ACTE di MAL » (ie AU ITA" ay ee ù PL PAU ARR TS
wma { 1 0 l À »' 1 V'AaAr N w i À ) i | La # # CN M ” AE n' ‘ F TA 1767 4 Va
t a DW TP à L CON | To Æ Le:
à AL ? h Ÿ ’ | Û EL TU 1 RIT v , ol TUE RE CR 207 TMS SAC REN £ { | # 2 N » \ te UE t Î *. Lt [ ; # L' y * ATP Li ‘ » dat 144) dit 24 M d A8 CA T4 " (ROUE LA TA »
f TER | à 100 à NERR Le \ Lt 14 Art , en ue i L, (l 1 7 ! l ?
 1 È i PAT AR V4 ’ | * î 1 | F0 l'A! p "A
La Propriété Littéraire
Il a fallu des siècles pour que l’œuvre littéraire et artistique devint une propriété réelle, une valeur marchande qu’on ne pût voler à son voisin, sans se mettre sous le coup des lois. Et, encore aujourd’hui, cette propriété n'est-elle admise qu'avec des restrictions, puisque cinquante ans après la mort de l’auteur l’œuvre tombe dans le domaine public, de sorte que les héritiers directs, s’il en existe, se trouvent dépouillés.
Je bâtis des maisons, je fabrique des meubles, je cisèle des bijoux, je crée là des propriétés qui m’appartiendront et qui appartiendront à mes descendants, sans que jamais personne puisse s’en emparer, sous peine d’être un voleur. Mais j'écris un roman ou une pièce de théâtre, je compose une partition, et ce n’est là qu’une propriété à temps, dont je jouirai bien jusqu’à ma mort, mais dont les miens seront un jour dépossédés légalement. Cependant, je n’ai pas donné que mon travail manuel, j'ai donné mon cerveau, j’ai donné mon cœur, j’ai donné ma vie. Et c’est pour cela qu’on nous fait le grand hon-
neur de nous exproprier, en invoquant l'utilité publique, la cause de l’humanité tout entière.
La théorie est que l’homme de génie, l’homme de simple talent n’appartient pas seulement à sa famille, mais qu’il tient à l’universalité des hommes. D'abord, son génie, son talent, n’est qu’une résultante de l’instruction, de ja civilisation d’une époque, de sorte qu’on peut le considérer comme le représentant élu, ja voix qui résume les idées et les sentiments de la communauté, épars dans l’air. Ensuite, l’héritage qu'il laisse dépasse sa petite famille pour intéresser la grande, les générations des siècles futurs, tout un lot de pensées, d'images, de vérités et de beautés, qui sont devenues une propriété indivise et humaine. Et il y aurait alors à craindre que l'héritage ne périclitât entre les mains des simples héritiers directs, qu’on peut supposer passionnés au point de supprimer les œuvres, si elles les blessent, ou bien inintelligents au point d’entraver leur libre circulation par des procédés de vente maladroits.
En somme, telle est l’unique raison, la raison noble, la raison invincible qui fait que la propriété d’une œuvre de littérature ou d’une œuvre d’art ne sera jamais une propriété comme un champ, un château, une épée ou une bêche. La matérialité, le livre imprimé, la partition gravée, en disparaît, et il ne reste que l’idée qui flamboie, la fiction qui ravit, la mélodie qui chante. C’est la fleur sauvage poussée au bord du chemin, l’oiseau libre entendu dans le buisson, que tous les passants se croient en droit de prendre et d’emporter. Est-ce qu’on est un voleur pour ramasser, sous le ciel clair des pensées, des images et des sons, qu'un autre avait pris lui-même à la communauté? Ce n’est qu’un échange, au gré du vent et de la rencontre. Les grands écrivains, les grands artistes seraient indignes d’avoir été élus glorieusement, s'ils ne consentaient à luire pour tout le monde, comme le soleil.
Dès jors, on comprend que, s’il est difficile de réglementer la propriété littéraire dans une nation, le problème se complique terriblement, lorsqu'il s’agit de la réglementer entre les nations diverses. Il n°y a pas de douares pour arrêter, par-dessus les frontières, les semences que les souffles du ciel portent d’un peuple à un autre. Veut-on
tarifier le progrès, taxer les grands courants civilisateurs qui vivifient le monde? Et il faut parler du légitime salaire, alléguer les raisons d'intérêts réciproques, de dignité et de justice, pour se faire entendre des peuples voisins, qui, très naïvement, je veux le croire, s’entêtent à pratiquer encore le système commode de prendre leur bien où ils le trouvent.
En ce moment, une Conférence internationale pour la protection des œuvres littéraires et artistiques se trouve réunie à Paris. Elle paraît avoir surtout la mission de reviser la convention de Berne, conclue il y a dix ans déjà, et qui a été féconde en excellents résultats pour les Etats signataires. Îl s’agit donc de profiter des expériences faites pendant ces dix années, de façon à remédier aux erreurs, aux lacunes qu’on a constatées dans le texte de la convention, et à la rendre désormais aussi parfaite que possible.
C’est là un travail très compliqué, très délicat, que mêèneront sûrement à bien les membres que le gcuvernement a choisis, d’anciens ministres, des diplomates, des avocats, des jurisconsultes. On s’est violemment étonné que ni un écrivain, ni un artiste, ni un journaliste, n’en fasse partie. Et, à cela, il n’a été fait qu’une bonne réponse : c’est que les nations signataires n’ont délégué elles-mêmes que des jurisconsultes, des avocats et des diplomates, de sorte qu’on aurait eu l’air de leur donner une lecon, en ne faisant pas des choix identiques aux leurs. Pourtant, on espère encore que la Conférence éprouvera le besoin d’avoir quelques renseignements exacts et qu’elle voudra bien convoquer les seules personnes qui sont en état de les lui donner, c’est-à-dire les écrivains et les artistes intéressés, que la nécessité de défendre leurs œuvres met en continuel rapport avec les éditeurs, les journaux et les théâtres des pays éirangers. Ceux-là seuls ont vraiment des choses importantes à dire.
Moi, ce qui m'inquiète, dans les choix faits par le gouvernement, c’est le caractère purement administratif et diplomatique qu'ils vont donner à la Conférence. Reviser la convention de Berne, certes, cela est bon; et
.je répète que les personnages choisis sont tout à fait compétents sur les questions de droit international, sur les usages et les procédés, sur ce qui a été fait et sur ce
’on peut faire, de bureaux à bureaux, de chancellerie à. chancellerie. Mais il faudrait surtout élargir la convention de Berne, amener à elle les grandes nations qui se tiennent systématiquement à l’écart, exprimer à ce sujet les vœux de tous les écrivains, de tous les artistes français, les exprimer d’une façon si nette, si haute et si franche, que le monde civilisé tout entier sache à quoi s’en tenir. Et cela, c’est ce que la Conférence, telle qu’elle est composée, ne fera certainement pas, comme dépassant son rôle, surtout comme n'étant pas dans l’esprit de pure bureaucratie qui a présidé à sa composition.
Aïnsi, je vois que quelques nouveaux Etats ont envoyé des délégués pour suivre les travaux, ce qui indique, chez eux, le désir d’adhérer à la convention. Les grands Etats signataires sont, si je ne me trompe, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie, l'Espagne. Et, sans doute, il est excelent que de petits Etats comme la Bohème, le Portugal, la Norvège, le Brésil, et d’autres, fassent leur ad n Mais, nous, dont on discute es intérêts, nous serions
ravis, si nous apprenions que les Etats-Unis et la Russie out envoyé des délézué:, en témoignant le désir d’entrer dans cette ligue d’honnêteté internationale. Par petits États et par grands Etats, j'entends simplement ceux où nous faisons très peu d? LHaires et ceux où nous en faisons beaucoup. Et c’est pourquoi, si le principe gagne à l’adhésion des petits Etats, cette adhésion nous laisse au fond assez froids, car nos débouchés y sont presque nuls; tandis que, le jour où nous serions protégés aux Etats-Unis, comme nous le sommes en Allemagne, par exemole, nous serions enchantés des importants traités que nous vourrions enfin y conclure.
Aux Etats-Unis, il y a bien une loi votée par le Sénat, une sorte de convention qui protège les œuvres étrangères, mais dans des conditions si compliquées, sous l’exigence de formalités si vexatoires, que la pratique en est rendue presque impossible. Et, quant à la Russie, la situation est pli; simol:, :lle a repoussé toute convention jusqu’à .c: jour, elle se tient obstinément à l’écart des nations
civilisées, sur cette question de la propriété littéraire. Ce serait vraiment, pour la Conférence, ouveiie eu ce. moment à Paris, une belle et bonne besogne que de l’amener au sentiment de dignité et de justice, à cette: convention littéraire qui est comme un premier lien de. fraternité entre les peuples. ,
Eh quoi! l’ennemie, l’Allemagne, s’entend avec nous, reconnaît les droits de nos écrivains et de nos artistes, et c’est l’amie, la Russie, qui se refuse à tous rapports: de loyauté, qui pille nos œuvres! Il faut avoir le courage: de le dire, il y a là une grande surprise et une grande : tristesse.
Depuis des années, les plus grands efforts ont été faits: de noire part pour amener une entente. Si je voulais: raconter toutes les démarches, toutes les négociations: tentées, il me faudrait plusieurs colonnes de ce journal. Un instant, il y a bien eu une convention; mais l’essai en a paru si désastreux à la Russie, au point de vue de ses intérêts, qu’elle n’a jamais voulu le renouveler. M. de Kératry est d’abord allé en mission à Saint-Pétersbourg, accrédité par le Cercle de la librairie et par nos Sociétés littéraires, ne ménageant ni son zèle ni sa grande expérience. Puis, moi-même, lorsque j'étais président de la Société des Gens de lettres, j’ai écrit à la presse russe une lettre ouverte qui a paru dans Le Temps, m’imasinant que les directeurs de journaux, s’ils faisaient cam- : pagne en faveur d’une convention, finiraient par créer une agitation favorable. Puis, M. Halpérirne-Kaminsky,: le traducteur de Tolstoï, s’est dévoué à la question avec. une grande énergie, a fait le voyage plusieurs fois, s’entremettant entre les intéressés des deux nations, obtenant: des succès partiels, dont il faut tenir compte. Puis, notre confrère, M. Hector Malot, de passage à Saint-Pétersbourg, dernièrement, a obtenu de M. de Montebello,, notre ambassadeur, la promesse de ne pas perdre la: question de vue. Et, malgré tout, la question traîne, n’avance guère, semble devoir n’aboutir jamais.
La vérité est un peu brutale, mais je erois bien que la Russie ne veut pas d’une convention, parce qu’elle: est convaincue qu’elle y perdrait de l’argent. Et le calcul.
est tout simple, il entre dix fois plus en Russie de livres français traduits, qu’il n’entre en France de livres russes traduits; de sorte que, si les auteurs russes touchaient mille francs, les auteurs français en toucheraient dix mille. Au fond, là est l’unique obstacle, sous les arguments évasifs, les raisonnements, les arguties de procédure. Lorsqu'il est si facile de prendre, pourquoi payer, s’il est désastreux de le faire? Pourtant, je me hâte d’ajouter, à l’honneur de la Russie, que tous les Russes à qui j’ai tâché de faire comprendre combien la justice et leur propre dignité devraient les décider à une solution prompte, m'ont paru n’avoir aucune idée nette de la propriété littéraire. Prendre les objets manufacturés qui leur arrivent de France, ah! non, ce serait le plus abominable des vols! Mais traduire un livre, le publier en russe à ses risques et périls, est-ce que c’est prendre autre chose que le chant de l’oiseau libre, dont on emporte la musique dans l’oreille, que le parfum de la fleur sauvage, dont l’air qui passe vous a fait le cadeau? Les semences de l’esprit sont à l’universelle humanité, et, par-dessus les frontières, elles poussent où le vent les apporte. Dans ma lettre, que Le Temps a publiée, je raisonnais, je m'efforçais de donner des arguments. Il est certain, par exemple, que l’importation de la littérature russe en France a beaucoup augmenté depuis quinze ans. Puis, s’il reste vrai que l’exportation française en Russie l’emporte toujours, comment la Russie ne comprend-elle pas l’inconvénient grave qu’il y a pour elle à laisser éncombrer ainsi son marché littéraire par des traductions de livres étrangers? Du moment qu’il n’y a ni autorisation à demander, ni droit à payer, tout journal, tout éditeur est libre, lance sa traduction à lui. Et je citais une œuvre de moi, car on ne connaît bien que ses propres affaires; je rappelais que quatorze éditions de ma Débäcle, publiées par des journaux différents, avaient paru concurremment en Russie. Chaque matin, dès que le feuilleton était mis en vente à Paris, des trad ot le traduisaient en hâte, l’expédiaient par le courrier du soir. Et de là toutes sortes de résultats fâcheux : d’abord, des traductions bâclées, atroces, indignes d’une nation littéraire; ensuite, une telle dispersion de l’intérêt, qu'aucun
journal ne bénéficiait réellement de la primeur; enfin, une sorte d’accaparement très préjudiciable aux œuvres nationales. ;
Un éditeur russe, au moment des fêtes que Paris donnait à l’escadre russe, m'avait dit qu’il n’osait plus rien publier à Saint-Pétersbourg, devant l’envahissement des vitrines des libraires par les traductions de romans étrangers. Et le choix n’est pas toujours très heureux, on finit par traduire les œuvres les plus médiocres. Comme il n’y a pas de droits d’auteur à payer, l’éditeur espère quand même faire ses frais. Il en résulte un avilissement des prix qui frappe directement les auteurs nationaux; Car ce sont eux qui souffrent le plus de l’état des choses. Ils ne peuvent lutter contre l’énorme production française, allemande et anglaise. Si, demain, une convention internationale diminuait cette importation déréglée, ou mieux la réglementait, en ne laissant passer que les œuvres remarquables, soigneusement traduites, la Russie verrait sûrement ses auteurs produire des livres d’une moyenne plus haute et qui se vendraiert davantage. On m’a affirmé, par exemple, qu’un musicier, russe avait toutes les peines du monde à trouver un éditeur à Saint-Pétersbourg, les œuvres de nos musiciens français, et en particulier de Gounod, pouvant s’y vendre à si bas prix que toute concurrence devenait impossible.
Il arrive souvent que la simple honnêteté, qui consiste à paver ce que l’on prend, est en même temps une bonne affaire, la façon unique de mettre de l’ordre et de la prospérité chez soi.
Voilà ce que la Conférence internationale, réunie en ce moment à Paris, devrait faire entendre à la Russie; et voilà, je le crains bien, ce dont elle ne soufflera pas un mot, car son caractère administratif et diplomatique lui interdit les vœux trop nets et trop vifs.
Je répète que nous suivrons ses travaux avec le plus grand intérêt, certains qu’elle va mettre tout son zèle à reviser le mieux du monde la convention de Berne. Mais, si elle se borne à l’améliorer, si elle ne détermine que l’adhésion de certains petits Etats, sans pouvoir obtenir celle de la Russie et des Etats-Unis, les résultats, en
somme, seront minces. Nous n’aurons victoire gagnée que lorsque nous serons protégés aux Etats-Unis et en Russie, comme nous le sommes en Allemagne, en Angleterre, en Italie et en Espagne.
Et, personnellement, je veux bien qu’on ne nous protège pas du tout. Mais, alors, je demande qu’à l’actuelle société capitaliste on fasse succéder la société collectiviste de Guesde ou la société anarchiste de Jean Grave. Pendant ma présidence à la Société des Gens de lettres, nous avons eu, avec ce dernier, une grosse affaire. Il avait reproduit dans son journal, La Révolte, des articles de nos sociétaires, sans être abonné, et je me trouvais mêlé. là dedans, car j'étais un des auteurs pillés, avec cette complication que j’avais donné une autorisation de publier gratuitement, avant de faire partie de la Société. : Je me souviens de l’indignation des socialistes. Eh! quoi, poursuivre un pauvre petit journal, qui faisait simplement œuvre de propagande? Est-ce que les idées ne sont pas à tous. Est-ce que la reproduction de |” Evangile se paye à tantla ligne ? ? J’eus beaucoup de peine à étoufter l’affaire.
Ils avaient raison, les socialistes, à leur point de vue. C’est bien dur de faire le gabelou autour de ses phrases, de ne pas vouloir qu'aucune d’elles aille remplir sa mission civilisatrice dans le monde, sans d’abord rapporter son tant pour cent. Et toujours s’impose la comparaison avec l’arbre qui donne ses fruits, avec la plante qui sème sa bonne graine, à la moindre sollicitation du vent. Si vous êtes un génie, fleurissez donc et fructifiez donc pour tout le monde!
Sans doute, mais alors commençons par vivre en frères. La conception d’un Mécène, nourrissant l’écrivain pour qu'il produise, étant écartée comme aristocratique, il ne reste que le principe du travail littéraire assimilé à tout autre travail, faisant vivre son homme justement et dignement, créant dès lors une propriété que le Code doit défendre, ainsi que toute propriété. Il y a labeur, il y a œuvre faite, et personne n’en saurait disposer sans: le consentement de l’auteur, sous peine de transgresser la loi d’honnêteté universelle qui défend de prendre à autrui ce qu’il refuse de donner.
Notre grande amie la Russie se doute-t-elle qu’elle est
en plein rêve anarchique, lorsqu'elle traduit nos romans et qu’elle joue nos pièces sans notre autorisation ? Je veux bien faire ce rêve : l’humanité réunie en une seule nation heureuse et fraternelle, les poëtes chantant pour tous, le génie livrant les pages de ses œuvres aux passants, sans avoir de compte ouvert chez un éditeur. Mais il faut d’abord que l’âge d’or revienne, que l’éternel printemps nous dispense de nous vêtir, et que la nature nous nourrisse du miel de ses fleurs et du lait de ses ruisseaux.
Peinture
Chaque année, en sortant des Salons de peinture, j'entends, depuis plus d’un quart de siècle, circuler des phrases semblables : ‘‘* Eh! bien, et ce Salon? — Oh! toujours le même! — Alors, comme l’année dernière? — Mon Dieu, oui! comme l’année dernière, et comme les années d’auparavant! ”’ Et il semble que les Salons soient immuables dans leur médiocrité, qu’ils se répètent avec une uniformité sans fin, et qu’il devienne même inutile d’aller les voir pour les connaître.
C’est une profonde erreur. La vérité seulement est que l’évolution à laquelle ils obéissent, d’une façon ininterrompue, est si lente dans ses résultats, qu’elle n’est pas facile à constater. D’une année à une autre, les changements échappent, tellement les transitions paraissent naturelles et insensibles. Comme pour les personnes qu’on voit tous les jours, les traits principaux semblent rester les mêmes, on ne s’aperçoit pas des modifications successives et totales. Dans le train quotidien de l’existence, on jurerait qu’on coudoie toujours la même figure.
Mais, grand Dieu! quelle stupeur, si l’on pouvait
évoquer d’un coup de baguette le Salon d’il y a trente ans et le mettre en comparaison avec les deux Salons d’aujourd’hui! Comme on verrait que les Salons ne sont pas toujours les mêmes, qu'ils se suivent, mais qu'ils ne se ressemblent pas, que rien au contrane n’a évolué plus profondément que la peinture dans cetie fin de siècle, sous la légitime fièvre des recherches originales, et aussi, il faut bien le dire, sous la passion de la mode!
Brusquement, ce Salon d'il y a trente ans m'est apparu, ces jours derniers, pendant que je visitais les deux Salons actuels. Et quel coup au cœur! J'avais vingt-six ans, je venais d’entrer au Figaro, qui s’appelait alors L’Evénement, et que Villemessant m'avait cuvert en m'y laissant toute liberté, avec son hospitalité si large, lorsqu'il se passionnait pour une idée ou pour un homme. J'étais alors ivre de jeunesse, ivre de la vérité et de l’intensité dans l’art, ivre du besoin d’affirmer mes croyances à coups de massue. Et j’écrivis ce Salon de 1866, ‘* Mon Salon ?”, comme je le nommai avec un orgueil provocant, ce salon où j’afhirmai hautement la maîtrice d'Edcuard Manet, et dont les premiers articles soulevèrent un si violent orage, l’orage qui devait continuer autour de moi, qui, depuis trente années, n’a plus cesté de gronder un seul jour.
Oui, trente années se sont passées, et je me suis un peu désintéressé de la peinture. J'avais grandi presque dans le même berceau, avec mon ami, mon frère, Faul Cézanne, dont on s’avise seulement aujourd’hui de découvrir les parties géniales de grand peintre avorté. J'étais mêlé à tout un groupe d’artistes jeunes, Fantin, Degas, Renoir, Guillemet, d’autres encore, que la vie a dispersés, a semés aux étapes diverses du succès. Et j’ai de même continué ma route, m'écartant des ateliers amis, portant ma passion ailleurs. Depuis trente ans, je crois bien que je n’ai plus rien écrit sur la peinture, si ce n’est dans mes correspondances à une Revue russe, dont le texte français n’a même jamais paru. Aussi quelle seccusse au cœur, lorsque tout ce passé a ressuscité en moi, à l’idée que je venais de reprendre du service au Figaro, et qu’il serait. intéressant peut-être d’y reparler peinture une fois. encore, après un silence d’un tiers de siècle bientôt!
Mettons, si vous le voulez bien, que j’aie dormi pendant trente années. Hier, je battais encore avec Cézanne le rude pavé de Paris, dans la fièvre de le conquérir. Hier, j'étais allé à ce Salon de 1866, avec Manet, avec Monet et avec Pissarro, dont on avait rudement refusé les tableaux. Et voilà, après une longue nuit, que je m'éveille et que je me rends aux Salons du Champ de Mars et du Palais de l’Industrie. O stupeur! à prodige toujours inattendu et renversant de la vie! à moisson dont j’ai vu les semailles et qui me surprend comme la plus imprévue des extravagances!
D'abord, ce qui me saisit, c’est la note claire, dominante. Tous des Manet alors, tous des Monet, tous des Pissarro! Autrefois, lorsqu'on accrochait une toile de ceux-ci dans une salle, elle faisait un trou de lumière parmi les autres toiles, cuisinées avec les tons recuits de l’Ecole. C’était la fenêtre ouverte sur la nature, le fameux plein air qui entrait. Et voilà qu’aujourd’huiiln’y a plus que du plein air, tous se sont mis à la queue de mes amis, après les avoir injuriés et m'avoir injurié moi-même. Allons, tant mieux! Les conversions font toujours plaisir.
Même ce qui redouble mon étonnement, c’est la ferveur des convertis, l’abu; de la note claire, qui fait de certaines œuvres des linges décolorés par de longues lessives. Les religions nouvelles, quand la mode s’y met, ont ceci de terrible qu’elles dépassent tout bon sens. Et, devant ce désagréable, j’en viens presque à regretter le Salon noir, bitumeux d’autrefois. Il était trop noir, mais celui-ci est tron blanc. La vie est plus variée, plus chaude et plus souple. Et moi qui me suis si violemment battu pour Île plein air, les tonalités blondes, voilà que cette file continue de tableaux exsangues, d’une pâleur de rêve, d’une chlorose préméditée, agsgravée par la mode, peu à peu m’exaspère, me jette au souhait d’un artiste de rudesse et de ténèbres !
C’est comme pour la tache. Ah! Seigneur, ai-je rompu des lances pour le triomphe de la tache! J’ai loué Manet, et je le loue encore, d’avoir simplifié les procédés, en peignant les objets et les êtres dans l’air où ils baignent, tels qu'ils s’y comportent, simples taches souvent que
mange la lumière. Mais pouvais-je prévoir l’abus effroyable qu’on se mettrait à faire de la tache, lorsque la théorie si juste de l’artiste aurait triomphé? Au Salon. il n’y a plus que des taches, un portrait n’est plus qu’une tache, des figures ne sont plus que des taches, rien que des taches, des arbres, des maisons, des continents et des mers. Et ici le noir reparaît, la tache est noire, quand elle n’est pas blanche. On passe sans transition de l'envoi d’un peintre, cinq ou six toiles qui sont simplement une juxtaposition de taches blanches, à l’envoi d’un autre peintre, cinq ou six toiles qui sont une juxtaposition de taches noires. Noir sur noir, blanc sur blanc. et voilà une originalité! Rien de plus ccmmode. Et ma consternation augmente.
Mais où ma surprise tourne à la colère, c’est lorsque je constate la démence à laquelle a pu conduire, en trente: ans, la théorie des reflets. Encore une des victoires gagnées par nous, les précurseurs! Très justement, nous. soutenons que l'éclairage des objets et des figures n’est point simple, que sous des arbres, par exemple, les chairs nues verdissent, qu'il y a ainsi un continuel échange de: reflets dont il faut tenir compte, si l’on veut donner à une œuvre la vie réelle de la lumière. Sans cesse, celle-ci: se décompose, se brise et s’éparpille. Si l’on ne s’en tient pas aux académies peintes sous le jour factice de l’atelier,. si J’on aborde la nature immense et changeante, la lumière devient l’âme de l’œuvre, éternellement diverse. Seule-ment, rien n’est plus délicat à saisir et à rendre que cette décomposition et ces reflets, ces jeux du soleil où, sans être déformées, baignent les créatures et les choses. Aussi, dès qu’on insiste, dès que le raisonnement s’en mêle, en arrive-t-on vite à la caricature. Et ce sont vraiment des œuvres déconcertantes, ces femmes multicolores, ces paysages violets et ces chevaux orange, qu’on nous donne, en nous expliquant scientifiquement qu'ils sont tels par suite de tels reflets ou de telle décomposition du spectre solaire. Oh! les dames qui ont une joue: bleue, sous la lune, et l’autre joue vermillon, sous un abat-jour de lampe! Oh! les horizons où les arbres sont mauves, les eaux rouges et les cieux verts! C’est affreux.. affreux, affreux:
Monet et Pissarro, les premiers, je crois, ont délicieusement étudié ces reflets et cette décomposition de la lumière. Mais que de finesse et que d’art ils y mettaient! L’engoument est venu, et je frissonne d’épcuvante! Où suis-je? Dans un de ces anciens Salons des refusés, que l’âme charitable de Napoléon 111 couvrait aux révoltés et aux égarés de la peinture? Il est très certain que pas la moitié de ces toiles ne seraient entrées au Salon cfhciel.
Puis, c’est un débordement lamentable de mysticisme. Ici, je crois bien que le coupable est le très grard et très pur artiste, Puvis de Chavannes. Sa queue est désastreuse, plus désastreuse peut-être encore que celle de Manet, de Monet et de Pissarro.
Lui, sait et fait ce qu’il veut. Rien n’est d’une farce ni d’une santé plus nettes que ses hautes figures simplifiées. Elles peuvent ne pas vivre de notre vie de tous les jours, elles n’en ont pas moins une vie à elles, logique et complète, soumise aux lois voulues par l’artiste. Je veux dire qu'elles évoluent dans ce morde ces créations immortelles de l’art, qui est fait de raison, de passion et de volonté.
Mais sa suite, grand Dieu! Quel bégaiement à peine formulé, quel chaos des plus fâcheuses prétentions! L’esthéticisme anglais est venu et a fni de cétracuer notre clair et solide génie français. Toutes sortes d’influences, qu'il serait trop long d’analyeer à cette place, se sont réunies et amascées pour jeter notre école dans ce défi à la nature, cette haine de la chair et du soleil, ce retour à l’extase des primitifs ; et encore les primitifs étaient-ils des ingénus, des copistes très sincères, tandis que nous avons affaire à une mode, à toute une barde de truqueurs rusés et de simulateurs avides de tapage. La foi manque, il ne reste que le troupeau des impuissants et des habiles. |
Je sais bien tout ce qu’on peut dire, et ce mouvement, que j’appellerai idéaliste, pour simplement l’étiqueter, a eu sa raison d’être, comme une naturelle protestation contre le réalisme triomphant de la période précédente. Il s’est également déclaré dans la littérature, il est un résultat de la loi d’évolution, où toute action trop vive
appelle une réaction. On doit admettre aussi la nécessité -où les jeunes artistes se trouvent de ne pas s’immobiliser dans les formules existantes, de chercher du nouveau, même extravagant. Et je suis loin de dire qu’il n’y a pas eu des tentatives curieuses, des trouvailles intéressantes, dans ce retour du rêve et de la légende, de toute la flore délicieuse de nos anciens missels et de nos vitraux. Au oint de vue de la décoration surtout, je suis ravi du réveil de l’art, pour les étoffes, les meubles, les bijoux, nou pas, hélas! qu’on ait créé encore un style moderne, mais parce qu’en vérité on est en train de retrouver le goût exquis d’autrefois, dans les objets usuels de la vie. Seulement, oh! de grâce, pas de peinture d’âmes! Rien n’est fâcheux comme la peinture d'idées. Qu'un artiste mette une pensée dans un crâne, oui! maïs que le crâne y soit, et solidement peint, et d’une construction telle, qu’il brave les siècles. La vie seule parle de la vie, il ne se dégage de la beauté et de la vérité que de la nature vivante. Dans un art matériel comme la peinture surtout, je défie bien qu’on laisse une figure immortelle, si elle n’est pas dessinée et peinte humainement, aussi simplifiée qu’on voudra, gardant pourtant la logique de son anatomie et la proportion saine de ses formes. Et à quel efrovable défilé nous assistons depuis quelque temps, c+s vierges insexuées qui n’ont ni seins ni hanches, ces filles qui sont presque des garçons, ces garçons qui sont presque des filles, ces larves de créatures sortant des limbss, volant par des espaces blêmes, s’agitant dans de confuses contrées d’aubes grises et de crépuscules couleur de suie! Ah! le vilain peuple, cela tourne au dégoût et au vomissement !
Heureusement, je crois bien que cette mascarade commence à écœurer tout le monde, et il m’a semblé ue les Salons actuels comptaient beaucoup moins de ces lis fétides, poussés dans les marécages du faux mysticisme contemporain.
Et voilà donc le bilan de ces trente dernières années. Puvis de Chavannes a grandi dans son effort solitaire de pur artiste. À côté de lui, on citerait vingt artistes de grand mérite : Alfred Stevens, qui a également conquis
la maîtrise par sa sincérité si fine et si juste; Detaille, d’une précision et d’une netteté admirables; Roll aux vastes ambitions, le peintre ensoleillé des foules et des espaces. Je nomme ceux-ci, j’en devrais nommer d’autres, car jamais peut-être on n’a fait de tentatives plus méritoires dans tous les sens. Mais, il faut bien le dire, aucun grand peintre nouveau ne s’est révélé, ni un Ingres, ni un Delacroix, ni un Courbet.
Ces toiles claires, ces fenêtres ouvertes de l’impressionisme, mais Je les connais, ce sont des Manet, pour lesquels, dans ma jeunesse, j’ai failli me faire assommer! Ces études de reflets, ces chairs où passent des tons verts de feuilles, ces eaux où dansent toutes les couleurs du prisme, mais je les connais, ce sont des Monet que j’ai défendus et qui m'ont fait traiter de fou! Ces décompositions de la lumière, ces horizons où les arbres deviennent bleus, tandis que le ciel devient vert, mais je les connais, ce sont des Pissarro, qui m'ont autrefois fermé les journaux, parce que j’osais dire que de tels effets se rencontraient dans la nature!
Et ce sont là des toiles que jadis on refusait violemment à chaque Salon, exagérées aujourd’hui, devenues affreuses et innombrables! Les germes que j’ai vu jeter en terre ont poussé, ont fructifié d’une façon monstrueuse. Je recule d’effroi. Jamais je n’ai mieux senti le danger des formules, la fin pitoyable des écoles, quand les initiateurs ont fait leur œuvre et que les maîtres sont partis. Tout mouvement s’exagère, tourne au procédé et au mensonge, dès que la mode s’en empare. Il n’est pas de vérité, juste et bonne au début, pour laquelle on donnerait héroïquement son sang, qui ne devienne, par l’imitation, la pire des erreurs, l’ivraie envahissante qu’il faut impitoyablement faucher.
Je m'’éveille et je frémis. Eh! quoi, vraiment, c’est pour ça que je me suis battu? C’est pour cette peinture claire,
our ces taches, pour ces reflets, pour cette décomposition de la lumière? Seigneur! étais-je fou? Mais c’est très laid, cela me fait horreur! Ah! vanité des discussions, inutilité des formules et des écoles! Et j’ai quitté les deux Salons de cette année en me demandant avec angoisse si ma besogne ancienne avait donc été mauvaise.
Non, j’ai fait ma tâche, j’ai combattu le bon combat. J'avais vingt-six ans, j'étais avec les jeunes et avec les braves. Ce que j’ai défendu, je le défendrais encore, car c'était l’audace du moment, le drapeau qu'il s’agissait de planter sur les terres ennemies. Nous avions raison, parce que nous étions l’enthousiasme et la foi. Si peu que nous ayons fait de vérité, elle est aujourd’hui acquise. Et, si la voie ouverte est devenue banale, c’est que nous l’avons élargie, pour que l’art d’un moment puisse y passer.
Et puis, les maîtres restent. D’autres viendront dans des voies nouvelles ; mais tous ceux qui ont déterminé l’évolution d’une époque, demeurent, sur les ruines de leurs écoles. Et il n’y a décidément que les créateurs qui triomphent, les faiseurs d’hommes, le génie qui enfante, qui fait de la vie et de la vérité!
L’'Elite et la Politique
J’ai eu, lors de mon début dans les lettres, un mépris extraordinaire pour la politique. Non seulement je m’en désintéressais, d’un air superbe d’écrivain qui dédaignait de descendre à cette basse besogne, mais je jugeais les hommes qui s’en occupaient avec une sévérité outrageante, les regardant en bloc comme des sots et des inutiles. C'était, de ma part, l’opinion simpliste d’un poëte exaspéré, et rien ne me semble aujourd’hui plus enfantin n1 plus imbécile.
Ensuite, la vie m’a corrigé, j’ai dû pénétrer un peu dans tous les mondes pour mes études, j’ai renoncé à cette puérile conception sociale qui incarne l’humanité tout entière dans le lettré et l’artiste, traitant le reste en vil troupeau, en cohue inférieure, indigne d’intérêt. Cette politique, elle m'est apparue ce qu’elle est en réalité, le champ passionnant où lutte la vie des nations, où se sème l’histoire des peuples, pour les moissons futures de vérité et de justice. J’ai compris que les plus grands esprits pouvaient y évoluer, y faire la meilleure des besognes, celle du bonheur des autres. Même, si je m'étais découvert le moindre talent de parole, je crois
bien que j’aurais cédé au besoin de me mettre, moi aussi, à la tâche.
Et voilà que, sur le tard de ma vie, je sens renaître pour la politique le mépris de ma jeunesse. De nouveau, elle cesse de m'intéresser, elle met en moi un hoquet de dégoût. Mais ce n’est plus le poëte ivre de son rêve, orgueilleux de son intelligence, qui ne peut s’accoutumer à la basse cuisine quotidienne des politiciens, c’est l’homme vieilli, l’homme renseigné, qui sait et qui voit, que blesse surtout la médiocrité de notre monde politique, députés, sénateurs, ministres, tout le personnel de la machine gouvernementale en fonction.
Ah! ce fossé qui se creuse entre l’élite de la nation et ceux qui la gouvernent! S’il semble plus profond aujourd’hui, c’est que nos républicains soignent moins leurs redingotes, se montrent en négligé; mais la médiocrité de la dernière monarchie, la médiocrité du Second Empire étaient les mêmes, mieux cravatés sans doute. Et ce qui éclate, c’est la mise à l’écart des belles intelligences, c’est l’emploi reconnu impossible de nos grands hommes dans les affaires publiques, ce sont ces affaires confiées à des entrepreneurs de bâtisse sociale, à des sortes de spécialistes, d’une moyenne intellectuelle désastreuse, recrutés parmi les affamés et les dévoyés, faisant le plus souvent leurs affaires avant de faire celles du pays.
J’ai connu un ministre fort aimable, intelligent même, qui disait d’habitude aux grands hommes, lettrés, artistes, savants : ‘‘ Laissez-nous donc gouverner! Ne vous risquez pas dans cette vilaine besogne. Elle est vraiment indigne de vous, tandis que nous autres, les médiocres, nous sommes faits pour elle. Est-ce que vous balayez, est-ce que vous lavez la vaisselle, chez vous? Non, n'est-ce pas? Vous avez des gens à gages pour vous débarrasser de ces soucis matériels. Eh bien! nous autres, hommes politiques, nous sommes vos gens à gages, et vous pouvez vous livrer en paix à vos hautes spéculations, tandis que nous nous efforçons de rendre la maison tranquille et même agréable ””’. Mais le pis est que la maison n’est ni agréable ni même tranquille; et, entre l'élite, ainsi congédiée, et la médiocrité, en possession de tous les postes, la rupture s’aggrave de jour en jour.
Je ne connais pas, à ce point de vue, d’histoire plus typique que celle du passage de M. Berthelot au ministère des Affaires étrangères. On voudra bien m’en laisser parler librement dans ce journal, qui a mené une si rude campagne contre le dernier ministère. Je ne suis qu’une individualité qui passe, je n’engage en rien la responsabilité des collaborateurs voisins.
Voilà donc un très grand savant, dont la France doit être particulièrement orgueilleuse. L’Angleterre, s’il avait daigné s’y occuper de politique, l’aurait mis au premier rang. En Allemagne, l’Empereur en aurait fait son conseiller. Or, voilà, chez nous, après avoir été autrefois ministre de l’Instruction publique, qu’il en arrive, par suite d’une combinaison politique, à prendre dans un cabinet le portefeuille des affaires étrangères. Et j’admets qu'il n’y fût pas tout à fait à sa place, bien que, selon moi, une intelligence supérieure soit à sa place partout. Il s’est succédé, au palais du quai d’Orsay, de telles nullités, qu’un des grands cerveaux de ce temps ne pouvait y être déplacé, en admettant même que son aptitude fût discutable. En tout cas, il représentait la France avec un éclat de gloire autrement vif que tous les médiocres qui l’avaient précédé, et, s’il n’y faisait pas de meilleure besogne, il n’en pouvait certainement faire de pire.
Alors, nous avons assisté à cet affligeant spectacle d’une campagne furieuse menée contre M. Berthelot par la presse presque tout entière.On l’a cribléd’épigrammes, la caricature s’en est mêlée et l’a ridiculisé; puis, sont venues les attaques plus graves, qui dénaturaient chacun de ses actes. Un homme traîné sur la claie, jeté à la boue. Je sais bien que la passion politique était la grande coupable, qu’on ne s’attaquait pas au savant, mais à l’homme public qui avait commis l’inexpiable crime de faire partie d’un cabinet radical; sans parler de la passion religieuse, dont la rage grondaïit aussi contre le libre-penseur. Mais, justement, c’est cela qui est abominable, cette politique médiocre en révolte contre les intelligences, incapable d’un ménagement, si sotte, qu’elle ne peut remettre les choses au point, honorer le pays en montrant au moins quelque déférence à une de ses gloires. Et, il faut bien le dire, il m’a semblé qu’on se ruait sur M. Berthelot,
avec une joie d’autant plus sauvage, qu’on bousculaïit en lui un haut représentant de l'élite, qu’on faisait rentrer avec rudesse dans le rang un homme illustre qui se permettait d’en sortir.
Ma surprise est que les journaux conservateurs se soient prêtés si aisément à cette pitoyable campagne. Ils ne sont donc plus pour l'élite? Îls se mettent donc avec les égalitaires, coupant les têtes qui dépassent? Comment n’ont-ils pas vu que l’échec douloureux d’un homme tel que M. Berthelot, est fait pour écarter du pouvoir tous les cerveaux puissants”? Ses amis eux-mêmes l’abandonnaient, ses pairs ricanaient derrière son dos, en disant que c'était bien fait, qu’il n’avait que faire d’aller compromettre sa haute et belle situation dans cette galère. Et cela, pour des années, rend lâches les intelligences. Elles fuient cette politique où les hommes de la science, de l’art et des lettres, n’ont que des crachats à recevoir, elles l’abandonnent aux médiocrités qui s’y installent définitivement et y triomphent.
Hugo n’a guère été, en politique, qu’une lyre retentissante. S’il a convoité le pouvoir, comme certains le prétendent, il n’a jamais pu satisfaire cette ambition. Vainement, Balzac a voulu être député, et Renan, plus tard, y a échoué de même. Je citerais vingt autres exemples. Chateaubriand et Lamartine seuls ont joué un grand rôle, à la vérité plus décoratif que vraiment fécond en œuvres solides. Il semble qu’au-dessus d’une certaine intelligence, les dons du savant et du poëte soient plutôt un empêchement à la conduite expérimentée des peuples. Peut-être y faut-il un certain terre à terre, une fraternité de facultés moyennes avec la masse, des vues communes, un côté tout le monde qui établisse la sympathie.
Je suis frappé de la pauvre figure que nous faisons dans les Assemblées. Un des nôtres, Henry Fouquier, l'esprit le plus fin, le plus lettré et le plus pénétrant, après avoir siégé pendant quelques années à la Chambre, s’en est allé plein de dégoût, en s’y sentant parfaitement dépaysé et inutile. M. de Vogüé, dont on avait accueilli l’élection par des cris d’espoir, attendant de lui de nobles besognes, s’y trouve comme perdu, étouffé au milieu
du glapissement et des bourrades d’une foule. Maurice Barrès, malgré son originale conception de la vie, n’en a rapporté que deux bens articles; et l’ou s'étonne de l’âpreté qu’il met à vouloir rentrer dans un Parlement où son action a été d’une nullité si totale. Je ne trouve pas un seul écrivain, un artiste ou un savant, qui ait réellement joué chez nous un rôle politique de quelque importance depuis cinquante ans.
Alors quoi? Mon minisire aurait-il raison, celui qui voulait qu’on laissât la politique aux soins d’une claste subalterne? Les professionnels de l’intelligence ne sont peut-être bons qu’à penser et à créer dans l’absolu. Remarquez pourtant que nos nouveaux ministres, les jeunes, sont d’une culture très grande. L’historien est des plus remarquables chez M. Hanotaux, que ses amis regardent comme un esprit de haute valeur. Aucun homme au pouvoir n’avait encore montré la bravoure, je dirai l’enthousiasme littéraire de M. Poincaré, qui a conquis les lettres et les arts par ses discours fraternrels, où nous avons senti battre le cœur d’un des nôtres. M. Leygues s’est également révélé de notre famille, non pas parce qu’il a publié un volume de vers dans sa jeunesse, mais parce qu’il a gardé au pouvoir toute une intelligence vive, passionnée des choses de l’esprit. Et M. Bourgeois, le terrible M. Bourgeois, ce parfait administrateur, ce sage si clair et si pondéré, dont on est en train de faire un ogre révolutionnaire, a certainement en art les goûts les plus intenses, les plus raffinés, car je le sais un des fidèles de Rodin et de Vincent d’Indy. Même, si je remonte d’une génération en arrière, je trouve M. Edouard Lockroy dont l’histoire est si typique, un ancien journaliste d’infiniment d’esprit, auquel les journaux n’ont encore pu pardonner d’avoir travaillé vingt ans à se faire une immense instruction spéciale, un homme de volonté, de netteté et de courage, qui vient, quoi qu’on puisse dire, avec une compétence parfaite, en indiquant iout un ensemble de réformes, au ministère de la marine. Un ancien journaliste à la marine! N'est-ce pas tout ce qu'il y a de plus drôle? Et les journalistes crachent en l’air.
Seulement, il est bien vrai que, si tous ceux-là ont été plus ou moins des nôtres, ils se sont donnés ensuite corps
et âme à la politique. Elle est donc une maîtresse jalouse qui exige l’homme tout entier. Puis, la grande raison des échecs que les meilleurs de nous y subissent, c’est, je le répète, qu'elle demande des dons particuliers, qui vont rarement de pair avec les dons de l’artiste, de l’écrivain et du savant. D'abord, il faut être un orateur suffisant, et je dis un orateur toujours prêt, bravant les interruptions, trouvant le mot victorieux dans la tempête, et non le conférencier, le diseur récitant ou lisant ses discours écrits d’avance. Puis, il faut le goût de l’action, l’amour de la bataille, le cœur solide défiant les nausées, l’ambition de vaincre et de régner, l’insouciance de l’absolu et du définitif qui s’accommode d’une vie précaire au jour le jour, dans l’espoir d’un résultat qu’on n’atteint jamais.
Et, alors, il pourrait bien se faire que notre dédain de la politique, à nous tous qui vivons d’art, de littérature ou de science, vienne simplement de ce que nous n’avons rien de ce qu’il faut pour y réussir.
On sait que la société future rêvée par Renan, la société parfaite, arrivée au bonheur final, était une sorte d’oligarchie, un peuple gouverné par ses philosophes, ses savants et ses poëtes. L'élection des intelligences finissait par se faire, et le troupeau se trouvait enfin sous la garde des mieux doués et des plus intelligents.
Certes, ce n’est pas à cela que nous semblons marcher. Le vieux républicain que je suis et le socialiste que je finirai sans doute par être, confesse que la démocratie victorieuse apporte avec elle un furieux besoin d’égalité, qui se trahit par la méfiance et la haine de toute supériorité trop éclatante. Resterait à faire le procès des supériorités, des hommes providentiels, dont la nécessité pour le bonheur humain est discutable. En art même, l’homme de génie n’est pas absolument nécessaire, il y a eu des foules de génie, notre peuple du moyen âge, auquel nous devons les cathédrales gothiques. Et, dans un autre ordre d’idées, je ne vois pas que notre Conseil municipal, celui qu’on vient de réélire, qu’on plaisante si fort de ne compter que d’illustres inconnus, administre Paris plus
mal que ne le ferait un Conseil composé de toutes nos gloires parisiennes.
Il semble donc difficile, si l’on veut mettre quelque logique dans le rêve de demain, en tenant compte du mouvement social, de s’en tenir à la pure et belle vision de Renan, cette sélection naturelle des grands esprits, chargés de conduire les autres, les avortés et les faibles. Au lieu d’une exaltation par en haut, j’imagine volontiers une lente montée par en bas, une répartition plus large de l’intelligence commune, le niveau moyen de plus en plus supérieur, grâce à l’instruction et à l’éduation. En un mot, le bonheur naîtrait de l’équilibre, pas l'élite trop géniale, pas de bas peuple trop ignorant, we société qui fonctionnerait d’autant mieux, que les rouages en seraient plus étroitement semblables et liés entre eux.
FA ce serait le vœu de Proudhon réalisé : pas de grands hommes! Ils sont terribles parfois, d’un danger social e. Pour le juste, dont le rêve est le plus possible té et de vérité sur la terre, les petits de ce monde
et manje leur part. L’effort de la nature devait être de le détruire\ de le ramener aux proportions communes, frère parmi sè frères. Et peut-être est-ce à cette unité que travaillen) inconsciemment les démocraties, lorsqu’elles se montreit si affamées d'égalité. Ce n’est en somme que la révolte Ju plus grand nombre contre l’élu qui gêne les autres.
En attendant, il y a certainement divorce entre l'élite et la politique. Si l’élite disparaissait, si les peuples devenaient nédiocres et heureux, tout antagonisme cesserait forcémint. Mais, hélas! l’égalité, même dans la médiocrité, n’ist pas de ce monde, et je crois bien qu’il faudra se résigter, pendant des siècles encore, à voir les orateurs et les Hmmes d’action, de cervelle autre, sinon inférieure, condre les peuples, tandis que les savants, les écrivains et lè artistes, de cerveau plus libre et plus absolu, les regardæront faire avec colère et mépris, en haussant les épaul
IDC
pd
l'an
NS AN Ye \ LR NANTES EU vrai
tant té ‘y sh
ti
Pour les Juifs
Depuis quelques années, je suis la campagne qu’on essaye de faire en France contre les Juifs, avec une surprise et un dégoût croissants. Cela m’a l’air d’une monstruosité, j'entends une chose en dehors de tout bon sens, de toute vérité et de toute justice, une chose sotte et aveugle qui nous ramènerait à des siècles en arrière, une chose enfin qui aboutirait à ia pire des abominations, une persécution religieuse, ensanglantant toutes les patries.
Et je veux le dire.
D'abord, quel procès dresse-t-on contre les Juifs, que leur reproche-t-on ?
Des gens, même des amis à moi, disent qu'ils ne peuvent les souffrir, qu’ils ne peuvent leur toucher la main, sans avoir à la peau un frémissement de répugnance. C’est l’horreur physique, la répulsion de race à race, du blanc pour le jaune, du rouge pour le noir. Je ne cherche pas si, dans cette répugnance, il n’entre pas la lointaine colère du chrétien pour le Juif qui a crucifié son Dieu, tout un atavisme séculaire de mépris et de vengeance. En somme,
l'horreur physique est une bonne raison, la seule raison même, car il n’y a rien à répondre aux gens qui vous disent : ‘‘ Je les exècre parce que je les exècre, parce que la vue seule de leur nez me jette hors de moi, parce que toute ma chair se révolte, à les sentir différents et contraires ?”?.
Mais, en vérité, cette raison de l’hostilité de race à race n’est pas suffisante. Retournons alors au fond des bois, recommençons la guerre barbare d’espèce à espèce, dévorons-nous parce que nous n’aurons pas le même cri et que nous aurons je poil planté autrement. L’effort des civilisations est justement d'effacer ce besoin sauvage de se jeter sur son semblable, quand il n’est pas tout à fait semblable. Au cours des siècles, l’histoire des peuples n’est qu’une leçon de mutuelle tolérance, si bien que le rêve final sera de les ramener tous à l’universelle fraternité, de les noyer tous dans une commune tendresse, pour les sauver tous le plus possible de la commune douleur. Et, de notre temps, se haïr et se mordre, parce qu’on n’a pas le crâne absolument construit de même, commence à être la plus monstrueuse des folies.
J'arrive au procès sérieux, qui est surtout d’ordre social. Et je résume le réquisitoire, j’indique les grands traits. Les Juifs sont accusés d’être une nation dans la nation, de mener à l’écart une vie de caste religieuse et d’être ainsi, par-dessus les frontières, une sorte de secte internationale, sans patrie réelle, capable un jour, si elle triomphait, de mettre la main sur le monde. Les Juifs se marient entre eux, gardent un lien de famille très étroit, au milieu du relâchement moderne, se soutiennent et s’encouragent, montrent, dans leur isolement, une force de résistance et de lente conquête extraordinaire. Mais surtout ils sont de race pratique et avisée, ils apportent avec leur sang un besoin de lucre, un amour de l’argent, un esprit prodigieux des affaires, qui, en moins de cent ans, ont accumulé entre leurs mains des fortunes énormes, et qui semblent leur assurer la royauté, en un temps où l’argent est roi.
Et tout cela est vrai. Seulement, si l’on constate le fait, il faut l’expliquer. Ce qu’on doit ajouter, c’est que les Juifs, tels qu’ils existent aujourd’hui, sont notre
œuvre, l’œuvre de nos dix-huit cents ans d’imbécile persécution. On les a parqués dans des quartiers infâmes, comme des lépreux, et rien d’étonnant à ce qu’ils aient vécu à part, conservant tout de leurs traditions, resserrant le lien de la famille, demeurant des vaincus chez des vainqueurs. On les a frappés, injuriés, abreuvés d’injustices et de violences, et rien d’étonnant à ce qu’ils gardent au cœur, même inconsciemment, l’espoir d’une lointaine revanche, la volonté de résister, de se maintenir et de vaincre. Surtout on leur a dédaigneusement abandonné le domaine de l’argent, qu’on méprisait, faisant socialement d’eux des trafiquants et des usuriers, et rien d’étonnant à ce que, lorsque le régime de la force brutale a fait place au régime de l’intelligence et du travail, on les ait trouvés maîtres des capitaux, la cervelle assouplie, exercée par des siècles d’hérédité, tout prêts pour l’empire.
Et voilà qu'aujourd'hui, terrifiés devant cette œuvre d’aveuglement, tremblants de voir ce que la foi sectaire du moyen âge a fait des Juifs, vous n’imaginez rien de mieux que de retourner à l’an mille, de reprendre les persécutions, de prêcher de nouveau la guerre sainte pour que les Juifs soient traqués, dépouillés, remis en tas, avec la rage dans l’âme, traités en peuple vaincu parmi un peuple vainqueur!
En vérité, vous êtes des gaillards intelligents, et vous avez là une jolie conception sociale!
Eh quoi! vous êtes plus de deux cent millions de catholiques, on compte à peine cinq millions de Juifs, et vous tremblez, vous appelez les gendarmes, vous menez un effroyable vacarme de terreur, comme si des nuées de pillards s’étaient abattues sur le pays. Voilà du courage!
Il me semble que les conditions de la lutte sont acceptables. Sur le terrain des affaires, pourquoi ne pas être aussi intelligents et aussi forts qu’eux? Pendant le mois que je suis allé à la Bourse, pour tâcher d’y comprendre
elque chose, un banquier catholique me disait, en parlant des Juifs : ‘* Ah! monsieur, ils sont plus forts que nous, toujours ils nous battront ?”’. Si cela était vrai, ce serait vraiment humiliant. Mais pourquoi serait-ce
vrai? Le don a beau exister, le travail et l’intelligence, quand même, peuvent tout. Je connais déjà des chrétiens qui sont des Juifs très distingués. Le champ est libre, et, s’ils ont eu des siècles pour aimer l’argent et pour apprendre à le gagner, il n’y a qu’à les suivre sur ce terrain, à y acquérir leurs qualités, à les battre avec leurs propres armes. Mon Dieu! oui, cesser de les injurier inutilement, et les vaincre en leur étant supérieur. Rien n’est plus simple, et c’est la loi même de la vie.
Quelle satisfaction orgueilleuse doit être la leur, devant Je cri de détresse que vous poussez! N’être qu’une minorité infime et nécessiter un tel déploiement de guerre! Tous les matins, vous les foudroyez, vous battez désespérément le rappel, comme si la cité se trouvait en péril d’être prise d’assaut! À vous entendre, il faudrait rétablir le ghetto, nous aurions encore la rue des Juifs, qu’on barrerait le soir avec des chaînes. Et ce serait chose aimable, cette quarantaine, dans nos libres villes ouvertes. Je comprends qu’ils ne s’émotionnent pas et qu'ils continuent à triompher sur tous nos marchés financiers, car l’injure est la flèche légendaire qui retourne crever l’œil du méchant archer. Continuez donc à les persécuter, si vous voulez qu'ils continuent à vaincre!
La persécution, vraiment, vous en êtes encore la? Vous en êtes encore à cette belle imagination qu’on supprime les gens en les persécutant? Eh! c’est tout le contraire, pas une cause n’a grandi qu’arrosée du sang de ses martyrs. S’il y a encore des Juifs, c’est de votre faute. Ils auraient disparu, se seraient fondus, si on ne les avait pas forcés de se défendre, de se grouper, de s’entêter dans leur race. Et, aujourd’hui encore, leur plus réelle puissance vient de vous, qui la rendez sensible en l’exagérant. On finit par créer un danger, en criant chaque matin qu’il existe. A force de montrer au peuple un épouvantail, on crée le monstre réel. Ne parlez donc plus. Le jour où le Juif ne sera qu’un homme comme nous, il sera notre frère.
Et la tactique s’indique, absolument opposée. Ouvrir les bras tout grands, réaliser socialement l'égalité reconnue par le Code. Embrasser les Juifs, pour les absorber et les confondre en nous. Nous enrichir de leurs qua-
lités, puisqu'ils en ont. Faire cesser la guerre des races en mêlant les races. Pousser aux mariages, remettre aux enfants le soin de réconcilier les pères. Et là seulement est l’œuvre d'unité, l’œuvre humaine et libératrice.
L’antisémitisme, dans les pays où il a une réelle importance, n’est jamais que l’arme d’un parti politique ou le résultat d’une situation économique grave.
Mais, en France, où il n’est pas vrai que les Juifs, comme on veut nous en convaincre, soient les maîtres absolus du pouvoir et de l’argent, l’antisémitisme reste une chose en l’air, sans racines aucunes dans le peuple. Il a fallu, pour créer une apparence de mouvement, qui n’est au fond que du tapage, la passion de quelques cerveaux fumeux, où se débat un louche catholicisme de sectaires, poursuivant jusque dans les Rothschild, par un abus de littérature, les descendants du Judas qui a livré et crucifié son Dieu. Et j’ajoute que le besoin d’un terrain de vacarme, la rage de se faire lire et de conquérir une notoriété retentissante, n’ont certainement pas été étrangers à cet allumage et à cet entretien public de bûchers, dont les flammes sont heureusement de simple décor.
Aussi quel échec lamentable! Quoi? depuis de si longs mois, tant d’injures, tant de délations, des Juifs dénoncés chaque jour comme des voleurs et des assassins, des chrétiens même dont on fait des Juifs, quand on les veut atteindre, tout le monde juif, traqué, insulté, condamné! Et, au demeurant, rien que du bruit, de vilaines paroles, des passions basses étalées, mais pas un acte, pas un coin de foule ameuté, ni un crâne fendu, ni une vitre cassée! Faut-il que notre petit peuple de France soit un bon peuple, et sage, et honnête, pour ne pas écouter ces appels quotidiens à la guerre civile, pour garder sa raison, au milieu de ces excitations abominables, cette demande journalière du sang d’un Juif! Ce n’est plus d’un prêtre que le journal déjeune chaque matin, mais d’un Juif, le plus gras, le plus fleuri qu’on puiise trouver. Déjeuner aussi médiocre que l’autre, et pour le moins aussi sot. Et, de tout cela, il ne reste que la laideur de la besogne, la plus folle et la plus exécrable qui soit à faire, la plus
inutile aussi, heureusement, puisque les passants de la rue ne tournent même pas la tête, laissant les énergumènes se débattre comme des diables dans de louches bénitiers.
L’extraordinaire est qu’ils affectent la prétention de faire une œuvre indispensable et saine. Ah! les pauvres gens, comme je les plains, s’ils sont sincères! Quel épouvantable document ils vont laisser sur eux : cet amas d'erreurs, de mensonges, de furieuse envie, de démence exagérée, qu'ils entassent quotidiennement! Quand un critique voudra descendre dans ce bourbier, il reculera d’horreur, en constatant qu'il n’y a eu là que passion religieuse et qu’intelligence déséquilibrée. Et c’est au pilori de l’histoire qu’on les clouera, ainsi que des malfaiteurs sociaux, dont les crimes n’ont avorté que grâce aux conditions de rare aveuglement dans lesquelles ils les ont commis.
Car là est ma continuelle stupeur, qu’un tel retour de fanatisme, qu’une telle tentative de guerre religieuse, ait pu se produire à notre époque, dans notre grand Paris, au milieu de notre bon peuple. Et cela dans nos temps de démocratie, d’universelle tolérance, lorsqu'un immense mouvement se déclare de partout vers l’égalité, la fraternité et la justice! Nous en sommes à détruire les frontières, à rêver la communauté des peuples, à réunir des congrès de religions pour que les prêtres de tous les cultes s’embrassent, à nous sentir tous frères par la douleur, à vouloir tous nous sauver de la misère de vivre, en 21e. vant un autel unique à la pitié humaine! Et il y a là une poignée de fous, d’imbéciles ou d’habiles, qui nous crient chaque matin : ‘* Tuons les Juifs, mangeons les Juifs, massacrons, exterminons, retournons aux bûchers et aux dragonnades!”” Voilà qui est bien choisir son moment! Et rien ne serait plus bête, si rien n’était plus abominable!
Qu'il y ait, entre les mains de quelques Juifs, un accaparement douloureux de la richesse, c’est là un fait certain. Mais le même acca parement existe chez des catholiques et chez des protestants. Exploiter les révoltes populaires en les mettant au service d’une passion religieuse, jeter surtout le juif en pâture aux revendications
des déshérités, sous le prétexte d’y jeter l’homme d’argent, il y a là un socialisme hypocrite et menteur, qu’il faut dénoncer qu'il faut flétrir. Si, un jour, la loi du travail se formule pour la vérité et pour le bonheur, elle recréera l’humanité entière ; et peu importera qu’on soit Juif ou qu’on soit chrétien, car les comptes à rendre seront les mêmes, et les mêmes aussi les nouveaux droits et les nouveaux devoirs.
Ah! cette unité humaine, à laquelle nous devons tous nous efforcer de croire, si nous voulons avoir le courage de vivre, et garder dans la lutte quelque espérance au cœur! C’est le cri confus encore, mais qui peu à peu va se dégager, s’enfler, monter de tous les peuples, affamés de vérité, de justice et de paix. Désarmons nos ha nes, aimons-nous dans nos villes, aimons-nous par-dessus les frontières, travaillons à fondre les races en une seule famille, enfin heureuse! Et mettons qu’il faudra des mille ans, mais croyons quand même à la réalisation finale de l’amour, pour commencer du moins à nous aimer aujourd’hui autant que la misère des temps actuels nous le permettra. Et laissons les fous, et laissons les méchants retourner à la barbarie des forêts, ceux qui s’imaginent faire de la justice à coups de couteau.
Que Jésus dise donc à ses fidèles exaspérés qu'il a pardonné aux Juifs et qu’ils sont des hommes!
Dépopulation
Voici une dizaine d’années que je suis hanté par l’idée d’un roman, dont je n’écrirai sans doute jamais la première page.
Dans mon amour de la vie, du flot incessant et débordant de vie que charrient les veines du monde, dans ma passion de travail, de la puissance et de la fécondité, j'ai souvent pensé à tout ce que la nature insoucieuse, trop riche pour compter, perdait en chemin de semences et de germes. De toutes parts, la vie pullule, s’épand en myriades d'êtres, dont la matière frémit et s’anime. Chacun de nos pas écrase des millions d’organismes vivants, nous ne sommes nous-mêmes qu’un champ de fermentation où la vie enfante, en son labeur continu. Et qu’on réfléchisse pourtant à l’incroyable gaspillage, à toute la vie qui se perd, qui avorte, qui se détruit avant d’être, au milieu de l’éternelle Jutte des éléments.
Des graines innombrables que Ja plante et l’arbre confient au vent, combien seront détruites en chemin, tomberont à la pourriture des fleuves ou à la sécheresse des rochers, iront se dessécher ou se corrompre dans
quelque mauvais sol? Des œufs en quantité prodigieuse que le poisson dépose au fond des eaux, combien seront balayés par la tempête, anéantis par des massacres et des catastrophes? De toutes les couvées d’un printemps, de toutes les portées des libres bêtes des plaines et des bois, combien seront réduites par l’accident ou la bataille, comme si la mort voulait faire sa part avant la vie, toute une hécatombe prélevée sur les êtres, avant qu'ils naissent à la lumière? Ce sont les frais d’ébauche, d’essayage, les pertes de toute grande besogne, quitte à refondre les miettes tombées, à les reprendre et à en refaire plus tard d’autres œuvres.
Et, quand on arrive à l’humanité, les mêmes pertes se constatent, un extraordinaire gaspillage de la semence, le meilleur de la graine humaine jeté au vent, noyé dans les eaux, dispersé sur les roches infécondes. Mais, ici, ce n’est plus seulement l’insouciante largesse de la bonne nature qui se sait trop riche pour être ruinée jamais. Il y a raisonnement, volonté, et souvent c’est la débauche, et souvent c’est le crime, et dès lors le plus admirable sujet d’étude s’évoque, toutes les comédies, tous les drames qui sèment ainsi au néant la semence auguste des hommes, de même qu’un semeur assassin tuerait dans son germe le blé qui fait vivre, en le jetant à un champ de cailloux.
Mon roman se serait appelé Le Déchet, et j’y voyais une fresque immense, tout ce qu’une ville comme Paris tue de germes, dévore d’êtres à naître, consomme d’avortements, pour être ce qu’elle est, le foyer toujours flambant de la vie de demain. On ne se doute pas des tragédies de la natalité; il y a là des dessous exécrables, un noir lac souterrain coulant au néant. Et rien ne me semblait plus vaste, plus grand, plus honnête, qu’un tel poëme, où j'aurais plaidé les droits à la vie, avec toute la passion que je puis avoir dans le cœur. Mais il y faudrait un effort dont je ne suis plus capable peut-être, et il se trouverait sans doute des imbéciles pour déclarer qu’un tel sujet est bien. digne de l’auteur malpropre qui a écrit La Terre. Ah! les pauvres gens!
Il n’en est pas moins vrai que le cri d’alarme poussé
en ce moment, au sujet de la dépopulation, vient de réveiller en moi mon ancienne idée. Ce cri, il retentit à chaque recensement nouveau, lorsque la statistique constate que la population en France n’augmente plus que dans des proportions sans cesse déclinantes, qui font prévoir le jour prochain où elle diminuera. Et, pour huit jours, le patriotisme s'inquiète, se lamente, clame que la patrie est en danger, puisqu'elle s’en va d’épuisement et qu’elle est menacée de mourir sur place. On répète avec raison que l’avenir est aux nations fécondes. Puis, tout se calme, et nos femmes ne font pas plus d’enfants qu'auparavant.
Cette fois, pourtant, un fait s’est produit, une ligue s’est formée : ‘‘ l’Alliance nationale, pour le relèvement de la population française ”’. On en peut sourire, l’intention n’en est pas moins excellente. La centaine de personnes qui se sont dérangées, pour assister à la première séance de la ligue, ont fait preuve d’une bonne volonté dont il faut leur tenir grand compte. Ce n’est pas qu’on ait travaillé très utilement, dans cette séance, car il ne s’y est guère répété que les choses sues de tout le monde sur les causes de la dépopulation : l’alcoelisme, la désertion des campagnes, la vie trop chère, surtout le calcul égoïste des familles limitant le nombre d’enfants, pour leur assurer la vie confortable qu’on s’imagine leur devoir. Mais une agitation peut s’ensuivre, et comme il y a là, avant tout, une question de mœurs, je crois qu’on ne peut transformer les fâcheuses conditions existantes qu’en leur opposant, par la parole, par le journal, par le livre, d’autres conditions, l’idéal de mœurs nouvelles, qui favoriseraient l’éclosion de familles nombreuses.
Ainsi, la ligue s’est occupée surtout des réformes fiscales, en paraissant convaincue que, si l’on arrivait à dégrever les pères chargés de beaucoup d'enfants, on aiderait puissamment à la repopulation. Hélas! un peu moins, un peu plus de justice dans l’impôt, je ne pense pas que cela suffise. Comme on l’a dit, la vie resterait quand même très chère, et c’est le prix de la vie qu’il s’agirait de diminuer de moitié, si l’on voulait qu’un père se donnât le luxe de doubler le nombre de ses enfants. Mais est-ce possible? La vie va toujours en renchérissant,
il y a là un phénomène économique qui tient à de profondes causes sociales, qu’on ne pourrait détruire sans une révolution violente. Et c’est pourquoi, les législateurs me paraissant être sans force, je voudrais qu’on confiât la tâche aux moralistes, aux écrivains, aux poëtes. Remarquez que, dans cette limitation de la famille, il y a certainement une part de mode et de bon ton. Lorsque, sur un trottoir, on rencontre une mère suivie de deux ou trois garçons et d’autant de filles, on rit. Cela semble comique, presque inconvenant. Il n’y a que les animaux pour se reproduire de la sorte. Je verrai toujours la grimace d’une jeune et jolie dame, de ma connaissance, dans un village de Bretagne, où les enfants pullulaient. Elle. eu rougissait de honte, comme si elle eût traversé un mauvais lieu. Et j'imagine que tout changerait, si l’on persuadait à à nos jeunes et jolies dames e rien n’est beau, que rien n’est fort comme les nombreuses familles. Sans doute, les conditions de la vie resteraient quand même aussi rigoureuses pour les pères, qui auraient à nourrir le troupeau. Mais est-ce que l’idée de beauté n’est pas toujours victorieuse, et si la beauté était mise à avoir beaucoup d'enfants, si la fécondité ennoblissait, est-ce que, de toutes parts, nous ne verrions pas se multiplier les naissances ? On souffrirait, on lutterait, on finirait bien par s’accommoder au nouvel idéal social, pour être fort, pour être beau. | |
Je ne voudrais pas, dans le cas actuel, donner à la philosophie et à la littérature de ces derniers cinquante ans une influence néfaste exagérée. Mais, en vérité, examinez le dossier, jugez le procès.
C’est d’abord, pour ne pas remonter davantage, Schopenhauer avec sa théorie de la douleur de vivre, sa haine de la vie qu’il poursuit dans la femme et dans l’amour. Et toute sa descendance va renchérir, les pessimistes, les désabusés, les amoureux du néant. Donner la vie à un être devient un crime. On n’a pas le droit de mettre au jour une créature fatalement vouée à la souffrance, et le sage est celui qui ne procrée plus, qui rêve la fin de la vie, par la grève de toutes les forces génératrices. La doctrine, d’une grandeur sauvage, est d’ail-
leurs rapetissée, abêtie à ce point qu’elle devient le lieu commun de tous les sots et l’excuse de tous les débauchés.
Puis, c’est le génie qui s’en mêle, c’est Wagner qui exalte la virginité, le renoncement, qui met le sublime dans la pureté immaculée et inféconde. Si Tristan et Yseult s’adorent de la passion la plus dévorante dont on ait jamais noté les cris, ils n’en meurent pas moins avant de s’être appartenu et d’avoir enfanté. Et, à part ces deux-là, quelle suite de héros et d’héroïnes chevauchant des cygnes, portant des palmes, buvant à la mort de l’amour dans des calices mystiques! Ah! comme Elisabeth me chagrine, et quelle joie si Tannhauser retournait faire un enfant à Vénus! Partout, dans cette musique de géant, l’amour est traqué, condamné, présenté ainsi qu’une faute et une douleur, au nom de je ne sais quel idéal louche. Mort à l’enfant!
Et, si l’on descend à nos petits Schopenhauer, à nos petits Wagner, à toute la littérature née chez nous de leur influence, on trouve les essoufflés, les dégénérés, les impuissants qui nous encombrent depuis des années. Je fais la part des talents très vigoureux qui se sont produits; mais n'est-il pas évident qu’un vent de stérilité souffle, et que, dans notre littérature aussi, on ne fait plus d’enfants? L’éternel adultère y règne en maître, et le pis est qu'il est infécond; car, si l’amant, au lieu du mari, fécondait la femme, ça compteraïit tout de même, pour la bonne nature; mais l’enfant n’apparaît presque jamais, parce qu'il est encombrant et sans élégance; l’enfant a cessé d’être littéraire. Et, pourtant, tout amour qui n’a pas l'enfant pour but n’est au fond qu’une débauche, fort aimable, j’en conviens, lorsque la jeunesse et la beauté sont de la partie.
Puis, si, plus bas encore, nous descendons de nos romans de psychologie mondaine, où il y a parfois tant de talent, aux étranges et dernières floraisons de notre littérature, à ce qu’on a nommé l’école décadente et l’école symbolique, nous ne trouvons plus alors que la guerre à l’amour, à l’amour sain et loyal, qui procrée, et qui s’en vante. C’est le flot des femmes insexuées, minces comme des perches, sans aucun des organes qui font la femme mère
et nourrice. Des vierges informulées flottent dans des limbes crépusculaires. Et ce sont aussi, du côté des hommes, de pâles éphèbes qu’on peut prendre pour des filles, et qu’on prend pour des filles. L’enfant est grossier, malpropre, honteux comme un attentat à l’intellectualité des amants. On ne se féconde plus que cérébralement, on n’enfante plus que par le commerce des âmes. On se permet tout de l’amour, excepté l’acte naturel pour lequel l’amour est fait. Mort à la vie, et que la semence humaine soit jetée au vent, pour que le vent la disperse, inutile et méprisée!
Comment diable voulez-vous qu’avec des couples pareils Ja patrie française puisse voir s’accroître le nombre de ses petits citoyens? Il est certain que, si, réellement, la littérature a une influence sur les mœurs, rien ne saurait aider davantage à la dépopulation que toutes ces œuvres littéraires et artistiques qui exaltent la femme inféconde, qui méprisent le mâle solide et puissant. Les grands blés nourrisseurs sont coupés, ce sont des champs de lis qui empoisonnent le monde. Et le pis est que la mode s’en est mêlée, qu’on va à je ne sais quelle faillite de notre belle santé gauloise, de notre bonhomie et de notre fécondité, pour le plaisir d’être des sots intellectuels, coupeurs dé cheveux en quatre et analystes des ténèbres de l’invisible.
J'entends bien que les socialistes internationaux $se désintéressent de la question. La natalité diminue en France; qu'importe, si elle augmente autre part? Pour qui espère voir bientôt les frontières disparaître, l’humanité ne faire plus qu’un peuple, qu'importe que ce soit ici, ou plus loin, que se déclare un arrêt dans les naissances ? Ce n’est là que le flux et le reflux de l’histoire, un résultat prévu des raisons multiples qui, jusqu’à cette heure, ont fait la grandeur, puis le déclin des nations. Si la France devait mourir, elle mourrait comme tout ce qui est mortel meurt de mort naturelle, d’épuisement, lorsque la vieillesse est venue. Et, pour les internationaux, aux vues élargies et séculaires, elle retournerait dans le grand tout, qui est l’humanité.
Alors, si l’on se place à cette hauteur, dans le temps
et dans l’espace, par-dessus les patries, la question n’est plus de savoir si la natalité d’un peuple diminue, mais si le chiffre total des créatures humaines sur le globe s’élève ou s’abaisse. On peut aimer la vie jusqu’à s’intéresser à son expansion totale. Et que de problèmes se dressent ensuite : la loi de la lutte pour l’existence qui ravagerait, décimerait quand même ce peuple unique, la loi de fer qui veut que la production soit toujours en raison directe de la consommation, la loi d’amour elle-même, créatrice des inégalités, qui choisit et combat. Ah! l’espoir qui nous fait vivre, le bonheur qu’on nous promet, dans combien de siècles ?
Nous n’y sommes pas, ce n’est pas demain que les frontières disparaîtront, et le plus sage est donc de vivre chez soi, pour soi, puisque l’idée de patrie est encore le levier nécessaire qui soulève les cœurs, qui enflamme les courages. O mères françaises, faites donc des enfants, pour que la France garde son rang, sa force et sa prospérité, car il est nécessaire au salut du monde que la France vive, elle d’où est partie l’émancipation humaine, elle d’où partiront toute vérité et toute justice! Si elle doit un jour ne faire plus qu’une avec l’humanité, ce sera comme la mer où tous les fleuves viennent se perdre.
Et je voudrais, chez elle, que le déchet de la vie cessât, que la vie fût adorée comme la bonne déesse, l’immortelle, celle qui donne l’éternelle victoire. Et je voudrais qu’elle eût une littérature puissante et naturelle, virile et saine, d’une honnêteté qui brave les choses et les mots, remettant en honneur l’amour qui enfante, créant de vastes monuments de solidité et de paix, pour le flot débordant des générations futures. Et je voudrais que toute une société nouvelle en sortit, de braves hommes, de braves femmes, des ménages ayant chacun douze enfants, pour crier la joie humaine à la face du soleil.
un WI OR: | Ve LA 17 LA LE À a" NA: ANT, LA A. 71 L P NODAT QU MT RE TA UE: A0) PUR NAN | [ri (] [OUI eu k À f x j / hi! | | Ke 12] N 1à (40 NRA : i] 4 à (ui à N { { | v% (l NERO jo AIN a A SUR é Le LEUIN CN NON I DL ER Le x 104 NOR | | | j : È TN Ni YO (0 Nr il : A \ PEN RUN not ARE À tu l ) 4 SUV S à LP) 1 , ' 11 :
d VIE | 4 4 , «| (A Le ts À 4 * ù Ù VE OUR ( NAT à k di Lt LA A 2 ; k l n p* Aé ULEN HE D EL PAL | , * | h ah} jai FIST SALON PPARTMENUM L'HONN CCE TALTRUIS TRS LOL à | 11 ' 4 MATE A [RER ET ' y ÿ | 'a SR TIATTEUS + À : Tor [ya d.+ Lt LA re È 10 Tr L ' Um \ CRETE ENTER A 4 4 « (M) i . , { La ; PT PS DENT IN PU ee RTS ENT D EN AIT : h ù S £ PA PEN dt “ to È [| t AA à £ ’ à # à L \ ph >!
CE EEE 4 NY SANPUNT TONNES : ñ 2 À AN re r MENT Es ‘2 3 Yi ….b à 44 RER Û x 3 ET SAINT ue ONE OK TIENNE { L Ÿ 1 t h n N ARTE n FM a Ë 4 at ph j k | LT: 1 El be k ( \ ri if \ trrt UNE" (TER LUE ï , Lam 1 EUR 12 a : +, MANTAIATTIANTeR PEN ; … Ho US st airS UNE 4} D Pol 2 HE AS QU À Ÿ NET Ce = Luna AE L tof Te" 1 À Ad | 1 ( WA LE ANT MN 1% 1 F ps Le où 4 { EE" ti LE 4 FR à 2 F n] L} ' ET 4 » { : “ro ASIN 2 ; LE FR Le à AN LT LR k Je à ; | s r EU + LS PS sù VAR RANCE Le Hi fret DES RON L ‘4, , ‘ TE 1 124 yà LA PTT b . Ur M£ :
fi « , q € a A:
# si ni Fos gi BR FE ” È r tir 4 7 Ur FE ATTE { t Î Ÿ à de : [T4 ER | rh HOME dE 1 AUS rhrto tie " 4 : = On Re LT € Lys PR ü © ÿ de ur À d' Ê à N tu 4 a 14 A ri j eLE | Ü hr , 1 j “i Vu PE" LT METNENET nie | MS VUE VOA TT UE, 0e Lo TER j , Hire D a DOTE | AW td F 5 : 4 A TA à ir , : h : “2 eut rs di a ME UN © 8 pe “ ; UE #7 M} rs SALE À tire 4 NS PV MMS ERA “{iyy n Ju WE PU | NS ONE CNT PE EM ENANIETER d4 ERA: à :
d » vi 4 : } L i "1 L. 4 vs é ' A d k A4 « hd PALAU L ñ \ F r é « L , + « l [ Fu" TARN PRE MOT ve “1
Enfin couronné
Personne n'’ignore que mon ambition est sans frein et que, sur le tard de ma vie, je me suis mis à désirer follement les grandeurs.
Les profonds psychologues du journalisme ont parfaitement vu cela, car rien ne leur échappe, ils ont la compréhension ph'losophique et pénétrante. Aussi, depuis quelques années, notent-ils avec un rare bonheur les mille bassesses auxquelles je me livre pour décrocher les honneurs officiels. On me représente la corde au cou, avec un cierge expiatoire à la main, on me montre dans tous les escaliers, dans toutes les antichambres, usant les paillassons et les cordons de sonnette, me courbant si bas que j’en ai contracté un lumbago chronique.
Ah! les malins, ils m’ont donc vu? Que voulez-vous, il faut bien avouer, lorsque les gens ont une intelligence qui perce les murailles! Et je sens qu’il est inutile que je nie davantage, car la chose est enfin publique : je viens de représenter un ministre, et l’on m’a décerné un diplôme d’honneur.
C’est à la quarante-cinquième séance tenue par la Société protectrice des Animaux, au Cirque d'Hiver, pour la distribution de ses récompenses, que la chose a eu lieu.
J'entends bien quel est mon nouveau crime. Comment! voilà qu’il se met à aimer les bêtes! Il ne lui manquait plus que ce ridicule. Faut-il qu’il soit tombé bas, pour en arriver à feindre aujourd’hui d’aimer les bêtes, dans l’unique but de déchaîner la réclame sur son nom, au moment où l’on met en vente un roman de lui! S’il aimait vraiment les bêtes, on le saurait.
Et c’est très vrai, cela, on ne savait pas que j’aimais les bêtes. O gloire des lettres, ô livres que nous lançons par milliers d’exemplaires et que nous croyons lus, et bien lus de tous! Quelle leçon de modestie, lorsqu’un beau matin, après avoir dans plus de vingt volumes parlé des bêtes avec une tendresse fraternelle, mis des bêtes en scène ainsi que des sœurs préférées, donné à la bête la place la plus large à côté de l’homme, on voit les gens s’étonner et se récrier, parce qu'ils apprennent tout d’un coup que vous les aimez!
Un jour que tout sujet d’actualité me manque, je me décide à écrire mon article du Figaro sur l’amour des bêtes. Je ne le faisais qu’avec une certaine inquiétude, craignant de ne pas intéresser, d’écrire là un de ces articles neutres, comme il nous arrive d’en écrire trop souvent. Et j'ai été stupéfait du résultat, plus de deux cents lettres me sont arrivées, et non seulement de la France, mais de tous les pays du monde. Depuis bientôt six mois que je collabore à ce journal, c’est de beaucoup celui de mes articles qui a remué le plus les cœurs, qui a soulevé le plus de passion. On ne s’imagine pas l’écho que cet amour des bêtes a dans certaines âmes, et des effusions, et des supplications, et des projets de soulagement, et toute une fraternité militante. C’est en vérité prodigieux et attendrissant.
Mais ce qui m’a stupéfié davantage, ce sont des lettres de belles dames qui, en des termes à peine différents, disaient toutes à peu près ceci : ‘* Comment! vous aimez les bêtes, monsieur ! mais alors vous êtes un brave homme! Et moi qui vous accusais de tous les crimes, à la suite
de ce qu’on m'avait dit de vos livres et de vous! Dans celles de vos pages que j'avais lues, je vous, trouvais si noir, si terrible! Mais c’est fini, je ne vous attaquerai plus, j je vous défendrai, maintenant que je vous sais bon pour nos chères bêtes ”. Et'une.de ces Jettres concluait ainsi : ‘* Votre article a plus fait pour vous gagner les femmes, que vos trente années de littérature ?”.
Dans vingt volumes, parlez donc en frère des bêtes! tirez donc à cent mille! soyez donc lu sur les deux faces du globe! Et, un beau jour, un simple article de journal
révèlera au monde que vous aimez les bêtes!
Lundi dernier, à la séance annuelle de la Société protectrice des LR les choses se sont donc passées de la façon la plus cordiale et la plus touchante. On y est en famille, il n’y avait là que des sociétaires et des parents amenés par eux, près de quatre mille personnes, m’a-t-on dit.
Le distingué président, M. Uhrich, qui a lutté si vaillamment pour éviter à la France l’abomination des courses de taureaux, a laissé échapper le mot de courage, en me remerciant d’être venu. On est spiritue] en France, surtout dans nos journaux parisiens, et il paraît qu’aimer les animaux, s'occuper d’eux, les défendre, est un sujet de plaisanteries faciles. Quoi de plus drôle que les vieilles filles avec leurs troupeaux de chats, que le monsieur tyrannisé par son chien, le descendant et le veillant dans la rue, pendant qu'il y fait ses petites affaires, que le passant au cœur trop fraternel qui se gourme avec un charretier, parce que celui-ci a battu quelque vieux cheval poussif? Alors, pour ne pas être plaisanté, si par exemple on aime les serins, le mieux est de les aimer chez soi, en leur donnant du colifichet et du mouron bien frais, sans aller manifester bruyamment cette tendresse au dehors.
Je ne savais pas faire preuve de vaillance, car la cause des bêtes pour moi est plus haute, intimement liée à la cause des hommes, à ce point que toute amélioration dans nos rapports avec l’animalité doit marquer à coup sûr un progrès dans le bonheur humain. Si tous les hommes doivent être heureux un jour sur la terre, soyez convaincus
que toutes les bêtes seront heureuses avec eux. Notre sort commun devant la douleur ne saurait être séparé, c’est la vie universelle qu’il s’agit de sauver du plus de souffrance possible. Et ce que j’ai vu, au Cirque d'Hiver, loin de me faire sourire, m’a profondément touché, car cela m’a paru à la fois très simple, très tendre, et d’un bon exemple admirable.
Douze cent douze lauréats, des diplômes, des médailles d’or, d’argent et de bronze, des mentions honorables, sans doute c’est beaucoup; et heureusement que tous les lauréats ne viennent pas se faire couronner. Mais ils seraient douze mille que le résultat serait plus louable encore, puisque ce sont uniquement là des récompenses de propagande, une façon d’encourager nos bons sentiments humains en faveur de nos petites sœurs les bêtes. La Société protectrice des Animaux est bien forcée d’user du seul moyen d’action dont elle dispose, la médaille qui distingue le juste, qui le donne en modèle. Sans doute, le ferment de la vanité est au fond; mais on n’a pas encore trouvé la façon d’agir autrement sur les hommes. Et si J’on savait la joie dont on comble un humble, le jour où il est publiquement récompensé, au son de la musique!
Des humbles, je n’ai guère vu que des humbles monter sur l’estrade. Par une aimable politique, la Société veut bien décerner quelques prix aux écrivains qui ont publié un article ou un livre où les bêtes sont aimées, aux journaux surtout dont l’appui lui est si nécessaire dans ses campagnes de protection. Mais ses lauréats tout indiqués sont les humbles, les humbles qui sont en continuel contact avec les bêtes, qui vivent d'elles et avec elles, qui sont les maîtres de les défendre ou de les faire souffrir davantage. Et voici les instituteurs, qui par leurs leçons journalières peuvent agir si heureusement sur le cœur et la raison des enfants des campagnes; voici les cochers, les charretiers qui règnent, le fouet en main, sur le peuple des chevaux; voici les valets de ferme, les bergers, les éleveurs, tous ceux qui passent leurs jours avec les troupeaux innombrables du bétail; voici l’armée à son tour, les maréchaux ferrants. les cavaliers du train et des autres corps, parmi lesquels le cheval trouve des frères ou des bourreaux; et voici les sapeurs-pompiers,