‹ La vérité sur l'essai de restauration monarchiqueChapitre 4 sur 17 · CETTE MONARCHIE EST CELLE QUE NOUS VOU- LONS · texte numérisé non relu

CETTE MONARCHIE EST CELLE QUE NOUS VOU- LONS

« Respectant d'ailleurs notre pays autant que nous l'aimons, nous n'attendons rien que du vœu de la nation, libre ûaeut exprimé par ses mandataires. »

A ce beau programme, le Centre Droit répon-

dait peu de jours après par la déclaration suivante :

«t Nous vous remercions de la communication que vous nous avez faite, et nous sommes heureux de nous associer aux sentiments de patriotisme qui vous ont inspiré l'acte important dont vous nous avez fait part.

» Nous nous sommes réunis pour accomplir en commun une œuvre de paix et de consolidalion sociales et dans cet ordre d'idées, nous disons avec vous que nous n'attendons rien que du vœu de la nation librement exprimé par ses mandataires,

» Gomme vous, nous avons contribué à établir le gouvernement actuel. Ce que nous lui demandions ensemble à Bordeaux, nous le lui demandons encore aujourd'hui. Nous respectons les sentiments et les espérances de ceux de nos collègues qui s'attachent à Tidée de la RépubHque conservatrice. Mais, nous croyons avoir aussi le droit et le devoir d'affirmer hautement nos convictions fondées sur Texpérience et dictées par Tintérêt suprême de notre patrie. Nous voulons rappeler comme vous au pays les

services qu'il a déjà reçus et ceux qu'il peut attendre encore de la monarchie constitutionnelle dont vous indiquez si bien les bases essentielles, en vous ejBforçant de réconcilier la France ancienne avec la France moderne.

» C'est donc dans cette voie que nous conseillerons à la France de chercher le salut, lorsque l'heure des solutions constitutionnelles sera venue. Soumis à la volonté de la nation et fidèles à son drapeau, nous l'engagerons jusquelà, à poursuivre par l'accord de toutes les fractions du parti conservateur, l'établissement des garanties d'ordre public qui permettront à la patrie de ressaisir son indépendance et de préparer le retour de sa prospérité et de sa grandeur. »

Voilà les pièces qu'on peut opposer à ceux qui prétendent que les royalistes ne sont devenus libéraux que par intérêt, qu'ils ne le sont que des lèvres et qu'ils rêvaient un gouvernement despotique, absolu et personnel. Elles ne furent pas livrées à la publicité en 4872. Mais elles ont été publiées depuis et vengent

avec éclat la Droite et le Centre Droit des attaques dirigées contre eux.

D'ailleurs, plus tard, au lendemain de Tentrevue de Vienne, un jeune député, le marquis de Castellane, reprenant ce programme dans un discours adressé à quelques-uns de ses électeurs, le résumait comme suit :

a La monarchie constitutionnelle ! c'est-àdire un ensemble d'institutions vraiment libérales, fonctionnant à l'abri d'un pouvoir fort et héréditaire, cessant d'être la proie d'une dictature ou d'un parti, — l'ère des révolutions fermée, et le pays travaillant en paix à sa régénération.

» Les ennemis de ces institutions bienfaisantes qui ont fait la grandeur de la France, s'en vont proclamant que l'Assemblée nationale veut ramener la nation cent ans en arrière, rayer de notre histoire la Révolution française de 1789 et nous asservir au despotisme.

» Calomnies coupables et ridicules qui ne sauraient nous atteindre, et dont le bon sens public tôt ou tard fera justice.

» Non , non , l'Assemblée nationale n'a jamai s

confondu la révolution avec les révolutions ; du haut de la tribune française, M. Tliiers ne la proclamait-il pas, il y a quelques mois, la plus libérale de toutes celles qui ont gouverné la France ? Si, un jour, Dieu permet qu'elle dote notre malheureuse patrie d'institutions monarchiques, elle s'inspirera, croyezen ma parole, de toutes les aspirations légitimes de l'esprit moderne; et de même qu'il y a quelques mois, l'on a dit avec raison : La République sera conservatrice ou elle ne sera pas, nous vous disons aujourd'hui: La monarchie sera nationale et constitutionnelle^ ou elle ne sera pas. o

Ainsi donc, la monarchie que la majorité parlementaire voulait restaurer était une monarchie libérale, dans le fonctionnement de laquelle les droits de la nation étaient soigneusement sauvegardés ; le gouvernement constitutionnel pour tout dire, tel que le comprennent et le pratiquent les pays les plus éclairés de l'Europe. Pouvait-il d'ailleurs en être autrement? Qui donc, si ce n'est peut-être, un petit groupe d'exagérés ou de fanatiques, songeait

à un retour à l'aiicien régime? Ce n'étaient pas assurément les hommes qui s'étaient mis avec résolution à la tête du mouvement monarchique. Les Changarnier, les Pasquier, les Decazes, les Bocher^ les Lucien Brun, les Baragnon, les Larcy, ceux qui furent avec eux les principaux promoteurs de ce mouvement, ne comptaient dans leur vie aucun acte qui pût faire douter de leurs sentiments libéraux. Us s'étaient en tout temps montrés les fidèles soldats de la liberté et l'on savait bien qu'ils étaient incapables de la sacrifier ni même de la compromettre, par des concessions inopportunes ou des faiblesses inexcusables.

Le duc d'Audifl'ret-Pasquier et le duc Decazes notamment, placés l'un comme président, l'autre comme vice-président à la tête du Centre Droit, c'est-à-dire de la fraction parlementaire qui a gardé avec le plus de fidélité, à travers des fortunes diverses, le précieux dépôt des libertés parlementaires, étaient trop connus parleur attachement aux princes d'Orléans pour qu'on pût les soupçonner, alors qu'ils prenaient en main la conduite de la

Restauration, de vouloir créer un roi quand même, fût-ce un roi sorti tout armé de la tradition du droit divin. Aussi, n'est-ce point cette accusation que leurs ennemis dirigèrent contre eux. Non, mais quand on les vit, ayant approuvé la conduite du comte de Paris, s'efforcer de fonder la monarchie sur la fusion, on les accusa d'avoir voulu duper les légitimistes, en faisant constater publiquement, par les faits, l'impossibilité du comte de Chambord et comme conséquence forcée, Tobligation de chercher dans la maison d'Orléans, le candidat au trône.

Tel n'était pas leur dessein. La suite de ce récit le prouvera surabondamment ; mais avant de le continuer, il nous paraît indispensable de tracer le portrait de ces deux personnages qui ont acquis, l'un surtout, dans l'histoire que nous racontons, une importance historique et qui, parmi ceux dont nous aurons à parler, se trouvent les premiers sur notre route .

M. d'Audiffret est né en 1823. Son père, le comte d'Audiffret, fut, sous la Restauration, directeur de Toctroi, directeur de la Dette

inscrite, conseiller d'État, puis receveur général; son oncle, le marquis d'Àudiffret, fut pair de France et président à la Cour des comptes. Ce nom de d'Audiffret est celui d'une ancienne famille dauphinoise, dont Técusson figurait aux croisades. Le comte d'Audiffret, père du duc, épousa la fille de M. Pasquier, directeur général des tabacs, frère du chancelier Pasquier. C'est à ce dernier, mort sans enfants, et qui l'avait adopté en 1844, en lui assurant sa fortune, que le député de l'Orne doit son titre ducal. L'année suivante, le jeune d'Audiffret, à peine âgé de vingt-deux ans, entrait comme auditeur au conseil d'État et épousait mademoiselle Fontenilliat, fille du receveur général de la Gironde.

A cette époque, le jeune auditeur rêvait un brillant avenir dans cette carrière du conseil d'État, à laquelle ses études précédentes, le passé de sa famille, sa situation dans le monde, le préparaient si bien et qui pouvait le conduire aux postes les plus élevés de l'Etat. Mais la vie lui réservait d'amères douleurs, et devait briser ses espérances. Ce fut d'abord

la révolution de 1848 ; puis, des deuils successifs qui vinrent frapper son cœur de père et le disposer à Tisolement.Peu après, M. d'Audiffret s*établissait en Normandie dans une terre qui lui appartenait. C'est là qu'il a passé vingt années de sa vie, occupé d'agriculture, d'études politiques, au milieu de ses livres, dans la vieille bibliothèque de la famille d'Audifîret, l'une des plus complètes qu'un particulier puisse posséder.

C'est surtout sur l'époque de la Restauration que le jeune châtelain de Sassy portait de préférence ses investigations. 11 avait alors essayé de ressusciter les grandes figures de Martignac, du duc de Richelieu, des ministres de ce temps, qui attendent encore leur historien. Parfois, il s'arrachait à ses travaux pour affronter les luttes électorales avec la volonté d'un homme qui se sent le tempérament d'un orateur, et qui veut servir son pays sur le théâtre le plus vaste. C'est ainsi qu'en 1 858, il se présentait aux élections du conseil général ; eu 1866 et en 1869 à celles du Corps législatif.

En ces trois circonstances, la bataille fut

acharnée. Vainqueur la première fois, le candidat fut vaincu les deux autres, par Teffort d'une pression administrative qui ne déployait pas toujours une perspicacité égale à son énergie. Une revanche lui était due, et au mois de février 1 871 , le duc d'Audiffret-Pasquier, porté sur la liste conservatrice du département de l'Orne, fut élu député par 64,000 voix, c'està dire dix mille voix de plus que le plus favorisé de ses collègues.

Tel avait été le passé de Thonorable représentant. 11 entrait dans la vie publique à l'âge où d'autres ont déjà pu s'y faire un nom illustre. Mais si la pratique des affaires lui manquait, il avait acquis dans la solitude et le travail, des qualités qui devaient l'aider à conquérir rapidement la notoriété. Ayant mesuré l'étendue des périls qui menaçaient le pays, il arrivait dans l'Assemblée, pénétré de la nécessité de créer en France des mœurs politiques et de remettre en vigueur les grands principes oubliés.

En lace de la démagogie audacieuse, il songeait à former, non pas une église monar-

chique; mais \u\ grand parti conservateur; aussi^ à peine entré dans le Parlement, il y conquit une influence considérable et fut désigné au mois de mars pour faire partie de la commission des Quinze qui devait assister le gouvernement et représenter auprès de lui TAssemblée, pendant la lutte avec la Commune. Puis il fut successivement nommé président de la commission des marchés, membre de la commission d'abrogation des lois d'exil, président de la commission de Kerdrel, de la commission chargée des moyens d'améliorer le sort des classes ouvrières, et enfin vice-président de la commission des Trente. Autant dire qu*ilne s'est pas accompli dans l'Assemblée un seul fait considérable auquel le duc d'Audiffret-Pasquier n'ait participé.

Mais c'est surtout dans la commission des marchés qu'il a déployé son activité et son indomptable énergie. Grâce à son impulsion, la commission a examiné quatre-vingt mille dossiers, liquidé onze cent millions et fait restituer au trésor des sommes importantes. Là, M. d'Audiffret-Pasquier a déployé un courage

L'ESSAI DE RESTAURATION MONARCHIQUE. 6a

égal à son activité et nous l'avons vu dans toutes les circonstances où la discussion contenait un péril, venir lui-même à la tribune et ne laisser à personne le droit de parler au nom de la commission qu'il présidait. On lui a reproché sa passion. Que ne lui reprocliait-on aussi son invincible honnêteté? De même qu'il s'est attelé depuis, avec une ardeur qui n'a d'égale que sa compétence unanimement reconnue, à l'œuvre de la réorganisation militaire de la France, il s'était attaché alors à apprendre au pays ce que peuvent et ce que veulent les radicaux et pour le lui apprendre, à lui montrer comment ils avaient géré les deniers de TÈtat quand ils étaient aux affaires.

De ce que le duc d'Audiffret-Pasquier se montre ardent et passionné dans les luttes de la tribune, ceux qui ont eu à se plaindre do lui déclarent qn'il est ambitieux. Si c'est être ambitieux que d'aimer son pays, que de le vouloir glorieux et prospère, le représentant de l'Orne mérite l'accusation ; mais si l'on veut dire par là qu'il souhaite le pouvoir et rêve Ice honneurs, on lui prête un rôle indigne de lui

et qui est au-dessous de sa taille. Il aime la discussion, il y porte quelquefois, il le reconnaît ..ui-même, une ardeur violente.

— Pardonnez-moi, dit-il alors avec bonhomie; je n'ai pour les hommes aucune haine^ aucun mauvais sentiment.

Rien n'est plus vrai. Il écrivait un jour : c( J'aime la discussion, je la subis sans aigreur, j'aime aussi la blague amicale; j'en use, et chez les autres, je la prends toujours pour une marque d'estime que j'accueille gaiement à charge de revanche. » 11 a d'ailleurs un visage où se lisent à la fois et 1 honnêteté des sentiments et la passion des convictions et rindulgente bonté. Il est de ceux desquels on peut dire, que si leurs ennemis vivaient avec eux, ils les adoreraient. Sa personne n'a rien qui attire l'attention. Il est de taille moyenne, les épaules sont larges, les mains vigoureuses. Sur ses cheveux coupés ras, la neige des ans se montre précocement; mais dans cette physionomie si vivante, illuminée par un œil clair et bon, il n'y a rien d'un vieillard. Tout est jeune, la tête et le

I/ESSAI DE KESTAURATION MONARCHIQUE. fit;

cœur ; l'àme, qui se révèle peu, et aux émotions de laquelle les amis seuls sont initiés, est d'une exquise sensibilité, piompte à Té» motion et toujours ouverte aux mouvements généreux.

Il est dans la vie politique comme sur la brèche; il ne la quittera que quand le combat sera fini ou quaud il sera renversé. Les plans qu'il forme pour l'aveni sont ceux d'un homme qui aime le repos et qui espère le retrouver.

a J'aime, écrivait-il naguère, à vivre dans ce bon temps de la Restauration que vous étudiez aussi avec sympathie; j'y trouve la trace bénie de mes anciens, de Martiguac que vous aimez, du duc de Richelieu dont j'espère achever l'histoire quand la politique me permettra de retourner à ma vie paisible et obscure, au milieu de mes livres, au milieu d'un passé qui me console du présent. J'espère alors publier les mémoires de mon père, je crois qu'où y trouvera de grands enseignements, et qu'après les avoir lus, ou rendra justice à cette génération si laborieute^ si

66 l 'ESSAI DE RESTAURATION MONARCHIQUE.

patriote qui nous a précédés. J'ai une grande et curieuse collection de documents originaux qui, j'en suis sûr, intéresseront les esprits sérieux; c'est là qu'est mon cœur bien plus que dans la vie agitée que nous menons. »

Cette citation révèle un esprit appliqué, un cœur tendre, un patriotisme profond. Nous voilà bien loin de l'homme tout orgueil, tout haine, sous les traits duquel les ennemis du duc d'Audiffret-Pasquier essayent de le montrer. C'est le type de l'honnête homme dans la plus rigoureuse acception de ce mot; et qu'il s'agisse de sa vie publique ou de sa vie privée, il n'en est pas vers qui on se sente plus attiré et pour lequel on puisse professer une plus légitime sympathie. Il aime la monarchie parce qu'il en a étudié les grandeurs dans le passé et qu'il la croit seule capable de mener à bien la régénération du pays. Le rôle qu'il a rempli dans la crise que nous racontons lui appartenait plus qu'à aucun autre.

A côté du portrait du duc Pasquier, nous devons placer celui du duc Decazes.

Louis-Charles-EUe Amanieu, duc Decazes et

tic Glutksberg, est né à Paris, en 1819; il est le fils aîné du duc Decazes et de Mlle de St- Aulaire, elle-même petite-nièce de la duchesse HolsteiQ-Gluksbourg, qui lui donna le titre de Glucksberg, en Danemark.En i838^1e jeuDe duc fut attaché à l'ambassade deVienne, et deux ans après au cabinet de M. Thiers d'abord, à celui de M» Guizot ensuite. Pris en atfeclion par Tillustre ministre du roi Louis-Philippe, révélant des aptitudes remarquables, il était nommé à: la tin de 1842, c'est-à-dire à vingt-trois ans, premier secrétaire de l'Ambassade de France à Madrid. Quelques mois après, il était mêlé à l'affaire des « mariages espagnols. » M. Guizot, dans ses Mémoires, signale une série de lettres du duc de Glucksberg, qui permettent d'apprécier le rôle joué par ce dernier dans cette importante négociation.

A la suite du bombardement de Tanger,de la prise de Mogador et de la bataille d'Isly, il- fut chargé de négocier le traité de paix avec le Maroc, traité qui règle depuis cette époque les relations entre cette puissance et l'Algérie-Cettc double négociation l'avait fait distinguer parmi

ses collègues et mis au premier rang; aussi le retrouvons-nous en 1847; ministre plénipotentiaire à Madrid et à la fin de cette même année envoyé extraordinaire en Portugal.

C'est là que la Révolution de 1848 vint surprendre le duc Decazes. Il adressa sa démission au gouvernement provisoire, décidé à ne pas servir la République et ne voulant pas être révoqué ; mais il n'avait pas renoncé pour cela à la vie politique, et lorsque les décrets du 24 novembre 1860 eurent rendu au parlement une partie de son influence et de son autorité, le duc Deoazes rêva d'y entrer. En 4 868, il fît nue première tentative; il se présenta dans l'arrondissement de Libourne, contre M. Armau. Il échoua ; il échoua du même en 1869. Il est impossible de ne pas regretter les excès de pression officielle qui, fermant systématiquement les assemblées à des hommes d'une incontestable valeur, les jetaient dans les rangs de l'opposition et faisaient d'eux les adversaires du régime qui les avait ainsi combattus.Le duc Decazes fut donc forcé d'attendre.

Il avait repris, en 1864, dans le conseil général de son département, la place qu'il y avait occupée en 1846.

Le 8 février 1 87 1 , les électeurs de la Gironde l'envoyèrent à l'Assemblée nationale par plus de 4 00,000 suffrages. Quoi qu'aient dit M. Gambetta et ses amis sur les volontés du pays dont ils se prétendent les seuls interprètes, il est bien certain qu'en nommant le duc Decazes, les électeurs de la Gironde n'ont pas voulu nommer un radical. En entrant dans l'Assemblée, le duc Decazes avait deux missions à y remplir ; il devait d'abord y défendre les intérêts locaux dont il était le représentant, et ensuite y faire prévaloir les grands principes de conservation et d'ordre au nom desquels il avait été élu. C'est pour cela qu'il fut, dès son arrivée dans la Chambre, un des plus ardents propagateurs de la politique dite du Centre Droit, et un des plus énergiques défenseurs de la liberté commerciale, combattue par le gouvernement de M. Thiers.

Il est à peine nécessaire de rappeler le rôle politique de M. le duc Decazes depuis celte

époque. Gomme M. d'Audiffret-Pasquier, il a fait partie de la plupart des commissions importantes auxquelles Texamen des grandes questions a été confié. En mars 1871, il était dans la commission des Quinze; plus tard, dans la commission de décentralisation, dans les commissions du budget de 1871 et de 1873, dans la commission de la loi Lefranc, dans la commission des Trente, dans d'autres encore qu'il serait trop long d'énumérer

Le duc Decazes paraît rarement à la tribune mais on peut voir par ce qui précède comment s^exerce son intluence ; ses collègues sentent en lui une force et une volonté ; ils savent que s'il parle peu, ce n'est pas faute d'un véritable talent oratoire.. On se rappelle certain discours prononcé dans la discussion des traités de commerce, qui révèle un merveilleux don de parole et l'esprit le plus souple, le plus pénétrant et le mieux fait pour séduire et convaincre ses auditeurs. Le duc Decazes est jeune encore et dans toute la vigueur de sa vie intellectuelle et de sa vie matérielle. Il est de taille moyenne

et de tournure svelte, avec un visage animé, que relèvent des yeux presque gris, d'une expression fine, bienveillante et quelquefois malicieuse dans lesquels, en les observant attentivement, on voit se refléter les diverses passions qui agitent Tâme. Sa tête est chauve, mais d'une calvitie si jeune, si élégante et qui sied si bien à l'air de son visage, qu'elle semble le rajeunir. Il porte des longs favoris gris qui rappellent une mode usitée aux bords de la Garonne et qui donnent à sa physionomie quelque 'chose du type des flegmatiques hommes d'Etat d'Angleterre. Ajoutez à cela l'élégance de la tenue, l'intelligence la plus vive, et sous des dehors un peu froids, une grande chaleur de cœur, beaucoup d'indulgence et d'impartialité à côté de convictions passionnées.

Il ne faudrait pas croire cependant qu'il soit de ceux dont il est aisé de discuter les opinions et qu'il est facile de convertir. Il aime bien la politique d'apaisement et de conciliation ; mais à la condition qu'elle ne touche en rien certaines idées, certains principes sur

lesquels il est intraitable. C'est quand il les défend, soit dans un groupe d'amis, soit au sein d'une commission, jetant dans le débat au milieu des arguments, la note gauloise de son esprit, qu'on peut se convaincre qu'il n'est pas de ceux desquels on dit avec raison a qu'il est avec le ciel des accommodements, » mais homme à devenir, au contraire, en certains cas, un adversaire inexorable. Néanmoins, on Taime, car après tout, l'ardeur avec laquelle il défend ses convictions révèle une âme tout d'une pièce, vaillante au bien et énergiquement animée de patriotisme.

^ Tels sont les deux personnages dont l'influence et Faction, après s'être exercées efficacement et longtemps sur les groupes parlementaires du parti conservateur, se déployèrent tout à coup, avec une activité plus grande, afin de mettre en œuvre les espérances qu'avait fait naître l'entrevue de Vienne et d'en tirer parti. Des hommes de valeur et de bonne volonté les secondèrent de tous leurs efi'orts. Le général Changarnier, dont le patriotisme est à a hauteur de toutes les situations, M. Bocher,

dont la circonspection et la fermeté n'ont d'égale que sa modestie, MM. de Castellane, Othenin d'Haussonville, Bernard d'Harcourt, Anisson-Duperron, Lucien Brun, de Carayon La Tour, Chesnelong, de Sugny, Merveilleux- Duvignaux, Daru, de Cumont, Depeyre, et d'autres encore formèrent avec eux le noyau de l'armée monarchique, fortement unie, dont le duc Pasquier fut Fàme, privé cette fois du concours du duc Descazes, qui venait d'être appelé' à Tambassade de Londres.

Un homme éminent qui longtemps avait combattu dans leurs rangs et à leur tête, leur manquait. Nous voulons parler du duc de Broglie que le 24 mai avait porté au pouvoir et que ses hautes fonctions condamnaient à n'être que le spectateur de la lutte décisive qui allait s'engager. Il ne cessa du moins d'encourager ses amis de ses vœux, et il sut en toutes circonstances concilier ses sympathies avec son devoir.

Page 1