, de

sorte que rien n’est plus délicat que sa situation, dans l’éternel conflit international. Lui, ne saurait avoir de patrie, et son unique tactique ne peut être que le triomphe de la religion, même sur les ruines des nationalités agonisantes, en train de disparaître. Lier le sort de la religion à une classe, à une dynastie, courir le risque de la voir sombrer avec elles, le jour où Tee sont condamnées, serait une faute absurde. Non, non! périssent les aristocraties et les royautés, et que Dieu vive! dE

Depuis des mois, c’est une de mes grandes curiosités que de suivre l’embarras sans cesse renaissant où les catholiques de France mettent Léon XIII, à propos de la loi sur le droit d’accroissement. Le cas est certainement un des plus typiques qui se puissent citer.

Voilà une loi ne touchant en aucune façon au dogme, n'ayant pour ainsi dire qu’un intérêt local. Mais les catholiques en ont fait un cheval de bataille, et ils ont résolu de s’en servir comme d’un instrument de guerre contre la République. Ajoutez que les passions religieuses, toujours vives chez nous, se sont exaspérées, dès que les évêques ont cru devoir prendre parti. Ce sont de terribles brouillons que nos évêques, dont on a une sainte terreur en cour de Rome, tant leur zèle est parfois intempestif. Les uns conseillent la révolte aux congrégations, les autres laissent entendre que la soumission leur paraît plus sage; et la guerre est allumée, une guerre au couteau qui n’a plus aucune raison de finir, dans notre pays d’éternelle dispute.

Et le contre-coup se produit naturellement à Rome. Les lettres pleuvent à la Secrétairerie d’Etat. Chaque congrégation demande des ordres : doit-elle céder, doitelle résister? Les plus fougueux des évêques ne peuvent se tenir, et ils font le voyage, ils assiègent l’antichambre du Saint-Père. Cependant, celui-ci est fort ennuyé. La vérité est que la question le laisse froid, au milieu de tant d’autres problèmes vastes, universels, d’une importance vitale pour le catholicisme. Qu'importe, au fond, que sur ce coin de terre de France les congrégations rentrent ou ne rentrent pas sous le droit commun, lorsqu’il s’agit de conquérir les démocraties montantes, de

trouver dans le renouveau des peuples un renouveau du christianisme ! Mais allez donc conter cela à des évêques, à des fidèles, qui croiront que Dieu est mort et que la franc-maçonnerie triomphe, si le Pape ne dit pas son fait à la République française!

Léon XIII, alors, n’a d’autre arme, pour s’en tirer, que l’éternelle arme de Rome, le silence : se taire, écrire le moins possible et attendre. Seulement, on le traque, on force sa porte, on l’oblige à parler. Il n’est pas de visiteur français, ecclésisstique ou même simple laïque, qui ne veuille avoir son avis sur ce droit d’accroissement, dont la discussion met en rumeur le clergé de France. Ce sont des interviews déguisées, ses moindres réponses sont imprimées, commentées à l’infini. Tout évêque revenant de Rome se croirait sans prestige, s’il ne rapportait une parole de Sa Sainteté, entendue de ses oreilles, affirmée en toute bonne foi. Sans compter les lettres du cardinal Rampolla, dont les moindres phrases, les phrases. d’habituelle courtoisie, bouleversent nos diocèses.

Et il arrive fatalement ceci, c’est que Léon XIII paraît avoir plusieurs paroles. A l’un il a dit blanc, à l’autre il a dit noir. Si l’on écoute celui-ci, le Pape s’est prononcé nettement pour la résistance à outrance; si l’on écoute celui-là, 1l conseille la soumission immédiate. La moindre accusation qu’on lui adresse est d’avoir un double visage, une face d’apparence aimable pour la République française, tandis que l’autre face souffe chez nous la discorde, pousse à la guerre civile. Et c’est ainsi, depuis. des mois, une confusion extraordinaire, des commérages. sans fin, pour un mot écrit, pour une parole entendue.

Ah! qu’on l’ennuie, ce Pape sage et prudent! Avoir le monde sur les bras et être fatigué quotidiennement par des querelles de boutique! Dès le premier jour, sa. volonté a été formelle de ne pas risquer inutilement son autorité, dans cette bagarre de simples intérêts particuliers. Et il est bien possible que les uns aient entendu noir, tandis que les autres entendaient blanc. Mais, c’est bonnement qu’il ne pouvait leur répondre à tous : ‘* Peu importe, agissez à votre guise, et laissez-moi à ma. conquête du monde moderne! ”?

Il est un autre cas qui promet de doux moments aux observateurs curieux. Je veux parler du Congrès des religions, lors de notre Exposition de 1900, et dont l’abhé Charbonnel s’occupe avec une belle flamme de passion et de foi.

On sait qu’un pareil Congrès s’est déjà tenu à Chicago avec un plein succès. Le but est de réunir les prêtres de toutes les religions du monde, de façon à trouver un terrain, la croyance en un Dieu créateur, le Père infiniment bon et juste, où l’entente puisse se faire, universelle, dans une prière unique, un acte de foi commune. Et cela est certainement fort grand, d’une tolérance admirable, sans parler des fruits merveilleux que les enthousiastes en espèrent.

Je n’entends pas donner ici mon opinion, car c’est une bien grosse affaire, qu’on ne peut juger en vingt lignes. Je veux faire simplement remarquer que le Pape avait adhéré à ce Congrès, puisque des évêques catholiques y ont assisté. Aujourd’hui, la question revient, aggravée, du moment que la réunion ne doit plus avoir lieu là-bas, en Amérique, mais en France, dans ce Paris rententissant, d’où partent les révolutions. Et c’est bien ce que disent les adversaires du Congrès, que ce que le Pape a toléré au loin, il ne peut le laisser faire ici; et voilà de nouveau un beau champ de bataille, où, parmi les furieux coups échangés, nous allons sans doute voir se reproduire ce qu’on a nommé l’opportunisme de Léon XIIT.

Dès le premier jour, l’abbé Charbonnel, sans pouvoir engager Sa Sainteté, a laissé entendre qu'il avait pris ses renseignements à Rome et qu’il n’en avait reçu que des encouragements. Cela était certainement vrai : il suffit de connaître un peu le Pape pour le sentir acquis à une tentative de ce genre. Maïs son embarras va commencer, aujourd’hui que tout l’épiscopat français se lève, inquiet, irrité, condamnant l’idée de Congrès. On est beaucoup plus tolérant à Rome qu’en France, soyez-en convaincus; je veux dire que, dans le haut clergé, la religion y est moins étroite, plus humaine, dégagée des discussions sans fin. Nos bons évêques, mêlés à nos luttes politiques, engagés dans des controverses avec les athées du livre et du journal, ignorent la belle tranquillité souriante des

prélats romains, d’une diplomatie optimiste, certains que, malgré tout, Dieu triomphera.

Alors, nous allons donc avoir, si cette affaire du Congrès n’est pas enterrée, une nouvelle preuve de la prétendue duplicité de Léon XIII. Le cardinal Rampolla écrira des lettres dont les phrases les plus volontairement vides seront commentées à l’infini, approuvant pour les uns le Congrès, et pour les autres, le condamnant. Des évêques iront voir le Pape, rapporteront des réponses diverses, absolument contradictoires. Nous aurons des conversations, des confidences, des affirmations et des négations, de nuances aussi multiples que les journaux qui nous les feront connaître. Et, très promptement l’affaire, comme celle du droit d’accroissement, sera bel et bien si confuse, si embrouillée, qu’il deviendra tout à fait impossible de savoir l’opinion exacte du Saint-Père, qui aura dit noir aux uns et blanc aux autres.

Ah! qu’on va l’ennuyer de nouveau, et cette fois dans une question qui le passionne! Je m’imagine qu'il a dû rêver souvent ce Congrès des religions, lui dont le grand rêve aura été d’unifier la croyance, de ramener dans le giron catholique toutes les sectes chrétiennes éparses par le monde. Dernièrement encore, il s’efforçait de reconquérir les Eglises schismatiques d'Orient, il faisait des avances aux Eglises anglicanes, il songeait à un traité d’alliance avec l’Eglise russe. La Réforme elle-même ne lui paraît pas définitive, et il doit compter qu’un jour viendra, s’il a des successeurs de son génie, où le protestantisme fera sa paix avec Rome, reviendra au logis paternel, comme l’enfant prodigue, que toute la famille fête, dans l’allégresse. Il les a reçus à Rome même, ces patriarches du grand schisme oriental, et, s’il l’osait, il les recevraïit aussi à Rome, les pasteurs de l’Allemagne, de l’Angleterre et de l’Amérique, les rabbins de toutes les nations, les prêtres des idoles hindoues et chinoises, ceux même des peuplades sauvages qui adorent des fétiches. Oui, ce serait à Rome qu’il convoquerait le Congrès des religions, et il voudrait le présider en personne, et il auraït assez de foi pour croire que le catholicisme absorbera un jour toutes les autres croyances, et que la paix règnera sur les hommes, quand ils n’auront plus qu’un Dieu!

D'où vient donc cet opportunisme de Léon XIII, qui le fait si diversement juger? Et j’arrive ici à la pensée qui m'a fait écrire ces lignes.

Lorsqu'on étudie son règne déjà long, on le voit constamment désireux de bonne entente, allant jusqu'aux concessions extrêmes pour ne pas rompre avec les puissants. En France, il accepte la République, il ose briser la séculaire tradition, en se mettant avec le peuple, contre le roi. Partout, il se montre favorable aux démocraties, il écoute le cardinal Manning qui parle au nom du menu peuple anglais, il cède aux évêques d'Amérique qui lui font lever l’excommunication lancée contre l’association socialiste des Chevaliers du Travail. C’est surtout dans ses rapports avec cetie Eglise d'Amérique, si audacieuse, si révolutionnaire, qu'il fait preuve d’une intelligence singulièrement souple et prudente, donnant presque toute liberté aux évêques de là-bas, leur permettant un langage et des actes, qu’il réprimerait sans doute chez des évêques de notre vieille Europe, comme coupables de rébellion et entachés d’hérésie. |

Et l’on se demande jusqu'où irait sa tolérance, s’il vivait longtemps encore. Elle irait, selon moi, jusqu’à l’extrême limite des concessions que Rome peut faire, sans être elle-même menacée de disparition et de mort. Car tout est là, Léon XIII a conscience du schisme menaçant, du schisme imminent, qui, fatalement, doit se produire un jour. J’ignore si, dans l’orgueil de sa foi, il s’est jamais avoué sa peur à lui-même; mais, consciente ou non, apportée derrière Les murs clos du Vatican par tous les souffles du monde moderne, cette peur du schisme est en lui, explique seule ses actes, son ardent désir d’unité, son adhésion aux démocraties, son indulgence pour les évêques démocratiques qui se font adorer des foules. Ah! grouper toutes les forces chrétiennes en une seule armée, pour résister dans la décisive bataille qu’il sent venir; avoir avec soi le peuple, le peuple victorieux des rois, le peuple que Jésus aimait; se servir des nouveaux apôtres qui se dresseront parmi Îles humbles, en réclamant l’œuvre de prochaine justice : oui! il n’y a pas d’autre tactique pour la vieille Eglise catholique, apostolique et

romaine, si elle veut vivre, se régénérer et soumettre:

enfin la terre à sa domination!

Le schisme, le schisme! tout l’annonce. Il est inévitable, comme il l’a déjà été une fois, au temps de la Réforme. On le sent qui sort de terre avec les sociétés

nouvelles, et il doit pousser forcément sur les ruines de

tout ce qui croule. Je ne crois pas pourtant que ce soit en France, car notre terre n’est plus assez neuve, notre esprit religieux est un des plus routiniers, des plus formalistes, des plus odieusement étroits que je connaisse. Aussi l’abbé Charbonnel peut être frappé d’interdit, je doute qu’il se hausse jamais à la taille d’un Luther. Mais,

là-bas, en Amérique, quel sol vierge et fécond pour une

hérésie triomphante. Comme on voit bien un monseigneur Ireland lever un beau matin l’étendard de la révolte, se faire l’apôtre de la religion nouvelle, une religion dégagée des dogmes, plus humaine, la religion que nos

démocraties attendent! Et quelle foule passionnée il

traînerait derrière lui, et quel cri d’universelle délivrance!

Léon XIII le sait-il? Pour moi, je le répète, il en a tout au moins le frisson. Cette chose arrivera, le jour où, de concession en concession, le Pape régnant se trouvera acculé au dogme même. Ce jour-là, il ne pourra aller plus loin, ce sera Rome, l’éternelle, avec sa masse énorme de traditions, ses siècles, ses ruines, qui deviendra l’obstacle infranchissable. Incapable de se transformer davantage, elle s’effondrera. Et, si le christianisme remonte, comme les roses d’automne, il ne refleurira que dans une autre terre, moins saturée d'histoire.

Te man

La Vertu de la République

République, ma mie, avez-vous jamais songé à l’extraordinaire vertu qu’on exige de vous, une vertu impeccable et blanche, sur laquelle fait tache le moindre grain de poussière ?

Il est des femmes fort estimées, qui, sans déchoir, peuvent avoir sur la conscience deux ou trois grosses peccadilles. Quand elles sont aimables et jolies, on va même jusqu’à leur tolérer les grandes fautes, on ferme les yeux, pour ne pas rendre l’existence impossible. Où en serait-on, avec qui vivrait-on, si l’on exigeait des honnêtetés parfaites ?

Mais vous, ma mie, vous êtes tenue à la pureté de l’hermine, à la blancheur des neiges, à la candeur virginale des lys, sous peine de scandaliser le monde et d’être traitée en fille dévergondée et perdue, qu’on ne peut saluer décemment sur un trottoir.

Dans ma vie déjà longue, j’ai pu voir naître en France deux Républiques. L’une succédait à une Monarchie, l’autre remplaçait un Empire. J'étais bien jeune à l’avè-

nement de la première, mais j’ai pourtant gardé le souvenir très vif de l’enthousiasme qu’elle souleva, des espérances illimitées qu’elle semblait apporter, dans les plis de sa robe, en belle fille, ivre de jeunesse et d’avenir. Plus tard, j’ai vu le Quatre-Septembre, avec son espoir fou de victoire et de revanche. Et, les deux fois, la psychologie a été la même, l’évolution s’est présentée d’une façon identique.

Sous une Monarchie, sous un Empire, l’opposition a la même attitude, tient le même langage. Dans les Assemblées, elle est représentée par des hommes intègres et sévères, qui foudroient les abus de la tyrannie, les débordements des Cours, les hontes d’un peuple perverti par la servitude. Ah! s’ils étaient les maîtres, quel coup de balai dans les étables d’Augias, comme ils nettoieraient le pays de toutes les ordures amassées, comme ils assainiraient, comme ils purifieraient le sol national! Et quelle noble floraison ensuite, la liberté d’abord, puis l’honnéteté publique, une nation qui en reviendrait à l’innocence première !

Le pis est que les républicains de demain ne se contentent pas de parler, ils écrivent. On les voit prendre des engagements, signer des papiers dans lesquels ils jurent de rendre la France parfaite et heureuse. Ce sont les fameux programmes, trop beaux, tout un pays de cocagne, les impôts réduits, la misère combattue, le travail organisé, la paix des âmes assurée par la tolérance, le bonheur de tous conquis par la simple équité. Et, quand ils sont au pouvoir, de tant de belles promesses, ils n’en peuvent guère tenir qu’une, ils donnent tout de suite la liberté de la presse, des verges pour les fouetter.

Au fond, on en est resté à l’homme bon de Rousseau. Rendez l’homme libre, débarrassez-le des liens sociaux, replacez-le au milieu de la nature vierge, et vous obtenez l’âge d’or, l’honnêteté absolue, la félicité complète. Il n’est pas d’erreur plus dangereuse, car elle a toujours mené au rêve farouche des grands révolutionnaires, incendiant le vieux monde pour hâter la venue du monde nouveau, dans le champ ravagé, purifié par le feu. Tout gouvernement quisefondesur cetteillusion de l’homme bon semble, jusqu'ici, fatalement condamné àsouffrir et à périr.

Et voyez ce qui se passe, au lendemain de la proclamation d’une République. Les programmes sont là, on en réclame l’exécution immédiate. Il est entendu que la Monarchie et l’Empire ont emporté avec eux toute la vilenie et toute la misère humaines. Puisqu’on a promis, au nom de la République, la vertu et la justice, le liberté et le bonheur, vite, vite! qu’on serve ce grand festin et que le peuple s’attable, et que toutes les nobles faims se rassasient ! kil

Hélas! le festin ne vient pas, les convives attendent et bientôt se fâchent, car le monde n’a pas changé du matin au soir, ce sont encore les mêmes plaies qui saignent, la même humanité qui souffre. Le moindre progrès demande des années de gestation douloureuse, on met un siècle pour obtenir des hommes un peu plus d’équité et de vérité. Toujours l’animal humain reste au fond, sous la peau de l’homme civilisé, prêt à mordre, lorsque l’appétit l’emporte. Certes, il faut bien espérer que l’éducation de la liberté se fera, qu’un jour la raison régrera, dans ia République de l’avenir; mais que d’années, que d’années seront nécessaires à cette éducation du peuple, et quelle folie de croire aujourd’hui que tous les maux sociaux cesseront, parce qu’on aura changé l'étiquette gouvernementale !

Le pis est que, loin de disparaître, ces maux semblent au contraire s’aggraver, dès qu’on est en République. Il n’y a plus là le despote dont la main de fer renfonçait le cri de souffrance dans la gorge des faibles. Il avait ses ministres, ses Chambres, ses tribunaux, ses gendarmes, pour dompter la bête, la museler d’or, donner l'illusion qu’elle était vaincue et heureuse. Toute une façade d’honnêteté, de bon ordre, de prospérité digne, resplendissait au soleil. Mais que le despote soit renversé, et le mensonge croule, la carcasse se montre, pourrie, branlante. La bête est lâchée, le cri de misère monte de partout, c’est comme une bonde qui saute, et le fond vaseux jaillit, éclabousse la pleine lumière du jour. Les historiens bien pensants appellent cela les saturnales révolutionnaires. En réalité, c’est encore la Monarchie, et c’est encore l’Empire, mais vus cette fois par l’entrée des artistes.

Ajoutez la presse libre, la terrible action des journaux voyant tout, fouillant tout, disant tout. Chaque matin, les petits papiers circulent, la vie intime de chacun est révélée, discutée, l’inquisition, la délation, la diffamation règnent en souveraines. Vous imaginez-vous un roi, un empereur, tolérant cela, consentant à être examiné jusque dans ses verrues? Comme il vous coffrerait ces messieurs, avec leurs journaux de scandale et de chantage! Mais la République, elle, ne peut pas, puisqu'elle est venue pour donner à tous la liberté. Entrez, sa maison doit être de verre. Tapez sur elle, crachez-lui à la face ses tares fatales, les misères physiologiques et morales qu’elle a forcément, comme tout être humain : ells n’a pas même Île droit de protester, elle qui n’attend rien que de la vérité et de la justice. Ah! la bonne fille qui s’est désarmée, aux noms sacrés de la liberté, de l’égalité et de la fraternité! comme on lui fait payer cher d’avoir promis la vertu et le bonheur, de s’épuiser à vouloir tenir sa parole, et de ne pouvoir faire que l’humanité ne reste pas l’humanité, avec tous ses vices et tous ses crimes!

Est-il un exemple plus frappant que cette imbécile aventure du Panama dont notre France républicaine souffre depuis de longs mois, qu’elle porte à son flanc comme un ulcère, et dont elle finira peut-être par mourir ?

Je veux bien que l’honnêteté française soit un peu comme la jeune grande première de l’Ambigu, une honnêteté toujours sans tache, que pas un spectateur ne se permettrait de soupçonner. Il se forme ainsi un type conventionnel de droiture, de loyauté, de fierté, qui témoigne du bel idéal des foules prises en masse;.et j'ajoute même qu’il y a, dans l'illusion d’un pareil type, un outil excellent de police sociale. Maïs enfin, entre nous, il faut bien convenir que les affaires, en ce bas monde, deviendraient impossibles, si l’on n’avait pour les traiter que les pures abstractions des virginités et des probités de mélodrame.

D'abord, vous êtes-vous jamais demandé ce qu'il serait advenu du Panama, si la catastrophe s'était produite sous une Monarchie ou sous un Empire? Ah!

comme on l’aurait escamoté! quel coup d’éponge immédiat ! quel silence salutaire imposé aux journaux, pendant qu’on se serait hâté de faire disparaître le cadavre! Et, mon Dieu! cela n’aurait-il pas été plus propre, moins dangereux pour la nation, d’une politique beaucoup plus sage en tout cas? Seulement, la République n’a pas pu, toujours parce qu’elle est la liberté et la vertu, l’honnête femme qui ne craint pas de laver son linge sale en public. Ses adversaires, qui l’ont forcée à ce déballage, dont ils n’auraient pas permis le scandale chez eux, lui feront bien voir si le jeu en est innocent.

Puis, où est donc le naïf qui s’imagine que les Affaires d’argent peuvent être propres? Dans ces énormes entreprises, quand on brasse les millions pour la réalisation de travaux gigantesques, il faut faire la part de la boue humaine, des appétits, des passions, dont on remue forcement la vase. Je veux bien qu’on ne le dise pas tout haut; mais ce sont des choses qu’on sait, qu’on accepte. Suez n’a pas été certainement plus propre que le Panama. On y trouverait les mêmes pots-de-vin, les mêmes consciences achetées, les mêmes abominations et les mêmes turpitudes. La différence est simplement que les cadavres y dorment dans l’oubli, dans le pardon triomphal du succès. Ah! si le Panama avait réussi, les actionnaires n’auraient pas assez d’acclamations pour ces financiers voleurs, pour ces députés vendus, que la rage de tant de ruines fait aujourd’hui jeter au cloaque! Ce n’est pas le crime qui fait le déshonneur, c’est l’insuccès.

Que s'est-il donc passé de si extraordinairement monstrueux, dans ce Panama dont les adversaires de la République usent et abusent, avec une telle persistance de scandale? On y a vu un ministre vendu, d’autres soupçonnés de complaisances louches ; on y a compté jusqu’à une douzaine, mettons deux douzaines, de députés et de sénateurs achetés plus ou moins cher. Et voilà le crime sans exemple qu’on affiche, devant le monde entier, à grand renfort d’ignobles indiscrétions, en vidant les carnets graisseux des hommes de police! Mais, grand Dieu! cela s’est passé sous tous les régimes, il faut être sous cette grande bête de République vertueuse, pour affecter de l’ignorer et de s’en étonner. On le savait,

on le disait moins haut, voilà tout. Et je trouve même que ce ministre vendu, ces députés et ces sénateurs achetés, sont des pleutres, de bien petites. canailles, à côté des grands voleurs épiques et des vendus superbes de la Monarchie et de l’Empire. Quelques millions à peine, des miettes jetées comme à des chiens, desipetites gens sans élégance qui se contentent de simples pourboires! mais c’est misérable, quand on songe à ces hauts seigneurs dont les dettes à payer lassaient le souverain, à ces puissants de suprême distinction, qui étaient dans toutes les affaires, ramassant l’or dans toutes les, poches!

Et cela recommence, avec l’idiote odyssée de cet Arton, qui ne sait rien, qui ne dira rien! Et voilà de nouveau, pendant des semaines, la France bouleversée, devant des torrents d’encre et de boue! Et tout cela pour arriver à constater qu'il y a, dans la politique, des pauvres diables malhonnêtes! Assez, assez! c’est imbécile! Où est-il donc, le bon tyran qui rejettera la Vérité dans son puits, mettra les journaux au pilon et les journalistes. sous clef? me

Veut-on un autre exemple de l’extraordinaire vertu qu’on exige, dès qu’il s’agit de la République ?, A-t-on jamais assisté à une campagne plus honteuse, plus abominable, que la campagne menée depuis quelque temps. contre M. Félix Faure ? ENS

Un Président de la République, y songez-vous! mais. cela doit être impeccable! IL faut qu’il reluise de toutes les vertus, pas un soupçon ne peut être toléré sur la pureté immaculée de sa vie; et il ne s’agit pas de lui seulement : ses proches, ses ancêtres jusqu’à la quatrième génération, ne sauraient offrir la moindre tache à l’enquête la plus minutieuse. Sans doute, il y a eu des rois peu recommandables, fils de reines plus que légères; il y a eu des empereurs dont les familles laissaient à désirer, au point de vue de la moralité stricte. L'histoire est là, sans parler des chroniques scandaleuses. Seulement, c’est chose convenue, les empereurs et les rois sont et font ce qu'ils veulent, attendu qu’ils ne permettent pas qu’on les ennuie à venir regarder par le trou de leur serrure; tandis qu’un Président de la République doit

vivre dans la fameuse maison de verre, du moment qu'il incarne la vertu et la vérité toutes pures.

Je le répète, cela est d’un bel idéal, et très flatteur pour le régime républicain. Le malheur est que, sous cette hypocrite exigence de la parfaite honnêteté, se cachent les manœuvres des plus basses passions politiques. Et combien elle est humaine, cette froide conception de l’honneur intransigeant, combien elle est peu tolérante aux misères et aux faiblesses inévitables de l’existence! Saït-on ce qu’il y a de tendresse souvent, de bon cœur et de pardon, dans certaines complicités morales, voulues ou acceptées ? Des héros de vertu totale, ah! j’en ai connu, les plus durs, les plus impitoyables, les plus insupportables! Non, j’aime mieux un homme, et surtout qu’il ait souffert, qu'il ait faibli, qu'il ait eu nos doutes et nos défaites, si nous voulons le trouver charitable et fraternel.

Mais l’idée conventionnelle est là, on est toujours à l’Ambigu, où la jeune grande première ne peut avoir failli. Déjà un Président est tombé du pouvoir en expiation des fautes de son gendre, et nous voilà menacés d’en voir un second payer durement les erreurs de son beau-père. Les véritables honnêtes gens ont beau hausser les épaules, en s’indignant contre les diffamateurs : soyez certains que la flèche empoisonnée est dans la plaie et que désormais le poison fera son œuvre. Les exécrables journaux qui vivent de l’injure ne lâcheront plus leur victime. Vous verrez les attaques renaître sans cesse, excitant le prurit de vertu idéale chez le bon public, jusqu’au jour où l’homme devra disparaître, écœuré, sali, sous le tas de boue amassée.

Ah! le grand sabre qu’on attend avec impatience, le grand sabre que beaucoup de gens demandent chaque soir au bon Dieu, dans leurs prières! en voilà un à qui on n’en réclamera pas tant! Il pourra bien être ce qu’il voudra, et lui, et ses proches, sans qu’on aille se permettre de fouiller sa vie. Personne ne s’inquiétera de savoir si une sœur de sa grand’mère n’a pas eu un enfant avant son mariage, ou bien si un cousin de la mère de sa femme n’a pas, en mourant, laissé impayés des billets à ordre. On sera trop content qu’il fasse enfin taire les

‘insulteurs de la presse et quelle popularité, s’il enterre le Panama une bonne fois pour toutes, avec les petits papiers, les listes et les carnets des courtiers et des policiers marrons! Puis, la France vivra heureuse. Le grand sabre y fera régner de nouveau la fiction de la vertu absolue, tout en étant lui-même, s’il en a le goût, le plus parfait des gredins.

Et voilà pourquoi, République, ma mie, vous avez tant de peine à vivre, en personne rangée et cossue, après vingt-cinq ans d’âge.

C’est qu’on exige de vous une vertu qui n’est pas de ce monde, j'entends une vertu qui pousse l’innocence jusqu’à se laisser contrôler publiquement, une vertu qui n’a pas de gendarmes pour garder sa porte aux heures de faiblesse.

Un beau soir, ma mie, vous en mourrez.

Le Solitaire

Le triste et délicieux Verlaine s’en est allé au pays de la grande paix éternelle, et voilà que déjà se crée sur sa tombe fraîche toute une légende.

Il serait le solitaire, dédaigneux de la foule, qui aurait vécu dans le rêve hautain de son œuvre, sans abandon ni compromission d’aucune sorte. Il aurait repoussé les présents des hommes, le vil argent qui brise les volontés, les récompenses qui établissent des hiérarchies injustes et menteuses. Il n’aurait jamais ambitionné que sa propre estime, la joie d’enfanter au désert des livres de conscience et d’absolu, qui le satisferaient dans son impeccable souci d’art.

Et ce n’est pas tout, on l’emprisonne dans la mystérieuse tour d'ivoire dont les initiés seuls ont la clef. On le veut hermétique et caché, d’une obscurité sibylline de mage qui détient le secret de l’invisible. Si son génie est resté inconnu, c’est qu’il a refusé de le laisser connaître, par un légitime orgueil d’artiste divin, en l’enfermant sous la triple serrure du symbole. De là, l’exécration des bourgeois, dont la courte intelligence n’a pu le pé-

nétrer, et qui, par basse vengeance, l’ont laissé mourir de faim. Puisque tu n’es pas un des nôtres, ni un amuseur, ni un amusé, puisque tu craches sur l’argent, sur le succès, sur la gloriole, puisque tu te vantes d’être l’unique de l’espèce, d’avoir des pensées, de parler une langue que personne n’entend, meurs donc à l’écart, dans l’inconnu où tu as vécu!

Dès lors, la légende est faite, la jeunesse littéraire a un nouveau culte. Verlaine devient le martyr de la sottise du peuple, dont il ne voulait pas être compris, mais qui aurait dû pourtant le nourrir. On dresse sa figure comme le drapeau de l’individualisme révolté, sans aucun devoir, n'ayant que des droits, réclamant pour soi une fraternité humaine que soi-même on n’exerçce pas. Le plus grand, le plus haut, le plus incompris, le plus méconnu, le plus désintéressé, le plus volontairement à part de toute société, de toute fortune et de toute distinction honorifique. :

En un mot, il est le solitaire, comme Dieu qui est seul, et rien n’est plus farouche ni plus souverain.

Eh bien! tout cela n’est pas vrai.

J’ai connu Verlaine, trop tard, pendant les dernières années d’irrémédiable déchéance. Mais n’est-il pas évident que, dans un but de bataille facile à saisir, la jeunesse littéraire est en train de fausser une des plus douloureuses et des plus adorables figures de la littérature contemporaine? Elle a besoin de sophisme, et elle les prend où elle peut, même d’une main sacrilège, parmi les fleurs d’une tombe.

Ah! certes, si la poésie n’est que la source naturelle qui coule d’une âme, si elle n’est qu’une musique, qu’une plainte ou qu’un sourire, si elle est la libre fantaisie vagabonde d’un pauvre être qui jouit et pleure, qui pèche et se repent, Verlaine a été le poëte le plus admirable de cette fin de siècle. Dès qu’on a écarté la préoccupation des idées générales, de toute psychologie menée à fond, de toute construction d’œuvres solidement conçues, il reste au premier rang des poëtes élégiaques. Même on peut dire que sa vie décousue, traversée de catastrophes, gâchée par l’insouciance, l’a marqué comme poëte,

en libérant peu à peu son vers des antiques contraintes, en lui donnant l’aisance, le charme souffrant, la spontanéité et la naïveté du génie libre qui s’ignore. C’est par la sûrement qu'il a été personnel et qu’il a exercé une influence véritable, {tout au moins sur la métrique d’aujourd’hui.

Seulement, il est:hien certain qu’il a fait ses vers comme le poirier fait ses poires. Le vent souffait, et il est allé où le vent l’a poussé. Jamais il n’a rien voulu, jamais il n’a rien discuté, combiné, exécuté, dans le plein exercice de son intelligence. On peut imaginer pour lui d’autres milieux, le soumettre à des influences différentes, lui prêter des vies totalement contraires ; et il est évident que son œuvre se serait transformée, aurait pris d’autres formes; maïs il est évident aussi qu’il serait resté l’esclave de sa sensation et que son génie aurait donné une intensité ‘égale aux chansons involontaires sorties de ses lèvres. Je veux dire;qu’avec une pareille nature, déséquilibrée et prime-sautière, peu importe le terrain, tout y pousse dans le même jaillissement de personnalité irrésistible.

Il était fils de bourgeois, bourgeois lui-même. Il n’a pas dédaigné la%société, c’est la société qui l’a rejeté. Îl est devenu un être à part, un solitaire, sans le vouloir, par une série d’inconséquences et de fautes, en homme radicalement incapable d’avoir un but et d’y marcher. Tout comme un autre, au début, il brûlait du désir de vendre ses livres, et il a toujours souffert du chagrin de ne pas les vendre. Il repoussait si peu les distinctions honorifiques, qu'il voulait très sérieusement se présenter à l’Académie ; et j’ai même de lui, sur ce point, une lettre des plus curieuses. En somme, $ s’il a tout refusé, comme OT le dit, c’est que rien ne s est offert à lui, car il n’était qu'un : ‘grand enfant, qu’une de ces âmes femmes, si fréquentes } parmi nous, sensibles aux hommages, désireuses de ‘croix luisantes comme des joyaux, de beaux uniformes de cérémonie, de vie fastueuse sous le ruissellement d’or des éditions sans nombre,aux acclamations d’une cohue de lecteurs idolâtres.

Et qui sait si la misère ne l’a pas diminué? Sans doute j’accorde que le débrouillé fatal de son existence donnait en partie à ses vers cette libre allure qui est leur nou-

veauté originale. Mais dans quel balbutiement informe: il était tombé! Comme on le sentait fini avant la fin! Sa fameuse obscurité de mage n’est que la déliquescence d’un cerveau qui s’obscurcit. Je voudrais me l’imaginer heureux, renté, chauffé, membre de l’Académie, ayant eu le loisir de donner tous ses fruits, comme l’arbre que le destin favorable abrite des coups de gelée et des coups de vent. Très certainement, il aurait laissé une œuvre plus totale et plus vaste.

Il n’est réellement de solitaire que l’écrivain qui a voulu sa solitude, dans le champ librement choisi et fermé de son œuvre.

Et n’avez-vous pas été frappé par ce fait? Chaque fois que notre jeunesse littéraire contemporaine éprouve le besoin de se donner un maître, elle le choisit à l’écart du succès et de la célébrité, parmi les foudroyés de la destinée du livre, ceux qui ont manqué leur vie, qui sont morts dans l’amertume finale de ne pas occuper la place qu’ils avaient l’ambition de prendre. Pour employer le vilain mot, il lui faut des ratés, à cette jeunesse, des avortés et des incomplets, des malchanceux en tout cas, dont personne ne puisse être jaloux, tant ils ont souffert et tant leurs œuvres restent discutables et peu connues.

C’est Barbey d’Aurevilly, le vieux lion comme on le nomme, d’un admirable tempérament romantique certes, mais qui n’a été qu’un Balzac outrancier, gâté par le parti pris d’un catholicisme satanique. D'ailleurs, ici, je ne juge pas les talents, je ne fais qu'indiquer les situations littéraires: et Barbey d’Aurevilly est bien l’homme à part, dont les œuvres peu lues, la vie de pauvreté, l’orgueilleux dédain des récompenses trop lentes à venir, trop disputées, ne sauraient gêner aucune ambition militante. Il n’encombre pas le marché de ses éditions trop nombreuses, il ne bouche pas les rues qui vont a la Grande Chancellerie et à l’Institut.

C’est Villiers de l’Isle-Adam, un autre génie détraqué et incomplet de la même famille, un génie avec de tels trous qu'on n’en peut tirer que quelques bons morceaux à peu prèsentiers. Celui-ci a été la plus dolente, la plus

navrante des figures, Je l’ai connu, et je ne puis songer à lui sans une douloureuse émotion. Une lutte quotidienne contre la misère noire, des œuvres qui tombaient dans l’indifférence, toute une existence de chimère, au travers de l’impassible foule qui ne voyait pas, n’entendait pas, ne comprenait pas. Et c’est encore Laforgue, mort jeune, si inconnu, si peu formulé, n’ayant laissé que des indications si peu précises, qu'il échappe, lui, à tout classement, une ombre de maître, l’ombre qui s’efface, qui ne fait que passer en laissant la place aux autres.

Je pourrais continuer l’énumération. Et, certes, rien ne serait d’une pitié plus haute, si la jeunesse littéraire, en se donnant de tels maîtres, voulait remettre un peu de justice en ce bas monde, entendait honorer les héros malheureux, tombés obscurément dans la bataille. À ceux qui ont lutté, qui se sont débattus dans l’enfantement pénible de leur œuvre, sans succès, sans encouragement d’aucune sorte, quelquefois sans pain, nous devons des tombeaux de marbre, des épitaphes de fraternité et de louanges, pour que les passants honorent en eux le travail. Mais j’ai grand peur que la jeunesse ne cède pas seulement à ce sentiment si noble de réparation, car ce qu'elle prétend exalter chez ces vaincus, c’est justement l’insuccès, le prétendu mérite de ne pas avoir écrit pour les hommes et par là même de n’avoir pas été compris d'eux, la fameuse gloire enfin d’avoir été obscurs, dédaignés et misérables.

Eh quoi! vraiment, parmi les maîtres de notre jeunesse, rien que des foudroyés, des inconnus et des incomplets ? Pas un homme qui ait eu quelque chose à dire à la foule et que la foule ait entendu? Pas un homme aux idées vastes et claires, dont l’œuvre se soit imposée avec la ioute-puissance de la vérité, éclatante comme le soleil? Pas un homme sain, fort, heureux, ayant rempli son mérite, proclamant par son exemple même, comme un Gæœthe, comme un Hugo, les forces éternelles de la vie? Nate. cela est bien extraordinaire, ce choix exclusif des génies malades, en décomposition, et ne serait-ce pas que la jeunesse aime les routes libres, désencombrées, où les maîtres ne sont que des fictions, des ombres dont la mémoire ni les œuvres ne barrent la route? À maîtres

inconnus qui ne se vendent pas, disciples obscurs, ex-

cusés de ne pas se vendre, et disciples résolus à conquérir

pour eux tout le public.

J’ai rêvé longtemps d’écrire une comédie, et, si je ne l’ai pas fait, c’est qu’elle manque un peu trop de femmes.

Il s’agit d’un brave homme de grand homme qui a naturellement autour de lui des jeunes, toute une bande de jeunes disciples se chauffant à sa gloire, tâchant d’en attirer honnêtement sur leur personne quelques reflets. Et ils le flattent comme il convient, ils finissent par disposer de lui ainsi que d’une chose à eux, une châsse très précieuse, qu'il faut mettre à l’abri des mains profanes. Sa gloire n’est-elle pas leur œuvre, en tout cas leur propriété indiscutable, dont ils ont le droit de disposer? Jamais ils ne souffriront qu’on la ternisse. Ils la défendraient contre le maître lui-même, si, un jour, il s’oubliait jusqu’à risquer de déchoir.

Et l’âge des grandes luttes passe, et l’heure de la vieillesse approche, dans le triomphe des livres du maître qui voudrait bien s’asseoir un instant au bord de la route, respirer un peu enfin, en jouissant du paysage.

Mais, un matin qu’un journal a parlé de la croix pour le maître, un des jeunes disciples accourt, indigné.

— Comment! la croix? Vous accepteriez la croix? Mais ce serait une honte! Vous êtes trop grand, on ne redescend plus quand on est monté si haut. Laissez-nous donc la croix, à nous autres infimes qui rampons dans votre ombre. C’est assez bon pour nous.

Et le disciple se fait décorer à La place de son bon maître.

Un autre matin, ie même journal raconte qu'il est question de la condidature du grand homme à l’Académie. Entrée furieuse d’un autre disciple.

— Vous n’allez pas démentir toute votre vie, j'espère! Vous à l’Académie! Vous consentiriez à vous baisser pour passer par cette porte basse? Quand on a votre taille, on reste chez soi. Vous êtes trop grand, et l’Académie, c’est bon pour nous autres, qui sommes petits.

Naturellement, le disciple s’assoira un jour ou l’autre dans le fauteuil du bon maître.

NOUVELLE CAMPAGNE MNT

Vous êtes trop grand! vous êtes trop grand! Tous lui crient cela, et il en est même un qui lui prend sa maîtresse, sous le prétexte que, lorsqu'on est si grand, on ne doit pas s'attacher misérablement aux médiocres tendresses humaines. On le veut dieu, planant d’un vol majestueux au-dessus de toutes les faiblesses. Rien ne lui est toléré, ni une petite vanité, ni une sottise d’une heure, ni une aimable contradiction avec lui-même. Et, enfin, quand ils l’ont hissé comme un Siméon le Stylite sur sa colonne, ils prétendent l’y nourrir de leur encens, ils font bonne garde autour de lui, pour que la fantaisie ne le prenne pas d’en descendre et d’aller courir le guilledou.

Cependant, le brave homme de grand homme s’ennuie considérablement sur sa colonne. Il est plein d’humaines faiblesses, le malheureux! Il a toutes sortes de vieilles envies, d’envies bêtes, qu'il aurait un plaisir infini à contenter. Mon Dieu! est-ce que, vraiment, cela le rapetisserait autant que ça? Est-ce que ses œuvres en deviendraient moins bonnes, est-ce qu’il perdrait de sa taille, s’il goûtait un peu aux choses ordinaires, dont les humains se régalent? Aïnsi, cela l’aurait amusé d’être décoré, et il aurait éprouvé du plaisir, le jour où il serait entré à l’Académie. Ce serait évidemment très banal mais, puisque cela n’aurait fait de mal à personne, pas même à lui-même, pourquoi diable le persécute-t-on à vouloir faire de lui le mannequin auguste et impassible qu’il n’est pas?

Et je n’ai pas le dénoûment. Mais, si vous voulez, mettez que le grand homme, un beau jour, s’ennuie tellement sur sa colonne, qu'il en saute d’un bond, bouscule ses disciples et court à l’infamie de n’être qu’un homme.

Ah! je sais bien où il est, le solitaire. Ce n’est pas toujours celui qui, par orgueil, travaille à l’écart, mécontent que toutes Îles fortunes et tous les honneurs ne lui soient pas apportés sur des plats d’or. Ce n’est pas celui dont les circonstances ont fait le dédain et qui se glorifie de vivre son impuissance dans la tour d'ivoire où il s’est cloîtré. Et le solitaire n’est, non plus, ni le

pauvre, ni l'inconnu, ni l’incompris, car souvent ceux-là sont de la foule quand même, de l’immense foule qui roule ses flots obscurs.

Pour moi, le solitaire est l’écrivain qui s’est enfermé dans son œuvre, dans sa volonté de la faire aussi haute, aussi puissante qu’il en aura le souffle, et qui la réalise, malgré tout. Il peut se mêler aux hommes, vivre de leur vie ordinaire, accepter les mœurs sociales, être d’apparence tel que les autres. Il n’en est pas moins le solitaire, s’il a réservé le champ de sa volonté, libre de toute influence, s’il ne fait littérairement que ce qu’il veut et comme il le veut, inébranlable sous les injures, seul et debout.

À la Jeunesse

O jeunesse, avant de te dire des vérités peut-être un peu dures, laisse-moi te louer et t’aimer, comme il convient.

Tu es la joie, le parfum, l’espoir de la vie, tout ce que le bouton promet et que la fleur donnera. Tu es la santé, tu es la beauté, tu es le bonheur. Tu es le début du livre, la première page charmante qu’on lit sans fatigue, l’aube de la journée où le cœur se lève gaîment, tu es ce qui commence, Ce qui ravit et ce qui semble ne devoir pas finir.

Je ne regrette que toi, ô jeunesse, et de mes vieux désirs fourbus, il n’en demeure plus qu’un, hélas! impossible à contenter, celui de revivre. Ah! oui, recommencer, être fort, être agile, être sain! courir encore les campagnes, boire aux fontaines des routes, se sentir le cœur chaud et la main prompte, dans la passion de tout conquérir! Vouloir ouvrir les bras tout grands et prendre le monde !

Il n’est d’œuvre que de toi, même les plus naïves, les plus imparfaites. Qu'importe que tu sois l’ignorante

et la maladroite, si tu mets dans ton œuvre l’âme de de tes vingt ans, la flamme de ta passion et de ta sincérité! Chez tout écrivain, il n’est qu’une œuvre vraie et vivace. celle jaillie de ton sang jeune. Plus tard, on devient parfois un grand homme, mais on ne retrouve jamais l’heure unique des lilas d’avril et des roses de mai.

Il n’est d’amour que de toi, toi seule as les yeux purs, la bouche fraîche, la peau de fleur, le baiser qui sent bon! Ah! la femme jeune qui passe dans l’élancement fin de son corps, avec sa nuque délicieuse, pleine d’odeurs légères, avec son cou rond comme une tour d'ivoire,

avec sa face claire et riante, d’une limpidité d’eau de source, où les lèvres des hommes rêvent de se désaltérer

sans fin! Il n’est que toi, Ô Jeunesse, qu’on doive aimer.

Et, maintenant que ma petite prière est faite, maintenant que voilà ma conscience en repos, nous allons pouvoir causer.

À la suite des quelques lignes que j’ai écrites sur Verlaine, en tâchant de dire honnêtement ma surprise de voir la jeunesse littéraire actuelle choisir presque tous ses

maîtres parmi les écrivains foudroyés, incompris, même

inconnus, on m’a répondu galamment que ma remarque venait de la fureur jalouse où me jetait le parfait dédain de cette jeunesse à mon égard. Mon Dieu! oui, ces jeunes

gens n’y vont pas par quatre chemins : quiconque discyte leur Panthéon ne peut être qu’un bas envieux, grelot-

tant à la porte, dans le désir irréalisable d’y entrer. Si tu attaques nos maîtres, c’est que tu te fâches de n’être pas un d’eux. Et voilà un homme convaincu à la fois de laide colère, d’envie impuissante et de talent radicalement démodé.

En somme, elle est toute naturelle, cette belle réponse que m’a faite notre jeunesse littéraire. Ne l’a-t-on pas flagornée presque autant que nos hommes politiques flagornent le peuple? Puisque le peuple détient le pouvoir, le bulletin de vote qui donne les sièges de député et de sénateur, le peuple est beau, le peuple est grand. On se traîne à genoux, on le traite en bon Dieu, maître des situations et des triomphes. Et c’est évidemment la même raison qui nous jette tous aux pieds de la jeunesse,

nous les aînés que brûlent l’inquiétude de la postérité, l’ambition posthume de la gloire. Du moment qu elle est le commencement de ce demain dont nous rêvons la conquête, le calcul fort simple est de l’avoir pour soi, de se mettre bien avec elle, pour être assuré qu’elle nous prendra sur ses vigoureuses épaules et qu’elle nous portera à l’avenir.

Aussi la jeunesse a-t-elle vite senti sa puissance. Elle a vu que les aînés se disputaient ses faveurs avec un rare acharnement, car vous n’ignorez pas, que, depuis quelques années, c’est à qui haranguera Ïa jeunesse, la tirera à lui, l’attellera à ses idées et à sa fortune, pour galoper plus vite. Moi-même, le jour où j’aii présidé un banquet de l’Association générale des Etudiants, n’ai-je pas recommandé le travail à la génération nouvelle, agissant là comme M. Josse, le bon orfèvre? Et, ainsi que toute belle personne courtisée, accablée d’adulations, entourée d’un cercle d’épouseurs intéressés qui la célèbrent lyriquement, la jeunesse est excusable d’aimer cet aimable jeu, de mettre à ses moindres faveurs le plus haut prix, de se croire enfin une personne tout à fait considérable, disposant des renommées et les distribuant, comme nos jeunes filles fin de siècle ? distribuent en souvenir leurs vieilles paires de gants héleurs adorateurs.

, Eh bien! il faut d’abord rabattre un peu de cette situation exagérée, faite à nos cadets. La vérité est que la génération d’écrivains qui suit un grand écrivain est fatalement sa rivale, son adversaire irréductible. Les faits sont là, constants, pour appuyer cette vérité. Dans cette terrible lutte pour la vie qu’est la littérature, tout nouveau venu a le besoin de faire la place nette, d’égorger ses aînés, s’il veut pour lui tout le champ, tout l’empire. N’assistons-nous pas, depuis dix ans, à cette lutte sauvage des néo-idéalistes contre ceux qu’on a nommés les naturalistes, je ne sais trop pourquoi? C’est qu’ils ont trouvé la route barrée, c’est qu'ils veulent passer quand même, pour chercher ailleurs leur originalité propre, sous peine de ne pas être. De sorte qu'on en arrive à cette conclusion imprévue que quiconque n’est pas combattu et nié par la génération nouvelle n’a pas

de personnalité forte, d’originalité assez large pour boucher le siècle, comme on a dit.

Voilà qui réduit le Panthéon de la jeunesse, si elle n’y met, par la force même d’une loi naturelle, que les écrivains qui ne la gênent pas. Peut-être alors ferait-elle bien de songer à ces choses, avant d’accuser les aînés d’enrager dans leur coin, quand elle ne les reconnaît pas ouvertement pour ses maîtres.

Eh! qui vous dit, jeunes gens, qu’on veuille être votre maître? Non pas que vous soyez dénués de tout talent et qu'il ne soit très glorieux de conduire votre horde à l’assaut de nos vieilleries. Mais, en vérité, on peut penser autrement que vous, sans être un sot complet, ainsi que vous avez l’air de le croire. Certes, je n’entends pas engager tous ceux de mon bateau, comme dirait mon ami Daudet. Pour mon compte seulement, j’aime mieux rompre, et rompre définitivement, une bonne fois, à jamais. Apportez les poignards, et rompons, jeunes gens, rompons sans esprit de retour.

Rompons d’abord sur le besoin de clarté qui me dévore et sur le goût de l’obscur où vous plongez. Ah! la clarté, la limpidité, la simplicité! imaginez-vous que j’en meurs! Pour moi, il n’est pas certain que deux et deux font quatre, et il faut que je le prouve. Si mes livres sont si longs, si je me répète tant, c’est que je crains toujours de n’avoir pas été compris. Encore de la lumière, et plus de lumière encore, et tout le soleil qui flambe et qui féconde! Oh! pas Septentrional pour deux sous, Latin dans le cœur et dans le cerveau, amant fou des belles architectures symétriques, constructeur de pyramides sous le brûlant ciel bleu. Tel est mon état, je n’en comprends pas d’autre. Je voudrais la phrase de cristal, claire et si simple que les yeux ingénus des enfants pussent la pénétrer de part en part, s’en réjouir et la retenir. Je voudrais l’idée si vraie, si nue, qu’elle apparût transparente elle-même, et d’une solidité de diamant dans le cristal de la phrase. Vous voyez bien qu'il faut rompre, cela sera beaucoup plus digne. Rompons, eu gens, rompons, pour ne plus tromper personne.

Rompons ensuite sur l’amour que je garde à mon

temps. Je comprends que vous ne vouliez pas être confondus avec un homme qui aime les halles, les gares, les grandes villes modernes, les foules qui les peuplent, la vie qui s’y décuple, dans l’évolution des sociétés actuelles. J’ai la faiblesse de n'être pas pour les cités de brume et de songe, les peuples de fantômes errant par les brouillards, tout ce que le vent de l’imagination apporte et emporte. Je trouve nos démocraties d’un intérêt poignant, travaillées par le terrible problème de la loi du travail, si débordantes de souffrance et de courage, de pitié et de charité humaines, qu’un grand artiste ne saurait, à les peindre, épuiser son cerveau ni son cœur. Oui, le petit peuple de la rue, le peuple de l’usine et de la ferme, le bourgeois qui lutte pour garder le pouvoir, le salarié qui exige un partage plus équitable des bénéfices, toute l’humanité contemporaine en transformation, c’est là le champ qui suffit à mon effort. Jamais temps n’a été plus grand, plus passionnant, plus gros de futurs prodiges, et qui ne voit pas cela est aveugle, et qui vit par mépris dans le passé ou dans le rêve n’est qu'un enfantin joueur de flûte. Optimiste, ah! de tout mon être, contre le pessimisme imbécile, la honteuse impuissance à vouloir et à aimer. Rompons, jeunes gens, rompons sans attendre davantage, puisque nous ne pouvons nous entendre.

Et rompons enfin sur mon entêtée croyance au vrai, à la vieille nature, à la jeune science. Tout en elle, rien en dehors d’elle. Ce qu’elle ne sait pas, elle le saura, et ce qu’elle ne saura pas, nous tâcherons que cela reste de l’inconnu, sans devenir de l’erreur. J’ai mis ma foi en la vie, je la crois l’éternellement bonne, l’unique ouvrière de la santé et de la force. Elle seule est féconde, elle seule travaille à la Cité de demain. Si je m’entête dans la règle étroite du positivisme, c’est qu’elle est le garde-fou de la démence des esprits, de cet idéalisme qui verse si aisément aux pires perversions, aux plus mortels dangers sociaux. Vous en êtes déjà au mysticisme, au satanisme, à l’occultisme, à la religion qui vit du diable, à l’amour qui ne fait pas d’enfants. Les peuples meurent, quand ils n’aiment plus la vie, quand ils vont par les ténèbres, hurlant à la mort, dans l’affolement

du mystère. Seuls, les braves gens font le plus de vérité qu’ils peuvent, donnent leur effort jusqu’au bout, comme les arbres donnent les fuits sains et naturels de la terre ;et il n’est pas de meilleurs citoyens. Nous n’avons donc plus rien de commun, rompons, jeunes gens, rompons au grand jour.

Rompons sur toutes choses, rompons sur l’homme, rompons sur la femme, rompons sur la vie et rompons sur la vérité.

Voilà qui est juré, belle jeunesse, c’est fini, nous deux. Si vous ne voulez pas de moi, je veux encore moins de vous, comme la digne poule de nos basses-cours qui reculerait d’effroi devant la bande de petits canards sauvages qu’elle aurait couvés.

Lorsque vous clamez que vous avez l’horreur du vrai, que vous l’avez enterré et qu’il ne repoussera pas, ah! si vous saviez comme vous me faites rire! Admettons que, pour un moment, la passion du vrai s’atténue. Ne savez-vous pas que le jeu de bascule, dans la littérature, est éternel, que trop de vérité mène à trop de rêve, et que trop de rêve ramène à trop de vérité? On n’enterre pas plus l’observation qu’on n’enterre l’imagination. Ce sont là des rodomontades de jeunesse, dans lesquelles je suis tombé moi-même, ce qui fait que ma vieille expérience s’égaye un peu de votre jeune présomption. |

Mais il n’est pas réel que vous ayez obscurci pour une heure l’éclat des œuvres de vérité. Il est toujours debout le fameux naturalisme, le naturalisme que vous dites chaque jour dans la tombe, pour bien vous convaincre qu'il y est. Et la raison de sa vitalité vigoureuse est fort simple, c’est qu'il est la floraison même de l’époque. c’est que lui seul peut pousser dans notre sol de démocratie et de science. Changez donc le terrain, changez notre société tout entière, si vous voulez y voir grandir votre art réactionnaire d’aristocratie et de révélation. L'expérience n’est-elle pas faite? Votre art ne veut pas fleurir, vos œuvres sont mort-nées, malgré vos indiscutables talents, et ne commencez-vous pas à comprendre que, si elles ne fleurissent pas comme elles le devraient,

c’est que la sève de notre terre Contemporaine se refuse à elles?

Il est une raison encore, c’est que vous n’êtes pas toute la jeunesse. Mais, comme vous êtes sûrement ceux qui font du bruit, ceux qui détiennent les journaux et les revues, il semble qu’il n’y ait que vous, puisqu’on n’entend que vous. Ces revues, ces journaux, vous me faites l’honneur et le plaisir de me ies envoyer, et je les lis toujours avec infiniment d'intérêt. Vous m y traitez fort mal, comme tous vos aînés d’ailleurs, ce qui me laisse personnellement plein de sérénité; car, selon le mot connu, je suis un vieux parapluie sur lequel ont éclaté tant d’orages, qu'il est devenu insensible à tous les délugés. Cela m'amuse même beaucoup. Mon Dieu! oui, votre irrespect, c'est encore ce que vous avez de mieux. Âu moins vous y montrez quelque virilité. C’est là seulement que vous avez du sang dans les veines, que votre colère rend vivante votre littérature d’embau- “mement, et qu'on peut vous lire sans trop d’ennui.

Mais le pis, voyez-vous, c’est qu’elles sont grises, et mornes, et mortes, vos revues. Il s’en échappe je ne sais quelle odeur moisie de dogmatisme, de doctrine étroite et intolérante. Vous êtes des doctrinaires, vous avez cent ans. Vos alinéas sont trop longs, trop pleins, trop savants, trop pédants. Nos antiques revues, si copieuses et si graves, sont d’une gaîté légère, à côté des vôtres. Ah! que vous avez une triste façon d’être jeunes, et comme je vous aimerais mieux un peu fous, un peu sots, aussi injustes et passionnés, certes, mais sans doute cette lourde nuit qui veut être profonde. Eh oui, la vieille gaîté française, les chansons de Béranger lui-même, dont vous avez réhabilité la mémoire!

Enfin, vous ne sentez pas bon l’heureuse ignorance des vingt ans, le grand aïr libre, la chanson d’espoir qu'on jette au vent du matin, l’amour fécond qui culbute 164 Éllé au milieu des hautes herbes. Et vos œuvres exhalent le caveau muré où le soleil ne descend pas, la lubricité équivoque sans sexe ni âge, la religicsité louche qui aboutit aux pires perversions intellectuelles et morales.

Ne m'’écoutez pas, au moins, n’allez pas vous corriger! Continuez, mes petits, continuez, de grâce! Quand je reçois et que je lis vos revues, ah! si vous pouviez voir de quel rire sardonique je ris dans ma vieille barbe!

Encore des lis, encore des lis, je vous assure que vous n’en avez pas mis assez! Des jonchées, des brassées de lis, pour que vous en empoisonniez le monde! Et des vierges pâles, des vierges tout âme se promenant dans les forêts, fondant entre les bras des amants comme des rêves, encore d’autres, toujours d’autres, pour que nous en soyons écœurés jusqu’au dégoût! Et des symboles, oh! des symboles, je vous en supplie, ne vous arrêtez pas, faites-en sans lassitude, et de plus obscurs, et de plus compliqués, et de plus accablants pour les pauvres cervelles humaines!

Quelle revanche vous nous préparez, mes petits! Si votre moisson de lis, seule cause des migraines contemporaines, dure quelques années encore, le naturalisme, ce vilain naturalisme que vous avez mis en terre, va repousser dru comme les grands blés, nourrisseurs des hommes.

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Le Crapaud

Lorsqu'un jeune écrivain, un débutant, vient me voir — il en vient souvent, et je Les reçois très bien — le premier conseil que je lui donne est de lui dire :

— Travaillez beaucoup, régulièrement s’il est possible, chaque matin, le même nombre d’heures. Ne soyez pas impatient, attendez dix ans le succès et la vente. Et surtout ne nous imitez pas, oubliez vos aînés.

Puis, ma seconde recommandation est invariablement celle-ci :

— Âvez-vous un bon estomac littéraire, j'entends un estomac solide, capable de digérer allègrement toutes les sottises, toutes les abominations, qu’on va écrire sur vos œuvres et sur vous?... Non, je vois à votre rougeur, à votre frémissement, que vous êtes trop jeune, trop délicat encore, et que votre dégoût fort naturel va vous causer de graves ennuis... Eh bien! tous les matins, en vous levant, à jeun, avalez-moi un bon crapaud vivant. On en vend aux Halles, votre cuisinière vous procurera ça. La dépense est nulle : trois sous pièce, si vous les prenez à la douzaine ; et, en quelques années, vous vous

ferez un estomac littéraire capable d’avaler les pires articles de la critique contemporaine, sans la moindre nausée.

Le jeune écrivain me regarde, inquiet, pendant que je le reconduis, en insistant sur l'efficacité de la méthode préventive qui m'a si parfaitement réussi.

— Ah! dame, je ne dis pas que, dans les premiers temps, ce soit très agréable. Mais on s’y fait, on s’y fait, jeune homme! Un bon crapaud vivant, quand on le peut garder, vous exerce, vous habitue à toutes les ignominies, à toutes les hideurs, à tous les venins. Pour la journée entière, on est vacciné contre toutes les saletés imaginables. Un homme qui, chaque jour, avale son crapaud est un homme fort, que rien n’émeut plus... Allez, allez, jeune homme, avalez votre crapaud quotidien, et vous me remercierez plus tard!

Moi, voici trente ans que, tous les matins, avant de me mettre au travail, j’avale mon crapaud, en ouvrant les sept ou huit journaux qui m’attendent, sur ma table. Je suis sûr qu’il y est, je parcours vivement de l’œil des colonnes, et il est rare que je ne le trouve pas. Attaque grossière, légende injurieuse, bordée de sottises ou de mensonges, le crapaud s’y étale, dans ce journal-ci, quand il n’est pas dans ce journal-là. Et je l’avale, complaisamment.

Certes, comme je le dis aux jeunes écrivains qui me font l’honneur de me visiter, cela ne m’a pas été très agréable au début. Je dois confesser pourtant que j'avais sans doute une vocation spéciale, car l’accoutumance m'est venue fort vite. Si j’ai fait quelques grimaces pour les premiers, je me suis bronzé dès la troisième ou quatrième douzaine. Maintenant, avec l’âge, ils passent, ils passent, c’est une merveille! Les choses en sont même arrivées au point que, si je n’avais pas mon crapaud, le matin, il me manquerait. Positivement, je serais pareil à ces vieilles gens à qui l’on supprime leur déjeuner habituel, café au lait ou chocolat, ce qui les emplit de marasme pour la journée entière. Moi, si je n’avais pas mon crapaud, je serais mou, inquiet, désenchanté, sans courage aucun, en un mot ce qu’on appelle un propre à rien.

. Ah! c’est que vous ne savez pas quelle belle vigueur il m’apporte, depuis qu’il est entré dans ma vie! Comme disent les bonnes gens, c’est ça qui donne du ton à l’estomac! Jamais je ne travaille mieux que lorsqu'il est plus particulièrement hideux et qu’il sue davantage le poison. Ün vrai coup de fouet dans tout mon être cérébral, une poussée qui me remonte, qui me fait asseoir passionnément à ma table de travail, avec le furieux désir d’avoir du génie! Oui, non seulement il me fait l’estomac allègre, solide, capable d’avaler l’injure et la scélératesse, ainsi que des bonbons, mais encore il est un excitant merveilleux pour ma besogne matinale, il tonifie, raffermit, élargit le cerveau, et je lui dois certainement la flamme des meilleures pages que j’ai écrites.

D'ailleurs, je n’ai pas que mon crapaud du matin, j’en ai d’autres, oh! beaucoup d’autres. Ainsi, voilà plus de vingt ans que mon éditeur, mon bon et vieil ami Charpentier, m'adresse, toutes les deux ou trois semaines, un paquet des articles publiés sur mes livres. Lui, pour sa maison, est abonné à une agence, dont il distribue ensuite les envois à chacun de ses auteurs. De sorte que, en dehors des articles que je trouve dans mes journaux du matin, le reste m'arrive par cette voie, à peu près au complet. Et il ne s’agit plus d’un crapaud isolé, mais de toute une mare, la crapaudière elle-même, dans son affreux pullulement.

Quel attendrissement, quand je songe à ces paquets du bon Charpentier! Ils ont été à la fois une des jouissances et un des exercices les plus salutaires de ma vie. Par eux, j'ai reçu les plus hautes leçons de sagesse, je me suis perfectionné dans le courage, la patience, la résignation, l’amour de la vérité et de la justice. Et je ne les accuse que de m'avoir donné quelque orgueil. C’est qu’on ne peut se douter de ce qu’il y a, là-dedans, de violence, de haine, d’injustice et d’erreur. Surtout il y a beaucoup de niaiserie. Je voudrais déballer un de ces paquets publiquement, montrer l’attaque qui part d’un journal très lu, passe en province, me revient par l'étranger, répétée sous toutes les formes. D’anciens ennemis sont devenus mes amis ; des amis, au contraire, sont allés grossir les rangs de mes ennemis. Puis,{c’est le fretin, calembredaines qui datent

de quinze ans, petites chroniques vivant de la légende, fausses accusations clichées dont le cours $e paye à tant la ligne. Il faut bien vivre. Voici un quart de siècle que le contenu des paquets n’a pas varié, et c’est aujourd’hui le même tas qu’à l’époque de mes débuts, beaucoup de papier gâché pour rien, sans que j’aie jamais réussi à en tirer le moindre profit.

Autrefois, voici quinze ans déjà, j'avais eu l’idée de réunir en un volume, sous ce titre : ‘‘* Leurs Injures ””, un choix délicat des compliments que la critique m'avait adressés. Je vous assure que le recueil aurait pu servir de parfait manuel pour tous les Mardis-Gras futurs. Et l’on s’imagine si le tas a dû grandir depuis! Mon grenier de Médan en est plein jusqu’aux solives, et le pis est que ce tas grossit toujours, le fleuve coule aujourd’hui avec l’emportement qu’il avait hier, rien ne le calme, n1 mon œuvre, ni mon âge. Décidément, l’orage est sans fin, le

ciel crève, il pleut des crapauds.

Il y aurait sérieusement à faire un travail intéressant sur la masse effroyable d’articles que la presse littéraire publie quotidiennement, au sujet de certains écrivains. Je ne parle pas des quelques études, hélas! bien rares, écrites avec conscience, dans l’amour et le respect de la littérature. Je parle de toute la basse rancune, de toute la stupidité révoltée, de toute la colère envieuse, que soulève le succès d’un écrivain, surtout le succès d’argent. Peut-être un jour essayerai-je d’analyser les éléments de ce torrent boueux que détermine un homme de lettres, dès qu'il sort du rang. Aujourd’hui, je me contenterai d’é étiqueter trois genres d'articles, les plus fréquents.

D'abord, il y a l’article bête. Il est le plus excusable. Dabbintde il est écrit par un tout jeune homme, à moins qu’on n’ait affaire à quelque jocrisse vieilli, tombé en enfance. Ce critique-là n’a rien senti, n’a rien compris en lisant l’œuvre dont il rend compte, de sorte qu’il. s’égare en toute sérénité, sans se douter le moins du monde de ce dont il s’agit. Il passe à côté des intentions de l’auteur, il l’accuse des crimes qu’il n’a pas commis, il lui prête les perversités de sa propre imagination, fertile sans doute en vilenies. Par bêtise, je le répète, et

non par méchanceté. Mais combien cette bêtise est inquiétante! quel facteur de faussetés, de légendes imbéciles elle peut être! Je citerais vingt exemples, un sot a parfois suffi pour salir une œuvre belle et saine, jusqu’au jour où la tardive vérité se fait. Souvent, je me rappelle le mot que Taine répétait devant moi, il y a bien longtemps de cela, lorsque, chargé de la publicité à la maison Hachette, je lui communiquais les articles publiés sur son Histoire de la littérature anglaise, récemment parue. On l’attaquait violemment, les journaux religieux le poursuivaient surtout d’une haine féroce ; et il haussait les épaules, à chaque attaque de plus de passion que de talent, disant avec une douceur souriante : ‘* C’est l’article d’un curé de campagne ””. Entendez par là l’article d’un brave homme au fond, mais d’un brave homme borné, qui s’aveugle, qui n’enterd absolument rien à ce dont il parle. Bon crapaud, en somme. Ensuite, il y a l’article empoisonné. Celui-ci demande quelque talent, il est le plus souvent l’œuvre d’un intellectuel, d’un lettré, car il faut de l’érudition et de l’art pour y empoisonner jusqu'aux virgules. L’effort est d’y mettre tout ce qui peut blesser, tout ce qui peut nuire, d’exhumer les phrases oubliées de son auteur, qu’on sait devoir lui être désagréables, de rapprocher les textes qui hurlent, pour leur donner des sens meurtriers d’accepter des légendes ce qu’elles peuvent avoir de mortel, de tendre un piège à loups au bout de chaque phrase, de faire couler entre les lignes un fleuve d’abominations sous-entendues, de cacher sous chaque mot la flèche de Caraïbe qui doit tuer, à la moindre piqüre. J’en sais deux ou trois qui ne peuvent aimer ni admirer, dont les articles d’une apparence caressante sont euxmêmes des nids de vipères sous des roses. Ils suent naturellement la perfidie, comme les pins suent leur résine. Quelle rage épandue ont-ils donc dans les veines, quelle conscience de leur impuissance, pour baver ainsi sur toute création? On rêve des bassesses ignorées, des âmes laides et noires, de vilains messieurs, comme on dit, qui, hantés par la médiocrité de leurs œuvres, se soulagent en souillant les œuvres des autres. Un article de ceux-là est, à mon goût, le meilleur des crapauds, couvert

des pustules de l’envie, gonflé du venin de la haine. Quand un écrivain a la chance d’en avaler un, il est pour des mois immunisé, rendu insensible aux plus sanglants outrages.

Enfin, il y a l’article fou. J’entends par là l’article d’un sectaire, d’un détraqué de la politique ou de la foi. Ah! cette misère de l’intolérance, de la passion désordonnée qui rend fou, qui tue toute vérité et toute justice! Vous les connaissez, n’est-ce pas? Ils sont partis en guerre

précisément au nom de cette justice et de cette vérité,

et ils ont accumulé la plus exécrable des besognes, la diffamation, la délation, condamnant les gens sans preuve aucune, inventant des preuves au besoin, acceptant comme des certitudes prouvées les bas commérages, s’acharnant sur des enfants, sur des femmes, sans bonté,

sans charité, sans même ce simple bon sens qui fait

pardonner chez les autres l’humanité faillible qu’on a en soi. Aussi quelle œuvre ils vont laisser, cette œuvre

qu'ils s’imaginent peut-être justiciaire, rédemptrice!

Voyez-vous, dix ans après leur mort, quelque audacieux chercheur descendant dans cet égout de l’injure, où dormiront ces flots pourris d'’invectives, dégorgées en des accès de folie manifeste? Aujourd’hui encore, nous nous les expliquons ; mais, plus tard, comment comprendre cet amas d’ignominies, ces crachats lancés à la face des plus nobles, des plus grands? Nos petitsfils feront l’œuvre vraie de justice, remettront chaque

ouvrier du siècle en sa place, et quel gibet pour les insul-

teurs, qui n’auront su qu'’insulter les gloires rayonnantes de demain! Ah! de ceux-là les crapauds horribles, verdâtres et gluants, me sont doux comme des pastilles d’ambroisie, qui donnent à l’avance le divin goût de l’immortalité!

Franchement, ces critiques, infatigables pourvoyeurs de crapauds, m’étonnent. Pourquoi diable font-ils un si vilain métier?

Pour nuire aux auteurs qu’ils injurient de la sorte?

Mais ce calcul est absurde, ils ne nuisent pas, ils servent au contraire! Comment ne se disent-ils point cette vérité prouvée, indiscutable, qu’un écrivain ne grandit que sous

HR

les attaques ? Les plus grands sont les plus attaqués, et, dès qu’on cesse de les attaquer, € "est qu’ils déclinent. La preuve est infaillible : on m’attaque toujours, donc je suis encore. Et la vraie mort littéraire commence au silence qui se fait sur les œuvres et sur l’homme. Si bien que les insulteurs ne sont en réalité que les trompettes retentissantes sonnant la gloire de l'écrivain dont ils s’acharnent à suivre le triomphe.

Puisqu’ils veulent évidemment nuire, la seule tactique adroite serait le silence. Mais c’est ici qu’éclate la justice immanente des choses. Ils ne peuvent pas se taire, il faut qu'ils aboïent, comme le chien, lorsque la caravane passe. Je suis convaincu que la Providence, à laquelle je veux croire, en cette occasion, nous a donné, à nous écrivains, les critiques insulteurs, ainsi qu’elle a donné le vent à la voile, pour la gonfler et la pousser plus vite au port glorieux de l’avenir. Tous les soirs, nous devons supplier le ciel de nous accorder pour le lendemain notre part d’insulteurs, car peut-être n’existons-nous que par eux. Personnellement, dans ma modestie, je me dis parfois que les insulteurs m'ont fait la part vraiment trop belle, en portant mon nom aux quatre coins du monde, et en voulant bien me continuer, jusque dans ma vieillesse commençante, le secours de leur voix d’airain, pour annoncer aux peuples attentifs que je reste debout et invincible, puisque leur acharnement même confesse qu’ils ne m’ont pas encore abattu.

S'ils ne sauraient nuire aux gens qu’ils attaquent, à qui nuisent-ils donc ? Mon Dieu, ils nuisent à eux-mêmes! Les pages laissées par le critique sont d’un témoignage terrible; car, s’il s’est trompé en jugeant une œuvre, la preuve de son erreur demeure à jamais ; et vous imaginez-vous la figure que fait sa sentence, désormais vaine et convaincue d’imbécillité, devant l’œuvre enfin triomphante? Je songe parfois à Sainte-Beuve, dont certes la mémoire a de quoi se consoler, car il a laissé assez de jugements équitables et définitfs; mais, s’il revenait, quel ennui serait le sien, en voyant la taille démesurée que Balzac a prise, la royauté indiscutée qu’il exerce sur le roman moderne, ce Balzac si combattu, si nié par lui! Et Barbey d’Aurevilly, et Planche lui-même,

mieux équilibré, comme ils font bien de rester dans la tombe, pour ne pas voir la plupart de leurs arrêts cassés et les écrivains, qu'ils ont voués au néant, survivre, dans l’éternel renouveau du génie humain!

Tout à l’heure, je parlais de l’immonde cloaque que

deviendra l’amas des articles laissés par certains insulteurs, maniaques de l’injure. Mais, sans descendre à ces cas exceptionnels, d’une certitude évidente, je suis toujours surpris de constater que la plupart des critiques ne se préoccupent pas davantage du procès qui reviendra forcément, devant les générations, entre leur sentence et l’œuvre qu’ils ont jugée. Seules, en cette matière, la raison et la justice sont souveraines, de sorte que toute critique, rendue en dehors d'elles, est frappée à l’avance de néant. Elle ne tournera qu’à la honte de celui qui l’aura laissée. L’unique excuse pourra être la bonne foi, qui prendra alors le nom d'inintelligence. Et, quant aux autres, à tous ceux qui auront agi bassement, par passion, par envie, par haine, ils seront convaincus d’avoir été de vilaines âmes. Jamais je n’ai lu un de ces articles de fiel et de colère, sur un de mes livres, sans être pris au fond de compassion pour le pauvre homme qui l’avait écrit. Encore un qui veut être un vilain monsieur sous la pierre de son tombeau, lorsque nous serons morts tous les deux, et que je dormirai sous la mienne, bien tranquille d’avoir fait ma tâche en bon ouvrier honnête.

Tombe, tombe donc toujours chez moi, bienfaisante pluie de crapauds! Continue à m’apporter le courage de voir en face les hommes, sans être pris de désespérance.

Chaque matin, avant mon travail, fais que je ne manque jamais de trouver sur ma table, dans mes journaux, le crapaud vivant accoutumé, qui depuis si longtemps m'aide à digérer notre féroce vie littéraire. Je sens bien que cette hygiène est maintenant nécessaire à ma vigueur. Et, le jour où mon crapaud me manquera, c’est que ma fin sera prochaine et que ma dernière bonne page sera écrite.

Allons! un crapaud hier, un crapaud aujourd’hui, en attendant le crapaud de demain, pour ma santé et pour ma joie!

L'Amour des Bêtes

Pourquoi la rencontre d’un chien perdu, dans une de nos rues tumultueuses, me donne-t-elle une secousse au cœur ? |

Pourquoi la vue de cette bête, allant et venant, flairant le monde, effarée, visiblement désespérée de ne pas retrouver son maître, me cause-t-elle une pitié si pleine d’angoisse, qu’une telle rencontre me gâÂte absolument une promenade ?

Pourquoi, jusqu’au soir, jusqu’au lendemain, le souvenir de ce chien perdu me hante-t-il d’une sorte de désespérance, me revient-il sans cesse en un élancement de fraternelle compassion, dans le souci de savoir ce qu’il fait, où il est, si on l’a recueilli, s’il mange, s’il n’est pas à grelotter au coin de quelque borne ?

Pourquoi ai-je ainsi, au fond de ma mémoire, de grandes tristesses qui s’y réveillent parfois, des chiens sans maîtres, rencontrés il y a dix ans, il y a vingt ans, et qui sont restés en moi comme la souffrance même du pauvre être qui ne peut parler et que son travail, dans nos villes, ne peut nourrir?

Pourquoi la souffrance d’une bête me bouleverse-t-elle ainsi? Pourquoi ne puis-je supporter l’idée qu’une bête souffre, au point de me relever la nuit, l’hiver, pour m’assurer que mon chat a bien sa tasse d’eau? Pourquoi toutes les bêtes de la création sont-elles mes petites parentes, pourquoi leur idée seule m’emplit-elle de miséricorde, de tolérance et de tendresse ?

Pourquoi les bêtes sont-elles toutes de ma famille, comme les hommes, autant que les hommes ?

Souvent, je me suis posé la question, et je crois bien que ni la physiologie, ni la psychologie n’y ont encore répondu d’une façon satisfaisante.

D'abord, il faudrait classifier. Nous sommes légion, nous autres qui aimons les bêtes. Maïs on doit compter aussi ceux qui les exècrent et ceux qui se désintéressent. De là, trois classes : les amis des bêtes, les ennemis, les indifférents. Une enquête serait nécessaire pour établir la proportion. Puis, il resterait à expliquer pourquoi on les aime, pourquoi on les haït, pourquoi on les néglige. Peut-être arriverait-on à trouver quelque loi généraie. Je suis surpris que personne encore n’ait tenté ce travail, car je m'imagine que le problème est lié à toutes sortes de questions graves, remuant en nous le fond même de notre humanité.

On a dit que les bêtes remplaçaient les enfants chez les vieilles filles à qui la dévotion ne suffit pas. Et cela n’est pas vrai, l’amour des bêtes persiste, ne cède pas devant l’amour maternel, quand celui-ci s’est éveillé chez la femme. Vingt fois, j'ai vérifié le cas, des mères passionnées pour leurs enfants, et qui gardaient aux bêtes l’affection de leur jeunesse, aussi vive, aussi active. Cette affection est toute spéciale, elle n’est pas entamée par les autres sentiments, et elle-même ne les entame pas. Rien ne saurait prouver d’une façon plus décisive qu’elle existe en soi, bien à part, qu’elle est distincte, qu’on peut lavoir ou ne pas l’avoir, mais qu’elle est une manifestation totale de l’universel amour, et non une modification, une perversion d’un des modes pates d’aimer.

On aime Dieu, et c’est l’amour divin. On aime ses

enfants, on aime ses parents, et c’est l’amour maternel, c’est l’amour filial. On aime la femme, et c’est l’amour, le souverain, l’éternel. On aime les bêtes, enfin, et c’est l’amour encore, un autre amour qui a ses conditions, ses nécessités, ses douleurs et ses joies. Ceux qui ne l’éprouvent pas en plaisantent, s’en fâchent, le déclarent absurde, tout comme ceux qui n’aiment pas certaines femmes ne peuvent admettre que d’autres les aiment. Il est, ainsi que tous les grands sentiments, ridicule et délicieux, plein de démence et de douceur, capable d’extravagances véritables, aussi bien que des plus sages, des plus solides volontés.

Qui donc l’étudiera? Qui donc dira jusqu'où vont ses racines dans notre être? Pour moi, lorsque je m'interroge, je crois bien que ma charité pour les bêtes est faite, comme je le disais, de ce qu’elles ne peuvent parler, expliquer leurs besoins, indiquer leurs maux. Une créature qui souffre et qui n’a aucun moyen de nous faire entendre comment et pourquoi elle souffre, n’est-ce pas affreux, n’est-ce pas angoissant? De là, cette continuelle veille où je suis près d’une bête, m'inquiétant de ce dont elle peut manquer, m’exagérant certainement la douleur dont elle peut être atteinte. C’est la nourrice près de l’enfant, qu’il faut qu’elle comprenne et soulage.

Mais cette charité n’est que de la pitié, et comment expliquer l’amour? La question reste entière, pourquoi la bête en santé, la bête qui n’a pas besoin de moi, demeuret-elle à ce point mon amie, ma sœur, une compagne que je recherche, que j'aime? Pourquoi cette affection chez moi, et pourquoi chez d’autres l'indifférence et même la haine ?

Ces temps derniers, comme j’achevais d’écrire le roman qui a Rome pour cadre, j’ai reçu de cette ville une longue lettre qui m’a infiniment touché.

Je ne crois pas devoir en nommer le signataire. Îl s’agit d’un officier supérieur de l’armée italienne, d’un héros de l’indépendance, fort âgé, je crois, et qui a pris depuis longtemps sa retraite. Si je me permets de donner quelque publicité à l’objet de sa lettre, c’est que je pense obéir à ses intentions et lui faire même un grand plaisir.

Il m'écrivait donc pour me supplier de prendre, dans mon roman, la défense des bêtes. Et le mieux est de citer : ‘* Avez-vous remarqué les horribles atrocités qu’on exerce impunément à Rome contre les animaux, soit en public, soit en privé? De toute manière, le fait existe ouvertement, révoltant et détestable. Rien n’a valu pour y porter remède. Je crois que vous seulement pourriez faire ce miracle, par votre puissante parole, par l’attention universelle dont vous disposez, par l’universelle réprobation qui, à votre parole indignée, ne manquerait pas d’éclater. Sur ce thème, que j’ai étudié toute ma vie, je pourrais vous fournir des faits innombrables ?”. |

Est-il rien de plus touchant que cet appel d’un vieux soldat en faveur des pauvres bêtes qui souffrent? Il se trompe singulièrement sur mon pouvoir, et je m'excuse d’avoir reproduit la phrase de sa lettre où il donne à ma parole une importance si exagérée. Mais, en vérité, n'est-ce point charmant et attendrissant, ce défenseur des bêtes, qui toute sa vie les a protégées, qui s’avoue vaincu, et qui va chercher un simple romancier d’une nation voisine, pour l’intéresser à la cause et lui demander le plaidoyer dont il espère enfin, sinon le salut, du moins un soulagement? J’avoue que l’ami des chiens perdus, en moi, a sympathisé tout de suite avec le vieux brave, qui est sûrement un brave homme.

Mon roman est terminé, et je n’ai pu y glisser la moindre page en faveur des bêtes. Je me hâte d’ailleurs d’ajouter que je n’ai vu, à Rome, aucune scène m'’autorisant à les défendre. Je ne mets pas en doute la parole de mon correspondant, ie déclare simplement que pas une des atrocités dont il a parlé n’a frappé mes yeux. Il est à croire que les choses sont à Rome comme elles sont à Paris, bien que, d’après mes observations, il m’a toujours semblé que l’amour des bêtes décroissait, à mesure qu’on descendait vers les pays du soleil. Et, à ce propos, Je citerai encore ce passage de la lettre : ‘* À Milan, et en général chez les {taliens d’origine celtique, un coup de canne donné à un chien, et qui ne manqueraït pas de soulever l’indignation publique, serait passible de l’amende établie par le Code; tandis que, dans le Sud, les cruautés les plus raffinées, les plus révoltantes, tombent diffcile-

Codec dt-sÙ sul So

ment sous l’action du juge, parce qu’elles ne rencontrent chez les passants que la plus olympique indifférence ?”. La remarque est certainement juste, et © est là un document pour le travail qu’ ’on fera un jour.

Nous avons eu, à Paris, de vieilles dames qui aaisa les savants vivisecteurs, et qui tombaient sur eux à coups d’ombrelles. Elles paraissaient fort ridicules. Mais S imagine-t- on la révolte qui devait soulever ces pauvres âmes, à la pensée qu’on prenait des chiens vivants, pour les découper en petite morceaux? Songez donc qu’elles les aiment, ces misérables chiens, et que c’est un peu <omme si l’on coupait dans leur propre chair. Le héros qui m’a écrit, qui s’est battu sans peur ni reproche, sans craindre de tuer ni d’être tué, appartient certainement à la grande famille de ces âmes fraternelles que l’idée de la souffrance exaspère, même chez les bêtes, surtout chez les bêtes, qui ne peuvent ni parler, ni lutter. Je lui envoie publiquement ma poignée de main la plus attendrie et Ja plus respectueuse.

J’ai eu un petit chien, un griffon de la plus petite <spèce, qui se nommaïit Fanfan. Un jour, à l’Exposition canine, au Cours-la-Reïine, je l’avais vu dans une cage en compagnie d’un gros chat. Et il me regardait avec des yeux si pleins de tendresse, que j’avais dit au marchand de le sortir un peu de cette cage. Puis, par terre, il s’était mis à marcher comme un petit chien à roulettes. Alors, enthousiasmé, je l’avais acheté.

C'était un petit chien fou. Un matin, je l’avais depuis huit jours à peine, lorsqu'il se mit à tourner sur luimême, en rond, sans fin. Quand il tombait de fatigue, l’air ivre, il se relevait péniblement, il se remettait à tourner. Quand, saisi de pitié, je le prenais dans mes bras, ses pattes gardaient le piétinement de sa continuelle ronde; et, si je le posais par terre, il recommençait, tournait encore, tournait toujours. Le vétérinaire, appelé, me parla d’une “lésion au cerveau. Puis, il offrit de l’empoisonner. Je refusai. Toutes les bêtes meurent chez moi de leur belle mort, et elles dorment toutes tranquilles, dans un coin du jardin.

Fanfan parut se guérir de cette première crise. Pendant

deux années, il entra dans ma vie, à un point que je ne

pourrais dire. Il ne me quittait pas, se blottissait contre

moi, au fond de mon fauteuil, le matin, durant mes quatre heures de travail; et il était devenu ainsi de toutes mes angoisses et de toutes mes joies de producteur, levant son petit nez aux minutes de repos, me regardant de ses petits yeux clairs. Puis, il était de chacune de mes promenades, s’en allait devant moi de son allure de petit chien à roulettes qui faisait rire les passants, dormait au retour sous ma chaise, passait les nuits au pied de mon lit, sur un coussin. Un lien si fort s’était noué entre nous, que, pour la plus courte des séparations, je lui na autant qu’il me manquait. :::. Ai

Et, brusquement, Fanfan redevint un Deut chien fou. Il eut deux ou trois crises, à des intervalles éloignés. Ensuite, les crises se rapprochèrent, se confondirent, et notre vie fut affreuse. Quand sa folie circulante le prenait, il tournait, il tournait sans fin. Je ne pouvais plus le garder contre moi, dans mon fauteuil. Un démon le possédait, je l’entendais tourner, pendant des heures, autour de ma table. Mais c'était la nuit surtout que je souffrais de l’écouter, emporté ainsi en cette ronde involontaire, têtue et sauvage, un petit bruit de petites pattes continu sur le tapis. Que de fois je me suis levé pour le prendre dans mes bras, pour le garder ainsi une heure, deux heures, espérant que l’accès se calmerait; et, dès que je le remettais sur le tapis, il recommençait à tourner. On riait de moi, on me disait que j'étais fou moi-même de garder ce petit chien fou dans ma chambre. Je ne pouvais faire autrement, mon cœur se fendait à l’idée que je ne serais plus là pour le prendre, pour le calmer, et qu'il ne me regarderait plus de ses petits yeux clairs, ses yeux éperdus de douleur, qui me remerciaient.

Ce fut ainsi, dans mes bras, qu’un matin Fanfan mourut, en me regardant. [Il n’eut qu’une légère secousse, et ce fut fini, je sentis simplement son petit corps convulsé qui devenait d’une souplesse de chiffon. Des larmes me jaillirent des yeux, c’était un arrachement en moi. Une bête, rien qu’une petite bête, et souffrir ainsi de sa perte, être hanté de son souvenir à un tel point que je voulais écrire ma peine, certain de laisser des. pages où l’on

aurait senti mon cœur. Aujourd'hui, tout cela est loin, d’autres douleurs sont venues, je sens que les choses que j’en dis sont glacées. Mais, alors, il me semblait que j'avais tant à dire, que j'aurais dit des choses vraies, profondes, définitives, sur cet amour des bêtes, si obscur et si puissant, dont je vois bien qu’on sourit à mon entour, et qui m’angoisse pourtant jusqu’à troubler ma vie. Oui, pourquoi m'être attaché si profondément au petit chien fou? Pourquoi avoir fraternisé avec lui comme on fraternise avec un être humain? Pourquoi l’avoir pleuré comme on pleure une créature chère? N'est-ce donc que l’insatiable tendresse que je sens en moi pour tout ce qui vit et tout ce qui souffre, une fraternité de souffrance,

une charité qui me pousse vers les plus humbles et les plus déshérités ?

Et voilà que j’ai fait un rêve, à l’appel que j’ai reçu de Rome, cette lettre suppliante d’un vieux soldat, qui me demande de venir au secours des bêtes.

Les bêtes n’ont pas encore de patrie. Il n’y a pas encore des chiens allemands, des chiens italiens et des chiens français. Il n’y a partout que des chiens qui souffrent quand on leur allonge des coups de canne. Alors, est-ce qu’on ne pourrait pas, de nation à nation, commencer par tomber d’accord sur l’amour qu’on doit aux bêtes? De cet amour universel des bêtes, par-dessus les frontières, peut-être en arriverait-on à l’universel amour des hommes. Les chiens du monde entier devenus frères, caressés en tous lieux avec la même tendresse, traités selon le même code de justice, réalisant le peuple unique des libertaires, en dehors de l’idée guerroyante et fratricide de patrie, n’est-ce pas là le rêve d’un acheminement vers la cité du bonheur futur? Des chiens internationaux que tous les peuples pourraient aimer et protéger, en qui tous les peuples pourraient communier, ah! grand Dieu! le bel exemple, et comme il serait désirable que l’humanité se mît dès aujourd’hui à cette école, dans l’espoir de l’entendre se dire plus tard que de telles lois ne sont pas faites uniquement pour les chiens!

Et cela, simplement, au nom de la souffrance, pour

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tuer la souffrance, l’abominable souffrance dont vit la nature et que l’humanité devrait s’efforcer de réduire le plus possible, d’une lutte continue, la seule lutte à laquelle il serait sage de s’entêter. Des lois qui empêcheraient les hommes d’être battus, qui leur assureraïent le pain quotidien, qui les uniraient dans les vastes liens d’une société universelle de protection contre eux-mêmes, de façon que la paix régnât enfin sur la terre. Et, comme pour les pauvres bêtes errantes, se mettre d’accord, tout modestement, à l'unique fin de ne pas recevoir des coups de canne et de moine souffrir.

La Société des Gens de lettres Ce qu’elle est

J'ai eu l’honneur de présider pendant quatre ans le Comité de la Société des Gens de lettres. Et, au lendemain du jour où j'ai quitté le fauteuil, encore tout nourri des pensées qu'’éveillent en moi mes fonctions récentes, je m'’imagine qu'il n’est peut-être pas sans intérêt, ni même sans profit, de résumer ici les observations et, j'ose le dire, le fruit expérimental de mes quatre années de présidence.

Ce qui m’y pousse par-dessus tout, c’est l’impérieux désir de faire un peu de vérité. Pendant que j'étais attaché à mon fauteuil, sans pouvoir répondre, j’ai lu, sur notre Société, des articles si mal documentés, pleins d’erreurs si grosses, si fâcheuses, que mon besoin de clarté et de bon sens en a cruellement souffert. Il n’est certainement pas d’Association sur laquelle circulent plus de légendes, dont on ignore davantage le caractère et le rôle, et dont, enfin, on parle avec plus d’ injustice ia d’aveugle rancune.

Certainement, notre Société n’est point l’impeccable, la parfaite, la définitive. Mais encore, pour juger les choses, faut-il y mettre de la logique et de l’équité. Dans ce premier article, je me contenterai de dire ce qu’elle est; et, dans un deuxième, je dirai ce que, selon moi, elle devrait être.

À la prendre aujourd’hui, sous la pleine lumière, elle est superbe et florissante. Fondée, il y a cinquante-huit ans par des maîtres de la littérature, elle a traversé toutes les fortunes, longtemps en danger de mort, peu à peu puissante, triomphante enfin et devenue un des rouages indispensables de notre profession littéraire. À cette heure, elle a près de trois millions d’actif social, elle a été récemment déclarée d’utilité publique, elle vient enfin d’acheter un hôtel, de se mettre dans ses meubles, par une heureuse opération qui est à la fois un bon placement de son argent et une joie glorieuse pour elle. En somme, elle a donc vaincu, après bien des luttes, bien des désastres; et il semble donc qu’elle doive désormais régner incontestée, d’une solidité inattaquable, au milieu de la reconnaissance et du respect de tous.

Eh bien! cela n’est pas. Certes, je répète qu’elle est une puissance et que rien ne la menace plus sérieusement. Mais, il faut bien le dire, elle ne fonctionne pas avec l’aisance, avec la belle régularité d’une machine mathématiquement construite. On entend quelques heurts, quelques rouages qui grincent. D'autre part, il y a autour d’elle comme une continuelle colère, une sourde impopularité, surprenante, d’abord, explicable ensuite. On l’accuse d’être taquine, processive, envahissante et tyrannique. On lui reproche surtout, avec un extraordinaire mépris, de ne travailler que pour les gros sous, de ravaler les lettres par son âpreté au gain et la bassesse de son avarice. Et, enfin, le plus sanglant outrage qu’on jette à son Comité est d’être sans prestige, d’avoir compté autrefois les Balzac, les Hugo, les Dumas, et de ne réunir aujourd’hui que les noms les moins littéraires de l’époque.

Pour bien établir la situation, il faut que je pose ct, en face de notre Société des Gens de lettres, l’autre Société similaire, la Société des Auteurs et Compositeurs dra-

matiques. Celle-ci fonctionne, je ne dirai pas au milieu de plus de sympathie, mais de plus de silence, d’un consentement unanime évident. Les rouages en sont si logiques, si bien adaptés à leur fonction, si bien huilés aussi, qu'ils ne font aucun bruit. Je la crois tout aussi âpre que sa sœur voisine, une impitoyable machine à encaisser; et n’y a pas de plainte, l’opération se fait sans douleur, paraît-il. Enfin, elle a tout le panache, tout le prestige qu’on peut désirer, car son Comité ne compte guère que des académiciens, la gloire même du théâtre contemporain.

Que se passe-t-il donc? Pourquoi ces situations différentes des deux Sociétés, également prospères, également indispensables, l’une si nette, si discrète, si respectée, l’autre toujours discutée, toujours invectivée, au plein jour des journaux, souvent par ceux-là mêmes ‘qui ont le plus besoin d’elle ?

Si l’on veut comprendre, il faut d’abord rappeler dans quelles conditions et dans quel but la Société des Gens de lettres a été fondée. Elle n’est qu’une Société commerciale de secours mutuel. C'était à l’âge d’or du roman-feuilleton, au lendemain de cette trouvaille qui révolutionnait la presse : un roman découpé en tranches, servi quotidiennement aux abonnés, allumant les imaginations; trouvaille si décisive, qu'il allait en sortir un genre littéraire. Et le succès fut tel que toutes sortes de pirates se déclarèrent. On volait dans la presse comme dans un bois. Les journaux de province surtout reproduisaient les romans sans même en demander l’autorisation aux auteurs. Ceux-ci finirent par se fâcher d’être ainsi dépouillés impudemment, et l’idée leur vint de s’entendre, de se réunir en une association pour réglementer la reproduction. La Société est née de là, elle n’est en effet qu’une association d'écrivains traitant avec les journaux, ayant des journaux abonnés, qui, moyennant une redevance convenue, ont le droit de repreduire les œuvres des membres sociétaires. Et rien autre. Plus tard, la pensée d’aide et de secours a pu être réalisée, des secours donnés, des avances faites, enfin des pensions servies.

Si la Société n’avait jamais eu comme membres que des romanciers, elle aurait fonctionné toujours avec une régularité admirable. On comprend, en effet, avec quelle aisance le mode de perception se serait établi. Rien qu'une opération : les feuilletons reproduits, payés à tant la ligne ou au prorata des œuvres publiées. C’est ce qui a lieu à la Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques: rien que des pièces jouées, touchant un tant pour cent dans des conditions identiques. Mais notre Société a dû s’ouvrir à tous les hommes de lettres, aux poëtes, aux historiens, aux journalistes, comme aux romanciers. C’est son universalité qui fait à la fois sa force et son tourment. Car, s’il est encore facile de percevoir la reproduction d’une pièce de vers, d’une page d’histoire, d’une chronique, allez donc percevoir la reproduction d’un article politique! Dès lors, les cas les plus délicats se posent, il est nécessaire de distinguer, d’en arriver parfois au bon plaisir. Adieu le beau fonctionnement méthodique de la machine, et c’est ce qui fait que, parfois, les rouages grincent, qu'il y a des heurts et des difficultés. Il y faut toutes sortes de ménagements et d’arrangements.

Puis, tout de suite, une remarque frappe. Chez les Auteurs et les Compositeurs, c’est de la production qu'il s’agit, de l’œuvre totale, prise à sa naissance même, suivie dans son évolution entière; tandis que, chez nous, il ne s’agit que de la reproduction, l’œuvre ne vient à nous que lorsqu'elle a été publiée déjà, elle nous échappe dans ce qu’elle a de plus important. Cela est évidemment bâtard, incomplet. Et il faut ajouter que nous avons, en face de nous, les journaux comme parties contractantes, c’est-à-dire adverses, ce qui explique leur mauvaise humeur à notre égard, le retentissement qu'ils donnent aux moindres difficultés qui nous divisent, lorsque les Auteurs et les Compositeurs, n’ayant affaire qu'aux directeurs de théâtres, trouvent ceux-ci beaucoup: plus résignés, en tout cas beaucoup moins bruyants.

Mais c’est surtout dans la manière dont sont composés. les deux Comités que se cache un enseignement! C’est la fonction qui fait l’organe, le pouvoir tombe fatalement aux mains de ceux qui ont le plus d’intérêt à l’exercer. Si l’on voit, dans l’un des Comités, les gloires du théâtre:

actuel, les Dumas, les Sardou, les Halévy, les Meilhac, l’explication en est simplement qu’étant les plus joués, ils ont été amenés à prendre, d'’instinct, la direction commerciale de leur profession. De même, dans le Comité voisin, si l’on voit, en grande majorité, les noms de nos romanciers populaires, d’un éclat littéraire moindre, c’est également que la force des choses les a mis au pouvoir, à la tête d’une entreprise où ils ont les plus gros intérêts à défendre. Ici, il faudrait résumer les trente dernières années de notre littérature, le roman-feuilleton peu à peu abandonné par les maîtres, le roman d’analyse conquérant toutes les hautes situations, les journaux forcés de s’adresser, pour la reproduction, aux romanciers populaires, qui seuls, continuent les grands conteurs d’autrefois. Et, si notre Comité manque de parache, l’unique raison en est là : il est aux mains des travailleurs qui ont l’instinctif besoin que la maison marche bien.

Nous autres, les romanciers artistes, les mandarins, comme on dit, nous nous désintéressons. Ce n’est pas drôle de donnef, chaque semaine, deux heures de son tenips pour discuter des affaires d’argent ennuyeuses. Les jours de ciel clair, à quoi bon nous enfermer dans une salle, lorsqu'il y a là de bonnes gens qui se chargent de la besogne? Nous comptons qu’elle sera bien faite, car ils y ont plus de profit que nous, étant les plus reproduits. Chaque mois, ou chaque année, nous nous contenterons d’aller toucher notre argent. Et nous n’assisterons même pas aux Assemblées générales, et nous nous déchargerons de tout, dans la certitude que tout ira très bien. Voilà comment le nouveau président, M. Henry Houssaye, est, jé crois, le premier académicien qui daigne présider le Comité, et voilà comment ce serait une aventure extraordinaire, si, l’année prochaine, après avoir été président, je témoignais le désir de rentrer comme simple membre. Aux Auteurs et aux Compositeurs dramatiques, Dumas a longtemps été simple membre; et, s’il avait quitté le fauteuil, il serait redevenu simple membre.

‘Le Comité est donc ce qu’il doit être, par notre abstention, par le sol où il pousse et les conditions dans lesquelles il évolue. D'ailleurs, émanation du suffrage uni-

versel, il est ce que l’Assemblée "générale le fait, et ce serait ‘simplement à à l’Assemblée de le changer, si elle : désirait autre.

Ah! que je voudrais ardemment que les confrères très spirituels qui le plaisantent, et les quelques âmes noires qui l’injurient, pussent assister aux séances que le Comité tient les lundis de chaque semaine! Ils y verraient de très braves gens s’occuper avec dévoûment, discrétion et prudence des affaires assez compliquées et ingrates de la communauté, sans toucher un centime pour cela. Des écrivains d’une notoriété restreinte, parfois, mon Dieu! oui, mais qui n’en sont pas moins le plus souvent des esprits très nets, très actifs, animés de la plus sincère fraternité. De simples romanciers-feuilletonistes, c’est encore vrai! mais de grands travailleurs tout de même qui enchantent des millions d’humbles lecteurs, des producteurs infatigables et infiniment bons, comme M. Emile Richebourg, que je me permets de nommer parce qu’il est un des doyens, et qui est en somme un maître dans un genre dont l’importance sociale est considérable.

Oui, que ne peuvent-ils assister aux séances, les railleurs et les insulteurs ! [ls y sauraient d’abord que les partis pris politiques ou littéraires du Comité ne sont plus que de la légende. L’impartialité la plus complète règne, tout écrivain qui a déjà ‘produit quatre volumes, dans de sérieuses conditions professionnelles, est certain d’être reçu sociétaire. En quatre années, je n’ai pas vu un seul déni de justice. Les admissions sont plutôt larges. Et, tous les débutants ayant la faculté de se faire admettre comme adhérents, c’est-à-dire de charger la Société de toucher leur reproduction, en attendant d’avoir le bagage exigé pour être sociétaires, il s’ensuit qu’il n’est pas au monde de Société plus ouverte et plus maternelle.

Ils verraient aussi quelles études difficiles, quel travail considérable nécessitent les moindres progrès. Je ne parle pas de la refonte récente des statuts ni de la déclaration d'utilité publique, qui ont occupé le Comité pendant des mois. Mais une besogne que j’ai suivie de plus près, la hausse des tarifs, a été ‘particulièrement ardue, pleine de soucis et de complications. Depuis trente ans, les tarifs

d’abonnement pour les journaux étaient restés les mêmes. La presse s’était renouvelée, tout avait renchéri, et certains Journaux avaient fini par payer la reproduction un prix dérisoire; sans compter qu’il s’agissait d’unifier les anciens traités, devenus le chaos même. On se souvient de la tempête soulevée, les journaux criaient, beaucoup de sociétaires eux-mêmes se fâchaient. Le Comité s’est entêté très sagement, très bravement, et l’expérience a prouvé qu’il travaillait pour le bien de tous, avec son bon sens et sa modération ordinaires.

Ils y verraient aussi la surveillance continue, avisée et ferme, qu’il faut exercer pour la défense de nos droits. À chaque séance, c’est la petite guerre, les tentatives sans cesse renouvelées de certains journaux pour échapper au payement de la reproduction. Je ne parle pas des journaux honnêtes, la grande majorité, avec qui nos rapports sont parfaits. Mais on ne se doute pas du pullulement des essais sournois, ni du flot des affaires litigieuses qui tombent, le lundi, sur la table des séances. Notre délégué, l’excellent M. Edouard Montagne, est heureusement un gardien fidèle, très expérimenté et très loyal. Et je voudrais aussi qu’on vit à l’œuvre notre conseil judiciaire, présidé par Me Adrien Huard, si compétent, si dévoué, ce conseil judiciaire dont les membres viennent, eux aussi, à tour de rôle, chaque lundi, donner leur temps et leur expérience, pour le seul amour des gens de lettres.

Mais surtout ce qu’ils verraient, à chaque séance, c’est le désir brûlant d’augmenter la caisse des retraites. On ne cause que de cela, on ne travaille que pour cela. Sur nos six cent cinquante membres environ, cent quarante sont aujourd’hui pensionnaires. Toutes les pensions sont servies, vingt-cinq ans de sociétariat et soixante ans d’âge. Mais que le chiffre en est jusqu'ici misérable! Cinq cents francs, à peine de quoi manger du pain. Et encore devons-nous ces pauvres rentes à l’heureuse loterie d’il y a quelque dix ans. Aussi toutes les cervelles du Comité travaillent-elles pour doubler la pension, ce qui serait un chiffre au moins raisonnable. Je me suis occupé, pour ma part, de plusieurs projets, en vain, hélas! Dernièrement, et bien que nous n’ayons pu nous entendre

avec les éditeurs, nous avons mis en train tout un systême nouveau de publicité, sur lequel nous comptons beaucoup. J’en reparlerai un jour.

Et, enfin, c’est au commencement de chaque séance que je voudrais faire assister ceux qui plaisantent et ceux qui injurient, à ces séances qui, toutes, s’ouvrent par de pitoyables demandes de secours. Ce sont les vaincus de notre armée, les écrivains battus dans la lutte, et de malheureuses femmes, et des veuves, et des orphelins. Nous avons des bienfaiteurs M. Chauchard, très généreusement, nous donne dix mille francs chaque année, dont le meilleur va à nos pauvres, tandis que le reste distribué en prix littéraires, n’est peut-être pas sans nous causer quelque souci. Mais les plaies sont si vives que presque toujours le Comité est impuissant à donner selon son cœur. Il faut, chaque fois, consulter le crédit des secours, et, si l’on donne, c’est en tremblant, avec la crainte que, dès la séance suivante, il n°y ait plus de quoi donner.

Vraiment, ils me font pitié, les fiers artistes qui accusent notre Société de ne songer qu'aux gros sous! Eb! oui, les gros sous! Avec quoi pensent-ils donc que la vie se paye! Et en sont-ils encore à cette belle conception aristocratique qui voulait que les écrivains fussent nourris à la table des grands, pour rehausser leur train de luxe de belles œuvres, toutes parfumées par les fleurs louangeuses des dédicaces ?

Les gros sous, parfaitement! car ce sont les gros sous qui payent le pain de chaque jour. La misère des nôtres n’est donc pas connue ? Ne sait-on pas qu’il y a de pauvres hommes de lettres, vieillis dans un travail ingrat, plus pauvres que le pauvre ouvrier qui meurt à l’hôpital? Je ne veux pas insister, dire les affreux dénûments que nous avons tous entrevus, car il y a une pudeur qui défend de trop montrer ses plaies. Mais, en vérité, lorsque j’entends ces beaux fils nous reprocher de veiller sur les gros sous de nos humbles et de nos souffrants, je me fâche, car c’est avec les gros sous qu’on empêche les vieux de mourir de faim et qu’on donne aux jeunes le courage de Ja lutte. | ‘Ah! si ma voix pouvait être entendue, s’il y avait

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quelque part un homme très riche et aimant les lettres, je lui dirais que notre Société a une personnalité civile, depuis qu’elle est déclarée d’utilité publique, et qu’il peut tester en sa faveur, et qu’en faisant cela, en nous donnant les millions dont nous avons besoin pour assurer la vie de nos vieux pensionnaires, il réaliserait démocratiquement la conception aristocratique du Mécène d’autrefois.

Mais, si le Mécène ne vient pas — ce que je crains, hélas! — ne sommes-nous pas là, nous tous, qui travaillons, qui par l’association pourrions être si forts, le jour où nous aurions la Société des Gens de lettres qu’on peut rêver, le véritable syndicat de tous nos intérêts matériels et moraux, de toute notre fonction humaine et sociale ?

La Société des Gens de lettres

Ce qu’elle devrait être

Tout de suite, je veux poser ce que devrait être selon moi, la Société des Gens de lettres. Comme je l’ai établi, elle n’est actuellement, en dehors des secours et des pensions qu’elle donne, qu’une association commerciale, qui se charge de toucher, pour ses membres, l’argent provenant de la reproduction de leurs œuvres. Et, si elle voulait être le syndicat complet de la profession, embrassant tous les intérêts, faisant face à tous les besoins, elle devrait donc veiller d’abord à la production des œuvres, avant de s’occuper de leur reproduction, et s'intéresser, également ensuite à leur traduction.

Production, reproduction, traduction, tels sont les trois termes de l’évolution commerciale d’une œuvre littéraire. Par production, j'entends les rapports de l’écrivain avec le journal qui publie l’œuvre originale en feuilletons et avec l’éditeur qui la fait paraître en volume. La reproduction comprend la série d'opérations dont notre Société actuelle s’occupe avec tant de zèle

et d’autorité. Et, quant à la traduction, elle est le vaste champ si peu connu, si mal défriché, de l’expansion de notre littérature, dans l’univers entier, par les langues étrangères.

Naturellement, je mets de côté la question de littérature, les écoles, le génie, le simple talent, Je traite ici la question purement matérielle de la profession. Mais qui ne comprend que cela soulève les questions morales les plus hautes, et qu’au fond il s’agit, avec le pain de chaque jour, de notre dignité dans le monde, de la place que nous y occupons et du rôle civilisateur que nous devons y jouer?

Si nous lisons les statuts de la Société, nous voyons en tête qu’elle a pour but : de défendre et faire valoir les intérêts moraux et de protéger les droits de tous ses membres; de procurer aux gens de lettres les avantages qui doivent résulter de leurs travaux ; de prêter, dans les conditions prévues au règlement, aide et assistance à ses sociétaires par tout les moyens qui sont en son pouvoir et dans toutes les occasions où cela pourrait être utile, notamment en ce qui concerne le reproduction de leurs œuvres littéraires.

Eh bien! tout ceci, s’il faut le dire, n’est que sur le papier. [Il n’y a que l’aide et l’assistance promises dans les dernières lignes, pour la reproduction, qui se réalisent strictement. Le reste — les intérêts moraux, les droits de tous les membres, les avantages qui doivent résulter de leurs travaux — demeure à l’état de simple vœu puisque, en réalité, la Société ne s’occupe absolument que d’encaisser l’argent de la reproduction, sans pouvoir exercer aucune action décisive dans la question de reproduction et de traduction.

J'imagine qu’un de nos membres publie un roman dans un journal ou chez un éditeur, et qu’il y ait procès, à la suite d’une difficulté quelconque. Nous ne pouvons intervenir directement, nous accorderons l’assistance judiciaire à notre sociétaire, nous irons jusqu’à lui donner notre appui moral ; mais ce sera tout, son affaire échappe à notre compétence, nous n’avons pas à nous occuper du feuilleton original ni du livre. Alors, pourquoi les

statuts parlent-ils de défendre et de faire valoir les intérêts moraux, de protéger les droits, de procurer les avantages qui doivent résulter des travaux, lorsque cela n’est vrai que sur la question de reproduction, lorsqu'il est interdit à la Société d’intervenir dans la question beaucoup plus vaste et plus grave de la production, sans compter celle de la traduction ?

Pendant mes quatre années de présidence, j’ai toujours vu le Comité les mains liées vis-à-vis des directeurs de journaux et des éditeurs. Tout le service qu’il peut rendre, c’est, lorsqu'un sociétaire se plaint qu’un directeur lui a perdu un manuscrit, d’écrire à ce directeur, qui souvent même ne répond pas. Ou bien le Comité intervient également par lettre pour qu’un directeur exécute un traité. Ou bien c’est encore une difficulté quelconque qu’il tâche de trancher à l’amiable. Mais, dans tout cela, il n’y a pas de droit exercé, il n’y a qu’une entremise officieuse, sans aucune sorte de sanction possible. Quant aux rapports entre la Société et les éditeurs, ils sont de même ordre. Je n’ai pas souvenance d’avoir eu des rapports avec eux pour aucune affaire intéressant la Société, si ce n’est pour des projets qui ont toujours échoué, devant leur attitude plutôt hostile.

Et ce qui prouve que notre Société ne répond pas à tous nos besoins, qu’elle laisse d’énormes lacunes, c’est que, continuellement, d’autres Sociétés tâchent de se créer. J’ai assisté à une de ces tentatives, la Société des Romanciers français, qui précisément a pour but de s’occuper de la production et de la traduction, en laissant la reproduction à la Société existante. On s’y est beaucoup occupé de trouver un moyen de contrôler les tirages des livres, cette grosse question qui divise depuis longtemps les auteurs et les éditeurs. On s’y est efforcé aussi de créer une agence de traductions, qui mettrait les auteurs en relation avec des éditeurs de tous les pays du monde. Ce sont là certainement de bien grosses affaires, et il faudra du temps avant que tous les rêves se réalisent. Mais, si même une Société comme celle des Romanciers français n’avance guère, attend l’avenir, le simple fait qu’elle a pu être créée prouve qu’elle nous manque et

que la Société des Gens de lettres est tout au moins insuffisante.

Pour que les statuts disent la vérité, pour que les Gens de lettres trouvent dans la Société le syndicat qui protégera tous leurs intérêts matériels et moraux, qui leur procurera tous les avantages qui doivent résulter de leurs œuvres, il faut absolument qu’elle réglemente la production et la traduction, comme elle a réglementé la reproduction, qu’elle soit en un mot, ainsi que je l’ai dit, le syndicat de la profession totale.

Certes, le problème n’est pas commode, et je n’en connais pas de plus complexe ni de plus ardu. On n’attend pas que j "expose ici le plan de cette Société rêvée, c’est tout au plus si je me permettrai d'indiquer une idée qui m'a hanté parfois. Je ne parlerai d’abord que de nos rapports avec les éditeurs.

Si les éditeurs se montrent sans bienveillance à l’égard de la Société, c’est qu'ils sentent en elle la concurrente possible, la maison qui pourrait s’éditer elle-même un beau matin. Je crois bien que la Société a eu cette idée autrefois, et il est évident qu’elle semble devoir aller à cela, sous le régime collectiviste qu’on nous promet, le jour où elle sera le syndicat complet dont je parle. La mine aux mineurs, l’édition aux édités. Déja plusieurs auteurs s’éditent eux-mêmes, et de toutes parts poussent des tentatives d’associations pour se passer des éditeurs. Quant à moi, je déclare que je suis contraire à ce mouvement, au moins aujourd'hui. Jusqu'ici, les tentatives collectives faites dans ce sens, ont misérablement échoué. Seuls, certains auteurs isolés ont gagné de grosses sommes à s’éditer eux-mêmes. Je suis donc convaincu que les maisons d’édition sont actuellement bonnes à conserver. Il y en a de très puissantes, des machines admirablement montées, des forces en somme, qu'il serait peu sage de ne pas employer encore, tant qu'elles fonctionneront utilement. Et les éditeurs devraient donc se rassurer, il n’est nullement question de les déposséder d’ici longtemps sans doute.

De même, il est certain que les grandes maisons d’édition, les solides, les honnêtes, tomberaient tout de suite

d’accord avec notre société, car elles ne pourraient vou- Joir avec nous que la dignité de leur profession, la probité et la justice au plein jour. Ce dont souffrent les débutants des lettres, les humbles qui restent à la merci du marchand, c’est des petites maisons louches, des éditeurs marrons, de ce pullulement des vendeurs de papier imprimé que guette la faillite. Et c’est pour la défense de ces humbles, de la nuée de plus en plus grande des pauvres travailleurs vivant de leur plume, qu'il s’agirait d’unifier les traités, d’établir des minima, de ne pas tolérer qu'on fît misérablement travailler au rabais certains des nôtres.

Voyez la Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques. Je reviens toujours à elle, car elle me semble vraiment un modèle de bonne construction et de fonctionnement logique. Elle s’est imposée à tous les théâtres, pas d’un coup certes, mais avec une obstination légitime et sage, qui a fini par vaincre les obstacles. Aujourd’hui, elle est le rempart de tous les auteurs qui écrivent des pièces, elle est unique et souveraine, elle discute ses intérêts avec chaque théâtre, lui impose le tant pour cent raisonnable, le frappe d'’interdit s’il ne cède pas à ses justes exigences. En somme, elle règle en tout et pour tout la question commerciale au mieux de ses intérêts, et cela sans qu’on entende la machine fonctionner.

Eh bien! pourquoi notre Société ne ferait-elle pas de même pour les éditeurs? Pourquoi n’établirait-elle pas des tarifs, un tant pour cent par exemplaire tiré, qu’elle imposerait à tous les éditeurs? Pourquoi n’aurait-elle pas un modèle de traité, avec un minimum de tant par exemplaire ? Pourquoi, dans ce traité, tous les cas de bons rapports ne seraient-ils pas prévus, toute la justice désirable faite, toutes les causes de conflits évitées? Pourquoi ce traité, après avoir été naturellement discuté et arrêté entre 1 Société et les éditeurs, ne deviendrait-il pas la charte de nos droits, le pacte de notre alliance, qui mettrait tous nos intérêts en commun? Et, enfin, pourquoi, après avoir ainsi traité avec les éditeurs, ne traiterions-nous pas avec les journaux, en fixant de même un prix minimum de la ligne et en réglant la question des droits et des devoirs réciproques ?

Un rêve! dira-t-on. En tout cas, il n’est point ‘irréasable. Soyons le nombre et nous serons la force. Puis, quand nous serons la force, tâchons d’être la justice. Ce qu'ont fait les Auteurs et Compositeurs dramatiques, les Gens de lettres peuvent le faire ; et, s’il y a des différences entre la pièce jouée et le livre tiré à un certain nombre d’exemplaires, des similitudes pourtant s’établissent, le projet d’un modèle de traité arrêté avec toutes les maïisons d’édition solides et honnêtes n’en reste pas moins très praticable et très profitable, quitte à mettre en interdit les maisons assez peu sages pour ne pas vouloir être justes.

Nous autres, les vieux, nous avons presque tous, dans nos éditeurs, de très anciens et très fidèles amis. Il est donc croyable que nous n’agirons guère. Mais c’est aux jeunes que je confie le projet, aux jeunes qui ont à se défendre et à défendre ceux dont le flot, sans cesse, monte derrière eux.

Et je ne m'illusionne en aucune façon, je sais toutes les difficultés, tous les dangers même. C’est ainsi que. si l’on tentait brutalement de transformer notre Société, il y aurait là, pour elle un véritable péril. Il faut songer qu’elle a mis cinquante-huit ans à être ce qu’elle est, que le bon fonctionnement d’aujourd’hui a été acquis au prix des plus persévérants efforts, et que ce serait une sottise que de la tuer pour l’élargir. On n’apportera donc jamais trop de prudence, trop d’étude, avant de risquer la moindre modification, même heureuse.

Puis, on vient de réfondre Les statuts, on ne peut légalement y toucher avant deux ans, je crois. Il faut se souvenir aussi qu'elle a été déclarée d'utilité publique, qu’elle dépend désormais du Conseil d’Etat, avec lequel ‘il faudrait compter, si on la transformait dans son essence. Tout cela aggrave le problème, et je serais désespéré si j'allumais dans de certaines jeunes têtes des espérances trop vives, qui ne se réaliseront certainement pas avant Jongtemps. Mais cela ne saurait pourtant m'empêcher de parler, si je crois avoir quelque chose d’utile à dire, et je répète que fatalement notre Société se transformera, si elle ne veut pas qu’une Société rivale se fonde un jour, si

elle a l’ambition de devenir l’unique et complète Société que nous attendons, en nos temps où l'association est en train de transformer le monde. Le programme est net, s’il n’est déjà étudié dans les détails : traiter avec les journaux et les éditeurs, réglementer commercialement, surveiller et contrôler la production, comme elle surveille et contrôle la reproduction, et créer une agence universelle de traductions. À ce prix seul, elle sera la véritable Société des Gens de lettres.

Et elle qu’on accuse aujourd’hui de manquer de prestige, de ne s’occuper que des gros sous, ah! vous la verriez bien vite remonter dans l’estime du monde! Vous verriez les producteurs, et non pas seulement les reproducteurs, devenir les membres du Comité. Vous verriez à sa tête, comme à celle des Auteurs et Compositeurs dramatiques, Îles grands noms de la littérature, du moment que leurs intérêts professionnels se trouveraient directement engagés; et ils arriveraient à en prendre la direction, d’instinct, par ce phénomène qui met le pouvoir entre les mains de ceux qui ont le plus de profit à l’exercer. Tout en laissant à l’Académie son rôle littéraire, elle deviendrait, à côté d’elle, la grande puissance de la profession des lettres, elle aurait la force sociale de la plus intelligente des associations, du groupe des travaillcurs intellectuels, maîtres des foules, s’ils voulaient bien s’entendre.

Et je m'’imagine aussi que les gros sous tomberaient en pluie, qu’on n’aurait plus à attendre un Mécène ni à se creuser la tête pour obtenir d’une opération quelconque les millions nécessaires. Les recettes décupleraient, dès qu’on aurait frappé le livre du léger impôt qu'il s’agirait de trouver. Les pensions seraient portées à douze cents francs, et le Comité, chaque lundi, pourrait donner à nos vaincus et à nos veuves, sans toujours trembler de vider trop vite sa caisse de secours. Les pauvres ont leur part, la misère est battue, quand la maison est solide et prospère.

Enfin, pourquoi ne pas élargir ce rêve et dire comment, un jour, l’élite intellectuelle pourrait devenir le lien et la paix des peuples ?

Lorsque je suis allé à Londres assister à un Congrès de journalistes, j’ai été frappé de la puissance que pourrait prendre la presse universelle, si les associations de journalistes du monde entier s’entendaient, se réunissaient chaque année en une sorte d’assemblée fédérale, où toutes les nations seraient représentées, et discutaient là les intérêts communs, de façon à mettre leur force incalculable au service de la justice et de la fraternité.

Mais peut-être la presse est-elle trop ravagée par les passions politiques, trop engagée dans les furieuses luttes quotidiennes. Tandis que les Lettres, la Littérature plansnt très haut, souveraines. Et c’est donc là mon nouveau rêve : des Sociétés des Gens de lettres chez tous les peunles, des assemhlées fé lérales annuelles où toutes seraient représentées, des congrès pour faire entendre au monde le vœu de l’é élite, l’évangile des intelligents et des sags.

En nos temps où l’on parle d’abolir les frontières littéraires, Où il est qu:ition d’une communion universelle sous les espèces du génie, ne serait-ce pas là l’exemple de fraternité parti de haut, l’arbitrage des intelligences ré zlant enfin la question du plus de vérité et du plus de bonheur possible sur la terre ?

La Voyante

A Lourdes, le miracle naît dans un admirable décor. Avant qu’on eût gâté la Grotte, en l’ornant et en l’aménageant pour recevoir les foules, c’était un coin de rêveuse sauvagerie, le creux solitaire au flanc du rocher, parmi les lierres et les ronces, le Gave limpide et frais baignant les cailloux de la rive, le cirque immense des montagnes fermant l’horizon de leurs pics neigeux, dans une évocation de songe infini.

Puis, quelle douce figure de légende, cette Bernadette, la bergère ignorante qui ne sait pas lire, qui conduit son troupeau par les landes désertes, en récitant son chapelet! Elle n’a que quatorze ans, elle est dans une telle candeur, un tel état d’innocente nature, que la Vierge est obligée de lui parler en patois, pour se faire entendre d’elle. Et quelle jolie histoire toute parfumée de simplicité, quel beau conte pour les bonnes âmes, les trois petites filles qui vont ramasser du bois mort, et l’une d’elles qui se déchausse afin de traverser le torrent, et le mystérieux coup de vent qui, soufflant alors sans faire remuer les feuilles, la force à s’agenouiller sur le

sable, et la belle dame, rayonnante de lumière, dont la souriante figure lui apparaît, pour la consolation et le soulagement des humbles!

Devant le charme et l’évidente bonne foi de cette enfant souffrante, comme on comprend que tout le peuple des déshérités soit accouru! Et, plus tard, lorsque la persécution s’en mêla, comme on comprend l’inextinguible croyance qui poussa de cette terre, en y faisant fleurir le miracle, dans l’exaltation d’une religion nouvelle!

Mais, cette fois, nous sommes à Paris, rue de Paradis- Poissonnière, une rue de tumuliueux commerce, que les camions des marchands de porcelaine encombrent du matin au soir. Un aimable confrère me mène voir mademoiselle Couédon, à laquelle il a demandé un rendezvous pour moi, sans lui dire qui j'étais. C’est le lundi de Pâques, à onze heures. La rue est déserte, la maison paraît vide, la banale maison du quartier, habitée par une population dense de bourgeois et de commerçants. Pas une âme dans l'escalier. Et nous sonnons, et c’est Mme Couédon, la mère, qui vient nous ouvrir : une dame avenante et distinguée. Elle nous introduit dans le salon, le salon classique de notre petite bourgeoisie, le piano, les sièges recouverts de housses, les gravures symétriques pendues au mur, une azalée blanche qui achève de se faner devant la cheminée. Mais la mère se retire, et voici le père, M. Couédon, un avocat, m'’a-t-on dit, qui gagne aujourd’hui une quinzaine de mille francs à gérer des immeubles, un homme trapu, petit, rond, le teint coloré, qui paraît être un brave homme, franc et simple. Il rit, parle haut, donne des détails sur un procès qu'il a dû intenter à un journal. Puis, s’interrompant :

— Ah! voici ma fille.

Mie Couédon entre. Elle aussi est petite, très brune, l’air gai. Elle n’est point jolie, elle est agréable, une brune piquante, comme on aurait dit autrefois, avec de beaux yeux et une dentition qui m’a frappé, des dents fortes, proéminentes, dignes d’une étude attentive, je crois. Et la voilà qui répond à mes questions, avec une aisance, une bonne volonté charmantes.

— J'ai vingt-cinq ans... Non, non, je ne suis pas fati-

guée. Ainsi, je me suis couchée, hier soir, à onze heures, et je viens de me réveiller à sept... Autrefois, oui, j’ai eu des rêves. Mais, à présent, je ne rêve plus du tout... Je mange bien, je me porte bien, jamais je n’ai été si à l’aise et si heureuse.

Et c’est merveille, en effet, comme elle a l’air tranquille et content d’elle-même. Décidément, cette maison respire la joie, une maison où l’on vient d’hériter, où un grand bonheur s’est produit. Ils rient tous, ils sont tous luisants et bien portants. Et ce qui me frappe aussi, c’est l’absence de mise en scène, la parfaite naïveté de l’accueil, lJ’ingénuité du décor. Voici des mois que l’ange Gabriel vient visiter cette jeune fille, voici des semaines que la foule se rue dans cet appartement, et le petit salon bourgeois est sûrement resté ce qu'il était. On ne sent pas la pythonisse, les choses se passent à la bonne franquette, sans malice aucune, avec une sorte d’enfantine conviction. Evidemment, les parents, en admiration devant leur fille, sont convaincus de la venue de l’ange, et ils n’en paraissent pas étonnés le moins du monde. Aucun foudroiement, aucun orgueil, qu’un ange se dérange, pour venir là, parler par cette bouche de vierge. C’est ainsi, et il semble tout naturel que cela soit ainsi.

Ce qui me tracasse un peu, c’est de n’être plus en face d’une bergère, d’une fillette de quatorze ans, mais d’une grande fille de vingt-cinq ans, qui a sûrement une histoire, que j'ignore. On dit simplement qu’elle et sa mère sont très pieuses; ce n’est là qu’une indication. Je voudrais savoir quel cours de piano elle a suivi, où elle a appris l'orthographe, quelles amies elle a fréquentées, quels livres et quels journaux elle lisait, si elle allait au théâtre et aux Expositions de peinture. Puisqu'il ne s’agit plus d’une simple fleurette de montagne, je voudrais bien connaître dans quel terreau a poussé cette singulière fleur de notre grande ville.

Mais je ne puis naturellement me permettre de poser certaines questions, et les choses ne sont pas encore assez graves, pour qu’on se lance dans une enquête sérieuse. Je me contente donc de constater la joie vive et la belle sérénité de la famille, ravie d’avoir été élue pour rendre un grand service à la France, sans compter

’elle ne paraît pas fâchée du bruit qui se fait autour d’elle. Et je me donne comme un savant qui s'intéresse à ces sortes de manifestations, et qui ne demandera pas mieux que de croire, le jour où les phénomènes l’auront ‘convaincu.

Le père s’en va dans une pièce voisine, en emmenant l’aimable confrère qui m’accompagne, et me voici seul avec Mie Couédon.

— Approchez-vous, mettez-vous devant moi.

Je m’assois sur une chaise, à contre-jour. C’est elle qui reste dans la pleine lumière de la fenêtre. Et elle s’endort, de la façon la plus simple et la plus prompte, en se passant la main sur les yeux. J’admets l’autosuggestion, mais pas pratiquée avec cette aisance. Tout de suite, ma conviction absolue est qu’elle ne dort pas.

La physionomie ne change pas, le visage devient seulemnt un peu plus grave. Les yeux sont à demi clos, de façon à laisser voir une ligne blanche de la cornée. D: mêue, le corps garde la position droite qu’il avait; j'entends qu’il ne se laisse pas aller, qu’il ne s’appuie pas au dossier du fauteuil. Les deux mains ne quittent les g>noux que pour esquisser de rares gestes. Et rien autre, ni abandon, ni raideur, ni frémissement, ni extase. L’attitule d’une personne qui ne dort pas, qui a simplement fermé les yeux pour se recueillir, et qui parle ainsi, d’une voix continue, légèrement chantante, sa voix ordimaire de tout à l’heure, qu’elle assombrit un peu comme si elle récitait, sur un ton adopté et gardé, sans ralentissemont ni éclat.

Elle m'avait dit :

— L’ang: va d’abord vous parler de vous, et puis, s’il le permat, vous pourrez le questionner.

Tout de suite, dès qu’elle a eu fermé les yeux, l’ange m'a donc parlé de moi. Ah! le pauvre ange, il ne me connaît guère! J'avoue que j’ai été un peu vexé, car je m’imaginais que l’ange Gabriel aurait des choses intéressantes à me dire. Et, en vérité, la dernière des tireuses de cartes aurait eu plus de flair, se serait méfiée davantage de la personnalité que je pouvais être. Pas une des paroles qu’il m’a dites ne s’appliquait plus spécialement

au vague savant dont j’avais pris le titre qu’à un autre savant quelconque. Même, faisant fausse route, il est parti sur ce que j'avais dit de ma foi aux faits, pour me croire un catholique pratiquant et pour me recommander de moins négliger mes devoirs religieux. L’ignorance totale, l’erreur complète, la psychologie la plus rudimentaire, pas même l’heureuse rencontre d’une de ces phrases ambiguës, où le doute puisse s’accrocher. C’est enfantin et c’est touchant.

— Maintenant, m’a-t-elle dit, vous pouvez questionner l’ange, il vous répondra.

Je lui ai demandé quelle serait la situation littéraire de la France, au prochain siècle. Superbe, un grand siècle littéraire. Je lui ai demandé quels seraient les écrivains d’aujourd’hui qui vivraient alors dans l’admiration des hommes. Il m’a répondu qu’il savait leurs noms, mais qu’il ne voulait pas me les dire. Je lui ai demandé quel était l’avenir de deux jeunes romanciers que j'aime. Il connaissait évidemment l’un, ce qu’il m’a prouvé en faisant allusion à un fait de notoriété publique, lui prédisant le triomphe, tandis qu’il est resté très vague sur l’autre, qu’il ne m’a pas paru connaître suffisamment. En somme, comm: les humbles mortels, il ne dit bien

: ce qu'il sait bien.

Et quelle langue typique! Comme on comprend qu’une cervelle de culture moyenne puisse prêter un tel langage à un ange! La simple prose est impossible, trop vulgaire, trop limpide aussi. Les vers sont d’une improvisation difhcile, aisément ridicules. Tandis que cette prose rythmée, ces courtes phrases toutes terminées par le même son, s’improvisent assez facilement, avec un peu d'habitude, tout en gardant une singularité suffisante. C’est de la bonne langue classique d’oracles.

Et c'était fini. M1ie Couédon a simplement rouvert les yeux. Puis, elle s’est remise à sourire, de son air tranquille et enjoué. Aucun engourdissement au réveil, aucune surprise, aucun trouble, pas même un battement de paupières. Une personne qui a fermé les yeux et qui les rouvre, tout ingénument, sans nulle malice.

Pour moi, je l’ai dit, elle ne dort pas. J’admets bien “une irrégulière de l’hystérie à qui manquent certains

symptômes de la crise. Mais, vraiment, tous les symptômes manquent par trop à celle-ci. L’autosuggestion elle-même ne fonctionne pas avec cette aisance, on ne s’endort pas et on ne se réveille pas de la sorte, trois ou quatre fois dans une heure, au moindre caprice, pour un oui, pour un non, comme une machine bien montées et cela, sans aucun des phénomènes habituels, avec, seulement, un sourire aux lèvres, comme une danseuse, ravie d’avoir dansé son pas.

Alo:s, on serait üonc en face d’une simulatrice? C’est un bien vilain mot. Elle a l’air très honnête, cette demoiselle. Ses parents m'ont aussi paru de braves gens crédules. Je veux croire qu’elle a eu des crises véritables, qu’elle a entendu une voix; et, maintenant, elle continuerait à l’état de veille, après avoir fini par se convaincre de sa mission. Elle serait la propre dupe de son rêve. Sa grande dévotion ferait le reste. 11 faut tenir compte aussi de ce qui doit se passer dans cette cervelle, depuis l'énorme bruit qui se fait. N’a-t-elle pas dit qu’elle allait occuper une situation morale très haute? Ce souhait de grandeur peut tout expliquer, en dehors de l’intérêt pécuniaire qui n’apparaît pas, et des autres causes, manœuvres religieuses, manœuvres politiques, qui me semblent devoir être écartées.

Le père, l’air souriant, est revenu de la pièce voisine, avec l’aimable confrère qui m'avait amené. Et nous avons pris congé en échangeant des poignées de main. et de bonnes paroles amicales La maison était en joie, nous avons laissé là des gens très heureux de vivre voyant certainement la vie sans fièvre ni complication dans un tranquille espoir par ce beau lundi de Pâques.

Certes, cela serait d’un enfantillage très innocent, et une aventure d’une telle banalité ne mériterait pas de fixer l’attention pendant une heure, si brusquement la crédulité n’avait agi, déterminant dans la pauvre huma-nité souffrante l’extraordinaire crise de foi à laquelle nous assistons. Et le cas de cette demoiselle si puéril en luimême prend tout d’un coup une ampleur terrifiante par le retentissement qu’il a au fond des âmes. Une pierre: est tombée dans la mare, toute la vie ignorée du fond est.

troublée, remonte à la surface, se montre avec son pullulement monstrueux.

Eh quoi? pas même une Grotte au flanc d’un rocher! pas même une bergère agenouillée au bord d’un torrent! pas même la solitude neigeuse des montagnes, se dressant dans le ciel clair! Ce petit salon avec ses sièges couverts de housses, ce décor bourgeois encombré de l’inévitable piano a donc suffi, n’a donc pas tué la chimère sous le ridicule? Et une demoiselle déjà mûre, une demoiselle quelconque de notre bourgeoisie, ni laide, ni belle, n’a eu qu’à fermer les yeux et à dire les premières pauvres choses venues, sans arrangement d’aucune sorte, avec ‘une candeur maladroite qui finit par être attendrissante! Et c’est assez, et la foule se rue, et la presse ne parle pas d’autre chose depuis un mois, et le monde entier menace d’en être bouleversé! |

I] faut entendre Me Couédon parler avec son rire tranquille du flot qui assiège sa porte. Chaque matin, elle a un courrier débordant comme un ministre. Les lettres et les télégrammes pleuvent chez elle, non seulement de Paris et de la province, mais encore de l’étranger. Puis, c’est l’appartement envahi, tous les mondes se coudoyant. Les soutanes se mêlent aux robes élégantes. Et ce ne sont pas que les simples, les crédules, qui viennent là comme ils iraient chez une tireuse de cartes, pour connaître l’avenir. Toutes les souffrances toutes les passions se trouvent remuées, dans leur fond de vase : les malades qui espèrent être guéris, les cupides qui rêvent d’un héritage, les jaloux qui ont le besoin d’être convaincus de leur infortune. Des femmes se traînent aux pieds de l’ange, le supplient de leur révéler un nom, de leur dire ce qui se passe, à la minute même, dans une maison qu'elles lui désignent. Et ce sont encore les intellectuels, ceux qui ne croient pas, mais dont la science s’inquiète et frissonne devant l’inconnu. Et ce sont enfin tous les rêves d’ambition, le prêtre qui souhaite le triomphe de son Dieu, l’homme politique qui attend des événements le pouvoir, le prétendant qui voit dans ses songes flamboyer la couronne!

Quel spectacle se donne cette demoiselle, et, si elle avait

prévu cela, quel piège elle aurait tendu à la misère et à la sottise humaines ! Voyez-vous à sa place un psychologue de quelque pénétration, vous imaginez-vous la moisson qu’il ferait de documents précieux? C’est l’humanité mise à nu sous le fouet de ses désirs et de ses douleurs, c’est le galop de tout ce qu’on n’avoue pas, l’étalage de toutes les plaies secrètes, au plein jour, dans la folie de l’inconnu. Et c’est plus encore, c’est l’homme voulant forcer l’invisible, c’est la véritable lutte contre l’ange, l’espoir d’arracher le secret, de vaincre Dieu!

Je ne sais pas de spectacle plus inquiétant, ni plus douloureux. Dans le cas actuel, 1l est réellement effroyable, car il n’y a pas de sécurité pour la raison, si vraiment un tel enfantillage, dans de telles conditions saugrenues, peut la troubler à ce point. Ce qui m’épouvante, c’est le cas lui-même, cet ange qui mériterait à peine un sourire et qui ravage ainsi les cervelles. On est pris d’une angoisse, on doute qu’un équilibre se fasse jamais, en voyant la raison humaine rester de la sorte à la merci des coups de vent qui soufflent de l’au

dela.

Ah! cette soif de l’au delà, ce besoin du divin! C’est lui dont nous frissonnons, dans l’incertitude de nos sciences, dont nous balbutions à peine les premières vérités. On a discouru de la banqueroute de la science, et c’est des retours offensifs de la chimère qu'il faudrait parler ; car la science va droit son chemin, sans jamais rien abandonner de ses conquêtes; tandis que la chimère est toujours là qui la harcèle, en s’efforçant de reconquérir le terrain qu’elle perd.

Mais peut-on fermer le mensonge aux âmes que la réalité écrase, toutes saignantes de leurs maux? Le cœur tremble et hésite, la pitié finit par faire taire la raison. Que Lourdes ouvre donc sa Grotte toute grande aux misérables malades, qui vont y chercher la santé, qui en reviennent consolés au moins! Et que Mlle Couédon elle-même ouvre toute grande sa porte à ce flot de créatures anxieuses, qu’elle renvoie rassasiées pour une heure, confiantes dans l’avenir! D’autres voyantes vien-

dront, et toutes réussiront, et toutes passionneront l’humanité, dans sa faim et sa peur du mystère.

Allez, allez, pauvres âmes, mangez et buvez le mensonge, vivez de l’espoir trompeur, en attendant que la science soit assez forte, un jour peut-être, pour vous nourrir du pain de la vérité!

D ANT NO Lit ke PRE |

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