‹ La vérité sur Jeanne d'ArcChapitre 22 sur 24 · XIX. — GÉNIE MILITAIRE DE JeANNE d'ArC · texte numérisé non relu

XIX. — GÉNIE MILITAIRE DE JeANNE d'ArC

Le principal mérite de la victoire revint à la Pucelle.

Colonel E. Collet.

Les contempteurs de Jeanne d'Arc : Anatole France, Thalamas, H. Bérenger, Jules Soury, etc., s'accordent à nier ses talents militaires. A. France, surtout, ne néglige aucune occasion de rapetisser son rôle, de restreindre sa participation à l'œuvre de délivrance. 11 fait peu de cas des dépositions de ses compagnons d'armes au procès de réhabilitation, sous prétexte qu'ils sont mêlés à ceux d'une « honnête veuve ». 11 raille les historiens qui ont vu en elle « la patronne des officiers et des sousofficiers, le modèle inimitable des élèves de Saint-Gyr, la garde nationale inspirée, la canonnière patriote » (1). Et plus loin, il dit :

« Elle n'avait qu'une tactique, c'était d'empêcher

(1) Anatole France, Vie de Jeanne d'^rc. Préface, p. xxxviii.

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les hommes de blasphémer et de mener avec eux des ribaudes...

« Mener des gens d'armes à confesse, c'était tout son art militaire (i). »

A notre tour, quel cas devons-nous faire de ces jugements ? Dans quelle mesure des professeurs, des romanciers, des journalistes, qui n'ont peut-être jamais porté une arme, sont-ils compétents pour apprécier les opérations militaires de la Pucelle ?

Dans son ouvrage intitulé : Jeanne d^Arc, r histoire et la légende, M. Thalamas nous conseille, avec raison, de nous en tenir aux témoignages directs et de négliger les autres. Cet avis nous paraît surtout applicable à la question qui nous occupe. Les témoignages concernant les aptitudes militaires de Jeanne sont formels. Ils émanent de gens qui l'ont vue de près, ont partagé ses dangers et combattu à ses côtés. Le duc d'Alençon s'exprime ainsi (2) :

« Dan* le fait de la guerre, elle était fort experte, tant pour porter la lance que pour réunir une armée ou ordonner un combat et disposer l'artillerie. Tous s'émerveillaient de voir que, dans les choses mili-

(1) Anatole France, Vie de Jeanne d'Arc, t. I, p. 309.

(2) J. Fabre, Procès de réhabilitation, t. I.

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taires, elle agit avec autant de sagesse et de prévoyance que si elle eût été un capitaine ayant guerroyé vingt ou trente ans. C'était surtout dans le maniement de l'artillerie qu'elle s'entendait bien. »

Un autre capitaine, Thibauld d'Armagnac, sire de Termes, dit de son côté :

« Dans tous ces assauts (au siège d'Orléans), elle fut si valeureuse et se comporta de telle sorte qu'il ne serait pas possible à homme quelconque d'avoir meilleure attitude dans le fait de la guerre. Tous les capitaines s'émerveillaient de sa vaillance et de son activité, et des peines et labeurs qu'elle supportait... Dans le fait de la guerre, pour conduire et disposer les troupes, pour ordonner la bataille et animer les soldats, elle se comportait comme si elle eût été le plus habile capitaine du monde, de tout temps formé à la guerre (i). »

Parmi les écrivains contemporains qui se sont occupés de Jeanne d'Arc, les plus aptes à apprécier son rôle militaire sont évidemment ceux qui ont exercé la profession des armes, commandé des troupes, dirigé des opérations de guerre. Or, tous sont unanimes à reconnaître les talents de Jeanne dans l'art de combattre,

(1) J. Fabre, Procès de réhabililalion, t. I.

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son goût pour la tactique, son habileté à utiliser l'artillerie.

La campagne de la Loire reste, pour eux, un modèle du genre. Le général russe Dragomirow la résume ainsi :

« Le 10 juin seulement, on lui permit de marcher avec l'armée du duc d'Alençon, pour dégager les points que les Anglais continuaient d'occuper sur la Loire. Le i4 juin, elle prit d'assaut Jargeau ; le i5, le pont de Meung ; le 17, elle occupa Beaugency ; le 18, elle défit Talbot et Falsiolf, dans une rencontre en rase campagne. Résultat pour les cinq jours : deux assauts et une bataille ; voilà qui n'eût point déparé la gloire de Napoléon lui-même,çt voilà ce que Jeanne savait Faire quand on ne l'entravait pas (1) ! »

Ce qu'il faut remarquer dans cette action foudroyante, c'est l'ardeur mêlée de prudence qui l'inspire et la dirige. Ces mouvements rapides ont pour but d'atteindre et de frapper l'ennemi au plus fort de sa puissance, sans lui laisser le temps de se reconnaître, suivant la méthode des grands capitaines modernes.

Ce fut encore le sens stratégique de Jeanne, qui dicta la marche sur Reims et poussa ensuite le roi sur Paris. La grande ville eût été prise, sans l'inqualifiable abandon du siège ordonné par Charles VIL

(1) Dragomirow, Jeanne d'Arc, p. 37.

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Ajoutez son courage héroïque et son constant sacrifice d'elle-même. Elle ne connaissait ni la peur ni la fatigue, dormant tout armée et se contentant d'une frugale nourriture. Elle avait surtout un don merveilleux pour entraîner les troupes. A Troyes, selon le témoignage de Dunois, elle déployait plus d'énergie et d'adresse pour organiser un assaut contre les remparts de la ville, que n'auraient pu le faire les meilleurs chefs d'armée de l'Europe entière. Le maréchal de Gaucourt, vétéran de la guerre de Cent ans^ s'accorde avec Dunois sur la conduite admirable de Jeanne en cette circonstance, où il se trouvait mêlé en personne.

Le souci de Théroïne pour la discipline était constant, et sa sollicitude pour le soldat dénote une connaissance approfondie de la vie militaire. Aux Tourelles, quoique blessée, elle prescrit que les troupes se restaurent avant de retourner à l'assaut. A propos de son antipathie pour les pillards et les ribaudes, de son désir que les soldats s'abstinssent de débauche, de sacrilège et de brigandage, il est facile à M. Anatole France de railler sa pruderie de « béguine » ; avouons pourtant que c'était là le seul moyen de rétablir l'ordre et la discipline, conditions essentielles du succès.

« Elle se préoccupait, dit Andrew^ Lang, aussi

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bien des âmes que des corps de ses hommes ce qui semble aujourd'hui enfantin et absurde à l'esprit scientifique de l'école de M. France; mais il faut se rappeler qu'elle était une femme de son temps et que sa méthode était celle de Gromwell, celle des plus grands conducteurs d'hommes de toute l'histoire de jadis. »

Son entente, sa prévoyance, son discernement des choses de la politique n'étaient pas moins remarquables. M. A. France semble parfois la considérer comme une sorte d'idiote. Qu'il veuille bien se rappeler son accueil au connétable de Richemont, maladroitement repoussé par le roi, et dont les huit cents lances contribuèrent largement à la victoire de Patay ; puis, les stratagèmes qu'elle employait pour tromper les ennemis au sujet de ses messages, dans les cas où ceux-ci pouvaient tomber entre leurs mains. N'oublions pas non plus avec quelle subtilité elle sut deviner, longtemps avant les politiciens les plus sagaces, la fausseté des négociations entamées par le duc de Bourgogne, après le sacre de Charles Vil. Elle disait alors : « On ne trouvera point de paix des Bourguignons, si ce n'est par la pointe de la lance (1). »

(1) J. Fabre, Procès de condamnation, 6« interrogatoire publie.

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Joseph Fabre fait ressortir en traits vigoureux ce don de pénétration qu'elle possédait :

« Forçant le succès à force d'y croire, avec quel fier instinct elle brise les toiles d'araignée de la diplomatie pour se jeter dans l'action à outrance ! C'est un oiseau de haut vol qui déconcerte victorieusement les politiques à ras de terre, lâches fauteurs de la paix à tout prix (i). »

Consultons maintenant les écrivains militaires qui nous paraissent avoir étudié, avec le plus de sagacité et de conscience, le rôle de l'héroïne. Le général Ganonge s'exprime ainsi (2) :

« Jeanne imprime aux opérations, autour d'Orléans, une activité jusqu'alors inconnue et, au bout de neuf jours, le siège, qui durait depuis six mois, se terminée notre avantage.

<i Conduite offensivement, la campagne de la Loire réussit avec une rapidité imprévue ; la journée de Patay y met fin le 18. Vainement on a essayé de nier contre toute vérité la part que prit Jeanne à cette victoire décisive : elle avait fait le nécessaire pour que le contact des Anglais ne fût pas perdu, elle annonça la lutte et, tout en donnant la formule de la poursuite, la victoire.

« A la fin de juin, Jeanne cesse d'être « chef de

(1) J. Fabre, la Fête nationale de Jeanne d'Arc.

(2) Général F. Canonge, Jeanne d'Arc, chef de guerre. Le Journal 15 avril 1909.

guerre » et, par suite, distinction importante, n'est plus responsable.

« Au cours de la chevauchée vers Reims, du 29 juin au 16 juiDet, devant Troyes, la force morale de Jeapne intervient efficacement au moment même op l'entourage royal ne songea rien moins qu'à faire rétrograder l'armée sur la Loiîe. On le sait, laîiborlé d'action pîlensement accordée à la Puce) Je fut suivie à bref d'"loi de lu chute de Troyes.

« A partir du sacre, Jeanne est négligée. Il est ccpendi'ut prouvé qu'elle s'opposa à la marche ondoyante sur Paris et que, bien inspirée à tous égards, elle pr^oonisa la marche directe.

« Quant à l'échec devant Pari«, il ne saurait lui être imputé. Si le faible Charles VIT l'eût écoutée au lieu de la réduire à l'impuissance, l'insuccès du 8 septembre aurait éié promptement réparé.

« Sur la haute Loiie, pendant les sièges de Saint- Pierre-le-Moutier et de la Charité. Jeanne, placée en sous-ordre, n'agit que par son merveilleux exemple, comme un capitaine.

« Enfin, dans sa dernière campagne si brutalement terminée, Jeanne joua le rôle d'un chef de partisans.

« Au moment où elle fut faite prisonnière, elle était à peine âgée de dix-huit ans et cinq mois ; son rôle militaire n'avait donc duré que treize mois.

« Il était inutile de s'attarder à démontrer que la libération complète de la France ne coïncidera point avec la disparition de la Pucelle. Cependant, il est

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indéniable que, grâce à Jeanne, l'indolent monarque avait recouvré la majeure partie du pays compris entre Orléans et la Meuse, que la confiance était revenue, enfin que la libération définitive résulta de l'élan patriotique prodigieux communiqué par elle.

« Le rôle militaire de Jeanne d'Arc peut être envisagé de deux façons :

« Le « soldat » se distingua par des qualités dont la réunion est rare.

« Chez tout observateur loyal, non disposé à nier même l'évidence, le « chef de guerre » provoque un véritable étonnement.

« C'est ensuite un ensemble de qualités qui se retrouvent chez les quelques victorieux dont l'histoire a enregistré les noms. Chez Jeanne, en effet, la conception et l'exécution marchent de pair. Sa conception aboutit à une offensive audacieuse, opiniâtre, de la nature de celle qui, admise depuis Napoléon, fixe sur place l'ennemi, ne lui laisse pas le temps de se reconnaître et réussit à le briser matériellement et moralement.

« L'exécution est fougueuse mais tempérée au besoin par la prudence.

« 11 suffira d'énumérer les autres qualités qui lui permirent de violenter la victoire : science du temps, prévoyance, bon sens peu commun, foi imperturbable dans le succès, exemple entraînant, réconfortant, grande puissance de travail, esprit de suite secondé par une volonté inébranlable, connaissance du cœur humain, d'où une influence morale que

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quelques grands capitaines seuls possédèrent, avec le temps, au môme degré.

« Le caractère de la guerre au quinzième siècle ne fournit pas à Jeanne Toccasion de faire œuvre de stratégiste. Par exemple, il est certain que tous ses contemporains ont reconnu en elle une tacticienne remarquable et redoutée.

(( L'origine, l'ignorance et l'inexpérience des choses de la guerre, le sexe et la jeunesse de Jeanne ont dérouté bien des esprits.

« S'il ne saurait être question ni de comparer notre héroïne avec tel ou tel grand capitaine, ni même de lui assigner un rang dans la glorieuse phalange des hommes de guerre, il est juste, pour une excellente raison, de l'y placer : les talents qu'elle déploya sont ceux qui, de tout temps, ont procuré la victoire.

« Abordons maintenant la recherche du pourquoi de l'initiation subite de Jeanne aux secrets les plus délicats de l'art de la guerre.

« A vrai dire, cette recherche serait inutile s'il était vrai, comme on l'a avancé bien légèrement, que l'art militaire n'existait pas au quinzième siècle^ qu'il suffisait alors de monter à cheval, enfin que, en ce qui concerne Jeanne, son art militaire se réduisait à mener les gens d'armes à confesse. Ici, parlons net.

« La première négation provient, à n'en pas douter, d'une ignorance complète de la question. La seconde est stupéfiante : Dunois et quelques autres capitaines joignaient, en effet, à l'expérience et au

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savoir une science équestre plus que suffisante pour vaincre ; or, le succès leur fît défaut jusqu'à l'arrivée de Jeanne. Quant à la dernière allégation, — d'ailleurs en complet désaccord avec les faits, — elle est tout au moins singulière.

« Arrivons donc aux objections formulées par des historiens sérieux et dignes de tous égards, parce qu'ils ont cherché la solution avec une incontestable loyauté. Toutefois, cet examen sera rapide.

« Nier l'incompréhensible dans le rôle militaire de la Pucelle, est faire bon marché des difficultés du problème.

K Le (c bon sens », cette qualité maîtresse que l'on a invoquée, était impuissant à donner, du jour au lendemain, les connaissances techniques nécessaires pour conduire des opérations.

w La foi ardente qui régnait au quinzième siècle put-elle fournir à Jeanne un levier suffisant? Le doute est permis.

« On a aussi invoqué l'obéissance ; or, elle n'est réellement venue qu'après la délivrance d'Orléans.

(( Dire que Jeanne réalisa l'unité d'action qui, jusqu'à elle, manqua, c'est reconnaître un fait; ce n'est pas le rendre compréhensible.

« Dunois est un témoin avec lequel il fallait compter. Cependant il se montra bien petit garçon vis-àvis de la Pucelle, le 7 mai 1429, lors de l'attaque de la bastille des Tourelles. On sait avec quelle fougue elle attaqua. Le procédé fut le même à Jargeau, à Patay et devant Troyes et Saint-Pierre-le-Moutier.

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u Enfin, on s'est cru en droit d'attribuer « uniquement au sentiment de révolte patriotique » les succès de Jeanne. Certes, le patriotisme peut, soit collectivement, soit individuellement, enfanter des miracles : mais il est impuissant à transformer en chef d'armée, du jour au lendemain, une jeune fille ignorante et âgée de moins de dix-huit ans. Jeanne constitue un phénomène véritable, unique dans son genre ; à ce titre, elle occupe une place exceptionnelle en France et dans l'histoire de tous les peuples. Le rapprochement suivant est digne de réflexion. En 1429, le patriotisme, dont Jeanne hâta le développement, commençait seulement à naître. Pourquoi en 1870-1871, alors qu'il était plus éclairé, plus ardent et plus répandu, a-t-il été manifestement impuissant à sauver la France qui se trouvait réduite aux abois ?

« En somme, il semble qu'aucune des raisons humaines produites ne fournit la clef de victoires remportées en employant, consciemment ou non, les principes appliqués, sur des théâtres d'opérations plus ou moins vastes, par de grands capitaines.

« Soldat, je me déclare incapable de résoudre, humainement parlant, le problème militaire de Jeanne d'Arc. »

Et le général Ganonge adopte, en terminant, la solution que Jeanne elle-même a fournie, en signalant comme origine de ses actes principaux (( le secours de Dieu ».

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A ces considérations d'un écrivain dont Fautorité en pareilles matières ne saurait être contestée, nous joindrons les citations suivantes, empruntées à un travail inédit et dont la publication est prochaine (1). Elles sont dues à la plume de M. le colonel E. Collet, vice-président de la Société des Études psychiques de Nancy, et répondent de point en point aux critiques de MM. Anatole France et Thalamas sur la levée du siège d^Orléans, dont il faudrait, selon eux, attribuer le mérite bien plus aux assiégés qu'à Jeanne elle-même.

L'auteur énumère les événements du siège, puis ajoute :

« Il est donc bien établi que la Pucelle, dès le premier jour, montrait un sens militaire infiniment supérieur à celui des meilleurs capitaines de Tarmée, en disciplinant les troupes et en voulant marcher immédiatement sur le point où les Anglais avaient leurs principales forces. Les capitaines d'un esprit élevé ou droit, comme le Bâtard d'Orléans, Florent d'Illiers, La Hire, etc., et les hommes d'armes qui n'étaient ni orgueilleux ni jaloux, ne tardèrent pas à le reconnaître.

« La milice communale la reconnut, sur-le-champ, pour son véritable chef et fut persuadée qu'elle serait

(1) Colonel E. Collet, Vie militaire de Jeanne dArc. Considérations sur le siège d'Orléans.

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invincible sous ses ordres. — C'est un fait de psychologie militaire qui s'explique facilement dans ce cas, mais dont la cause est plus mystérieuse dans beaucoup d'autres cas dont l'histoire fait mention. Par quel instinct de juste discernement la foule ignorante des soldats a-t-elle souvent reconnu, sans aucun signe apparent, celui qui était réellement capable de la guider et de lui procurer le succès ? — Elle contribua, en effet, plus que les troupes soldées, à la prise des Tourelles, et montra toute la valeur et la force dont sont capables ceux qui se battent pour la défense de leurs foyers et de leur liberté ; c'est ce qui donna à la Pucelle la première idée d'une armée nationale permanente, instituée, plus tard, par le roi Charles VU, devenu plus sage et plus patriote.

« Nous avons déjà parlé des raisons intuitives qui la déterminèrent à continuer l'attaque des ouvrages de la rive gauche, malgré la décision contraire des capitaines paraissant basée sur la prudence ; l'événement prouva que ces raisons d'ordre psychologique étaient bonnes. Lorsque, blessée pendant l'action, ellesurmonla sa souffrance, encouragée par ses voix, et accourut auprès du Bâtard d'Orléans pour l'empêcher d'ordonner la retraite et pour diriger, ensuite, elle-même, l'assaut décisif, elle obéit encore à la même intuition de psychologie militaire et au principe le plus rationnel d'une bonne offensive de tactique, celui de la persévérance. On peut, à ce sujet, faire une observation intéressante. En disant

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au Bâtard d'Orléans : « Faites reposer nos gens ; « faites-les boire et manger », ne montrait-elle pas le sens pratique d'un vieux capitaine, s'occupant des besoins matériels de ses soldats avant de leur demander un nouvel effort ? Cela fait penser à Bugeaud et aux praticiens instruits à la vieille école de la guerre, qui seront toujours nos maîtres dans l'art difficile de conduire les troupes.

« On peut donc affirmer, avec toute certitude, que le principal mérite de la victoire revint à la Pucelle^ bien secondée parles vaillants capitaines et hommes d'armes qui la suivirent sur la rive gauche, et puissamment aidée par les Orléanais, agissant avec autant d'habileté que de vigueur dans l'attaque des Tourelles par le pont de la Loire : sans elle, Tattaque n'aurait pas eu lieu ou aurait échoué.

« 11 faut rappeler que, dès le 3 mai, Jeanne avait annoncé que le siège serait levé dans cinq jours. (Déposition de frère Jean Pasquerel et aveu de Jean de Wavrin du Forestel, chroniqueur du parti anglais.)

« M. Anatole France se méfie du témoignage du frère Pasquerel, bien qu'il soit corroboré par un autre témoignage. Les prédictions de la Pucelle lui semblent suspectes et, pour justifier son scepticisme, il cite celle-ci :

« Avant que le jour de la Saint-Jean-Baptiste « arrive (an 29), il ne doit pas y avoir un Anglais, si « fort et si vaillant soit-il, qui se laisse voir par la « France, soit en campagne, soit en bataille. » Source citée : Greffier de la Chambre des Comptes de Bra-

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bant dans Procès, t. IV, p. 4^6 {Vie de Jeanne d'Arc, t. I, p. 402).

« Or nous avons cherché cette prétendue prédiction dans Je document cité {Procès, t. IV, p. 426), et nous ne l'y avons pas trouvée. On y voit, au contraire, que la prédiction de Jeanne au sujet de la délivrance d'Orléans, de sa blessure et du sacre de Reims s'est parfaitement réalisée. Et les fourberies de ce genre abondent dans le livre de M. France : on ne peut pas saboter plus indignement l'histoire. »

M. le colonel Collet cite ensuite le document suivant, qui démontre, une fois de plus, combien les critiques de MM. France et Thalamas sont peu justifiées :

« Et combien que les capitaines et autres gens de guerre exécutassent ce qu'elle disoit, la dicte Jehanne aloit tousjours à l'escarmouche en son harnois, combien que ce f ust contre la voulenté et oppinion de la plus part d'yceulx gens de guerre ; et montoit sur son coursier, armée aussytost que chevalier qui fust en l'armée ne en la court du roy. De quoy les gens de guerre estoient courouciez et moult esbahiz. »

Jean Chartier.

Et M. le colonel Collet conclut en ces termes : « En résumé, le siège d'Orléans, conduit sans

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habileté et sans vigueur par les Anglais, se serait néanmoins terminé à une date plus ou moins rapprochée, par la capitulation de la ville, dont les ressources auraient fini par s'épuiser, malgré le courageux dévouement et la constance de ses habitants, parce que la place ne recevait plus que des secours insuffisants et perdait peu à peu ses forces dans des actions partielles, conduites sans méthode et sans esprit de suite par des capitaines abusant trop souvent de leur initiative. Mais Tarrivée de la Pucelle changea la face des choses par l'efTet moral qu'elle produisit inversement sur les deux armées, et la force irrésistible qu'elle apporta à la défense. Et cette force, la jeune guerrière sut admirablement l'utiliser. En disciplinant les troupes par le puissant moyen de la foi religieuse dominant tout à cette époque, elle en devint le véritable chef et les rendit capables de l'effort prodigieux que la victoire demandait. Elle leur imposa sa volonté par la parole et par l'exemple, leur donna l'unité d'action et de direction qui leur faisait défaut, et leur enseigna l'offensive hardie, calculée et persévérante qui force le succès. Enfin, dans toutes les circonstances où nous l'avons vue, elle agit en chef ayant une connaissance parfaite des hommes, l'intuition des principes régulateurs essentiels, l'expérience des choses de la guerre et une bravoure extraordinaire. »

Ajoutons encore le tableau suivant, plein d'entrain et de couleur, que M. le colonel Col-

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let trace du rôle de la Pucelle au siège de Troyes (i) :

« La Pucelle, à cheval, un bâton à la main, accourut aussitôt dans les campements pour faire préparer, en toute hâte, les engins et les matériaux nécessaires à Tattaque de vive force de la place. Elle eut bientôt communiqué son ardeur aux troupes, et chacun s'empressa à la besogne qui lui incombait : chevaliers, écuyers, archers, gens de toutes conditions mirent une activité prodigieuse à disposer, sur des points bien choisis, les quelques canons et bombardes que l'armée possédait, à transporter des fascines, madriers, planches, ais déportes, volets, etc., et à construire des couverts et des approches, en vue d'un assaut imminent et terrible (2).

« Jeanne encourageait les travailleurs, stimulait leur zèle, veillait à tout et faisait, dit Dunois dans sa déposition, si merveilleuse diligence, que deux ou trois capitaines consommés n'auraient pu faire davantage.

« Et cela se passait au milieu de la nuit, qui donnait un aspect fantastique à ces préparatifs extraordinaires : mouvements d'hommes, de chevaux et de charrois, à la lueur fumeuse des torches, dans un vacarme assourdissant de cris, d'appels, de hennissements, de coups de hache et de marteau, de cra-

(1) Voir Bulletin de la Société d'Études psychiques de Nancy, décembre 1907.

(2) Chronique de la Pucelle.

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quemenls et d'écroulements, de grincements d'essieux, de cahotements, etc.

« Le spectacle n'était point banal, sans doute, pour les hommes d'armes de la garnison, veillant derrière les créneaux, et les bourgeois de la ville, montés au plus haut des maisons et des monuments publics, et nous pouvons facilement nous imaginer leur étonnement et leur épouvante. Quel changement s'était donc opéré dans le camp français plutôt découragé ? Que voulaient dire cette étrange agitation, cet effrayant tumulte ? Mystère diabolique ne présageant rien de bon : une formidable catastrophe planait sur la ville, c'était certain !

« Les bruits les plus sinistres circulaient parmi les gens du peuple terrifiés ; on se pressait dans les églises ; on se lamentait ; on clamait qu'il fallait se soumettre au roi et à la Pucelle, ainsi que le conseillait frère Richard dans ses prédications (i). L'évêque et les notables bourgeois étaient dans une cruelle perplexité : ils s'étaient engagés à résister jusqu'à la mort ; mais ils commençaient à entrevoir les avantages de la soumission. Quant aux seigneurs et aux hommes d'armes de la garnison, ils étaient peu rassurés sur l'issue de la lutte, si la terrible Pucelle les assaillait.

« Cependant, l'effroyable tumulte cessa peu à peu dans le camp français ; les torches s'éteignirent les

(1) Ipsi cives perdiderunt animum nec quœrebant nisi refugium et fugere ad ecclesias. (Déposition de Dunois.)

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unes après les autres, et la nuit sembla plus noire. Les assiégés angoissés ne voyaient plus que des masses sombres et confuses, qui semblaient grossir et se mouvoir sur quelques points rapprochés des fossés ; ils n'entendaient plus qu'une vague rumeur de voix étouffées, d'armes entre-choquées, de pas mal assurés, de branchages froissés, etc., sinistre grondement, précurseur de la tempête.

« Mais à l'aube, tout se dessina plus nettement aux yeux troublés des Troyens ; le fantastique disparut peu à peu pour faire place à la réalité non moins menaçante, à savoir : le dispositif complet d'un assaut qui ne pouvait être que furieux, obstiné, implacable !

« L'armée française, munie de son matériel d'approche et d'attaque, était disposée en ordre parfait sur les points les plus favorables , car la Pucelle, comme de coutume, avait mis le temps à profit pour reconnaître la place ; les trois ou quatre pièces d'artillerie, bien placées et bien abritées, s'apprêtaient à ouvrir le feu et à suppléer au nombre par la rapidité et la justesse du tir; les groupes de porteurs de fascines et d'échelles, les archers et arbalétriers, embusqués derrière les abris, les colonnes d'assaut et les réserves, silencieuses et recueillies, attendaient le signal, et la Pucelle, debout au bord du fossé, son étendard à la main, donnait un coup d'œil satisfait à cet ensemble imposant, avant de faire avancer les « trompilles » pour sonner l'attaque : c'était d'un effet saisissant. »

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Enfin, le colonel Biottot, dans ses Grands Inspirés devant la Science : Jeanne d^Arc, s'élève à des vues d'ensemble, que nous croyons devoir reproduire, en terminant ce chapitre (1) :

« Les inspirations militaires de Jeanne d'Arc, nous dit un critique éminent, lui furent galamment prêtées par les gens de métier, ses compagnons d'armes.

« Les faits témoigneront à l'encontre de la thèse, mais dès maintenant nous voyons la raison qui la fait insoutenable. La guerre est un acte qui, comme tous les actes, est commandé dans ses formes par son objet. — Héréditairement, les seigneurs, les chefs de bandes qui seront les collaborateurs de Jeanne, ont une conception de l'objet de la guerre diamétralement opposée à celle qu'énonce et manifeste l'héroïne.

« National est pour elle cet objet et elle s'efforce à créer instruments et procédés adéquats. Elle s'adresse de préférence, pour constituer ses armées, à l'élément national, aux bons Français ; ceux-ci, déjà compréhensifs de la cause, seront compréhensifs des procédés qui y conviennent. Ces procédés seront d'invention simple et de compréhension facile. Il s'agit de faire vite et décisivement ; on frappera avec énergie, ténacité, rapidité et avec suite, et là où l'ennemi « a sa plus grande puissance ». C'est toute la stratégie et la tactique des

(1) Pp. 150, 155, 158,211, 213.

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guerres de Nation, c'est la stratégie et la tactique de Napoléon, qui en reçut l'inspiration de la nationalisation des causes et des instruments de la guerre de son temps.

« Mais ce ne peut être stratégie et tactique des professionnels du quinzième siècle. Ils se laisseront entraîner à appliquer cette stratégie et cette tactique ; ils ne peuvent les imaginer, les souffler. Elles rompent avec leurs traditions, leurs routines ; elles doivent ruiner leur métier.

« Napoléon, s'il eût eu Frédéric parmi ses lieutenants, eût-il pu être suspecté de tenir ses inspirations de ce génie de la guerre géométrique, à acteurs mercenaires ? Il est moins possible encore que Jeanne ait été l'inspirée d'un Dunois, d'un La Hire, maîtres peut-être en la petite escrime de leur siècle, mais d'autant plus incapables d'une largeur, d'une ingéniosité, d'une nouveauté des vues qui pouvaient seules découler de l'extension, de la diversité, de la nouveauté de la scène où le nationalisme se dégageant enfin portait la guerre

« Son instrument pour guerre nationale Jeanne doit l'inventer. Il faut à œuvre nationale, artisans nationaux. Elle réunit l'armée de Gien qui, dans sa foi patriotique, son ardeur civique, est le prototype des armées de citoyens. Il n'y a pas là mince mérite, quoi qu'on soit tenté de croire d'abord.

« Combien ne devait-il pas paraître plus expéditif , plus sûr et plus simple de ne faire appel qu'aux bandes professionnelles, toutes militarisées, ou du

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moins de leur donner dans la composition de Tarmée toute la place qu'autorisaient leur nombre et les finances. C'est le contraire que fait Jeanne; elle exclurait plutôt les bandes.

« Jeanne imagina ou créa donc l'instrument convenable à la guerre qu'il lui fallait faire et en cela^ déjà, son génie résolut victorieusement une difficulté avec laquelle n'eut pas à compter le génie de Napoléon. Napoléon, en effet, reçut comme entrée de jeu, nous l'avons dit, la nationalisation à laquelle la France avait été conduite, de la guerre et des armées. Il n'eut pas à montrer d'intérêt national, l'objet qu'il proposait aux efforts : la défaite de la volonté ennemie prétendant attenter à la liberté et à la vie de la Nation. Gela allait de soi plus clairement que du temps de Jeanne. 11 ne manqua pas, pourtant, de le rappeler, de le répéter comme l'héroïne. Il avait compris, il avait pu observer que là était la force morale, supérieure à la force numérique et mécanique de l'adversaire. Il avait reconnu la nécessité, pour le chef de guerre, de faire commune dans sa généralité, vitale dans son intérêt, la cause à débattre.

« Le génie de Jeanne avait conçu cela spontanément, parce qu'il était directement et véritablement inspiré d'une cause générale

« Si l'on ne juge pas du génie d'après l'importance des moyens mis en œuvre, si on ne doit le reconnaître qu'à la nouveauté, l'originalité de ces moyens, le génie de Jeanne est aussi indéniable que celui de Napoléon.

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« Avons-nous vu, au cours de ces derniers événements (i), que le génie de la Pucelle ait subi une éclipse, s'en soit remis aux inspirations de l'entourage? Ce génie nous est apparu, au contraire, plus trempé que jamais d'énergie et de ténacité, de volonté, plus que jamais souple, ingénieux, fécond dans l'adaptation des moyens aux circonstances, plus que jamais personnel et faisant de soi.

« A Saint-Pierre-le-Moutier, à la Charité, comme devant la bastille Saint-Loup, il ne faut qu'audace, domination de la volonté adverse par la manifestation d'une volonté de puissance et d'essence supérieures. Plus qu'à la bastille Saint-Loup, Jeanne est audacieuse et de volonté dominatrice.

« Devant Franquet d'Arras, elle inaugure une tactique qui sera celle de Napoléon, le plus souvent, et lui vaudra ses plus grands succès. Elle immobilise, elle fixe un ennemi supérieur en nombre jusqu'à ce qu'elle puisse l'écraser, énervé, décimé, avec le concours de troupes accourues.

« Pour délivrer Choisy, elle imagine, puisqu'elle ne peut frapper, elle imagine des coups et manœuvres indirects, ce qui deviendra, deux siècles plus tard, la guerre d'évolution, la guerre des Turenne, Montécuculli, Frédéric le Grand

« Au cours des derniers faits d'armes de l'héroïne, et même à Compiègne, le génie de Jeanne resta égal à lui-même. Et comment ne l'eût-il pas été, procé-

(1) Il s'agit de la retraite effectuée après lattaque de Paris.

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danl d'une même inspiration, d'une même passion, plutôt exaspérée qu'affaiblie. »

Notre histoire est riche en grands capitaines : gentilshommes ou fils du peuple, tous preux à la vaillante épée. Jeanne d'Arc, on le voit, les égale et, en certains points, les surpasse. Elle a toutes leurs qualités militaires, et elle a plus encore : Thabileté dans la préparation, et l'audace, la fougue irrésistible dans Texécution. Elle sait d'instinct que le soldat français excelle dans l'offensive, que la faria est un des privilèges de notre race. Aussi cinq jours lui suffisent pour débloquer Orléans, huit jours pour dégager la vallée de la Loire, quinze pour conquérir la Champagne : en tout, deux mois à peine pour relever la France abattue. C'est en vain qu'on chercherait un fait semblable dans l'histoire. Les guerriers les plus illustres peuvent s'incliner devant cette jeune fille de dix-huit ans, dont le front s'auréole du prestige de telles victoires !

On ne rencontre pas un seul. moment de défaillance physique ou morale dans cette carrière étonnante, mais partout et toujours l'endurance, l'intrépidité dans le combat, l'insouciance du danger et de la mort, la grandeur d'âme dans la souffrance. Sans cesse, l'amour du pays

vibre et palpite en Jeanne, et aux heures désespérées, il éclate en paroles brèves, enflammées, qui emportent tout.

Bref, sans l'intervention de causes occultes, on ne saurait expliquer chez cette enfant la réunion d'aptitudes guerrières et de connaissances techniques, que, seules, peuvent procurer l'expérience et une longue pratique du métier des armes.

La France a possédé des milliers de vaillants soldats et d'habiles généraux ; elle n'a eu qu'une Jeanne d'Arc !

XX. — Jeanne d'Arc au vingtième siècle ; SES admirateurs: ses contempteurs.

Je suis dolente de voir que les Français se disputent mon âme.

Jehanne.

La deuxième moitié du dix-neuvième siècle et le commencement du vingtième ont vu se produire, en faveur de la vierge lorraine, un puissant courant d'opinion, à la fois laïque et religieux. Les réputations mal assises ne résistent guère à l'action du temps. La physionomie de rhéroïne, au contraire, grandit avec les siècles et resplendit d'un plus vif éclat.

Ce courant d^opinion a deux sources. Il a pris naissance, d'une part, dans les nombreux ouvrages d'histoire et d'érudition, publiés par J. Michelet, Quicherat, H. Martin, Wallon, Siméon Luce, J. Fabre, etc. Dans cet ordre d'idées, aucun sujet n'a provoqué un ensemble de travaux aussi imposant.

Il découle aussi des enquêtes et du procès dirigés par l'Église catholique, en vue de la ca-

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nonisation de Jeanne d'Arc. Des deux côtés, la mémoire de l'héroïne a trouvé des admirateurs sincères et des défenseurs généreux. Après une longue période de silence et d'oubli, c'est comme un réveil d'enthousiasme. On se croirait au lendemain de la délivrance d'Orléans. A mesure que les travaux se précisent, la lumière se fait plus complète. Cette grande figure sort des limites étroites, dans lesquelles le passé Tavait enfermée. Elle apparaît maintenant dans toute sa beauté, comme la plus pure incarnation de l'idée de patrie, comme un véritable messie national. Ce magnifique élan de sympathie, malgré les efforts de certains détracteurs dont nous parlerons plus loin, n'a cessé de s'accentuer; aujourd'hui, la Pucelle est sur le point de devenir la figure historique la plus populaire de notre pays.

Dès 188/i, le cabinet politique, présidé par M. Dupuy, prit l'initiative d'une fête nationale en rhonneur de Jeanne d'Arc. Une première proposition fut présentée à la Chambre, le 30 juin. Elle portait les signatures de 252 députés et préludait par un exposé des motifs ainsi conçu :

« Un grand mouvement d'opinion vient de se produire en faveur de Tinstitution d'une fête nationale de Jeanne d'Arc, qui serait la fête du patriotisme.

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« La République des États-Unis, outre sa fête de l'Indépendance, a sa fête de Washington. La République française, outre sa fête de la Liberté, aurait sa fête de Jeanne d'Arc.

« 11 y aura à opter entre deux dates : le 8 mai, date glorieuse de la délivrance d'Orléans, et le 3o mai, jour anniversaire de la mort de Jeanne d'Arc.

« Le 3o mai se trouvant peut-être trop rapproché du i4 juillet, nous proposerons le 8 mai.

« Ce jour-là, tous les Français s'uniraient dans une bienfaisante communion d'enthousiasme. »

La commission d'initiative conclut à la prise en considération. Mais la législature ayant pris fin, la proposition resta en suspens, puis fut reprise par le Sénat, sur la demande de 120 sénateurs républicains.

Dans son rapport, présenté à la haute assemblée, M. Joseph Fabre, sénateur de PAveyron, s'exprimait ainsi :

« Ni l'Orient avec toutes ses légendes, ni la Grèce avec tous ses poèmes, n'ont rien conçu de comparable à cette Jeanne d'Arc que l'histoire nous a donnée. »

Dans sa conclusion, il disait encore:

« Le moment n'est-il pas opportun pour opposer cette grande mémoire aux déclarations dangereuses de tous les pontifes du cosmopolitisme, qui voudraient nous persuader qu'il ne nous reste pas même

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la seule religion qui ne comporte pas d'athées, la religion de la patrie? »

Le projet de loi fut voté par le Sénat et renvoyé à la Chambre.

Le 29 juillet 1890, le Conseil supérieur de l'Instruction publique, de son côté, adoptait la proposition suivante :

« Est déclaré jour de fête, pour tous les établissements d'instruction publique, le 8 mai de chaque année, jour anniversaire de la délivrance d'Orléans. »

Cette décision n'eut aucune suite. Quant au projet de loi voté par le Sénat, il dort encore dans les cartons de la Chambre. Ni l'examen ni la discussion n'en ont été abordés en séance publique, malgré une énergique pétition des femmes de France. En cela les députés républicains ont commis une lourde faute. Leur indifférence, leur mauvais vouloir ont permis aux catholiques de prjendre les devants, de s'emparer de cette noble figure de vierge et de la placer sur leurs autels. Alors qu'elle devrait appartenir à tous les Français, constituer un lien entre les divers partis, unis pour honorer sa mémoire, elle risque de devenir ainsi la prisonnière d'une religion exclusive.

Quelle considération a retenu nos politiciens sceptiques de la Chambre ? Probablement les

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« voix » de Jeanne d'Arc et le caractère spiritualiste de sa mission. Mais ces voix ont existé, le monde invisible est intervenu. La solidarité qui relie les êtres vivants s'étend par delà le monde physique, embrasse deux humanités et se révèle par des faits. Les Entités de l'espace ont sauvé la France au quinzième siècle par l'intermédiaire de l'héroïne. Que cela plaise ou non, on ne supprime pas l'histoire. La France et le monde sont entre les mains de Dieu, même lorsque ce sont les matérialistes et les athées qui gouvernent. La Révolution elle-même fut un geste des puissances invisibles ; mais elle ne fut pas comprise dans l'idée-mère qui l'inspira.

On peut combattre le cléricalisme et ses abus ; pour ce qui est de l'idéal spiritualiste et religieux, on ne le détruira jamais. Il domine les temps et les empires, se transformant avec eux pour revêtir un caractère toujours plus large et plus élevé.

Quant à cette sorte d'accaparement de la mémoire de Jeanne par l'Église catholique, ne l'oublions pas, c'est l'étroitesse d'esprit de certains républicains qui l'a rendu possible.

Jeanne a autant de titres à l'afFection des démocrates qu'à celle des cléricaux. En effet, son œuvre n'est pas seulement une affirmation de

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r Au-delà, elle est aussi la glorification du peuple dont elle est issue, celle de la femme^ celle du droit des nations et surtout Taffirmation de l'inviolabilité des consciences.

Les hommes de 89 et de li8 avaient une tout autre conception de cette idéale figure que les républicains de nos jours. Tous s'inclinaient devant la mémoire de Jeanne, et Barbés écrivait « qu'elle aurait un jour sa statue jusque dans nos plus petits hameaux ».

Du côté catholique, le mouvement d'opinion en faveur de la Libératrice a suivi une marche régulière et continue. L'évêque d'Orléans,. Mgr Dupanloup, conçut, le premier, le projet de canonisation. Le 8 mai 1869, il adressa au pape Pie IX une requête signée par de nombreux évêques, pour obtenir que la « Pucelle, proclamée sainte, pût recevoir dans les temples les hommages et les prières des fidèles ». Les événements de 1870, et la chute du pouvoir temporel retardèrent les effets de cette première instance. Mais, peu après, la question fut reprise, et le « procès informatif », ordonné en 187/i, fut terminé en 1876.

Le 11 octobre 1888, trente-deux cardinaux, archevêques et évêques français, adressaient à Léon XIIÏ « leurs supplications pour que Jeanne d'Arc fût bientôt placée sur les autels ».

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Le 27 janvier 189/i, la congrégation des Rites se prononçait à l'unanimité pour l'introduction de la cause, et Jeanne d'Arc était déclarée « vénérable ». C'est le premier degré de la canonisation.

Puis vint la béatification, célébrée en grande pompe le 24 avril 1909, à Saint-Pierre de Rome, par Pie X, en présence de 30.000 pèlerins français, dont 65 évêques. La foule débordait sur les parvis et couvrait la place jusqu'à la colonnade du Bernin.

Pour justifier cette béatification, on a invoqué des motifs étonnants, des « guérisons miraculeuses » de cancers et autres maladies, opérées par Jeanne d'Arc sur des religieuses, à la prière de celles-ci. Nous savons que ces guérisons sont une des conditions imposées par l'Église pour la canonisation ; mais n'aurait-on pu trouver mieux ?

Nous ne songeons nullement à blâmer les manifestations solennelles qui ont eu lieu à Rome et dans la France entière. Tous les Français ont le droit d'honorer la Libératrice à leur guise. Nous regrettons seulement qu'un parti politique profite presque exclusivement de cette béatification, par la faute de républicains matérialistes et mauvais patriotes, qui ont manqué de sens pratique et de clairvoyance.

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Nous disons : parti politique. En effet, dans le mouvement catholique en faveur de Jeanne d'Arc, l'intérêt de caste paraît évident. On exploite la mémoire de l'héroïne, et on la déforme en la sanctifiant ; on cherche à faire d'elle un trophée, un signe de ralliement pour des luttes semi-politiques, semi-religieuses. La vierge lorraine paraît peu sensible à ces hommages. Aux cérémonies bruyantes, elle préfère l'affection de tant d'âmes modestes et obscures, qui savent l'aimer en silence. Leurs pensées montent vers elle comme le parfum discret des violettes, dans le calme et le recueillement de la prière. Et cela la touche plus que l'éclat des fêtes et le fracas des orgues ou des canons.

Ce courant catholique a provoqué un courant contraire. C'est seulement depuis peu qu'on voit, avec un étonnement mêlé de stupeur, se dessiner contre Jeanne d'Arc une campagne de dénigrement. Alors que tous les peuples nous l'envient, que les Allemands la glorifient par Tœuvre de Schiller, tandis que les Anglais eux-mêmes l'honorent comme un des plus beaux exemples offerts à l'humanité, il faut que ce soit en France que l'on entende critiquer,

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