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XVI. — Jeanne d'Arc et l'idéal celtique

O terre de granit, recouverte de chênes !

Brizeux.

Un soir, l'Esprit de J. Michelet, précédant et annonçant celui de Jeanne d'Arc, nous tenait ce langage, au cours d'une de nos séances d'études : (( Jeanne acquit dans ses existences antérieures le sentiment des grands devoirs qu'elle aurait à remplir. Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois dans ces temps lointains. Ce lien, établi entre elle et nous, l'attire. De même qu'elle m'a inspiré, elle vous inspirera. Mon livre n'a été qu'un écho de sa passion pour la France et pour la vérité. Maintenant, elle va descendre vers vous, pour vous apporter une parcelle de la vérité divine. »

Nombreuses ont été les existences de Jeanne sur la terre, comme celles de toutes les âmes qui parcourent avec nous le cycle immense des évolutions. 11 y en eut de brillantes, vécues sur les marches d'un trône ; il y en eut d'obscures, mais toutes ont été bienfaisantes pour

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autrui, fécondes pour son propre avancement.

Ses premières vies terrestres se succédèrent à l'époque celtique, au pays d'Armor. C'est là que sa personnalité s'imprégna de ce génie particulier, fait d'idéal, d'intrépidité et de poésie rêveuse, que l'on retrouve en elle au quinzième siècle.

Dès son enfance à Domremy, elle aimait à fréquenter les lieux où s'accomplirent les rites druidiques : les bosquets de chênes, témoins des anciens appels aux âmes, les fontaines sacrées, les monuments de pierre brute que l'on rencontrait çà et là aux environs de son village. Elle aimait à s'enfoncer dans la forêt profonde, à en écouter les harmonies, lorsqu'elle frémit et vibre comme une harpe gigantesque sous les souffles du vent. De son regard de voyante, elle distinguait sous ses voûtes les ombres mystérieuses de ceux qui présidaient aux évocations et aux sacrifices. Parmi ses guides invisibles, on pouvait rencontrer les Esprits protecteurs des Gaules, ceux-là mêmes qui, dans tous les siècles, assistent les fils d'Arthur et de Merlin, et donnent à ceux qui luttent pour une noble cause, la volonté et l'amour qui mènent à la victoire.

En vain le gui est mort sur les branches, en vain la flamme sacrée s'est éteinte dans les foyers, la foi aux vies immortelles et aux

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mondes supérieurs vivra toujours dans le cœur de Jeanne. Tous les historiens qui ont su analyser et comprendre son caractère, ont reconnu en elle ce double courant celtique et chrétien, dont tout à l'heure elle nous indiquera elle-même l'origine. Henri Martin, notamment, l'avait constaté dans les pages de son Histoire. Il rappelle d'abord en ces termes les souvenirs celtiques, encore vivants au temps de l'héroïne :

« Près de la maison de Jeanne d'Arc, un sentier montait, à travers des touffes de groseilliers, vers le sommet du coteau ; la crête boisée se nommait le Bois Chesnu. A mi-côte, jaillissait, sous un grand hêtre isolé, une fontaine, objet d'un culte traditionnel. Les malades tourmentés de la fièvre venaient, de temps immémorial, chercher leur guérison dans ces eaux pures... Des êtres mystérieux, antérieurs chez nous au christianisme, et que nos paysans n'ont jamais consenti à confondre avec les esprits infernaux de la légende chrétienne, les génies des eaux, des pierres et des bois, les dames faées hantaient le hêtre séculaire et la claire fontaine. Le hêtre s'appelait le Beau Mai. Au retour du printemps, sous l'arbre de mai, « beau comme les lis », les jeunes filles venaient danser et suspendre aux rameaux, en l'honneur des fées, des guirlandes qui disparaissaient, disait-on, pendant la nuit (i). »

(1) H. Martin, Histoire de France, t. VI, pp. 138, 139.

Henri Martin décrit ensuite les impressions de la vierefe lorraine :

« Les deux grands courants du sentiment celtique et du sentiment chrétien, qui s'étaient unis pour enfanter la poésie chevaleresque, se mêlent de nouveau pour former cette âme prédestinée. La jeune pastoure tantôt rêve au pied de « l'arbre de mai » ou sous les chênes... tantôt s'oubhe au fond de la petite église, en extase devant les saintes images qui resplendissent sur les vitraux... Quant aux fées, elle ne les a jamais vues mener au clair de lune les cercles de leur danse autour du beau mai ; mais sa marraine les a rencontrées jadis, et Jeanne croit apercevoir parfois des formes incertaines dans les vapeurs du crépuscule : des voix gémissent le soir entre les rameaux des chênes ; les fées ne dansent plus ; elles pleurent ; c'est la plainte de la vieille Gaule qui expire (i)! »

Enfin, parlant du procès de Rouen, le même auteur dit encore (2) :

« Jeanne sut opposer le libre génie gaulois à ce clergé romain qui veut prononcer en dernier ressort sur l'existence de la France. Par elle, le génie mystique revendique les droits de la personne humaine avec la même force que le génie philosophique ; la

(1) H. Martin, Histoire de France, t. VI, p. HO.

(2) Id., Ibid., t. VI, p. 302.

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même âme, la grande âme de la Gaule, éclose dans le Sanctuaire du Chêne, éclate également dans le libre arbitre de Lérins et du Paraclet, dans la souveraine indépendance de l'inspiration de Jeanne et dans le Moi de Descartes. »

Jeanne elle-même, confirmant ces vues, s'exprimait ainsi, dans un message dicté à Paris, en

« Remontons, pendant un instant, le cours des âges, afin de vous apprendre quel chemin j'ai parcouru pour me préparer à cette étape douloureuse que vous connaissez. »

« Elles ont été multiples, les existences qui ont contribué à mon avancement spirituel. Elles se sont écoulées dans la vieille Armorique, sous le dôme des grands chênes séculaires, couverts du gui sacré. C'est là que, lentement, je me suis acheminée vers l'étude des lois de l'esprit et le culte de la patrie. »

« 0 heures bénies entre toutes, où le barde, par ses chants d'allégresse, faisait retentir nos cœurs et ouvrait nos yeux à la lumière, en nous laissant entrevoir les merveilles de l'infini ! Il nous enseignait alors que le passage du trépas

(1) Voir Revue scientifique et morale du Spirilisme, janvier 1898.

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à la résurrection glorieuse de l'Esprit dans l'espace, n'était qu'une simple transformation, sombre ou lumineuse, selon que l'homme suivait la voie de la justice et de l'amour ici-bas, ou qu'il se laissait dominer par les forces passionnelles de la matière. Il nous faisait comprendre les lois de la solidarité et de l'abnégation; il nous enseignait ce qu'était la prière et nous disait : « Prier, c'est triompher ; la (( prière, c'est le moteur dont se sert la pensée « pour stimuler les facultés de l'Esprit, qui sont « pour lui, dans l'espace, ses outils. La prière « est l'aimant puissant duquel se dégage le fluide « magnétique spirituel, qui, non seulement peut « soulager et guérir, mais qui ouvre à l'esprit « des horizons sans fin, et lui permet de satisfaire « ce désir de connaître et de se rapprocher sans « cesse de cette source divine, d'où toute chose « découle. La prière est le fil conducteur qui « m^t la créature en relation avec le Créateur « et ses missionnaires célestes. »

« Un jour, pénétrée de ces vérités, je m'endormis et j'eus la vision suivante : J'assistai d'abord à bien des combats, hélas ! qu'il était impossible d'éviter en raison du libre arbitre de chacun, mais surtout à cause de l'amour de l'or et de la domination, ces deux fléaux de l'humanité. Puis je vis aussi clairement la gran-

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deur future de la France et son rôle civilisateur dans l'avenir. Je résolus de m'y attacher tout spécialement. »

« Aussitôt une foule sympathique m'entoure. La majeure partie pleurait et regrettait ma perte. Puis, le poison, le gibet, le bûcher, passent lentement devant moi. Je sentis les flammes consumer ma chair et je m'évanouis!... mais des voix amies me rappelèrent à la vie et me dirent : « Espère ! La phalange céleste qui (( a pour mission de veiller sur ce globe, t'a choi- « sie pour la seconder dans son œuvre, et pour (( ton avancement spirituel. Mortifie ta chair, (( afin que ses lois ne puissent entraver ton es- « prit. L'épreuve sera courte, mais rude. Prie, et « la force te sera donnée; tu recueilleras de ta « mission les bénédictions de tous dans l'avenir. « Tu assureras le triomphe de la foiraisonnée sur « Terreur et la superstition. Prépare-toi à faire « en tout la volonté du Seigneur, afin que, l'heure « venue, tu aies acquis assez de force morale pour « résister aux hommes et obéir à Dieu ! En sui- « vant ces conseils, les messagers célestes vien- « dront vers toi, tu entendras leurs voix, ils te « guideront et te conseilleront; tu peux être sans (( crainte, ils ne t'abandonneront pas! »

« Gomment décrire l'élan suprême qui s'empara de moi ! Je sentis l'aiguillon de l'amour

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pénétrer tout mon être. Je n'eus plus qu'un but : travailler à Taffranchissement spirituel de cette contrée bénie, dans laquelle je venais de goûter au pain de vie et de boire à la coupe des forts. Cette vision fut pour mon âme un viatique céleste. »

Là-bas, aux confins du continent, comme une immense citadelle à laquelle la mer et la tempête livrent un éternel assaut, se dresse une terre étrange, austère, recueillie, propice à l'étude, aux méditations profondes.

Au centre, en un vaste plateau, s'étendent, à perte de vue, les landes parsemées de bruyères roses, de genêts d'or, d'ajoncs épineux. Puis, les champs de blé noir alternent avec les pommiers rabougris; des bois de chênes, si épais qu'aucun rayon de lumière ne pénètre sous leurs ramures, bordent Thorizon.

C'est la Bretagne, le sanctuaire de la Gauk, le lieu sacré où dort l'âme celtique de son lourd sommeil de vingt siècles.

Que de fois j'ai parcouru, le bâton à la main, le sac de voyage au côté, ses halliers, ses ravins sauvages, ses criques découpées par le flot! que de fois j'ai interrogé l'Océan du haut

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de ses promontoires de granit ! Je connais les plis et les replis de ses côtes et de ses vallées. Je connais les solitudes de ses forets ombreuses et murmurantes : Kénécan, Coatmeur et, par-dessus tout, Brocélyande, où dort Merlin, le barde gallois à la harpe d'or, l'enchanteur enchanté par Viviane, la belle fée, qui symbolise la nature, la matière, la chair. Mais Merlin se réveillera, car Radiance, son âme inspirée, son génie immortel, veille et, vienne l'heure, saura l'arracher, lui et ses fils, aux voiles du sensualisme, qui paralysent leur action et arrêtent l'essor de leur pensée.

La Bretagne ne ressemble à aucun autre pays. Sous les sombres rameaux de ses chênes, sur ses landes grises et mornes où bruit la triste mélopée du vent, sur ses côtes déchiquetées, où les lames écumantes livrent aux remparts de rochers un incessant combat, partout on sent planer une influence mystérieuse ; partout on sent passer comme le souffle de l'invisible. La terre, l'espace et les eaux, tout y est plein de voix, qui murmurent à l'âme du rêveur mille secrets oubliés. La poésie de la terre bretonne a quelque chose d'austère qui vous enveloppe et vous émeut. Elle est virile et pénétrante. Ses enseignements, lorsqu'ils sont compris et appliqués, font les grandes âmes, les carac-

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tères héroïques, les fiers et profonds penseurs.

Là subsistent les derniers rejetons de la race; là aussi se perpétuent les accents de cette langue sonore^ dont les phrases retentissent comme des cliquetis d'épée et des chocs de boucliers.

C'est la terre d'Armor ! Ar-mor-ic^ pays de la mer, où s'est cachée, derrière la triple muraille des forêts, des montagnes et des récifs, l'âme profonde, le génie mélancolique et rêveur de la Gaule. Là seulement, vous retrouverez dans toute sa pureté la race vaillante, tenace et forte, qui a rempli le monde du bruit de ses exploits ; vous la retrouverez sous ses deux aspects- : celui que César a décrit dans ses Commentaires, l'aspect gaélique, à l'esprit vif, léger et changeant, et Taspect kymrique, la branche la plus moderne de la race celtique, grave, parfois triste, fidèle à ses attachements, passionnée pour ce qui est grand, gardant jalousement, dans les replis cachés de son âme, l'arche sainte des souvenirs.

Cette race, rien n'a pu la lasser; elle a résisté deux cents ans par les armes, comme l'a dit Michelet, et mille ans par l'espérance ; vaincue, elle étonne encore ses vainqueurs. Pourtant elle a su se donner, et c'est par un mariage que la France se l'est assimilée.

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