CHAPITRE VII
Le manifeste de Salzbourg. — Sa publication. — Journée (lu 30 octobre. — Un mot de M. Chcsnelong. — Le Conseil des ministies. — Physionomie de Paris. — Les cercles parlementaires. — La régence du comte de Paris. — Négociations. — Refus des princes d'Orléans.— Nécessité d'une solution immédiate. — L'attitude et l'œuvre du Centre Droit. — Le comte de Chambord devant l'opinion. — L'influence de la comtesse de Chambord.
Parmi les partisans de la royauté, les plus pessimistes n'expliquaient leurs anxiétés et leurs angoisses que par Tincertitude dans laquelle ils se trouvaient, quant à la formation de la majorité parlementaire.
Tous étaient d'accord pour reconnaître que si M. le comte de Chambord tenait le langage
qu'on attendait de lui, et s'exprimait ainsi qu*il pouvait et devait le faire, cette majorité serait assurée ; et que même, s'il gardait le silence, elle était possible.
Mais, aucun d'eux n'avait prévu que le prince oserait détruire d'un coup de plume l'échafaudage élevé avec tant de peine, au milieu du déchaînement des opinions les plus hostiles et les plus opposées.
Les chefs du mouvement conservaient toute leur confiance. Le départ de M. Lucien Brun, bruyamment annoncé et tardivement démenti, laissait carrière ouverte à Tespérance. L'opinion publique elle-même semblait subir un courant mystérieux, qui la disposait au succès. Les incertitudes des jours précédents étaient à ce point dissipées, que tandis que les ennemis de la monarchie subissaient les plus vives alarmes, la Bourse, revenue de ses impressions de la veille, retrouvait sa fermeté et tendait manifestement vers la hausse.
Dans les rues aussi bien que dans les miUeux politiques, on s'interrogeait consciencieusement ; chacun avait hâte de connaître les nou-
velles de Frohrsdorf et sur les boulevards on recueillait des lambeaux de phrases, tels que ceux-ci :
— N'y a-t-il rien de nouveau?
— Le prince ne peut pas ne pas parler.
— Son adhésion à tout ce qui a été dit était acquise d'avance. La monarchie est faite.
Nul de ceux qui ont passé à Paris cette journée ne nous démentira. Ce sont bien là les impressions qui se manifestaient.
Tout à coup la scène changea. L'Union mise en vente, comme de coutume, vers six heures du soir, vint faire connaître, au gros du public ia lettre manifeste de M. le comte de Chambord, qu'un petit groupe de privilégiés conuaissaientàpeine depuis quelques instants et dont les mieux informés ignoraient à ce point Tcxistence que la Gazette de France publiée àcinq heures, n'en faisait pas mention, allant même jusqu'à annoncer qu'il n'était arrivé aucune nouvelle lettre de Frohrsdorf. Celte lettre portant le timbre de Salzbourg et la date du 27 août, adressée à M. Chestielong, était ainsi conçue :
(c J'ai conservé, monsieur, de voire visite à Salzbourg un si bon souvenir, j'ai conçu pour votre noble caractère une si profonde estime, que je n'hésite pas à m'adresser loyalement à vous, comme vous êtes venu vous-même loyalement vers moi.
» Vous m^avez entretenu^ durant de longues heures, des destinées de notre chère et bienaimée Patrie, et je sais qu'au retour, vous avez prononcé, au milieu de vos collègues, des paroles qui vous vaudront mon éternelle reconnaissance. Je vous remercie d'avoir si bien compris les angoisses de mon âme, et de n'avoir rien caché de l'inébranlable fermeté dç mes résolutions.
» Aussi ne me suis-je point ému quand l'opinion publique, emportée par un courant que je déplore, a prétendu que je consentais enfin à devenir le Roi légitime de la Révolution. J'avais pour garant le témoignage d'un homme de cœur, et j'étais résolu à garder le silence, tant qu'on ne me forcerait pas à faire appel à votre loyauté.
» Mais puisque, malgré vos efforts, les ma-
lentendus s'accumulent, cherchant à rendre obscure ma politique à ciel ouvert, je dois toute la vérité à ce pays dont je puis être méconnu, mais qui rend h( mmage à ma sincérité, parce qu'il sait que je ne Tai jamais trompé et que je ne le tromperai jamais.
» On me demande aujourd'hui le sacrifice de mon honneur. Que puis- je répondre? Sinon que je ne rétracte rien, que je ne retranche rie n de mes précédentes déclarations. Les prétentions de la veiUe me donnent la mesure des exigences du lendemain, et je ne puis consentir à inaugurer un règne réparateur et fort uar un acte de faiblesse.
» Il est de mode, vous le savez, d'opposer à la fermeté d'Henri V l'habileté d'Henri IV. La violente amour (jue je porte à mes sujets, disait-il souvent, me rend tout possible et honorable.
» Je prétends, sur ce point, ne lui céder en rien, mais je voudrais bien savoir quelle leçon se fût attirée l'imprudent assez osé pour lui persuader de nnier l'étendard d'Arqués et d'ivry.
» Vous appartenez, monsieur, à la province qui Fa vu naître, et vous serez, comme moi, d'avis qu'il eût promptement désarmé son interlocuteur, en lui disant avec sa verve béarnaise : Mon ami, prenez mon drapeau blanc, il vous conduira toujours au chemin de l'honneur et de la victoire.
» On m'accuse de ne pas tenir en assez haute estime la valeur de nos soldats, et cela au moment où je n'aspire qu'à leur confier tout ce que j'ai de plus cher. On oublie donc que l'honneur est le patrimoine commun de la Maison de Bourbon et de l'armée française, et que, sur ce terrain-là, on ne peut manquer de s'entendre !
» Non, je ne méconnais aucune des gloires de ma Patrie, et Dieu seul, au fond de mon exil, a vu couler mes larmes de reconnaissance toutes les fois que, dans la bonne ou dans la mauvaise fortune, les enfants de la France se sont montrés dignes d'elle.
» Mais nous avons ensemble une grande œuvre à accomplir. Je suis prêt, tout prêt à l'entreprendre quand on lo voudra, dès de-
main, dès ce soir, dès ce moment. C'est pourquoi je veux rester tout entier ce que je suis. Amoindri aujourd'hui, je serais impuissant demain.
» Il ne s'agit de rien moins que de reconstituer sur ses bases naturelles une société profondément troublée, d'assurer avec énergie le règne de la loi, de faire renaître la prospérité au dedans, de contracter au dehors des alliances durables, et surtout de ne pas craindre d'employer la force au service de Tordre et de la justice.
» On parle de conditions ; m'en a-t-il posé ce jeune prince, dont j'ai ressenti avec tant de bonheur la loyale étreinte, et qui, n'écoutant que son patriotisme, venait spontanément à moi, m'apporter au nom de tous les siens des assurances de paix, de dévouement et de réconciliation?
» On veut des garanties; en a-t-on demandé à ce Bayard des temps modernes, dans celte nuit mémorable du 24 mai, où Ton imposait à sa modestie la glorieuse mission de calmer son pays par une de ce» paroles d'honnête
'liù L'ESSAI DK RESTAUHATlOiN MONARCHIQUE.
homme et de soldat, qui rassurent les bons et font trembler les méchants?
» Je n'ai pas, c'est vrai, porté comme lui Fépée de la France sur vingt champs de bataille, mais j'ai conservé intact, pendant quarante-trois ans, le dépôt sacré de nos traditions et de nos libertés. J'ai donc le droit de compter sur la même confiance et je dois inspirer le même sécurité.
» Ma personne n'est rien ; mon principe est tout. La France verra la fin de ses épreuves quand elle voudra le comprendre. Je suis le pilote nécessaire, le seul capable de conduire le navire au port, parce que j'ai mission et autorité pour cela.
» Vous pouvez beaucoup, monsieur, pour dissiper les malentendus et arrêter les défaillances à l'heure de la lutte. Vos consolantes paroles, en quittant Salzbourg, sont sans cesse présentes à ma pensée : la France ne peut pas périr, car le Christ aime encore ses Francs, et lorsque Dieu a résolu de sauver un peuple, il veille à ce que le sceptre de la Justice ne soit
L'ESSAI DE RESTAURATION MONARGIIIQUK. ill
remis qu'eu des maius assez fermes pour le
porter.
» Henri, o
Telle était la lettre autographe remise à midi à M. Chesnelong, à Versailles, par M. de Dreux-Brézé, qui lui fit savoir en même temps que pour se con ormer aux ordres qu*il avait reçus, il devait en envoyer une copie au journal V Union, afin de la porter sans retard à la connaissance de la France.
Le premier mot de M. Chesnelong trahit sa douleur et son mécontentement. Il y avait si loin du langage du prince, à celui qu'il avait tenu lui-même, au retour de son voyage à Frohrsdorf, avec la certitude qu'il interprétait exactement la pensée dont il venait d'être le confident, que sa loyauté se révolta d'abord.
— Je vais écrire à Frohrsdorf, dit-il; j'irai, au besoin, afin de rappeler à monseigneur le comte de Chambord les réponses qu'il a faites à mes propositions.
M. Chesnelong devait être bien cruellement surpris, en efiet, de recevoir ce bruyant démenti, alors que ([uelques-uus de ses amis
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politiques savaient par lui qu'après avoir travaillé durant trois séances avec M. le comte de Chambord, il avait, avant de quitter Salzbourg, le ii octobre dans la soirée, poussé la prudence jusqu'à faire réveiller le prince, afin de soumettre à son approbation la phrase relative au drapeau, et qu'ainsi, il n avait répété cette phrase qu'après s'être muni d'une autorisation verbale.
Mais, M. de Dreux- Brézé lui avoua qu'il savait que les intentions du prince étaient formelles et irrévocables, et que ni télégrammes, ni lettres, ni visites ne sauraient les changer. M. Ghesnelong se rendit à ces raisons.
Il envoya au gouvernement copie de la lettre qu'il venait de recevoir et partit pour Paris, où le Comité des Neuf, convoqué par ses soins en entendit la lecture quelques heures après* — Je n'avais rien dit, ajouta en terminant M. Ghesnelong, qu'on ne m'eût autorisé à dire. J'en appelle du roi à Dieu.
Celte énergique et solennelle protestation, dans la bouche d'un honnête homme, impressionna les personnes présentes et il ne vint à la
pensée d'aucune d'elles que M. Chesnelong avait pu traduire d'une manière inexacte la pensée du comte de Chambord.
Sur le moment, on fut même d'avis qu'il devait écrire au prince pour rétablir la vérité des faits. Mais le trouble des cœurs et des esprits était extrême. Chacun en avait conscience et on résolut d'attendre jusqu'au lendemain, avant de prendre une décision à laquelle il importait d'enlever tout caractère de précipitation ou de dépit.
A la même heure, cinq ministres, MM. de Broglie, Beulé, Ernoul, Dompierre-d'Hornoy et de la Rouillerie se réunissaient chez M. le maréchal de Mac-Mahon. MM. Magne, Desseilhgny, et le général du Barrail étaient absents. Quant à M. Batbie, il avait quitté Versailles pour se rendre à Paris où il devait diner, et c'est au théâtre de la Gailé où il s'était rendu ensuite pour assister à la représentation du Gascon, qu'il connut par les journaux le manifeste du comte de Chambord.
Les cinq ministres, réunis chez le maréchalprésident, examinèrent avec lui la situation
que faisait au gouvernement la décision déiiuitive du comte de Ghambord et les mesures qu'elle était de nature à nécessiter.
Deux questions se posaient naturellement.
Le maréchal-président se trouvait-il atteint par l'échec de la solution monarchique ?
Le ministère pouvait-il en être affaibli ?
Il fut répondu négativement sur la première question. Le langage du maréchal, pendant la durée de la crise, n'avait eu d'autre but que d'exprimer la ferme volonté où il était de ne conserver le pouvoir qu'autant que le parti conservateur de qui il le tenait resterait dans la Chambre en majorité.
Quant au ministère, le président était luimême d'avis qu'il devait ne pas se désunir et se présenter devant l'Assemblée tel qu'il était ail moment de la prorogation. D'ailleurs, les ministres présents, les seuls desquels il fût permis de dire qu'ils avaient vu avec sympathie la possibiUté d'une restauration, se déclaraient prêts à se retirer, ce à quoi le maréchal ne jugea pas opportun de consentir.
On dit aussi un mot des solutions qui vrai-
semblablement allaient être agitées dans les groupes parlementaires. Le duc de Broglie mit en avant l'hypothèse de la proclamation de la monarchie, soit avec la régence du comte de Paris, soit avec ^la lieutenance générale d u maréchal. La régence du comte de Paris ne parut pas sourire aux ministres appartenant à la Droite. Quant à la lieutenance générale, le maréchal Técarta en quelques mots, lesquels, tout en prouvant qu'il restait aux ordres du parti conservateur, témoignaient de son désir de ne conserver le gouvernement qu'autant qu'il ne serait rien changé aux conditions existantes. C'était la prorogation des pouvoirs qui se posait ainsi préférable ment à toute autre combinaison, comme la seule susceptible de grouper tous les partis et de rallier dans le pays, toutes les opinions hostiles à la monarchie. Elle devait prévaloir contre toute autre, parce que les circonstances l'imposaient.
Cependant la nouvelle se répandait dans Paris.
Aussitôt après la pubUcation de V Union, la plupart des feuilles ùu soir avaient lancé des
éditions supplémentaires contenant le manifeste , et à l'heure où les Parisiens quittent la table pour se rendre soit au théâtre, soit sur les boulevards, ils apprenaient l'événement. 11 faut avoir vu la stupéfaction générale pour s'en faire une idée exacte ou pour la décrire.
De la Madeleine au faubourg Montmartre, les kiosques étaient assaillis ; on s'arrachait les journaux qu'on lisait à la lueur des réverbères ou devant les magasins. La petite Bourse venait de s'ouvrir, sous l'empire d'une panique qui provoquait sur les fonds publics une baisse effroyable. Les groupes étaient fiévreux, agités. La foule s'arrêtait autour des faiseurs de commentaires, à quelques pas des ruines encore fumantes de l'Opéra.
Ce tumulte, au milieu des sergents de ville et des cavaliers placés aux abords du monument incendié, donnait à cette partie du boulevard la physionomie des journées néfastes qui avaient précédé la guerre et la Commune.
On pouvait saisir au passage les réflexions les plus diverses. Les uns se réjouissaient de voir écarter les périls que des imaginations trop
fécondes ou faciles à s'alarmer avaient à Tavance accumulés à plaisir autour de la restauration monarchique; les autres blâmaient énergi(iuement le prince qu'ils accusaient de n'avoir pas su accomplir un grand devoir, en sacrifiant son amour-propre au bonheur de son pays. Il en est enfin qui prétendaient qu'il n'avait ni le goût, ni le désir du pouvoir et qu'il redoutait les dangers qui entourent le trône. Beaucoup aussi se frottaient les mains, en alléguant ceux-ci que la république était fondée, ceux-là que le retour de l'empire était assuré.
Dans les foyers des théâtres, l'agitation n'était pas moindre, aux Italiens notamment, où M. Léonce Détroyat, rédacteur en chef de la Liberté^ se promenait ainsi qu'un triomphateur, tout fier d'avoir vu ses prévisions se réaliser, et où M. Paul de Cassagnac déclarait que le parti bonapartiste se rallierait à toute proposition ayant pour but de proroger les pouvoirs du maréchal. C'est d'ailleurs la solution qui apparaissait partout au pubUc, comme la plus fa-
cile, la plus raisonnable et la plus conforme aux désirs du pays.
L'impression des cercles parlementaires était loin d'offrir la même unanimité.
Le Centre Gauche formé, en grande métjorité, nous l'avons dit, de membres également inscrits à la Gauche, s'était réuni ce soir-là,à huit heures, et là, comme s'il eût redouté que le manifeste de Salzbourg, en rendant impossible toute combinaison monarchique et en reconstituant la majorité du 24 mai, ne le réduisit à son impuissance accoutumée, il s'était empressé de prendre bruyamment la résolution suivante : « Le Centre Gauche, s'inspirant des témoignages d'approbation qui lui sont parvenus de tous les points de la France, déclare que le moment est venu de sortir du provisoire et d'organiser la République conservatrice. » Puis il s'était déclaré en permanence, prêt à tout événement.
L'extrême Gauche ne tenait pas de réunion; mais, plusieurs de ses membres s'étaient rendus chez M. Gambetla qui semblait regretter les avances faites et les louanges données les jours
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précédents à M. Casimir Périer et à ses amis.- Ces avances et ces louanges rendaient ceuxci, de l'aveu même du parti radical, les maîtres du terrain. C'était en quelque sorte une abdication sur laquelle il importait de revenir.
11 y avait aussi réception chez M. Thiers, à riiôlel Bagration, dans le faubourg Saint- Honoré. Les députés venus afin de se réjouir avec l'ancien président de l'échec de la monarchie, lui adressaient des féhcitatious comme s'il eût été l'auteur du manifeste de Salzbourg.
Debout devant la cheminée, et tenant dans les mains un journal du soir, M. Thiers était radieux. Un moment vint où il ne résista pas au désir de donner lecture de la lettre royale. On fit silence autour de lui et il commença d'une voix lente et mesurée. Quand il arriva au passage dans lequel il est question « du drapeau d'Arqués et d'Ivry » il s'interrompit, et levant les yeux au-dessus de ses lunettes, il dit, de cet accent malicieux que connaissent bien ceux qui Tout entendu :
— Je voudiîjis voir la tête de Pasquier.
L* éclat de rire de ses courtisans lui répondit.
Enfin, les membres les plus importants du Centre Droit, réunis chez l'un d'eux, M. Lambert de Sainte-Croix, étudiaient la situation, et cliercliaient une combinaison qui n'entamât ni la majorité monarchique, ni son programme. Sous Tempire des idées agitées dans cette réunion intime, l'un des députés présents, considérable par son nom et son rang, rédigea la note suivante :
« La lettre du comte de Chambord nous a » plus attristés qu'étonnés. Elle consacre un » renoncement qui n'est pas sans grandeur, D mais auquel le parti monarchique ne saurait » s'associer. Nous sommes de ceux qui de- » mandent à la monarchie, la sauvegarde des » libertés publiques et la protection des grands » intérêts de la France. Nous avions espéré » que l'adhésion du comte de Chambord au » programme qui affirmait les principes et le » drapeau de la France moderne nous pcr- » mettrait de restaurer immédiatement la » monarchie, sous sa forme doctrinale et tra- » ditionnelle. Le prince en a décidé autre-
» ment ; nous avions voulu atténuer pour lui » la rigueur des formules et nous avions sup- » posé que ce sacrifice compris et accepté par » lui serait ratifié par le pays. La droiture » de nos intentions, les précautions que nous » prenions pour sauvegarder l'avenir, nous » semblaient suffisantes pour assurer cette » ratification. Il nous faut aujourd'hui Tob- D tenir d'une déclaration plus nette, d'une » formule plus explicite. Nous proposerons ;) donc à l'Assemblée d'imposer la monarchie » constitutionnelle et contractuelle telle que la » réclament les intérêts et les droits de la » Société de 1789. Nous solliciterons une p dernière fois du Prince qui représente le » droit héréditaire, l'adhésion et le serment » que la monarchie n'a jamais refusés au » principe national qui a fait sa force et sa » grandeur. Si le Prince nous refuse ce ser- » ment et cette sanction, fidèles au droit et à » la tradition monarchique, nous demanderons > à l'héritier de la couronne de conserver en » ses mains sous le titre de a régent » ce droit » et cette tradition qu'il ne saurait dépendre
» d'un homme si haut placé qu'il soit de dé- » naturer et de compromettre. »
C'était la régence de M. le comte de Paris posée en termes clairs et choisis pour frapper les esprits attachés à la doctrine monarchique et libérale. La combinaison, d'une origine déjà ancienne, et précieusement conservée comme ligne de retraite, était habile, en ce sens qu'elle pouvait rallier des hommes tels que MM. Sébert, Alfred André, Denormandie, Raoul Duval, Casimir Périer, et tous ceux qui, en se prononçant contre la monarchie, avaient manifesté surtout leur répugnance pour le drapeau blanc et Tancien régime. Elle donnait satisfaction au Centre Droit qui sacrifiant ses sympathies et ses préférences, n'obéissant qu'à son patriotisme, avait suivi la Droite sur le chemin de Frohrsdorf. Elle était digne enfin du prince qu'elle plaçait à la tête du gouvernement, au titre d'héritier de la couronne, et en l'absence du roi empêché.
Mais, pour qu'elle fût possible, il fallait d'abord que M. le comte de Paris consentit à accepter le pouvoir; il fallait ensuite que les
membres de la Droite consentissent à le lui donner.
M. le comte de Paris, qui trois mois avant, par une démarche mémorable, avait scellé la réconciliation de la maison de France, voudrait-il s'exposer aux accusations que les ultra-royalistes ne manqueraient pas de porter contre lui, s'il paraissait profiter des résistances de son royal cousin? Les journaux accoutumés à traduire la pensée de ce dernier avaient déjà prononcé le mot intrigue. Seraitil sage de donner un fondement à leurs soupçons?
Quant aux membres de la Droite, quelque douleur qu'ils dussent ressentir devant leurs espérances brisées, pouvait-on croire que de gaieté de cœur, ils ratifieraient une combinaison qui causerait au « roi » une humiliation et une peine profondes; et qu'ils affaibhraient par un vote le dévouement chevaleresque qu'ils n'avaient cessé de lui témoigner ?
C'est à cette double difficulté que se heurtaient les promoteurs de la régence ; et c'est sans ravoir résolue qu'ils se séparèrent pour
se retrouver le lendemain. Mais^ deux d'entre eux devaient s'aboucher avec l'un des membres les plus influents du Centre Gauche qu'on disait rallié à cette solution. L'entrevue qui eut lieu le lendemain entre eux, ne fît pas faire un pas à la question. Elle se trouvait dénouée par la note suivante publiée par le Journal de Paris, organe des princes d'Orléans :
a En présence de ce qui vient de se passer, on se demande quelle est la situation des princes d'Orléans.
» Cette situation est parfaitement nette.
D Les princes d'Orléans ont déclaré que le joi^r où l'on voudrait faire la monarchie, on ne trouverait point parmi eux de prétendant à la couronne.
1» Leur déclaration subsiste et ils y resteront fidèles. »
Néanmoins, en dépit de cette déclaration, les royalistes du Centre Droit tenaient bon. « Le comte de Paris, disaient-ils, n*a pas le droit de se soustraire à un grand devoir. » Ce qui encourageait leur insistance, c'est la certitude acquise depuis la veille qu'à peu d'excep-
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lions près, la Droite voterait avec eux, afin de ne point rompre le faisceau monarchique. La Droite, en effet, s'était arrêtée à ce parti, quelque effort qu'il dût lui coûter.
Mais, lorsque dans une conférence spéciale, on aborda par tous ses côtés, la proposition, les difficultés surgirent. Le Centre Gauche, tout en déclarant que l'union des centres était une nécessité de premier ordre, n'admettait pas qu'il y eût lieu de modifier la forme du gouvernement. Ce n'était là qu'un incident relativement peu important; car, les voix du Centre Gauche n'étaient point indispensables pour former la majorité.
Un obstacle plus grave venait de surgir que la note précitée du Journal de Paris était de nature à faire prévoir. Nous voulons parler du refus définitif des princes d'Orléans de se prêter à a tout ce qui, de près comme de loin, ressemblerait à une compétition royale et pourrait troubler l'union du parti monarchique. » Ce refus, ils l'avaient très-énergiquement signifié à leurs amis, le \*' novembre, jour de la Toussaint.
n^ L'ESSAI DE RESTAURATION MONARCHIQUE
C'est par les membres de la Droite, auxquels s'était joint le général Ghangarnier, et à la suite d'une réunion tenue chez le duc de Larochefoucauld-Bisaccia, où la lieutenance générale du royaume fut votée à l'unanimité, moins les voix de MM. de Belcastel et de Franclieu, que la proposition en fut faite à M. le comte de Paris. Il la repoussa en alléguant « que les princes d'Orléans, par leur attitude, voulaient en même temps sauvegarder l'idée monarchique et l'honneur de leur maison. » La députation se rendit alors chez le prince de Joinville.
— Maintenant, je suis Mac-Mahomen, s'écria ce dernier, et je monterai à la tribune pour combattre toute proposition qui tendrait à faire la monarchie sans le roi*.
Une démarche analogue fut tentée auprès de M. le duc de Nemours et n'eut pas un meilleur résultat. Quant à .M. le duc d'Aumale, il s'était exprimé dans des termes qui non-seulement ne laissaient aucun doute sur ses intentions, mais encore indiquaient que son influence n'était point étrangère à la décision de
ses frères et de son neveu. Les amis personnels de ce dernier essayèrent encore de vaincre sa résistance. L'un d'eux insista tout paiticulièrement, en alléguant que « le comte de Paris et à son défaut*, le duc d'Aumale, se devaient au parti royaliste. » Le prince resta inébranlable.
Quelque légitime que fût le dépit causé à leurs partisans par cette décision, elle faisait le plus grand honneur aux princes d'Orléans. Elle témoignait de la sincérité de la visite du 5 août. Elle en était eu quelque sorte le complément, et cette épreuve solennelle nécessitée par Téchec qui frappait la combinaison monarchique, mettait le sceau à la léconcihation de la maison royale. 11 ne faut pas être un savant politique pour affirmer que la famille d'Orléans en est sortie plus grande, plus populaire, et que l'opinion dont les retours sont fiéqueuts et soudains, et qui s'est déjà prononcée en leur faveur, leur tiendra compte de leur désintéressement et du souci qu'ils ont montré de leur honneur.
Cependant, la nécessité d'une solution immé-
diate s'imposait avec énergie. Le pays attendait; on lui devait un gouvernement, puisqu'on le lui avait promis. On revint alors au plan dont nous avons parlé et qui consistait à confier la lieutenance générale du royaume au maréchal de Mac-Mahon.
Mais, une communication du duc de Broglie apprit aux chefs du Centre Droit que le maréchal ne se prêterait pas à cette combinaison. C'est seulement dans les conditions du 24 mai, avec Tappui de tous les conservateurs, et sous la forme existante, qu'il voulait consentir à la prorogation de ses pouvoirs. Le langage des journaux de toutes nuances, de Paris et des départements, démontrait d'ailleurs que tel était le vœu du pays, épuisé par Tatlente et lassé par le grand mécompte que les conservateurs venaient de subir.
Le parti monarchique dont les divers groupes étaient plus unis que jamais, se trouvait donc poussé, à défaut d'une solution plus immédiatement pratique, à céder à ce vœu. Il s'y décida. Il avait tenté tous les efforts pour assurer le succès de la royauté et du programme poli-
tique auquel il s'était rallié depuis le mois d'août. Ce programme se trouve résumé dans ie projet de loi que le Comité des Neuf avait préparé pour le présenter à l'Assemblée nationale. Nous croyons devoir publier ce document afin de démontrer sur quel terrain et dans quel esprit libéral devait se faire la Restauration.
a L'Assemblée nationale, usant du droit constituant qui lui appartient et qu'elle s'est toujours réservé, décrête :
» Art. 1 ^\ — La monarcbie nationale, héréditaire et constitutionnelle, est le gouvernement de la France : en conséquence, Henri- Charles-Marie-Dieudonné, chef de la famille royale de France, est appelé au trône ; les princes de cette famille lui succéderont de mâle en mâle, par ordre de primogénilure.
» Art. 2. —L'égalité de tous les citoyens devant la loi et leur admissibiUté à tous les emplois civils et militaires, les libertés civiles et religieuses, l'égale protection dont jouissent aujourd'hui les différents cultes, le vote annuel de l'impôt par les représentants de la nation,
la responsabilité des ministres inséparable de l'inviolabilité royale, la liberté de la presse sous les réserves nécessaires à l'ordre public, et généralement toutes les garanties qui constituent le droit public actuel des Français, sont et demeurent maintenus.
» Le gouvernement du roi présentera à l'Assemblée nationale les lois constitutionnelles ayant pour objet d'assurer et de régler Texercice collectif de la puissance législative par le roi et deux Chambres, l'attribution du pouvoir exécutif au roi, Torgamsation du suffrage universel, et généralement toutes les lois nécessaires à la constitution des pouvoirs publics.
» Art. 3. ^ — Le drapeau tricolore est maintenu ; il ne pourra être modifié que par l'accord du roi et de la représentation nationale, o
Telle était Tœuvre du parti monarchique. Tel est le projet que le manifeste de Salzbourg était venu briser.
Quand on compare aujourd'hui ces deux documents, on se demande, non sans douleur, comment il se peut faire que le comte de
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Chambord ait délruit les espérances légitimes qui s'attachaient à son adhésion.
Après la letire du prince, Tœuvre du parti monarchique était terminée, sa tâche accomplie. S'il se trouvait dans l'obligation de s'avouer vaincu, du moins, il pouvait se dire qu'il avait tenu haut et ferme son drapeau et qu^'on ne pouvait faire peser sur lui la responsabilité de la défaite.
Depuis le 5 août, il s'était montré le fidèle gardien des doctrines constitutionnelles. Fortement groupé autour du programme du 47 février 4872, dont nous avons donné précédemment le texte, il n'avait conçu la restauration de la monarchie que par l'accord de la souveraineté du roi et de la souveraineté nationale. Et c'est parce qu'il n'était point libre de créer cet accord, rendu impossible par la volonté du comte de Chambord, qu'il s'était refusé à saisir l'Assemblée nationale de propositions qui ne pouvaient être acceptées par elle sans placer le pays au bord de Tabime, et sans assurer à . la révolution, dans un avenir ptochaiu, une pâture nouvelle. 11 n'avait voulu
sacrifier ni le drapeau national, ni la liberté. C'est seulement par la lettre de Salzbourg et par le projet que nous venons de citer, qu'on a pu se rendre compte du zèle et de l'ardeur avec lesquels il les a détendus.
Malgré ce premier échec, la monarchie pouvait se faire. Le désintéressement et la loyauté des princes d'Orléans Tout rendue impossible.
Quant à M. le comte de Ghambord, dont nous n'avons pas à critiquer la conduite, il a fait à son parti une blessure incurable. Il a compromis ses amis les plus chers, leur réélection, leur avenir politique; et sa lettre, quelle qu'en soit Téloquence, n'est pas l'acte d'un homme d'Etat.
Le pays,qui a suivi avec anxiété ces incidents et ces péripéties, sait que M. Chesnelong avait fidèlement rapporté les paroles qu'on lui avait dites; et c'est le prince qu'il accuse.
11 l'accuse, non- seulement d'avoir retiré ses promesses, mais encore d'avoir laissé pendant douze jours, M. Chesnelong prendre en son nom des engagements qui ne devaient pas être tenus. C'est là une faute capitale que l'histoire
ne pardonnera pas au chef de la maison royale de France. Héritier de la monarchie de droit divin, c'est lui-même qui Ta tuée, compromettant dans la même aventure, le gouvernement constitutionnel duquel nous attendons le salut^ ses amis de l'Assemblée, et ce parti conservateur qui n'avait abandonné le terrain du 2 4 mai . où il est ensuite revenu, que pour en trouver un meilleur.
Une telle conduite est pire qu'un suicide, et la responsabilité que le prince portera devant l'histoire, sera difficilement allégée.
Il pouvait être un grand roi. Il a préféré n'être qu*un auguste exilé ; il a préféré abandonner cette France qui, dans les mains d'un gouvernement ferme et libéral, redeviendrait grande comme par le passé et qui s'était résignée à le subir, en dépit des préjugés et des répugnances que son nom éveille ou inspire. En se frappant lui-même, c'est elle aussi qu'il atteint, car la tradition monarchique, dans un pays tel que la France, ne peut s'cfTondrer sans affaiblir le parti conservateur.
Le peuple français est un peuple aussi eu-
rieux qu'il est spirituel. Il s'est mainte fois demandé pour quels motifs, M. le comte de Ghambord avait refusé la couronne qu'on lui offrait. Ce refus a donné lieu à des commentaires nombreux. Les uns ont dit que le comte de Cbambord ne voulait rentrer en France et monter sur le trône qu'autant qu'il se croirait appelé par le vœu unanime des conservateurs. Les autres ont affirmé que l'influence de la duucc et sainte princesse qui partage et console son exil Taurait détourné de la destinée à laquelle il semblait appelé. On a parlé d'un très- grand nombre de lettres arrivées à Frobrsdorf après le départ de M. Chesnelong. Gela est vrai. Nous avons entendu Tun des amis de M. le comte de Gbambord, un des courtisans les plus fidèles de son exil qui remplit plusieurs mois par an auprès de lui, les fonctions de secrétaire, déclarer que ces lettres arrivaient par centaines, suppliant le « roi » de ne pas renoncer au drapeau blanc. Mais, deux mille, trois mille adjurations de cette espèce, venant de députés tels que MM. du Temple et de Fianclieu, de journalistes tels que MM. Louis Veuil-
lot, Mayol de Luppé, en un mot, d'amis connus ou inconnus, si pressantes qu'elles fussent, n'auraient rien pu sur la parole du prince. Pour la mettre en soiififrance, il fallait des droits plus actifs, un désir plus intime et plus profond, pouvant au besoin se transformer en une volonté douce et tendre, et par cela même, plus puissante.
C'est ainsi que le 'nom de madame la comtesse de Chambord est venu sur les lèvres de ceux qui savent quel empire elle exerce sur son mari.
On a dit que lorsque M. le comte de Paris se rendit à Vienne, elle refusa de le voir. Ce dire est mensonger. M. le comte de Paris déjeuna deux fois avec elle, assis à sa droite. En agissant autrement, elle eût non-seulement blessé sou cousin, mais encore affligé son mari. Le petit-fils de Louis-Philippe n'eut qu'à se louer d'elle. Mais, quand les négociations eurent été entamées, on vit se manifester un mauvais vouloir qui venait de l'entourage du comte de Chambord, tendant à prouver que ce dernier ne faisait aucune concession , et que
mî L'ESSAI DE RESTAURATION MONARCHIQUE.
ceux-là s'aventuraient et s'illusionnaient qui osaient en promettre en son nom. C'est alors que la Liberté publiait des notes pleines de réticences qui avaient cette origine. Le lendemain du jour OLi la lettre de Salzbourg eut été expédiée, la Liberté a.mion^B.ii que cette lettre était arrivée à Paris, et qu'on n'osait la publier. Le journal de M.Léonce Détroyat se [trompaiti La lettre était en route- et non à Paris. Mais on lui en avait révélé l'existence.
C'est à Tentourage de madame la comtesse de Chambord que cette indiscrétion fut généralement attribuée.
Il n'est douteux pour personne aujourd'hui que la princesse a pesé de tout le poids de son affection sur le cœur de son mari pour le décider à renoncer au trône. Selon les uns, elle se serait alarmée des dangers auxquels pour^ rait être exposée la vie du roi, dans un pays où la nouvelle de son avènement soulevait de si vives et si nombreuses protestations. « Votre mari, s'il rentre en France, sera assassiné ! » lui avait-on dit jadis, et cette parole, toujours présente à l'esprit de Marie -Thérèse, ne lui a
pas permis d'envisager le trône sans effroi. Et puis, qui sait si quelque cause d'un ordre plus intime n'est pas venue se joindre à celle-là ? En se rappelant tout ce qu'on lui avait dit des séductions et des merveilles des Tuileries, sous Tempire, de la grâce des grandes dames qui en deviendraient l'ornement, sous le règne de son mari, ne s'est -elle pas alarmée et n*a-t-elle pas redouté de perdre quelque chose de son influence sur ce cœur qu'elle a si passionnément aimé?
Assurément, c'est par Tune de ces deux raisons qu'il faut expliquer ses appréhensions et ses craiutcs. Et c'est ainsi qu'elle a pu être conduite à pousser le comte de Ghambord à la résolution que nous avons déplorée.
Nous plaçons ces commentaires sans leur attribuer d'autre importance que celle qu'on leur a donnée et sans en affirmer la vérité. Nous aimons à penser que, devant Dieu, le comte de Cliambord ne s'est soustrait aux grands devoirs que lui imposaient sa naissance et son nom, que parce qu'il ne croyait pas pouvoir les accomplir utilemcut pour son paya.
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Quels qu'aient été d'ailleurs les mobiles de sa conduite, ils ne changent rien aux conséquences que nous avons indiquées et ce sera un éternel regret pour ceux qui ont cru que l'avenir de la France était attaché à la restauration de la monarchie, d'avoir vu leurs espérances s'évanouir, alors qu'ils se croyaient certains de les réaliser. L'histoire appréciera ces événements. Notre tâche se borne à les enregistrer.