CHAPITRE V
Retour de M. Chesnelong. — Note confirraative. — La réunion du 48 octobre. — Langage des journaux. — De quelques appréhensions. — Les partisans de l'appel au peuple.— La campagne épistolaire. — La majorité. — M. Raoul Duval. — Son passé. — Son atti tude. — Une menace de M. Gerit. — M. Laurier e M. Gambetta. — Violences de la presse radicale, — Le Centre Gauche terrorisé. — Une faute de la majorité. — Le maréchal de Mac-Mahon, — Ses paroles ; sa conduite. — Le gouvernement.
Le retour de M. Chesnelong subitement connu et annoncé par les journaux dans la journée du 4 6 octobre^ donna lieu d'abord aux commentaires les plus divers. Tandis que les organes de la coalition se refusaient énergi-
quement à croire au succès de la mission Chesnelong et prétendaient que le comte de Cliambord avait fermé sa porte au délégué du comité des Neuf, les feuilles royalistes annonçaient au contraire que le'voyage du député des Basses-Pyrénées avait été couronné par une réussite complète. La Liberté elle-même dont Faction sur Topinion était encore si puissante et qui devait, dès le lendemain, prendre vigoureusement parti contre la monarchie, publiait le 4 7 au soir, un télégramme de son correspondant spécial à Salzbourg, ainsi conçu :
a Quelques personnages marquants sont encore ici; je suis arrivé avec vingt-quatre heures de retard. MM. Lucien Brun et Chesnelong sont partis depuis hier ; j'apprends d*unè source absolument digne de foi que le comte de Chamest prêt à toutes les transactions.
« L'histoire de notre maison, a-t-il dit aux » membres de TAssemblée, prouve que nous » avons toujours su transiger et nous accom- » moder aux circonstances et aux exigences » du temps. Que l'Assemblée proclame la mo-
» narchie héréditaire et légitime, et toutes les » transactions deviendront faciles. »
«( Ces paroles indiquent que la question du drapeau doit être placée au rang des questions pour ainsi dire secondaires. »
Comme confirmation de ces dires, l'auteur de ce livre, à la suite d'un long entretien avec les personnages les plus autorisés, recevait communication de la note suivante qui reflète exactement les impressions du moment :
<r II y a quelques jours, M. le comte de Charabord maintenait le drapeau blanc et refusait de reconnaître actuellement le drapeau tricolore, ajournant toute décision à cet égard, jusqu'au moment où on l'aurait reconnu roi de France, par un vote solennel.
» Vainement, on lui avait dit qu'il était difficile de faire, dans ces conditions, une majorité; vainement, on lui signalait le danger qu'il y aurait à exposer la monarchie à un échec. Il restait ancré dans une résistance alarmante pour les conservateurs libéraux,
» Ils se sont alors résolus à une démarche décisive à laquelle ceux qui l'ont faite ont, par
.eur caractère et leur attachement bien connu à M. le comte de Ghambord, enlevé tout caractère de mise en demeure et d'ultimatum.
» Ils ont été chargés de dire au prince que la monarchie n'était possible qu'avec le drapeau tricolore et que ceux qui avaient pris l'initiative de la restauration, en étaient à ce point convaincus et assurés, qu'ils reculaient devant les conséquences, selon eux certaines, d'une proposition incomplète, c'est-à-dire devant le trouble que causerait un échec subi par la monarchie. « On ne peut, disaientils, exposer la monarchie à être battue dans une Chambre monarchique. C'est un coup dont elle ne se relèverait p|is. »
» Tel est le langage que M. Chesnelong a été chargé de tenir à M. le comte de Chambord de la part du Comité des Neuf. Il a dû ajouter beaucoup d'autres considérations, tirées de la nature même des choses, de l'état des esprits en France, du résultat des dernières élections, n a fait entendre au prince des accents patriotiques, faits pour remuer cette âme si vraiment française.
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» — Avec un renoncement et une abnégation admirables, a dit M. Chesnelong, le prince a fait les concessions que nous lui demandions.
» Voici comment, d'après les explications données en lieu sûr, il faut entendre ces mots : le prince renonce à entrer en France avec le drapeau blanc. Il restera sans drapeau, saluant partout où il le rencontrera le drapeau tricolore, et le reconnaissant comme le drapeau de Tarmée, comme le drapeau de la France. Il s'est réservé de demander alors à la Chambre de voter une loi spéciale qui serait la consécration de l'alliance entre la monarchie héréditaire et la monarchie nationale, ce qui doit s'entendre par l'adjonction d'une cravate blanche et de fleurs de lis au drapeau tricolore. Cette concession faite, toutes les autres ont été faciles. Le prince, qui se grandissait par un sacrifice qui n'a pas été sans déchirements, a voulu dès ce moment se montrer confiant, généreux et français. Il s'est exprimé sur ses intentions, sur ses procédés de gouvernement, sur son amour pour le pays dans les termes les mieux faits
m L'ESSAI m RESTAURATION MONARCHIQUE.
pour nous faire espérer que son règne sera un grand règne.
» L'honneur de cette négociation victorieuse revient au Centre Droit qui, par sa fermeté, a fait triompher les doctrines constitutionnelles et libérales, basées sur Taccord de la souveraineté nationale et de la souveraineté du roi. M. le duc d'Audififret-Pasquier a, pour sa part, le mérite d'un devoir consciencieusement et intelligemment rempli. On dit qu'il sera mandé sous peu de jours auprès de M. le comte de Chambord dont les préventions à l'égard de ce député, qu'il croyait dans le camp de ses ennemis, sont aujourd'hui dissipées. »
Cependant, en présence des commentaires inexacts ou malveillants, il était indispensable que les promoteurs de la restauration prissent la parole afin de faire connaître à la France anxieuse, le résultat véritable du voyage de M. Chesnelong. A la suite d'une conférence que les bureaux de la majorité tinrent chez M. Anisson-Duperron, député de la Seine-Inférieure, la note suivante destinée à fixer l'opinion fut communiquée aux journaux.
« Les bureaux des réunions parlementaires, » qui avaient déjà conféré le 4 octobre dernier, » convoqués aujourd'hui 18 octobre, se sont » trouvés unanimement d'accord pour recon- » naître que l'adoption des propositions prépa- » rées par la Commission des Neuf, était impé- » rieusemeut commandée par Fintérêt du pays. » D'après ces propositions , la monarchie 0 serait rétablie; toutes les libertés, civiles, » politiques et religieuses, qui constituent le » droit public de la France, seraient garanties ; * le drapeau tricolore serait maintenu, et des » modifications ne pourraient y être apportées, » l'initiative royale restant d'ailleurs intacte, » que par l'accord du roi et la représentation » nationale.
» Les réunions que ces bureaux représentent » seront immédiatement convoquées. »
Il suffit de comparer cette note au procèsverbal de la réunion du 1 6 août, qui suivit immédiatement le retour de M. Ghesneloog et ses explications au Comité des Neuf, pour reconnaître que les bureaux de la majorité, dans le projet dont ils jetaient les bases, restaient étroi-
tement unis de cœur et d'intention avec M. le comte de Chambord,
L'effet produit par cette note et qui se manifesta dans la soirée du <8, fut décisif. Sur les boulevards et dans les cercles politiques, l'impression fut unanime : c'est que la monarchie était faite. Ce même soir, le Journal de Paris ^ organe accrédité des princes d'Orléans, parlait en ces termes, par la plume de M . Edouard Hervé, son rédacteur en chef :
a Un grand fait vient de s'accomplir.
» Dans une entrevue, qui a eu heu le 44 de ce mois à Salzbourg, M. le comte de Chambord et les délégués des divers groupes de la majorité parlementaire sont tombés d'accord sur les conditions auxquelles se ferait le rétablissement de la monarchie.
» L'auguste chef de la maison de Bourbon, celui qui dans quelques jours sera le roi, donne pleine et entière satisfaction aux besoins et aux vœux de la France moderne.
» Sur la question du drapeau, comme sur les questions constitutionnelles, comme sur les questions de hberté civile, poUtique et religieuse,
la nation obtient tout, sans que le roi sacrifie rien : je veux dire sans qu'il sacrifie ni sa dignité personnelle, ni sa prérogative royale.
» Nous nous félicitons qu'il en soit ainsi, car si nous ne voulons pas d'un pays asservi, nous ne voulons pas davantage d'une royauté humiliée.
» Henri V (qu'on nous permette de lui donner dès à présent ce nom qu'il portera dans Fhistoire), s'est montré le digne héritier de cette race de rois, si profondément politiques, à laquelle la France a dû son indépendance, son unité et sa grandeur.
» L'entrevue de Frohrsdorf avait fait la réconciliation dans le sein de la maison de Bourbon.
» L'entrevue de Salzbourg fait la réconciliation entre la maison de Bourbon et la France.
» L'entrevue de Frohrsdorf avait refait la famille royale.
» L* entrevue de Salzbourg refait la monarchie. 0
Tous les journaux royalistes parlaient dans le même sens, et ce n'est guère que dans VUni'
vers etV Union, qu'on put constater le dépit causé à quelques fanatiques par la résolution du comte de Chambord. Néanmoins, les appréhensions étaient encore permises à ceux qui connaissaient le caractère du prince, entier, tout d'une pièce. Quelques-uns de ceux qui se montraient le plus heureux d'un dénouement favorable, — M. de Carayon La Tour lui-même, — furent effrayés du courant qui emportait l'opinion.
— Je suis bien obligé de croire ce que je vois et ce que je sais, disait l'un d'eux ; mais je tremble, et, malgré moi, je me demande si Ton n'a pas dépassé, dans l'expression, la pensée du prince.
Le récit officiel de M. Chesnelong, publié depuis, contenant un langage qui n'a pas été désavoué, a prouvé qu'on ne l'avait pas dépassée. Ce fut d'ailleurs la seule note discordante dans le concert des espérances générales, et l'écho n'en parvint qu'à un très-petit nombre de personnes.
Le retour de M. Chesnelong fut un rude coup porté aux partis coalisés. Il eut pour ré-
sultat d'exciter leurs colères et leurs alarmes. Les journaux bonapartistes publièrent un solennel avertissement émané de la réunion dite « de l'appel au peuple » que présidait le baron Eschasseriaux et dont M. Rouher était Tâme.
a Les menées qui tendent à imposer au pays, sans le consulter directement, une restauration monarcbique, s'accusent depuis quelques jours avec une plus grande vivacité.
» Pénétrés de la nécessité de rassurer leurs mandataires sur la fermeté avec laquelle ils maintiendront les droits de la souveraineté nationale, les représentants de Tappel au peuple ont décidé qu'ils tiendraient une séance le samedi 25 octobre, à Tefifet de préparer une protestation contre rétablissement de tout régime définitif, quel qu'il soit, en dehors du suffrage universel consulté par la voie de l'appel au . peuple. »
D'autre part, les organes du Centre Gauche et delà Gauche, qui publiaient depuis plusieurs jours des lettres de députés, s'engageant à voter contre la monarchie, provoquèrent avec bruit des adhésions nouvelles. M. Thiers, qui
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s'entend mieux que personne aux manœuvres qui ont pour but la trituration de Topinion publique, avait organisé ce mouvement de presse, comparable à celui qui, Tannée précédente, apportait une force aux tentatives disso-< lutionnistes, si piteusement avortées. Il convia même les députés de TAlsace-Lorraine, à y prendre part et leurs protestations vinrent aggraver la crise. M. Thiers espérait diminuer les chances de I9 solution monarchique, en s'efforçfint de prouver qu'elle n'aurait pas la majorité. Ce procédé fut pratiqué par les coalisés avec une ardeur incomparable. Il arriva même que, dans leur précipitation, ils insérèrent des lettres qui étaient l'cèuvre de faussaires. M. Aclocque, député de l'Ariége, et M. Parigot, député de l'Aube, durent démentir des engagements en faveur de la république, publiés sous leur nom.
La question de savoir si la monarchie rendue possible par l'accord du roi avec les groupes royalistes, réunirait la majorité dans la Chambre, était devenue d'ailleurs la plus importante. De tous côtés, on se livrait à des calculs plus
OU moins exacts; on dressait des tableaux dans lesquels les députés étaient classés, soit d'après leurs opinions connues, soit d'après leurs déclarations. Beaucoup d'erreurs se glissaient dans ces évaluations qui n auraient pu tirer quelque autorité que de l'assentiment de ceux dont on préjugeait le vote. C'est ainsi qu'on prétendit que M. Raoul Duval s'était prononcé contre la monarchie. Cette nouvelle, au moins prématurée, donna lieu à un incident qui mérité d^être raconté.
Le jeune député de la Seine-Inférieure exerçait dans l'Assemblée une légitime influence due à son talent, à l'énergie de ses convictions, à son courage et aussi à la réputation qui l'avait précédé dans le Parlement. Ancien magistrat, il s'était fait aimer et craindre aussi, partout où il avait passé. Candidat au conseil général de la Seine-Inférieure, lors des élections de 4 870, il avait été élu, après une lutte très- vive, dans le troisième canton qui est un canton populaire. Sou adversaire était un radical qui croyait le faire reculer, en l'invitant à des réunions publiques. Ce fut lui qui les
provoqua. Il loua une vaste salle, et durant dix soirées, il y parla devant tous ses électeurs, successivement conviés à venir l'entendre et à Tinterroger. Quant à ses adversaires et à son concurrent, il les invitait régulièrement, mais régulièrement, ils ne venaient pas. Ils préféraient lui prodiguer des injures. L'un d'eux se livra même, dans le Progrès de Rouen , à d'inconvenantes plaisanteries où se trouvait mêlé le nom d'une femme respectable et honorée entre toutes : celle qui porte le nom de M. Raoul Duval. Ce dernier, légitimement indigné, administra à rinsulteur une verte correction, à la suite de laquelle il reçut les témoins du personnage*
Or, M. Raoul Duval était magistrat ; il ne lui appartenait pas de donner l'exemple de la violation de la loi : il n'hésita pas à briser sa carrière, après quinze années d'utiles services; il envoya sa démission au garde des sceaux, et le lendemain une rencontre au pistolet avait lieu. Elle fut sans résultat, l'adversaire de M. Raoul Duval ayant refusé de continuer le combat. L'insistance de l'un et le refus de l'autre
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furent constatés dans un procès-verbal où figuraient les noms du colonel de Geslin, aujourd'hui général et commandant la place de Paris, et de M. Lapierre, directeur du Nouvelliste de Rouen, témoins de M. Raoul Duval. Se trouvant libre, Tancien magistrat résolut d'en profiter pour vider toutes ses querelles; il demanda réparation d'articles blessants à un autre de ses adversaires. Un duel à l'épée fut décidé; mais au dernier moment , M. Raoul Duval se trouva seul sur le terrain, l'auteur des articles s'étant décidé à ne pas se battre. C'est grâce à ces circonstances qu'il n'y eut pas accomplissement de délit. Le ministre de la justice renvoya à M. Raoul Duval sa démission, ne voulant pas enlever à la magistrature française un homme tel que lui.
Ces événements, le courage dont il avait fait preuve, avaient accru la popularité de M. Raoul Duval à Rouen. Sa conduite pendant la guerre ne pouvait la faire décroître. Refusant tout grade, il s'était placé comme simple cavalier dans les rangs des volontaires de la Seine-Inrieure. Après roccupation, il se dévoua,
comme ses collègues du conseil général, à la tâche de la rendre moins lourde pour ses compatriotes. C'est ainsi qu'il mérita d'être désigné comme candidat aux élections pour l'Assemblée nationale. Mais, en février, son nom menaçait de faire scission parmi les conservateurs ; il se tint à Técart et servit l'élection des autres. En juillet, tout obstacle avait disparu et il fut envoyé à Versailles par ceux qui connaissaient sa vie et pouvaient apprécier son caractère.
Mais, là encore, et pendant les jours qui précédèrent son élection, il trouva coalisés contre lui les organes du parti radical. Ils l'accusaient d'avoir soutenu les candidatures de MM. Thiers et Dufaure, — à cette époque, M, Thiers était au ban du parti radical ; — on le traitait de coryphée de candidatures prussiennes. Un journal du Havre, notamment, déployait la plus extrême violence. M. Raoul Duval eut recours aux tribunaux. Il poursuivit ses adversaires comme difiamateurs devant le tribunal de police correctionnelle du Havre. Les habitants de cette ville n'ont pas perdu le souvenir de cet épisode : un matin, on vit arri-
ver M. Raoul Duval, on le vit se diriger vers le palais de justice ; il venait seul dans ce milieu gambettiste et violent, soutenir sa poursuite. Il fit condamner le Journal du Havre et les applaudissements de l'auditoire prouvèrent une fois de plus que Tintrépidité d'un homme exerce toujours sur les âmes une inûuence puissante.
Avec les qualités que révélait ce passée M. Raoul Duval devait prendre rapidement une place importante dans l'Assemblée nationale. Cette place^ il Fa prise, et le souvenir du rôle qu'il a joué dans la politique depuis deux ans est encore trop récent pour qu'il soit nécessaire d'en rappeler les détails. Ce que l'on sait, c'est que le jeune député de la Seine-Inférieure a révélé tout à la fois un grand talent et une horreur profonde pour les hommes de désordre. Dans les circonstances où il a élevé la voix contre eux, il leur a porté les coups les plus redoutables et jamais il ne s'en est trouvé un qui tenta de les lui rendre.
Ce qui avait fait sa force, c'est qu'il n'appartenait à aucun parti. Aussi, quand la solution
monarchique se posa devant le pays et devant l'Assemblée, ses amis se demandèrent-ils avec intérêt quelle attitude il allait prendre. Les royalistes espéraient qu'il viendrait à eux, supposant que si, précédemment, il penchait vers les procédés autoritaires, les succès que, depuis, lui avait donnés la tribune, l'engageraient sous la bannière du régime monarchique constitutionnel. Peut-être même, en furent-ils trop facilement convaincus, et ne se préoccupèrentils pas assez de s'assurer son appui.
Retiré à Rouen, M. Raoul Duval s'était donc tenu à l'écart pendant la crise. Les adversaires de la monarchie prirent prétexte de son silence pour le mettre dans leurs rangs, et le bruit se répandit qu'il assistait aux réunions des députés bonapartistes. Bien qu'il eût démenti ces rumeurs, ceux qui jusqu'à ce jour, avaient été ses amis politiques s'en alarmèrent, et le général Changarnier le pria dç le venir voir. M. Raoul Duval se rendit à cet appel, s'expliqua loyalement et déclara qu'il ne prêterait pas son appui à la combinaison monarchique. Dans une lettre écrite au général peu de jours
après, il a exposé lui-même les motifs de sa conduite.
Nous y reviendrons ultérieurement. Nous n'y faisons allusion, en ce moment, que pour prouver que les coalisés s'étaient trop pressés de compter la voix de M. Raoul Duval, parmi celles qui leur seraient acquises.
Cet incident, quelque regrettable qu'il fût, ne pouvait cependant détruire la coufiance des royalistes.
ils espéraient que les conservateurs qui partageaient les doutes et les inquiétudes de M. Raoul Duval, ne consentiraient jamais à favoriser le jeu des radicaux, et n'hésiteraient pas à voter la monarchie, quand la question se poserait résolument entre le parti de l'ordre et le parti du désordre.
Ce dernier faisait appel à tous les moyens pour recruter des voix et pour entraîner ses ennemis. Il ne cessait d'annoncer que si la monarchie était proclamée, le pays se soulèverait; qu'il y aurait des excès, que les paysans brûleraient les châteaux. Un soir même, à l'Opéra,
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un membre de rextrême gauche adressa les paroles suivantes à un royaliste :
— Il faut que les chefs de la Droite et du Centre Droit sachent bien que s'ils perdent la partie, ce n'est pas seulement leur fortune qui est en jeu, c'est aussi leur tête.
Le lendemain, le bruit se répandait que M. Gent était allé proposer à M. Gambetta de soulever le Midi et de se mettre avec lui à la tête de l'insurrection.
— J'espère bien que tu as refusé, dit à ce sujet M. Clément Laurier à son ami M. Gambetta, et que tu as trop d'esprit pour commettre une telle sottise.
M. Gambetta était, en effet, trop prudent pour ne pas repousser la proposition du bouillant député de Vaucluse.
Puisque le nom de M. Clément Laurier est venu sous notre plume, nous ajouterons que, dans ces circonstances, l'ancien secrétaire général de la délégation de Tours, devenu l'un des membres les plus actifs du Centre Droit dans les rangs duquel ses instincts conservateurs et son mépris pour les radicaux qu'il connaissait
si bien l'avaient poussé, déploya un tact, un bon sens, une modération, une sagesse qui n'eurent d'égale que Tesprit avec lequel il les traduisit, en toutes circonstances. Ses conseils furent souvent suivis et Ton n'eut pas à s'en repentir.
Vers la fin de la crise, M. Gambetta s'étant un jour, devant lui, flatté de savoir que la monarcbie serait battue par une imposante majorité, M. Laurier lui répondit, avec une verve gauloise :
— Tes prévisions me touchent peu, car je te tiens pour un mauvais prophète. Je me souviens qu'à Tours et à Bordeaux, juché toute la journée sur des échelles, devant des cartes géographiques, tu tirais des plans et tu m'annonçais sans cesse que tu battais les Prussiens . Je me souviens encore que le 24 mai, tu m'as affirmé que M. Thiers aurait trente voix de majorité. Je ne peux plui avoir confiance dans ted jugements.
M. Gambetta et ses amis n'en continuaient pas moins à afficher une confiance qui sans doute n'était pas dans leur esprit, mais qui de-
vait, ils l'espéraient, troubler les royalistes, La République française^ le Rappel^ se laissaient aller à toutes les violences du langage. La menace était sur toutes les lèvres radicales. Elles ne s'ouvraient que pour annoncer des événements terribles. Il est certain d'ailleurs, et un fait ultérieur vint bientôt le démontrer, que les républicains rouges étaient résolus à s'opposer par tous les moyens à la restauration. Ce n'est pas qu'ils eussent Tillusion de croire qu'ils pourraient empêcher son avènement, nique les grands chefs du parti formassent le mâle dessein d'exposer d'autres vies que celle des niais, des ignorants et des crédules, rangés sous leurs ordres ; non, ils voulaient l'émeute sanglante, sans se préoccuper du résultat.
— Si nous laissons s'implanter la monarchie sans coup férir, disaient-ils, elle vivra ; si au contraire, nous l'obligeons à verser le sang, elle aura sa base frappée d'un vice incurable qui nous aidera un jour à en triompher.
Ces propos et ces menaces étaient pour beaucoup dans l'attitude du Centre Gauche, groupe
particulièrement accessible à la crainte. La peur du lendemain Taveuglait au point de ne pas lui laisser voir que M. Thiers et les radicaux se jouaient de lui, le premier pour donner satisfaction à son amour immodéré du pouvoir, les seconds, afin de prolonger la crise et d'aggraver le désordre des esprits, dont ils se préparaient à tirer parti . En dépit de tels moyens d'action, mis en œuvre contre la monarchie, et des incidents multipliés que nous venons de résumer, la majorité était assurée. Les efforts persistants des royalistes, dans lesquels leurs adversaires se plaisaient à voir une preuve de faiblesse, avaient pour but, non de la former, mais de la grossir.
Voilà, décrite à grands traits avec la physionomie qu'elle conserva jusqu'au 30 octobre, la situation telle qu'on la put étudier après le retour de M. Chesnelong. Avant de raconter le fait considérable et douloureux qui la modifia, nous avons à revenir sur les événements qui suivirent ce retour, et à les retracer dans leur ordre chronologique.
Aiiisi que nous l'avons dit, le succès de la
mission de M. Chesnelong, apparaissait aux yeux du plus grand nombre, comme Tindice certain du succès de la combinaison monarchique. Il n'en fallait pas davantage pour exciter les convictions et les espérances. C'est alors que se posa sérieusement la nécessité de convoquer l'Assemblée nationale, à bref délai, et de ne pas attendre le 5 novembre, terme légal de sa prorogation. C'est à la même heure que les membres de la Droite et du Centre Droit, afin de démontrer au pays l'étendue de la confiance qui les animait et de la lui faire partager, résolurent de s'engager plus complètement qu'ils ne l'avaient fait jusque-là, dans Tentreprise monarchique.
Il avait été toujours entendu que si la proposition monarchique ne devait pas réunir la majorité, elle ne serait pas soumise à l'Assemblée et qu'on en reviendrait alors à la prorogation des pouvoirs du maréchal. Mais, la majorité paraissant assurée au projet de Restauration, par le maintien du drapeau tricolore, la Droite et le Centre Droit, poussant la confiance jusqu'à l'excès, voulurent se fermer toute re-
traite. N'admettant plus la possibilité de l'échec, ils déclarèrent que « tous les pots étaient coupés derrière eux. »
Ce fut une faute. Elle pouvait enlever le pouvoir aux conservateurs, et au cas où les tentatives royalistes auraient avorté, briser vio lemment l'édifice du 24 mai. Jamais un général avisé n'a engagé la bataille, sauf des cas désespérés, sans se garder une ligne de retraite. Il n'est pas téméraire de prétendre que la manœuvre plus hardie qu'habile, grâce à laquelle on espérait accroître la majorité, de tous ceux qu'alarmerait l'éventualité du retour de M. Thiers et de ses amis, eut précisément un résultat opposé à celui qu'on en attendait. Elle n'amena pas une adhésion. Ceux qui l'ont approuvée, peuvent prétendre, il est vrai, que c'est à l'heure du scrutin qu'elle eût produit ses fruits. Nous n'en persistons pas moins à penser qu'elle fut imprudente et de nature à provoquer les plus grands périls, san» profit pour la cause qu'elle tendait à servir.
L'imprudence devint plus manifeste encore quand on tenta d'entraîner daus ce mouvement
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fiévreux et irréfléchi le maréchal de Mac-Mahon et son gouvernement. Un tel procédé était la négation même de la doctrine constitutionnelle, qui a justement pour efîet de tenir hors des débats et des dissensions des partis, le chef du pouvoir exécutif.
Dans quelle situation se serait trouvé le président de la République, le 30 octobre, en présence du manifeste de Salzbourg, sll avait été engagé dans l'entreprise royaliste? Compromis avec elle, affaibli par la défaite, il aurait dû quitter le pouvoir. Fort heureusement, le maréchal de Mac-Mahon résista à ces entraînements. Il se maintint dans la situation qui lui était imposée par ses origines. Les bonapartistes auraient souhaité qu'il fît une déclaration contre la monarchie; les républicains désiraient qu'il parlât en faveur de la république. Il se refusa à ce rôle compromettant et ne prit la parole que pour déclarer a qu'il ne se séparerait pas de la majorité conservatrice qui l'avait élu, et se retirerait, si elle devenait minorité. » Les uns et les autres ont singulièrement abusé de ce langage. Il
importe d*en rétablir la véritable signification. Le maréchal, eu voyant toute la majorité qui lui avait confié le pouvoir le 24 mai, à Texception d'un petit nombre de membres, favorable à la Restauration, tint à faire connaître qu'il se considérerait atteint par l'échec qu'elle pourrait subir et se jugerait hors d'état de gouverner. Cette déclaration était un acte de loyauté et un acte d'habileté. Parler ou agir autrement, c'eût été agir ou parler contre ses amis politiques, au profit de ceux qui précédemment avaient voté contre lui, et dans l'intérêt d'une coalition de laquelle il ne pouvait rien accepter, sachant bien qu'elle se disloquerait après la crise, pour le laisser devant la Chambre, désarmé et sans majorité.
Tel fut le mobile de sa conduite. Lorsque de divers points de la France, on lui envoyait des délégués pour le prier de maintenir la répubhque, il ne les recevait pas et leur faisait répondre :
— Le président doit rester en dehors des agitations actuelles de la poUtique. Il appartient à la Chambre seule de prendre une dé-
i78 L'ESSAI DE RESTAURATION MONARCHIQUE.
cision sur la forme du gouvernement.En conséquence, le délégué de TAssemblée ne peut ni lui en dicter une, ni la lui imposer.
Le cabinet conserva la même attitude. Quand la nouvelle de sa retraite s'accrédita, — c'était vers le '25 octobre, — on ne manqua pas de dire que de graves divisions intérieures créaient cette nécessité. L'appréciation n*était pas fondée. M. Magne n*eut pas, ainsi qu'on Ta prétendu, à ramener ses collègues au respect de la neutralité. Personnellement, chacun des ministres était libre de nourrir des préférences, et Ton ne pouvait attendre que le duc de Broglie et M. Ernoul souhaitassent Téchec de la monarchie. Mais, collectivement, le ministère conserva Tattitude qui lui convenait. Lorsqu'il eut la pensée de se modifier, c'était uniquement afin de placer à l'Intérieur, plus spécialement chargé de dominer la crise et ses suites, un homme de vigueur et d'énergie.
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