‹ La Vérité sur la question d'Orient et sur M. ThiersChapitre 11 sur 19 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

AFFAIRES D'ORIENT PENDANT LES SIX DERNIERS k MOIS HE 1840 : OPINIONS DIVERSES ET CON- CLUSIONS DE HAUTEUR.

Mémorandum des 17 et 24 juillet 1840. — La nouvelle du traité de Londres se répand en France. — Mission de M. "Waleswlci ; exécution du traité en Orient. — Contrecoup- en France de l'exécution du traité en Orient,— Nouvelle tentative régicide de Darmès. — Chute du cabinet Thiers et formation du cabinet du 29 octobre 1840. — Réunion des Chambres et discussion de dix jours sur les affaires d'Orient. — Le vice-roi se soumet au sultan . il rend la flotte turque et obtient l'hérédité de l'Egypte. — Discussion des affaires d'Orient dans le Parlement anglais.

S LU; Mémorandum des 17 et 24 juillet 1840.

Le texte du traité du 1 5 juillet 1840, dont j'ai donné la substance à la fin du chapitre précédent, ira été officiellement communiqué à la France qu'après sa ratification, c'est-à-dire le 16 septembre. Voici de quelle manière et sous quelle forme le cabinet français fut prévenu que le traité avait été signé. Le 17 juillet, lord Pa Ira ers ton prévint l'ambassadeur de France que le cabinet anglais, pressé par les événements, venait d'arrêter sa résolution sur les affaires d'Orient; et pour être plus sûr d'exprimer exactement et complètement sa pensée, il donna lecture à M. Guizot de la pièce suivante, qu'on a appelé mémorandum du 17 juillet.

l£4 CHAPITRE SEPTIÈME.

N° 61. « Le gouvernement français a reçu, dans tout » le cours des négociations qui commencèrent l'automne » de Tannée passée, les preuves les plus réitérées, les » plus manifestes, et les plus incontestables, non-seule- » ment du désir des cours d'Autriche, de la Grande-Bre- » tagne, de Prusse et de Russie, d'arriver à une entente » avec le gouvernement français sur les arrangements » nécessaires pour effectuer la pacification du Levant, » mais aussi de la grande importance que ces cours » n'ont jamais cessé d'attacher à l'effet moral que pro- » duiraient l'union et le concours des cinq puissances » dans une affaire d'un intérêt si grave, et si intimement » liée au maintien de la paix européenne.

Les quatre cours ont vu avec le plus profond regret « que tous leurs efforts pour atteindre leur but ont été » infructueux ; et malgré que, tout dernièrement, elles » aient proposé à la France de s'associer avec elles pour » faire exécuter un arrangement entre le sultan et Me- » hemel-A\\, fondé sur des idées qui avaient été émises » vers la fin de tannée dernière par C ambassadeur » de France à Londres, cependant le gouvernement » français n'a pas cru pouvoir prendre part à cet ar- » rangement , et a fait dépendre son concours avec les » autres puissances de conditions que ces puissances » ont jugées incompatibles avec le maintien de l'indé- » pendance et de l'intégrité de l'empire ottoman, et avec m le repos futur de l'Europe.

» Dans cet état de choses, les quatre cours n'avaient » d'autre choix que d'abandonner aux chances de l'ave- » nir les grandes affaires qu'elles avaient pris l'engage- » ment d'arranger , et ainsi de constater leur impuis- » sance, et de livrer la paix européenne à des dangers » toujours croissants, ou bien de prendre la résolution » de marcher en avant sans la coopération de la France, » et d'amener , au moyen de leurs efforts réunis , une » solution des complications du Levant conforme aux

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» engagemenls que les quatre cours ont contractés envers » le sultan, et propre à assurer la paix future.

» Placées entre ces deux choix , et pénétrées de l'ur- » gence d'une décision immédiate et en rapport avec les » graves intérêts qui s'y trouvent engagés, les quatre » cours ont cru de leur devoir d opter pour la dernière >> de ces deux alternatives , et elles viennent, par conséquent, de conclure avec le sultan une convention » destinée à résoudre d'une manière satisfaisante les m complications actuellement existantes dans le Levant.

» Les quatre cours, en signant cette convention, n'ont » pu ne pas sentir le plus vif regret de se trouver ainsi » momentanément séparées de la France dans une af- » faire essentiellement européenne ; mais ce regret se h trouve diminué par les déclarations réitérées que le » gouvernement français leur a faites , qu'il n'a rien à » objecter aux arrangements que les quatre puissances » désirent faire accepter par Mehemet-Ali, si Mehemet- » Ali y consent ; que dans aucun cas la France ne s'op- » posera aux mesures que les quatre cours , de concert » avec le sultan , pourront juger nécessaires pour obte- » nir l'assentiment du pacha d'Égypte ; et que le seul » motif qui a empêché la France de s'associer aux autres » puissances, à celte occasion, dérive de considérations » de divers genres , qui rendraient impossible au gou - » vernement français de prendre part à des mesures » coercitives contre Mehemet-Ali.

» Les quatre cours donc entretiennent l'espoir fondé » que leur séparation d'avec la France à ce sujet ne sera » que de courte durée , et ne portera aucune atteinte » aux relations de sincère amitié qu'elles désirent si vi- » veinent conserver avec la France ; mais , de plus , elles » s'adressent avec instance au gouvernement français, » afin d'en obtenir du moins l'appui moral , malgré » qu'elles ne peuvent en espérer une coopération maté- » rielle. L'influence du gouvernement français est puis-

» santé à Alexandrie ; et les quatre cours ne pourraientn> elles pas espérer et même demander, de l'amitié du » gouvernement français, que; cette influence s'exerce » auprès de Mehemet-Ali dans le but d'amener ce pacha » à donner son adhésion aux arrangements qui lui vont » être proposés par Le sultan?

» Si le gouvernement français pouvait, de cette ma- » nière, contribuer efficacement à mettre un terme aux » complications du Levant, ce gouvernement acquerrait » un nouveau titre à la reconnaissance et à l'estime de » tous les amis de la paix.

Signé Palmerston.

M. Guizot, en recevant ce mémorandum, fit observer que jamais l'ambassadeur de France n'avait fait les propositions de limitation en Syrie dont Lord Palmerston parlait dans le second paragraphe de son mémorandum, et il ajouta, n°6a : « Je ne saurais, Milord, accep- » ter cette expression, que dans aucuns cas la France .» ne supposera aux mesures que les quatre cours » croiront devoir prendre pour obtenir l'adhésion ^» du Pacha, et je suis certain de n'avoir jamais rien » dit qui l'autorise. Le gouvernement du- roi ne se » fait à coup sûr le champion armé de personne, et ne » compromettra jamais , pour les seuls intérêts du Pa- » cha d'Égypte, la paix et les intérêts de la France ; » mais si les mesures adoptées contre le pacha par les » quatre puissances avaient, aux yeux du gouvernement » du roi, ce caractère ou cette conséquence que Téqui- » libre actuel des états européens en fut altéré, il ne » saurait y consentir, il verrait alors ce qu'il lui con- » viendrait de faire , et il gardera toujours à cet égard » sa pleine liberté» »

Le mémorandum du 17 juillet fut immédiatement envoyé à Paris, et le 24 juillet M. Guizot communiqua àLord Palmerston lecontre-memorandum de M. Thiers; il est ainsi conçu ;

« N 9 63. La France a toujours désiré, dans l'affaire » d'Orient, marcher d'accord avec la Grande- Bretagne , » l'Autriche, la Prusse et la Russie. Elle n'a jamais été » mue dans sa conduite que par l'intérêt de la paix. » Elle n'a jamais jugé les propositions qui lui ont été n faites que d'un point de vue général, et jamais du » point de vue de son intérêt particulier; car aucune » puissance n'est plus désintéressée qu'elle en Orient.

» Jugeant de ce point de vue, elle a considéré » comme mal conçus tous les projets qui avaient pour » but d'arracher à Mehemet-Ali, parla force des armes, » les portions de l'empire turc qu'il occupe actuel le- » ment. La France ne croit pas cela bon pour le sultan, » car on tendrait ainsi à lui donner ce qu'il ne pour- » mit ni administrer, ni conserver. Elle ne le croit pas o bon non plus pour la Turquie en général, et pour le » maintien de l'équilibre européen , car on affaiblirait, » sans profit pour le suzerain, un vassal qui pour- » rait aider puissamment à la commune défense de » l'empire.

» Toutefois ce n'est là qu'une question de système, » sur laquelle il peut exister beaucoup d'avis divers. » Mais la France s'est surtout prononcée contre tout » projet dont l'adoption devait entraîner l'emploi de » la force, parce qu'elle ne voyait pas distinctement les o moyens dont les cinq puissances pourraient dispo- » ser. Les moyens lui semblaient ou insuffisants, ou )) plus funestes que l'état de choses auquel on voulait » porter remède.

» Ce qu'elle pensait à ce sujet, la France le pense )> encore, et elle a quelques raisons de croire que cette » opinion n'est pas exclusivement la sienne. Du reste » on ne lui a adressé, dans ces dernières circonstan- » ces, aucune proposition positive sur laquelle elle » eût à s'expliquer. Il ne faut donc pas imputer à des » refus qu'elle n'a pas été en mesure de faire, la déter-

1S8 CHAI'IIHE SliPTlÈMJ-.

» mination que l'Angleterre lui communique , sans » doute au nom des quatre puissances. Mais, au sur- » plus, sans insister sur la question que pourrait faire » naître celle manière de procéder à son égard, la » France le déclare de nouveau : elle considère comme » peu réfléchie, comme peu prudente, une conduite » qui consistera à prendre des résolutions sans moyens » de les exécuter, ou à les exécuter par des moyens » insuffisants ou dangereux.

» L'insurrection de quelques populations du Liban » est sans doute l'occasion qu'on a cru pouvoir saisir » pour y trouver les moyens d'exécution qui, jusque-là » ne s'étaient pas montrés. Est-ce un moyen bien avoua- » ble et surtout bien utile à l'empire turc, d'agir ainsi » contre le vice-roi ? On veut rétablir un peu d'ordre » et d'obéissance dans toutes les parties de l'empire » turc, et on y fomente des insurrections ! On y ajoute de » nouveaux désordres à ce désordre déjà général que » toutes les puissances déplorent dans l'intérêt de la » paix. Et ces populations, réussira-t-on à les souraet- » Ire à la Porte, après les avoir soulevées contre le » vice-roi?

» Toutes ces questions, on ne les a certainement » pas résolues. Mais, si celle insurrection est comprimée, » si le vice-roi est de nouveau possesseur assuré de la » Syrie, s'il n'en est que plus irrité, plus difficile à per- » suader, et qu'il reponde aux sommations par des rc- » fus positifs, quels sont les moyens des quatre puissan- » ces?

» Assurément, après avoir employé une année à » les chercher, on ne les aura pas découverts récem- » ment, et on aura créé soi-même un nouveau danger, » le plus grand de tous : le vice- roi, excité par les » moyens employés contre lui , le vice-roi , que la » France avait contribué à retenir, peut passer le Tau- » rus et menacer de nouveau Constanlinople.

» Que feront encore les quatre puissances dans ce » cas ? quelle sera la manière de pénétrer dans l'empire » turc pour y secourir le sultan? La France pense » qu'on a préparé là, pour l'indépendance de l'empire 1 ottoman et pour la paix générale, un danger plus grave » que celui dont les menaçait l'ambition du vice-roi.

» Si toutes ces éventualités, conséquence de la con- » duite qu'on va tenir, n'ont pas été prévues, alors les » quatre puissances se seraient engagées dans une voie » bien obscure et bien périlleuse ; si au contraire elles » ont été prévues, et si les moyens d'y faire face sont » arrêtés, alors les quatre puissances en doivent la con- » naissance à l'Europe, et surtout à la France, qui s'est » toujours associée au but commun, à la France dont » encore aujourd'hui elles réclament le concours mo- » ral, dont elles invoquent l'influence à Alexandrie.

a Le concours moral de la France, dans une con- » duite commune, était une obligation de sa part; il » n'en est plus une dans la nouvelle situation où sem- » blenl vouloir se placer les puissances.

» La France ne peut plus être mue désormais que » par ce qu'elle doit à la paix, et ce qu'elle se doit à » elle-même. La conduite qu'elle tiendra, dans les gra- » ves circonstances où les quatre puissances viennent » de placer l'Europe, dépendra de la solution qui sera » donnée à toutes les questions qu'elle vient d'indi- » quer.

» Elle aura toujours en vue la paix et le maintien de » l'équilibre actuel entre les Etats de l'Europe. Tous » ses moyens seront consacrés à ce double but. »

Ce mémorandum est assurément fort raisonnable , fort digne même; je ne saurais cependant m'expliquer comment il pouvait motiver la phrase suivante qu'on trouve dans le Courrier français du 21 septembre. « On a beau se récrier, le mémorandum du » 24 juillet ouvre une ère nouvelle à la diplomatie. Au-

» jourd'hui comme au siècle de Louis XIV, nous avons » le droit de dire : la politique de la France est chan- » gée !» Les flatteurs, on le voit, sont de tous les siècles.

§ LUI. La nouvelle du traité de Londres se répand en

France.

Le cabinet français avait su le 19 juillet, que le traité du 1 5 avait été conclu : cette nouvelle ne commença à circuler dans le public que le a5 au soir, et le 27 les journaux français et les lettres venues d'Angleterre la répandirent définitivement dans Paris. Ainsi la conclusion du traité a été tenue secrète par le cabinet du 1" mars, du 19 au a5 juillet au soir, c'est-à-dire pendant toute une semaine.

Le cours des fonds publics fut singulièrement déprimé à la nouvelle du traité de Londres; car le cinq pour cent, qui du 19 au a 5 juillet s était maintenu entre 118, 70 et iig,ib, était tombé le 3iàu3, 75, et le 14 septembre à ioo,45 1 Pendant cette période, et surtout à l'occasion des nouvelles apportées vers le milieu d'août par le bateau à vapeur l'Etna, il y eut à la bourse de si grands scandales, que M. Vivien, garde des sceaux du i* r mars, crut devoir intervenir. Une enquête fut donc ordonnée et faite par la magistrature; mais je m'empresse d'ajouter que celte enquête ne constata aucuns faits réprébensibles de la part des dépositaires du pouvoir.

11 V a eu le 5 décembre dernier, à l'occasion de toutes ces circonstances, une séance des plus orageuses à la chambre des députés, et pour rétablir l'ordre, le président en a été réduit à se couvrir et à suspendre la séance. Depuis sept ans que je suis député je n'avais pas été témoin une seule fois d'un pareil fait. La discussion était établie entre M. Desmousseaux de Givré et M. Thiers. M. Desmousseaux de Givré prouva assez clairement :

* Que presque toutes les nouvelles importantes veto nues d'Orient avaient été connues et escomptées à la

» bourse plusieurs jours avant que le gouvernement les » fit connaître au public ; il en concluait que les secrets » de l'Etatavaient transpiré autour du ministère, et qu'il » y avait des ex plications à donner à la chambre à ce su- » jet. » M. Thiers s'emporta dans sa réponse , cria à la calomnie, et la chambre s'empressa de clore ce débat qu'elle avait voulu prévenir.

Il n'entre pas dans le cadre de mon ou v rage de chercher la cause des jeux de bourse qui ont affligé ï aris pendant plusieurs mois, mais je crois devoir hasarder quelques conjectures sur le premier secret des sept jours gardé par M. Thiers; je crois qu'il y a une explication très simple à donner à ce sujet. Le cabinet du l et mars a été tellement surpris par la nouvelle de la conclusion du traité du 15 juillet, qu'il lui a fallu plusieurs jours pour se reconnaître, et surtout pour se mettre d'accord sur la nature des mesures qu'il était urgent d'adopter. Ce traité sera-t-il exécuté, et s'il est exécuté, l'envisagerons-nous comme une insulte, ou comme un manque d'égards? telles étaient les questions que se posait M. Thiers, et nous retrouvons la trace de tous ses doutes, de toutes ses incertitudes, dans les feuilles auxquelles il a imprimé depuis une si incroyable unité d'action-, en voici la preuve.

Le Temps du 18 juillet disait, n° 64: « Le malencon- » treux traité de Londres restera à l'état de lettre morte, » et nous ne dirons pas, comme un journal conservateur, » que nous en avons été quittes pour la peur; ce mot » n'est pas dans le dictionnaire d'un grand peuple; mais » nous dirons que lord Palmerslon en aura été pour sa » honteuse tentative. » Depuis trois jours le Courrier français était monté à la violence, et pourtant le 3o juillet le Constitutionnel disait : § 65. « Nous ne comprenons » pas qu'on puisse reprocher à la diplomatie française » d'avoir joué un rôle de dupe ou d'avoir subi une hu- » miliation, par cela seul qu'un traité a été conclu en-

» tre les quatre puissances sans son concours. En quoi » a-t-elle été dupe, et comment serait-elle humiliée par » ce fait ?» Le Constitutionnel disait encore dans son numéro du 3 août, n° 66 : «La Gazette d Aus^bourg annon- » çait dernièrement que notre ambassadeur à Londres » avait été pris à l'improviste par la conclusion du traité ; » ce fait n'est pas exact, et nous tenons à le démentir » hautement. M. Guizot n'a pas été surpris : il n'a ja- » mais espéré qu'il ramènerait lord Palmerston à son » avis ; il a au contraire toujours averti son gouvernem ment de la persistance du ministère anglais, et rien » de ce qui se passait et de ce qui se préparait ne lui » a échappé. Il ne faut pas confondre ce qui est très dif- » férent. Le gouvernement français se plaint de n'avoir » pas été prévenu officiellement, mais il est loin d'ac- » cepter le rôle de dupe que ï orgueil de lordPalmers- » ton serait sans doute flatté de lui attribuer. Les infor- » malions n'ont jamais manqué au gouvernement fran- >» çais, mais il était de son honneur de ne pas admettre » qu'on pût aller jusquau bout sans lui en donner avis. » Le même journal disait le 5 août : « Notre ambassadeur » n'a pas été joué, voilà ce qui est vrai, et nous sommes » encore à comprendre quel avantage le Courrier fran- » caisy qui ne commet jamais de maladresse, peut trou- » ver à donner à notre cabinet le rôle de dupe. » Plus tard le même journal disait encore le 1 1 août à la suite du discours pacifique que lord Palmerston avait prononcé le 6 dans le parlement anglais. N° 67: «.Nous som- » mes donc sûrs que les actes répondront aux paroles, » et que notre union avec V Angleterre, un moment » ébranlée, aura bientôt repris toute son activité, et se » fortifiera au contraire encore des malheurs qui vien- » nent de la compromettre. » Ceux qui connaissent les rapports qui ont existé sous le cabinet du 1" mars, entre M. Thiers et le Constitutionnel, ne peuvent s'empêcher du conclure de toutes ces citations que ce cabinet

a singulièrement changé de langage au sujet du traité du i5 juillet. On serait même tenté de croire, d'après le dernier extrait que je viens de donner, que ce ministre rêvait encore de ï alliance anglaise, même dans les premiers jours de ce qu'il a appelé depuis une insulte nationale, et alors qu'il aurait dû avoir la joue encore chaude du soufflet qu'il prétendait avoir reçu.

L'article du n août produisit le plus mauvais effet à Paris ; le ministère le fit désavouer le lendemain , mais il est impossible de ne pas conclure de toutes ces citations, qu'il y a eu, même après les sept jours de secret gardés par M. Thiers, hésitation sur la manière dont on envisagerait le traité de Londres ; il y avait donc motif plausible de ne pas s'expliquer devant le public. A partir du 1 1 août , l'ancienne presse de l'opposition qui soutenait le ministère suivit la même ligne, dans des nuances différentes , selon la nature et le tempérament politique de ses abonnés ; elle fut admirablement disciplinée par M. Thiers, et ce ministre employait une partie de son temps à la diriger. Les deux Moniteurs et le Messager étant la propriété du gouvernement furent plus réservés dans leurs publications j mais le Constitutionnel, le Tems , le Courrier français, le Siècle et le National ne gardèrent bientôt plus de mesure. Les journaux légitimistes renchérissaient sur les feuilles ministérielles, et le journal des Débats lui-même vint en aideau cabinet. De tous les journaux répandus un seul apprécia sainement les choses ; c'est la Presse. Je ne veux assurément pas blâmer la ligne de conduite que le journal des Débats a suivie depuis le 29 juillet jusqu'au i5 septembre. Dans cette circonstance celte feuille n'a fait qu'imiter la conduite d'une partie de la presse anglai«e, qui s'est ralliée à lord Palmerston, quoiqu'au fond elle blâmât sa politique extérieure. J'observe cependant que si l'on n'avait pas connu par le journal la Presse et parles articles de M. de Lamartine,

une partie de la vérité sur tes prétendues insultes faites à ta France et sur sa prétendue exclusion de la conférence Je Londres, il n'est pas bien certain que M. Thiers n'eût trouvé le moyen d'engager la guerre étrangère avant la réunion des chambres ; le mal alors eût été irrémédiable.

Le ministère avait mit sept jours pour réfléchir sur les mesures qu'il avait à prendre après le traité de Lon- , / dres; on les connut enfin par le Moniteur du r p août ; , // ce numéro contenait deux ordonnances signées le 29 juillet. Par l'une on appelait à l'activité de service la seconde partie du contingent de la classe de i836, et par Vautre tous les jeunes soldats disponibles de la classe de 1839. Le même Afom'tear annonçait qu'une autre ordonnance royale ouvrait à la marine des crédits nécessaires pour augmenter l'effectif de dix mille matelots, de cinq vaisseaux de ligne, de treize frégates et de neuf bâtiments à vapeur. Ces diverses mesures, la nouvelle du traité de Londres répandue à Paris au moment de la cérémonie funèbre pour la translation des restes mortels des victimes de juillet, et surtout la vive polémique des journaux qui appuyaient le ministère, avaient donné une grande impulsion aux sentiments belliqueux du pays. L'erreur se propageait partout. Tous les matins la presse parisienne de presque toutes les nuances disait « que la France avait été insultée ,• quelle avait reçu un affront, un sanglant outrage : qu'elle avait

ÉTÉ EXCLUE DELA CONFÉRENCE DE LONDRES, ET QUUNE NOU- VELLE coalition s'était forméb contre elle. Comment la nation, comment les personnes éclairées elles-mêmes, qui ne pouvaient connaître les faits et les précédents du traité de Londres, nauraient-elles pas été vivement émues? Je comprends, et j'ai partagé, je l'avoue, toutes ces émotions. Quel est l'homme, en effet, qui pouvait alors se défier de M. Thiers, au point de supposer que pour couvrir les fautes qu'il avait commises, il voudrait

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transformer une question d'habileté ministérielle en question d'insulte nationale ? C'est pourtant ce qui est arrivé, c'est ce que les pièces officielles dous ont prouvé, et toute l'Europe a manqué de subir une épouvantable guerre pour un pareil motif. Pauvre humanité!

Nous avons vu le texte du traité du 1 5 juillet ; j'ai dit comment et quand il nous a été communiqué, et de quelle manière il fut jeté dans le public. Je vais passer rapidement sur les faits postérieurs. Ils sont presque tous connus.

§ LIV. Mission de M. Walewski ; exécution du traité en

Orient.

Le ai juillet, le bateau à vapeur l'Etna partit de Toulon pour porter en Egypte la nouvelle du traité de Londres : la mission de ce battau était, je crois, particulièrement de prévenir le vice-roi pour qu'il abritât sa flotte, et celle de la Porte que l'on pouvait supposer dehors par suite de la mission de Samy-Bey. Si lord Palmerston avait retardé la communication de lavis que le traité de Londres avaitété arrêté le 8 et signé le 1 5 juillet, c'était particulièrement pour que nous ne pussions pas devancer dans le Levant les ordres qu'il envoyait à l'amiral Stopford. On a dit que dans cette circonstance le télégraphe avait sauvé la marine égyptienne. J'ignore ce qu'il en est ; mais ce qui est certain, c'est que M» Walewski est la première personne ayant la confiance de M.Thiers qui ait été envoyée en Egypte après le traité : il partit huit ou dix jours après l'Etna , et arriva à Alexandrie le ta août. Voici en quels termes le journal la Presse du 7 septembre 1840 s'exprime sur la mission de M. Walewski, n° 68 : « A la diplomatie of- » ficielle, avouée et connue de l'Europe, M. Thiers sub- » slitue nous ne savons quelle diplomatie tirée de sa » camaraderie. Qu'est ce que M. Walewski, par exem- » pie ? quels sont ses titres ? M. Walewski avait acheté

» le Messager pour servir l'ambition de M. Thiers au » temps de la coalition, et il s'en est fait rembourser les » frais sur les fonds secrets dès que M. ïliiers a été » ministre. »

Dans les circonstances graves où la France se trouvait placée vis-à-vis de l'Europe, je crois que M. Thiers a fait une faute en employant M. Walewski pour une des missions les plus délicates qui se soit présentée depuis longtemps. Il était de notoriété publique que M. Walewski avait vendu le journal le Messager à M. Thiers cent vingt mille francs, et les journaux les plus dévoués à ce ministre avaient vivement blâmé cette opération; quels • que soient les mérites et la capacité de ce journaliste, ils ne pouvaient compenser la défaveur qui s'attachait à un pareil antécédent.

Lorsque M. Walewski arriva à Alexandrie, le vice-roi était dans l'intérieur assistant à la crue du Nil ; il ne revint que le i5 août, et le lendemain 16, M. Cochelet lui présenta l'agent de M. Thiers. Avant cette présentation, et dans la même journée il s'était passé à Alexandrie un fait important ; le traité de Londres avait été signifié au vice-roi. Voici les faits qui ont précédé et suivi cette signification.

On avait appris à Constantinople, le 2 août, que le traité du i5 juillet avait été conclu, et c'est à la suite de cette nouvelle que le 7 Rifaat-Bey avait été expédié à Alexandrie, où il était arrivé le 11. Le même bateau portait des instructions aux consuls généraux des quatre grandes puissances. Depuis ce moment nous allons voir se succéder toutes les phases de l'exécution la plus rigoureuse des clauses du traité du 1 5 juillet.

Le 17 août, les consuls d'Angleterre, de Russie, d'Autriche et de Prusse, se présentent chez le vice-roi; ils lui proposent, conformément à l'article premier de l'annexe au traité, l'hérédité de VÉgypte et le pachalik d'Acte viagèrement, lui donnant dix jours pour faire

sa réponse* Le yice-roi ayant demandé une communication écrite) on lui en remit une le 19, et le 26 août les consuls se présentèrent pour connaître sa réponse. Il refusa de se soumettre au traité, disant qu'il s'en rapporterait à la volonté de Dieu.

Les consuls, conformément à l'article II de l'annexe, donnèrent encore dix jours de réflexion au Pacha ; mais pendant ce nouveau délai il ne pouvait plus prétendre qu'à l'hérédité del'Égypte. Ce fut deux jours après cette seconde communication, que le vice-roi fit venir Rifaat-Bey, et qu'il lui déclara qu'il se contentait de ï hérédité de V Egypte et delà Syrie viagère. Le 5 septembre , il écrivit une lettre dans ce sens au sultan, mais il déguisait cette dernière demande , de la Syrie viagère, sous la forme de concession volontaire que le sultan devait faire dans son propre intérêt. Voici un ex* trait de cette lettre, n° 69. «Avant le délai de 20 jours, » j'ai accepté le traité, avec les marques d'une sincère » reconnaissance; S. £. Rifaat-Bey était présent à cet » acte d'acceptation.... Quand tout cela sera parvenu à » vos oreilles, je vous prie de bien considérer que je » suis un vieux serviteur, et de m accorder en consé- » quence le gouvernement de la Syrie, ma vie durant ; » je vous promets d'améliorer ce pays; la tranquillité y » régnera; tous, grands et petits, seront heureux, etc.» Le même jour où le vice-roi écrivait celte lettre, les consuls vinrent prendre sa réponse définitive ; car te second délai de dix jours était écoulé. Mehemet-Ali se dit malade , fit recevoir les consuls par Samy-Bey, son secrétaire intime, et par Boghos-Bey, l'un de ses ministres, et ces deux employés prévinrent que par sa lettre du 5 septembre, remise à Rifaat-Bey, le vice-roi avait fait sa soumission ; mais si le Sultan refuse la Syrie viagère, que Jera le Pacha? demandèrent les consuls : Semy-Bey et Boghos-Bey, n'ayant rien pu répondre de satisfaisant à cette question, il fut rédigé un

procès-verbal constatant le refus du vice-roi de se soumettre au traité de Londres, et Rifaat-Bey partit immédiatement pour le porter à Constantinople ; il était en outre, ainsi que je l'ai dit, porteur de la lettre du 5 septembre, du vice- roi, et d'un avis spécial des consuls , prévenant que ce pacha avait même refusé le renvoi immédiat de la flotte ottomane : ce refus avait effectivement été fait.

Que devenait M. Walewski, pendant les vingt jours de réflexions que le traité de Londres avait laissés au vice-roi? c'est ce que je ne sais pas ; car la nature de la mission de cet agent n'est pas connue ; on est forcé sur ce point de s'en rapporter à la déclaration de M. Thiers; carde même que pour la mission de M. Eugène Périer, on n'a trouvé dans les cartons du ministère des affaires étrangères aucune trace des instructions qui ont été remises à cet agent. La commission de la chambre des députés n'a donc pu être saisie d'aucun renseignement sur cette mission. Que M. Thiers ait voulu faire de la diplomatie en employant ses amis, je le comprends ; mais à la suite du traité de Londres, faire cette diplomatie en s'arrangeant de manière à ce qu'il n'en restât aucune trace, c'est une chose que je ne saurais comprendre, et sur laquelle il n'y a eu aucune explication satisfaisante de donnée à la chambre. Voici en quels termes M. Thiers s'est expliqué à la séance du a 5 novembre i84o, sur la mission qu'il dit avoir donné verbalement à M. Walewski , n° 70. « Dites » au pacha : ne passez pas le Taurus, conservez la dé- » fensive en Syrie ; couvrez bien St. Jean d'Acre et » Alexandrie : demandez la médiation de la France, et » si vous faites durer la guerre jusqu'au printemps , la » France,à la tête de toutes ses force s, négociera pour vous » et obtiendra probablement la modification du traité.»

On a prétendu que la mission de M. Walewski était toute différente de celle que je viens d'indiquer. Les nnt

ont dit que, pendant que M. Thiers faisait tant de bruit à Paris , il avait envoyé cet agent pour dire au pacha : Cédez vite; soumettez-vous au traité de Londres. D'autres pensent, au contraire , que M. Walewski a voulu pousser le vice-roi à marcher sur Cons tant ino pie, et que la France voulait ainsi mettre le feu aux affaires d Orient. La première opinion est peu probable ; car toutes les personnes qui s'occupaient de diplomatie à Alexandrie regardaient comme certain que , si l'envoyé français eût dit vu seul mot au vice-roi dans le sens de la soumission au traité , il se serait soumis. Le pacha avait, en effet , le secret de sa faiblesse ; il ne pouvait se tromper lui-même, comme il avait trompé une partie du public ; et pendant que la presse de Paris le représentait comme ayant fait un serment par Dieu, « qu'il » ne céderait pas un pouce de terrain, et que, si on lui » déclarait la guerre, il bouleverserait l'empire,» on savait d'une manière certaine qu'il n'aspirait qu'à la paix. La seconde opinion est beaucoup plus répandue que la première, et des personnes bien renseignées, que j'ai été à même de consulter, pensent presque toutes que la véritable mission de M. Walewski était de pousser le vice-roi aux plus grandes extrémités. On prétend même qu'il existe une preuve matérielle de ce fait, et que le vice-roi a refusé d'une manière absolue à l'agent de M. Thiers de donner l'ordre à Ibrahim de marcher sur Constantinople. Il est certain que l'exécution d'un pareil ordre eût pu entraîner de très sérieuses complications dans les affaires d'Orient ; mais le vice-roi sentait bien que l'Égypte même était l'enjeu d'une pareille entreprise, et jamais il na voulu jouer ÏÈgypte.

Pour compléter tous les renseignements que j'ai pu recueillir sur cette partie, malheureusement si obscure, de la question d'Orient, je crois devoir citer un article qui a paru dans le Moniteur du a5 septembre dernier, no 71. « Le Morning-Chroniçle , dans son numéro du

» 21, émet une assertion dont il importe de relever la » fausseté. Ce journal prétend que Mehemet-AU avait » d'abord annoncé à la Porte et aux consuls des quatre » puissances des concessions amples et satisfaisantes qui » auraient tout terminé , et que c'est par suite de Vin- » tervention des agents Jrançais qu'il les aurait res- » treintes à l'investiture héréditaire de l'Égypte et à la » possession viagère de la Syrie. Nous sommes en me- » sure d'opposer à cette assertion la dénégation la plus » absolue. Nous pouvons même ajouter que, sans les » vives instances des agents français, les concessions » de Mehemet - Ali n'auraient pas élé portées aussi » loin.

» Les preuves de ce que nous avançons ici seront » fournies aux deux chambres, »

Le Morning-Chronicle était alors le journal de lord Palmerston : cet article a donc quelque importance en lui-même, car c'était M. Thiers répondant à lord Palmerston. Je ne lai pourtant cité que pour faire ressortir la dernière phrase. Ces preuves qu'on annonçait , où sont-elles ? Pourquoi M. Thiers ne les a-t-il pas données? Elles ont été demandées pourtant.Plus j'y pense, moins je puis m'expliquer la manière dont nos affaires étrangères ont été dirigées par ce ministre.

Revenons à la mission active de M. Walewski : cet agent partit d'Alexandrie , le 3o août, sur le Papin ; il emportait les propositions que le vice-roi avait faites le 28 (l'Egypte héréditairement et la Syrie viagèrement). Déposé à Smyrne par ce bateau , il n'arriva à Constantinople que le 8 septembre, veille du retour de Rifaatbey, qui était parti six jours après lui. Dès son arrivée, M. Walewski proposa, dit-on, à la Porte d'agréer la médiation française : elle ne fut pas acceptée, et, le 1 1 septembre, des conférences furent ouvertes à Constantinople entre Reschid-pacha> ministre dirigeant du jeune sultan, et les ambassadeurs des quai re puissances qui

avaient signé le traité de Londres. Rifaat-bey expliqua toutes les phases de sa mission en Egypte:, il remit la lettre du vice-roi du 5 septembre, et la déclaration de la même date des consuls , qui annonçait que le vice-roi avait refusé de se soumettre au traité de Londres. Ce fut à la suite de la remise de ces pièces, et après une longue et orageuse délibération, que le gouvernement turc se décida à prononcer la. déchéance de Mehemet-Ali du paciialik d'Egypte. Pour la troisième fois, ce pacha fut mis hors la loi musulmane, et, pour la troisième fois aussi, on lui donna un successeur. Ce successeur fut Izzet-Mehemel.

L'article vu de l'annexe à la convention du 1 5 juillet disait bien que, si le pacha n'acceptait pas les propositions du sultan, la déchéance pourrait être prononcée ; mais il fallait pour cela que la Porte prit conseil de ses alliés. Ce conseil n'avait pas été pris ; on avait donc outrepassé les stipulations mêmes du traité, et la France fut en effet prévenue, presque immédiatement, que les cabinets n'approuvaient pas la précipitation avec laquelle on avait procédé à Constantinople. Nous verrons plus tard que lord Ponsonby, le promoteur de cette mesure, n'a pu la faire maintenir malgré tous ses efforts.

Le 22 septembre, la nouvelle de la déchéance fut apportée à Alexandrie par un bateau à vapeur autrichien, et cet acte fut immédiatement signifié au vice-roi. Le lendemain, les consuls des quatre grandes puissances abattirent leurs pavillons et quittèrent l'Égypte. La mission de M. Walewski avait donc totalement échoué. Je crois, dans cette circonstance, que M. Thiers a inutilement compromis le nom de la France ; il était, en effet , peu raisonnable de penser que le gouvernement turc aurait quelque préférence pour la politique que ce ministre voulait faire prédominer en Orient, lorsque les autres cabinets prouvaient par de3 actes qu'ils voulaient une politique différente, plus favorable à la Turquie ; il

142 CUAPITRB SEPTIÈME.

était tout aussi peu raisonnable de supposer que les ambassadeurs des grandes puissances ajourneraient ou modifieraient leurs résolutions sur les observations d'un agent sans caractère officiel, que M. Thiers venait à peine d'arracher à la presse parisienne.

La nouvelle du traité de Londres était arrivée à Constantinople le a août, et le aa septembre, on signifiait au vice-roi l'acte de sa déchéance; pendant ces 5o jours d'action diplomatique, les forces militaires des alliés ne restèrent pas inactives. Des le 14 août le commodore Napier signifiait aux troupes égyptiennes d'évacuer Beyrouth et la Syrie ; des proclamations étaient jetées clans cette province par cet officier pour réveiller l'insurrection qui avait éclaté le ao, mai, et des navires égyptiens étaient capturés.

Ce fut à la suite de ces mesures que Soliman-Pacha mit la Syrie en état de siège : cette mesure fut prise le 27 août. Je rappelle que Soliman-Pacha, c'est le capitaine français Sèves, qui avait organisé en i8ai les premiers bataillons de troupes régulières «gyptiennes. Colonel pendant la campagne de Morée, général pendant celle de i83a en Syrie, major général à la bataille de Néxib, cet officier sut résister en 1840 à toutes les tentatives de corruption que l'Angleterre employa pour le séduire; il refusa même à la Porte d'accepter l'hérédité de l'Ile de Chypre, et nous retrouverons cet officier fidèle à la cause du vice-roi pendant toute la terrible épreuve qui a suivi le traité de Londres.

Je ne sais comment expliquer la conduite des Anglais ; je n'en trouve la justification ni dans le traité ni dans les règles de la plus simple justice. Depuis la convention de Kutayeh, la Syrie était en effet sous l administration légale du vice-roi,- cette province, pour la Porte et à plus forte raison pour les puissances européennes, était donc sous l'empire de cette convention jusqu'au 16 août, jour où le traité de Londres a été signifié à Alexandrie, par

l'envoyé du sultan. Comment donc se fait-il que le 14, le commodore jVapier ait agi contre Beyrouth î' Le viceroi se plaignit de cette conduite, et le i8 août il prévint les consuls qu'il punirait les individus qui troubleraient Tordre en Syrie. Les consuls répondirent, n° 72: « Qu'en vertu de l'art. -2 de la convention de Londres, la » Syrie, moins le pachalik d'Acre, devait être considéré » comme rentrée sous la domination immédiate du Mil - » tan, et qu'en conséquence ils étaient appelés à encou- )> rager les S) riens qui se déclaraient pour le sultan. » En d'autres termes, la conférence de Londres, pour masquer les procédés insurrectionnels qu'elle voulait employer , considérait, que dans le cas spécial de la Syrie, insurger les habitants, c'était fournir à des sujets fidèles la possibilité de rentrer sous la domination de leur souverain légitime. Cette explication est assurément fort adroite; niais dans tous les cas elle ne saurait être admise avant le 16 août j je crois donc que dans cette circonstance on a outre-passé le trailé du i5 juillet. Quoi qu'il en soit, le but des alliés a été complètement atteint. La Syrie a été armée par les soins de l'Angleterre; elle s'est insurgée'; je suis impatient d'apprendre comment on parviendra maintenant à la soumettre au sultan, et à la désarmer surtout. Pendant tout le cours des négociations., la conférence de Londres a, je crois, trop oublié que le vice-roi est le seul qui ail pu établir l'ordre en Syrie, et y faire efficacement protéger les chrétiens.

Depuis le 14 août jusqu'au 12 septembre, jour où Beyrouth fut bombardée et canonnée par l'escadre anglaise et autrichienne , tous les moyens les plus actifs furent employés pour insurger la Syrie. Après l'attaque de Beyrouth, toute la côte fut ravagée ; quelques milliers de Turcs et 1800 Européens furent jetés dans diverses villes du littoral, et l'on apprit en l'rancc avec le plus profond étonnement que l'armée égyptienne d'Ibrahim ne faisait aucun effort pour éloigner des forces si peu

considérables. L'émir Béschir, qui avait d'abord résisté aux séductions de F Angleterre, et qui depuis i83a était resté fidèle à la cause du vice-roi, défeclionna à son tour. Le 1 1 octobre, Ibrahim l'avait appelé à son camp ; il désobéit et fut au contraire à Séïde , qui était occupé par les troupes anglo-turques. Le ai, l'émir s'embarquait avec toute sa famille sur un navire anglais, et la défection était consommée.

Pour en finir de suite avec cette partie de la question d'Orient , je dirai que le 3 novembre Saint* Jean d'Acre fut aussi pris par les alliés après une attaque de trois heures; l'on peut dire qu'à partir de ce moment, la question était résolue en Orient, sous le rapport militaire.

Dans cette triste période , la flotte française ne joua aucun rôle. Dès le commencement d'août , l'amiral Lalande, qui la commandait depuis trois ans, fut rappelé, et le 3o août , l'amiral Hugon, qui le remplaçait, était installé à bord du Triton, On ne s'est pas bien expliqué le motif de ce rappel dans un moment aussi critique : l'amiral Lalande avait , au plus haut degré , la confiance des officiers et des matelots, et il connaissait bien l'Orient. L'ordre de rappeler la flotte fut signé le 9 octobre , et elle arriva en France presque en même temps qu'on y apprenait la piise de Saint-Jean d'Acre.

Tous les faits que je viens de relater prouvent que le vice-roi ne pouvait rien obtenir que par l'intervention de la France. Voyons donc ce qui se passait à Paris.

§ LV. Contre-coup en France de l'exécution du traité en

Orient.

Nous avons déjà vu comment le traité de J^ondres avait été connu à Paris, et j'ai dit que les premières levées d'hommes et de matelots ordonnées par le gouvernement, combinées avec les assertions de la presse, avaient vivement agité le pays. Celle agitation se manifesta à Paris sous forme de banquets réformistes , de

chanls patriotiques, et surtout de coalition d'ouvriers. Ces coalitions prirent de jour en jour un caractère plus menaçant, et, le 7 septembre, elles produisirent un commencement d'émeute, car des barricades furent tentées dans le faubourg Saint-Antoine. Le maréchal Gérard, d'après un plan de répression préparé d'avance, fit occuper ce jour-là Paris par toutes les forces de la garnison j et la distribution des postes était si bien calculé*, que désormais le succès de toute émeute parut impossible. Le mouvement du y fut donc arrêté sans avoir occasionné de malheurs. On doit s'en féliciter, car Texaspé ration de ces masses d'ouvriers était telle, que le a septembre , trois sergents de ville qui voulaient protéger l'établissement de M. Pihet avaient été lâchement assaillis à coups de poignard. La sauvagerie avait été portée à un tel point dans cette circonstance , que l'un d'eux fut tué^ il avait reçu jusqu'à vingt blessures !.. . Le lendemain le National expliquait a que Touvrier qui avait frappé était dans le cas de légitime défense, et que c'était le sergent de ville qui, armé dun poignard, s 1 était précipité sur la foule l »

Les coalitions d'ouvriers ne furent pas les seuls embarras que le gouvernement eut à surmonter dans le premier moment d'agitation qui suivit la nouvelle de la conclusion du traité de Londres. Le 6 août, le prince Louis Napoléon , venant d'Angleterre , fit une tentative sur Boulogne. On sait quelle fut l'issue de cette pitoyable entreprise. Jamais les partisans de ce prince ne pourront le justifier, d'avoir voulu exciter la guerre civile, dans un moment où nous étions sérieusement menacés d'une guerre étrangère.

Pendant tout le mois d'août, le cabinet français espéra que le traité de Londres ne serait pas ratifié ou, que du moins, on n'oserait l'exécuter sans faire quelque concession à la France. Les discussions qui avaient eu lieu dans le parlement anglais avant le 11 août, jour de sa

io

146 CHAPITRE SËPTIÈMK.

clôture , et les réponses amicales de lord Palmerston luimême avaient contribué à propager cette opinion. Ce mois se passa donc en incertitudes et en espérances. M. Guizot, étant revenu en France et y étant resté du 8 au 1 5 août, crut devoir, après son retour en Angleterre , détruire les dernières illusions de M. Thiers. Cet ambassadeur lui écrivit le 3i août, m 73 : « Personne ne parait regarder » comme possible que la convention du i5 juillet soit » modifiée ou demeure suspendue , par le seul effet et » dans la seule crainte des périls qu'elle peut faire cou- » rir... L'acte du i5 juillet sera sérieusement exécuté j » il ne faut se faire , à cet égard , aucune illusion. » On eut bientôt à Paris la preuve que les choses se passeraient , en Orient, comme M. Guizot l'avait annoncé dans sa lettre du 3i août. Mais n'anticipons pas sur les événements , et suivons-les dans leur ordre chronologique.

Le 3 septembre , le cabinet anglais fit communiquer à Paris, au cabinet français, un second mémorandum sous date du 3i août. C'était une réponse au mémorandum français du 24 juillet. Cette pièce est fort longue : on peut la regarder comme un manifeste adressé aux peuples de l'Europe bien plus qu'au cabinet des Tuileries. Le but évident que se proposait lord Palmerston, dans cet écrit, était de prouver que M. Thiers avait tort, et que les précédents du traité du i5 juillet ne constituaient aucune offense pour la -France. Le mémorandum du 3i août ayant paru dans tous les journaux , je n'ai rien à en dire. Ce document fut livré à la publicité en même temps qu'on apprenait à Paris la nouvelle du bombardement de Beyrouth, et malgré cette fâcheuse coïncidence, il ébranla plus d'un partisan de la guerre. La réponse de M. Thiers s'étant fait attendre plus d'un mois , on ne douta pas qu'il ne renfermât des vérités fort embarrassantes pour le cabinet du i vr mars.

On savait à Paris, depuis la fin d'août, que le traité de Londres avait été signifié au vice -roi le 16 août: voici comment on apprit que de la signification on était passé à l'exécution. Le Moniteur du 6 septembre publia une dépêche télégraphique, annonçant que le i4 août le commodore Napier avait sommé lés autorités de Beyrouth d'évacuer la ville et cette partie de la Syrie.

Le cabinet français avait répondu à la nouvelle de la conclusion du traité de Londres par des levées de soldats et de matelots : il répondit à la nouvelle de l'exécution de ce traité par la résolution de fortifier la capitale , et le 10 septembre trois ordonnances furent signées. Par la première, le vicomte Dode de la Drunerie fut nommé directeur supérieur des travaux de fortifications de la ville de Paris ; par la seconde , on déclara d'utilité publique et cCurgence la construction de ces fortifications , et par la troisième , un crédit de six millions fut ouvert au ministre de la guerre pour commencer les travaux. Plus tard, et dans le même but, une autre ordonnance ouvrit un second crédit de six millions au ministre des travaux publics.

Depuis longtemps on se préoccupait en Europe de la direction imprimée à l'opinion publique par le cabinet français : on voulut éclairer cette opinion soit en France soit à l'étranger.Enconséquence,dès le 19 août la Gazette dJugsbourg avait publié le mémorandum anglais du 17 juillet n° 61. Cette même feuille publia encore le i4 septembre le contre-mémorandum français du 24 juillet, n° 63. Comme les journaux anglais ont fait connaître presque le même jour que la Gazette dAugsbourg l'une de ces deux pièces, il est évident qu'il y avait dans ces publications autre chose qu'une indiscrétion. Plus tard l'Observateur belge , du 1" ou 2 octobre, fit connaître le mémorandum anglais du 3i août. . C'est ainsi que le domaine de la diplomatie a été envahi par le journalisme ; mais, contrairement à l'opi-

nion la plus généralement répandue , ce n'est pas M. Thiers qui a pris l'initiative de ces publications , ce sont les alliés.

Si M. Thiers n'a rien publié à celte époque , je ne veux en aucune manière en faire honneur à sa discrétion. On a vu plus tard que toutes les pièces officielles ont tourné contre la politique guerroyante qu'il voulait propager en France : il ne devait donc pas être pressé de les faire connaître, et je n'ai voulu dans cette circonstance que constater un fait.

La publication de ces divers documents fit le plus grand effet dans toute l'Europe, mais surtout en France. Chacun, après avoir les avoir lus, ne comprenait rien à la politique de notre cabinet. Les feuilles dévouées à M. Thiers firent tous leurs efforts pour combattre la réaction qui s'opérait dans les esprits. Le Courrier fran* cais du 29 août traita même d'apocryphe la pièce publiée par la Gazette à! Àugsbourg du 19. La vérité toutefois se fit jour, et dès cette époque on commença à l'entrevoir.

Les nouvelles qu'on avait reçues d'Orient, et les ordonnances pour travailler d'urgence aux fortifications de Paris, agitèrent vivement les esprits. Le cinq pour cent qui était à 1 13 le 6 septembre, tomba le 14 à moins de 101. Celte baisse répondait à la nouvelle du blocus de Beyrouth et de la signification du traité au viceroi. Du i4 au 18 septembre les fonds remontèrent à 108. Ce futàlasuite de l'arrivée du bateau le Papin, que cette hausse eut lieu. Ce bateau, parti d'Alexandrie le 3o août, était arrivé à Toulon le 12 septembre, et peu après son arrivée le bruit se répandit que le vice-mi s était soumis au traité de Londres. Celle erreur se propagea rapidement par les journaux , et fut le motif delà hausse du 18, dont je viens de parler.

Les puissances alliées s'étaient réservé deux mois pour ratifier le traité de Londres } le 16 septembre tou-

Cil A PITRE SRPT1BMR. 149

tes les ratifications ayant été échangées , lord Palme rston donna à l'ambassadeur de France la communication officielle du traité, de son annexe et de ses protocoles. Le 18, il communiqua un protocole nouveau, qui avait été convenu le 17 septembre entre les alliés. Voici ce protocole.

N° 74. a Les Plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la Graude-Bretagne, de Prusse et de Russie, après avoir échangé les ratifications de la convention conclue le i5 juillet dernier, ont résolu, dans le but de placer dans son vrai jour le désintéressement qui a guidé leurs Cours dans la conclusion de cet acte, de déclarer formellement:

» Que, dans l'exécution des engagements résultant de la susdite convention pour les puissances contractantes, ces puissances ne chercheront aucune augmentation de territoire, aucune influence exclusive, aucun avantage de commerce pour leurs sujets, que ceux de toute autre nation ne puissent également obtenir.

0 Les Plénipotentiaires des Cours susdites ont résolu de consigner cette déclaration dans le présent protocole.

» Le Plénipotentiaire de la Sublime Porte Ottomane, en rendant un juste hommage à la loyauté et au désintéressement de la politique des Cours alliées, a pris acte de la déclaration contenue dans le présent protocole et s est chargé de la transmettre à sa Cour. »

(Signé) Neumànw , Pàlmerston, Schleinitz , Brtkow, Chekib.

Lord Palmerston donna à cette pièce la même publicité qu'aux deux mémorandum des 17 et 24 juillet.

Jusqu'à la fin de septembre on ne connaissait à Pfc<* risque l'exécution diplomatique, ou par blocus, du traité de Londres. Le i er octobre, on apprit, par une dépêche télégraphique de Marseille, qu'on en était venu à l'exécution à coups de canons. Le 3 octobre, le Moniteur

t50 CHAPITRE SEPTIÈME.

publia, en effet, que Beyrouth avait été bombardé, et occupé le il septembre parles forces turques, anglaises et autrichiennes. Deux jours après, on apprit que le Divan avait répondu par un acte de déchéance à la proposition que le vice-roi avait faite par l'intermédiaire de Rifaat- Bey. Toutes ces nouvelles furent admirablement exploitées par les feuilles ministérielles. Pour expliquer cette manœuvre dont, je l'avoue, j'ai été complètement dupe, je suis obligé de reprendre les faits. On se rappelle que, le 28 août, le vice-roi avait déclaré à Rifaat-Bey, envoyé turc, qu'il consentait à accepter TÊgjpte héréditairement , et la Syrie viagèrement , et que M. Walewski partit le 3o août pour porter cette nouvelle à Constanti* no pie. Ces deux faits, et le premier surtout, sont hors de discussion, et tout le monde sait que la Syrie viagère était une des conditions essentielles de la soumission du pacha. On se rappelle encore que, le 5 septembre, les consuls vinrent prendre une réponse définitive; et qu'à cette question : A cceptez-vous , oui ou non, le traité , et voulez-vous rendre la flotte P le vice- roi avait fait répondre évasi veinent, «qu'il venait de remettre à Rijaat- » bey une lettre de soumission, et que, désonnais, cette y> affaire était entre lui et le sultan. » Je rappelle aussi que cette lettre de soumission , dont j'ai donné un extrait, page 1 37, était conçue en termes tels que Ton devait croire qu'effectivement le vice-roi s'était soumis au traité de Londres. Conformément à toutes ces nouvelles, les feuilles ministérielles, depuis le 18 septembre, avaient pris une allure moins hostile à l'Europe ; elles disaient : L'affaire est en voie a* arrangement, le pacha s'est soumis, M. Walewski a porté sa soumission à Constantinople. Depuis deux semaines on vivait sur ces nouvelles, quand, tout à coup, on apprend que Beyrouth avait été bombardée, et que la déchéance du pacha était prononcée. On ajoutait à ces nouvelles les détails les plus irritants. Le bombardement de deux heures était

transformé en bombardement de neuf jours, n° 75. « Les règles de l'humanité, qui ont jusqu'ici fait loi » entre les peuples, ont été violées à Beyrouth; ainsi 0 l'hôpital .a été incendié par les fusées à la Congrève, » bien qu'un drapeau noir signalât sa destination. Le » drapeau de la France, élevé sur la maison du consul, - a servi de point de mire aux artilleurs anglais : ces » procédés sauvages ont excité une vive indignation. » C'est ainsi que s'exprimait le Constitutionnel du 5 octobre. Les feuilles ministérielles représentaient aussi la France comme spécialement insultée, parce qu'on avait passé outre au traité alors que M. Walewski s'entremettait entre le pacha et le sultan. Le journal la Presse, jusque-là si calme et si modéré, disait, le 3 octobre, n° 76 : « Incendier Beyrouth et bloquer Alexandrie » avant que l'agent français Walewski, qui avait ac- » compagne Rifaat-Bey, ait quitté Constantinople, c'est » la guerre ou une paix humiliante : la France n'a pas » de choix. » Qu'on juge d'après cela du ton des autres journaux. Le Moniteur f qui avait publié les nouvelles du bombardement de Beyrouth , ayant donné le texte même de la lettre du 5 septembre du vice-roi , on ne douta pas en France , i° que le vice-roi s'était soumis au traité de Londres , a° que l'on avait répondu à cet acte par une déclaration de déchéance; et si j'en juge par moi , on avait conclu de ces faits que derrière le traité de Londres il y avait quelques projets de partage encore cachés, qui ne tarderaient pas à se démasquer.

Je comprends donc l'erreur des hommes politiques dans ce premier moment, mais surtout celle du public. Le public ne savait pas, en effet , que le vice-roi ne s'était pas soumis au traité, et que sa lettre du 5 septembre était une ruse, un atermoiement pour arriver à la possession viagère de la Syrie. Il ne savait pas que M. Walewski n'avait aucun caractère officiel aux yeux de l'Europe, et que la mission de cet agent était tout simplement

«le porter des paroles que M. Thiers dosait pas confier à des dépêches. Il ne pouvait passe douter, surtout, que tous les matins quatre ou cinq journaux s'entendraient pour défigurer tous les faits et pour en inventer au besoin. Je comprends donc parfaitement les idées guerrières qui se sont répandues dans le public au commencement d'octobrô , et je m'empresse d'ajouter que le gouvernement lui-même a dû concevoir de vives inquiétudes, et armer sérieusement en apprenant l'acte de déchéance.

On serait tenté de croire que , depuis cette époque, M. Thiers a été dominé par la pensée qu'il fallait absolument que la guerre ressortit de la position où il avait placé la France. Les ambassadeurs étrangers «'étant presque tous empressés de rassurer le cabinet français sur les conséquences de Vacte de déchéance , voici en quels termes le Courrier français du 9 octobre rend compte de la démarche de lord Granville, n° 77. « La » Porte a prononcé, sur les instances de l'ambassadeur » anglais, la déchéance de Meheraet-Ali. Voyez où con- » duit cette démarche; lord Palmerston est réduit à la » désavouer. Il nous fait déclarer par lord Granville » que c'est là un acte comminatoire, une mesure qu'on » n'a pas l'intention d'exécuter. Ainsi , le ridicule s'a- » joute à la folie : quatre grandes puissances se réunis- » sent pour faire quoi ? des menaces ! elles s excusent de » l'extravagance de leurs déclarations sur ce que ces pa- » rôles ne les engagent à rien. Voilà, sans contredit, une » héroïque altitude, et qui est bien propre à frapper le » monde de respect. »Onsavait que le rédacteur du Courtier français était dans l'intimité de M. Thiers. Comment espérer qu'avec de pareilles manières il serait possible de s'entendre avec l'Europe. L'impulsion révolutionnaire que la presse a reçue à cette époque est une chose qu'on reprochera toujours au cabinet du i* r mars. Je prouverai plus tard que cette impulsion partait de ce cabinet quel-

que fois directement, mais toujours indirectement, par le seul fait qu'on ne poursuivait aucunsdélits de la presse.

Que se passait-il dans le sein du cabinet au moment où Ton apprit la nouvelle des premières hostilités de Beyrouth ? M. Thiers aurait bien voulu faire la guerre, mais, suivant son expression, on était dans ? impossibilité absolue, non-seulement de la soutenir, mais même de la commencer; on manquait de cavalerie, il fallait jusqu'au printemps pour être en mesure. En cet état, il proposa; n° 78 : i° de pousser les armements <i63o mille hommes de troupes régulières, et à"y ajouter 3oo mille gardes nationaux mobiles ; a» Renvoyer la flotte française à Alexandrie pour soutenir le moral des troupes égyptiennes', 3° de dire au vice-roi: couvrez bien Alexandrie et Saint- Jean d'Acre, ne . passez pas le Taurus , mais tâchez de résister jusqu'au printemps. Demandez alors la médiation de la France, et la France, à la tête de toutes ses forces, négociera pour vous un traité meilleur que celui du i5 juillet , où elle Jera la guerre. Ces projets ne furent goûtés, ni par la couronne, ni par une partie du conseil ; les ministres de la guerre, de la marine et des fi- 1 nances composaient la minorité du conseil. M. Thiers / crut alors devoir proposer sa démission. Elle fut offerte le 2 octobre; mais, par l'intermédiaire de M. de Broglie, il y eut une transaction , et c'est à la suite de celte transaction que les actes du 8 octobre furent résolus. Ces actes se composent : i° d'une note diplomatique contenant un cas de guerre ; 2 0 de l'ordonnance de convocation des Chambres pour le 28 octobre 5 3° du rappel de la flotte du Levant aux îles d'Hyèrcs; 4° enfin, de l'armement complet de la France.

La note du 8 octobre avait été précédée d'un mémorandum du cabinet français du 3 octobre. C'était la réponse de M. Thiers au mémorandum du 3i août, de lord Palmerston. Ces deux pièces sont une discussion

habile des précédents et des conséquences du traité de Londres, envisagées sous le point de vue de la France, par M. Thiers, et sous le point de vue des alliés par lord Palmerston. Ces deux mémorandum ont été publiés et sont trop longs pour être analysés. La note du 8 octobre a aussi été publiée, et je crois utile d'en faire v connaître la fin.

Paris le 8 octobre 1840. n° 79. « Dans l'opinion de la France , le vice-roi d'Egypte, par lesprovinces qu'il administre, par les mers sur lesquelles s'exerce son action, est nécessaire pour assurer les proportions d'équilibre actuellement existantes entre les divers Etats du monde.

» Dans cette conviction, la France, aussi désintéressée dans la question d'Orient que les quatre puissances qui ont signé le protocole du 17 septembre, se croit obligée de déclarer que la déchéance du vice-roi, mise à exécution, serait à ses yeux une atteinte à l'équilibre général. On a pu livrer aux chances de la guerre actuellement engagée, la question des limites qui doivent séparer en Syrie les possessions du sultan et du viceroi d'Êgypte ; mais la France ne saurait abandonner à dételles chances l'existence de Mehemet-Ali comme prince vassal de l'Empire. Quelle que soit la limite territoriale qui les séparera, par suite des événements de la guerre, leur double existence est nécessaire à l'Europe, et la France ne saurait admettre la suppression de l'un ou de l'autre. Disposée à prendre part à tout arrangement acceptable, qui aurait pour base la double garantie de l'existence du sultan et du vice-roi d'Egypte, elle se borne en ce moment à déclarer que, pour sa part, elle ne pourrait consentir à la mise à exécution de l'acte de déchéance prononcé à Constantinople.

» Du reste, les manifestations spontanées de plusieurs des puissances signataires du traité du 1 5 juillet nous prouvent qu'en cela nous entendons l'équilibre européen comme elles-mêmes, et qu'en ce point nous ne les trouverons pas en désaccord avec nous. Nous regrelte-

rions ce désaccord , que nous ne prévoyons pas ; mais nous ne saurions nous départir de cette manière d'entendre et d'assurer le maintien de l'équilibre général.

» La France espère qu'on appréciera en Europe le ' motif qui la fait sortir du silence. On peut compter sur son amour de la paix, sentiment constant chez elle, malgré les procédés dont elle a cru avoir à se plaindre. On peut compter sur son désintéressement, car on ne saurait même la soupçonner d'aspirer en Orient à des acquisitions de territoire; mais elle aspire à maintenir l'équilibre européen. Ce soin est remis à toutes les grandes puissances. Son maintien doit être leur gloire et leur principale ambition. » Signé Thiehs.

La note du 8 octobre est un véritable logogryphe : chacun y a vu ce qu'il a voulu. M. Barrot y voyait un acte de force; beaucoup de personnes l'envisagent comme un acte de faiblesse. Y a-t-il un cas de guerre nettement posé dans cette pièce, disait M. Teste? Oui, répondait M. Thiers, et il s'étendait à l'Égypte et à une partie de la Syrie car on abandonnait aux chances de la guerre non toute la Syrie mais la question des limites qui doivent séparer en Syrie les possessions du sultan et du vice-ix>i. Il n'y avait que l'Egypte de réservée, reprenait M. Guizot, car la note du 8 octobre est une protestation contre l'acte de déchéance ; or cet acte s'applique nominativement et exclusivement à V Egypte : cette note n'a donc voulu garantir que l'Egypte au vice-roi. Il n'y a pas de cas de guerre posé, disait M. Desmousseaux de Givré. Je ne vois , au contraire, dans la note quun cas de paix. L'argumentation de cet orateur ne fut pas la moins curieuse. L'avantdernier paragraphe, disait-il, annonce que le cabinet français a été prévenu par des déclarations spontanées des puissances que l'acte de déchéance ne serait pas exécuté. Protester huit jours après ces déclarations contre lacté de déc1iéance> en faire son cas de guerre,

et dire dans le paragraphe précédent qu'on abandonne le reste aux chances des combats, c'est évidemment plutôt poser un cas de paix qu'un cas de guerre. Telle était l'argumentation de M. de Givré.

En lisant avec attention ce document si controversé, je n'y ai vu, quant à moi, qu'une pièce d'une désespérante obeurité. Est-ce qu'en diplomatie on ne pourrait pas s'écrire simplement comme des honnêtes gens le feraient entre eux et de manière à être compris par tout le monde. Lorsque le cabinet du 12 mai posait un cas de guerre, le 26 septembre 1839, il disait à lord Palmerston : « Jamais, de notre aveu, une escadre » de guerre étrangère ne paraîtra devant Constantino- » pie, sans que la nôtre ne s'y montre en même temps. » La détermination du gouvernement du roi est irré- » vocable; en agissant ainsi nous restons sur notre » terrain ; ce ne sera pas notre faute si nous n'y rc- » trouvons plus ceux qui s'y étaient d'abord placés à » côté de nous. » Ceci se comprend, ceci est clair et courageux. Mais dire dans une note : nous posons un cas de guerre sur un acte que spontanément vous nous avez déclaré , huit jours avant, ne pas vouloir exéculer,et venir se targuer ensuite d'un grand courage, c'est, en vérité, donner raison à ceux qui disent que, dans cette circonstance, le cabinet français se donnait des airs à'erifonceur de portes ouvertes.

Les nouvelles qui suivirent la prise de Beyrouth ap prirent que toute la côte de Syrie était ravagée par la flotte anglaise. De sincères amis du gouvernement furent, à cette époque, partisans de la guerre; et les choses en vinrentà ce point, que le 7 octobre, le maréchal Gérard crut devoir faire un ordre du jour à la garde nationale de Paris , pour la prémunir contre ceux qui voulaient lui faire faire des démonstrations incompatibles avec son institution.

Depuis i834 , les hommes qui veulent une nou-

vclle révolution en France, savent qu'une guerre étrangère est la seule chance de succès qui leur reste* Dès le début de la crise d'Orient , les anarchistes et les mécontents de toutes les nuances essayèrent donc de s'emparer de la question extérieure pour tâcher de la convertir en question de révolution intérieure. Les coalitions d'ouvriers commencèrent d'abord , et personne ne sait encore bien d'où provenait l'argent qu'on a distribué à cette époque. Les banquets, de plusieurs milliers de personnes , où l'on prononçait les discours les plus incendiaires, se produisirent ensuite dans nos principalesvillcs, et on les imita dans les campagnes. La Marseillaise était chantée partout, mais non plus comme un souvenir de la glorieuse résistance de nos armées en 1793, mais comme une menace jetée à la face du gouvernement. La presse, d'abord contenue dans de certaines limites, devint de plus en plus révolutionnaire. Voici en quels termes le Journal des Débats du 1 3 octobre s'exprimait à cette occasion, n° 80: «Qu'on ne nous accuse pas d'exagérer nos alarmes : » nous avons plutôt contenu le sentiment de douleur et » d'agitation qui nous anime. Qu'on lise les journaux » radicaux, ceux de Paris et ceux des départements! y a- » t-il encore des lois, une Charte, une monarchie en » France? y a-t-il un gouvernement? ou bien sommes- » nous déjà en pleine anarchie ? De tous côtés ce sont » des excitations furieuses. Déjà quiconque est soup- » çonné d'être favorable à la paix, on le dénonce comme » un traître, un lâche , un ennemi de la France , et ce » sont les journaux ministériels eux-mêmes qui donnent » ce scandale. Les lois, on les brave ouvertement. La » Charte, on déclare tout haut qu'on ne s'en inquiète » pas. La royauté, on l'insulte sans mesure, sans pudeur. » Les Chambres , on les menace , on leur montre en per- » spçctive la colère du peuple. On cherche à ébranler » par tous les moyens leur indépendance. Le parti ré- » volulionnaire parle en-mailre. Il n'est plus permis d'à-

» voir une opinion libre. Qui ri est pas pour la guerre 9 immédiate, pour la guerre universelle y est un partisan » de T étranger. Voilà comment se préparent par les vio- » lences de la parole celles de l'action. »

La conduite du cabinet du i* r mars, à cette époque, est véritablement injustifiable. L'abbé de Lamennais publiait son insolent pamphlet, et presque tous les journaux de la seconde semaine d'octobre en donnaient des extraits sans qu'il y eût aucune poursuite ! On ne poursuivait pas davantage la Revue démocratique dont le premier numéro parut le 5 octobre. La propriété et toutes les bases de la société étaient pourtant attaquées avec la plus grande hardiesse dans cette Revue. Bientôt les journaux qui soutenaient le pouvoir ne gardèrent plus eux-mêmes aucune mesure. Le roi y était clairement désigné COMME SUPPOSANT A CE QUE LHONNEUR NA- TIONAL de la France fut défendit. Il s'est trouvé un homme qui Ta cru, et l'Europe a été effrayée une cinquième fois par une tentative de régicide.

§ LVI. Nouvelle tentative régicide de Darmès.

Le iô octobre , à 6 heures du soir , au moment où le roi retournait à Saint- Clou d , accompagné de la reine et de madame Adélaïde , un homme placé près du poste du pont de la Concorde tira sur lui un coup de carabine. Cette arme avait été si fortement chargée qu'e'le éclata et emporta plusieurs doigts de la main de l'assassin. Pour la cinquième fois le roi échappa donc à la plus criminelle des entreprises. L'as3assin fut immédiatement arrêté ; c'était un domestique frotteur, nommé Darmès, qui, disait-il, avait voulu délivrer la France du plus grand tyran qu'elle ait jamais eu !... On se sent presqu'aussi ému de pitié que de colère, en pensant que la déraison humaine peut aller jusque là.

L'exaltation des passions révolutionnaires continua même après l'attentat du i5 octobre; sous prétexte

de préserver la dignité nationale et de défendre l'honneur de la France, des groupes menaçants parcouraient les rues de Paris en proférant les rris les plus séditieux. Un sous-officier de l'ancienne garde impériale, le sieur La fontaine, devenu maréchal des logis dans la garde municipale , fut une des victimes de ces désordres. Le ai octobre ce brave militaire fut rencontré dans le quartier de TOdéon par un attroupement de deux à trois cents individus qui chantaient la Marseillaise $ il fut lâchement poignardé et tué par ces misérables. Ce n'est malheureusement pas le seul sang impur que les hurleurs de Marseillaise aient répandu en 1840! Le National voulut couvrir cet acte en disant le lendemain que le sieur Lafontaine était pris de vin, et que s'il s'était blessé, c'était en tombant d'ivresse! La calomnie était évidente , elle fut promptement rectifiée par ce même journal et voici en quels termes, n* 81 : « Le » sous -officier Lafontaine a été lâchement frappé au » cou par derrière d'un coup de couteau-poignard, et il » n'était pas ivre au moment où cet odieux guet-à-pens » a été commis : nous n'avons pas besoin de dire que » nous partageons l'indignation qu'un tel acte doit faire » éprouver à tous les gens de cœur. » C'est le National qui s'exprimait ainsi ! Voilà où nous en étions venus à la fin de T administration de M, Thiers.

§ LVII. Chute du cabinet Thiers, et formation du cabinet du

29 octobre.

J'ai dit que le 2 octobre le cabinet présidé par M. Thiers avait offert sa démission , mais qu'il y avait eu le 8 un replâtrage sous le patronage de M. le duc de Broglie. Depuis cette époque le conseil des ministres avait été divisé sur la question étrangère. La Presse d'abord, et le Constitution^ ensuite , avaient annoncé ces divisions intestines, et la position du cabinet en était considérablement affaiblie. L'ouverture des Chambres était

fixée pour le 28 octobre ; le 20 M. Thiers présenta à la couronne un discours d'ouverture qui ne fut pas adopté ; ? il ne voulut pas le modifier , et le 21 octobre il donna

sa démission ; tout le cabinetdu premier mars suivit son exemple. M. Thiers dans cette circonstance a-t-il fait un coup de tête ou un calcul ? c'est ce que nous allons examiner. M. Thiers savait que le cabinet qu'il présidait était divisé ; trois ministres combattaient sa politique, / un quatrième était sur le point de se détacher de lui. Il savait encore que l'anarchie, qu'il avait tolérée à Tintérieur, n'était pas du goût de la Chambre, et il se défiait du concours de celte assemblée. Plusieurs fois cette défiance s'était en effet maladroitement produite sous forme de menaces dans les feuilles qui le soutenaient avec le plus d'énergie. Il savait aussi mieux que personne que, sur la question extérieure, les pièces officielles tourneraient contre la politique bruyante qu'il avait adoptée. Je ne mets pas en doute que, par toutes ces considérations, ce ministre, que tout le monde sait avoir un merveilleux instinct des majorités, n'ait vu sa chute imminente. Je crois donc que M. Thiers n'a en aucune ma* nière fait un coup de téte en donnant sa démission j il a voulu se ménager une bonne retraite sur les bancs de l'opposition. Il a pensé que sa position y serait bien plus forte s'il tombait devant la royauté sur une question extérieure, plutôt que devant les Chambres sur la double question , extérieure et intérieure* Tel a été, suivant moi, le motif de la démission du 21 octobre.

On doit comprendre combien il était important pour M. Thiers qu'on ne pût pas soupçonner les véritables motifs de sa démission : aussi a-t-il dit, et tous les journaux qui le soutiennent ont-ils répété , que le 20 octobre ce ministre avait voulu proclamer une politique qui ne dépassait pas celle des notes qui avaient été échangées avec le cabinet de Londres, et que le projet de discours du trône qu'il avait proposé à la couronne n'était

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que la reproduction exacte des résolutions antérieurement convenues avec la royauté , « non pas , disait » M. Thiers, dans un discours incendiaire , comme on » l'avait prétendu , mais dans un discours des plus » simples et des plus modestes. » Une polémique très vive s'est engagée entre les divers journaux à cette occasion, et enfin la vérité s'est fait jour. Le Constitutionnel du a5 octobre disait, n° 8a : « Le discours, quia été ré- » digé par M. de Ré m usât et remanié par M. Thiers, est » la reproduction résumée des notes. Ce sont les mêmes » intentions, le même esprit, presque le même langage... » sur un seul point le discours dit plus que les notes , il » mentionne les armements faits et k faire. Les notes » n'en parlaient pas ; voici pourquoi : les notes sont » adressées à un cabinet étranger; elles exposent les » principes et les vues de la France ; parler d'arme- » menls à tord Pal mers ton, c'eût été une menace : voilà » pourquoi M. Thiers s'en est abstenu. »

Ainsi on voit que, de l'aveu même d'un journal qui avait la pensée intime de M. Thiers, le discours qu'on voulait faire prononcer au roi allait au-delà des notes diplomatiques qui avaient été échangées. C'était le moment où tous les cabinets de l'Europe faisaient les protestations les plus sincères de leur désir de maintenir la paix. La Chambre allait se réunir ; n'était-il pas raisonnable de lui laisser au moins la question entière à examiner depuis la dernière note du 8 octobre, et n'avaiton pas été assez loin san3 le concours de la représentation nationale ? M. Thiers a pensé que non : le roi a pensé le contraire, et il faut l'en remercier, car jamais l'intervention des Chambres n'avait été plus nécessaire. Après la démission de M. Thiers, alors que la carabine de Darmès n'était pas encore bien refroidie, les journaux qui avaient défendu le cabinet du I er mars avec le plus d'ardeur, attaquèrent la royauté par les plus odieuses insinuations. J'en donnerai des preuves irrécusables au

chapitre VIII. Il devenait urgent de terminer le plus tôt possible la crise ministérielle ; M. Guizot fut rappelé de Londres , il arriva à Paris le 26, et trois jours après un nouveau cabinet était constitué. Voici quelle était la composition du cabinet du 29 octobre 1840 : le maréchal Soult, président du conseil, était au ministère de la guerre ; M. Guizot aux affaires étrangères ; les autres ministères étaient occupés par MM. Martin du Nord, Duchatel, Duperré, Cunin-Gridaine , Teste, Humann et Villemairk.

$ LVIII. Réunion des Chambres ; discussion de dix jours sur les affaires d'Orient.

On se rappelle sans doute que les Chambres avaient été convoquées pour le 28 octobre, et que cette convocation eut lieu à la suite du premier ébranlement ministériel qui suivit la prise de Beyrouth. Le 21 octobre, le ministère Thiers ayant donné sa démission, les Chambres furent prorogées, et l'ouverture de la session de 184 1 fut remise au 5 novembre. Voici en quels termes le roi s'exprimait sur les affaires d'Orient dans son discours d'ouverture du S novembre.

N° 83. « Messieurs les pairs , messieurs les députés, » j'ai éprouvé le besoin de vous réunir autour de moi » avant l'époque ordinaire de la convocation des Cham- » bres. Les mesures que l'empereur d'Autriche, la » reine de la Grande-Bretagne, le roi dé Prusse et » l'empereur de Russie, ont prises de concert pour ré- » gler les rapports du sultan et du pacha d'Égypte , » m'ont imposé de graves devoirs. J'ai la dignité de » notre pays à cœur, autant que sa sûreté et son repos. » En persévérant dans cette conduite, modérée et con- » ciliatricc, dont nous recueillons depuis dix ans les » fruits, j'ai mis la France en état de faire face aux » chances que le cours des événements en Orient » pourrait amener. Les crédits extraordinaires qui ont

» été ouverts dans ce dessein vous seront incessam- » ment soumis; vous en apprécierez les motifs. Je con- » tinue d'espérer que la paix générale ne sera point » troublée. Elle est nécessaire à l'intérêt commun de » l'Europe , au bonheur de tous les peuples , et aux » progrès de la civilisation. Je compte sur vous pour » m'aider à la maintenir, comme j'y compterai, si » l'honneur de la France et le rang qu'elle occupe » parmi les nations nous commandaient de nouveaux » efforts. »

Le discours de la couronne annonçait une politique pacifique, mais armée par précaution , une politique expectante. L'on était fort impatient de savoir si la même Chambre qui avait soutenu M. Thiers soutiendrait le cabinet du 29 octobre. Les premières opérations ne laissèrent aucun doute, elles furent significatives. Le 6 novembre, lendemain de l'ouverture de la session, M.Barrot, sur lequel s'étaient concentrés tous les efforts des amis de M. Thiers , n'obtint que i54 suffrages pour la présidence, et M. Sauzet, porté par le ministère, en obtint 220. Le'7, MM. Calmon, Dufaure, Jacqueminot et Salvandy furent nommés vice-présidents à l'exclusion de ceux portés par l'opposition; enfin, le 10, on nomma dans les bureaux la commission de l'adresse. Cette nomination fut précédée d'une discussion approfondie sur l'Orient. On ne fait pas de longs discours dans les bureaux , on va droit au but; et en trois heures de discussion on sut à quoi s'en tenir sur la conduite du cabinet du x cr mars ; MM. Ducos et Rémusat furent les seuls adhérents au système politique de M. Thiers qui firent partie de cette commission. La question ministérielle fut donc vidée dès le début de la session. Le 23 novembre 1840, la Chambre fut saisie du travail de sa commission d'adresse, et l'on distribua aux députés quatorze pièces officielles que le ministère avait fait imprimer. Vingt-sept aulres pièces furent dé-

posées aux archives de la Chambre. On peut donc dire que jamais une question ne fut entourée de plus de lumières ; jamais aussi il n'avait été plus nécessaire de bien connaître la vérité.

Avant d'entrer dans la discussion de l'adresse, je crois devoir rappeler quelques précédents de la question d'Orient. Deux fois cette question avait été soumise à la Chambre : la première en mai 1839 P our une demande de dix millions, ce fut alors que la politique du concert européen prévalut; la seconde, lors de la discussion de l'adresse de janvier 1840. A cette dernière époque le ministère du 1 2 mai dirigeait encore les affaires. M. Thiers, dans la séance du i3 janvier 1840 (voir page 86), avait attaqué ce cabinet avec quelques ménagements dans la forme , mais avec violence sur le fond, et il avait pris l'engagement de prouver par les pièces officielles, lorsqu'on pourrait les produire sans danger, qu'il aurait pu employer un langage plus sévère pour caractériser la conduite de ce cabinet. M. Villemaio , l'un des ministres du 12 mai , répondant à la menace de M. Thiers, lui avait dit qu'il le mettait au défi de tenir cet engagement. On sait que, le cabinet du 12 mai étant tombé, M. Thiers lui succéda, et que ce dernier tomba lui-même avant la réunion des Chambres. Mous étions donc, lorsque la discussion a commencé, en face d'un nouveau cabinet qui avait été formé dans la semaine même, et de deux cabinets tombés qui s'étaient déjà vivement querellés à l'occasion des affaires d'Orient.

La discussion de l'adresse a commencé le 25 novembre, elle a duré neuf jours. Pendant ces longs débats, toutes les règles reçues en diplomatie ont été violées, tous les secrets de l'État rais à nu; l'un des ministres les plus spirituels du cabiuet Thiers nous a même fait connaître outre les actes, les projets , et de tous les projets celui que pour l'intérêt de son cabinet il aurait

dû tenir le plus secret. La première question que Ton doit se poser, après ce que nous avons vu et entendu, est celle-ci : « Comment pourrons-nous faire à l'avenir » de la diplomatie avec les grandes puissances de l'Eu- » rope? Comment pourrons-nous surtout faire des al- » liances dans un but qui pourrait nécessiter un long » secret ? » Je crains, je l'avoue, que nos rapports diplomatiques soient devenus difficiles pour longtemps. C'est un malheur , car , depuis bien des années , les grandes batailles sont des batailles diplomatiques, fort heureusement pour l'espèce humaine.

Sur qui doit retomber la faute qui a été commise ? Je vais rappeler les faits, et chacun concluera. M. Thiers avait menacé ses prédécesseurs de leur prouver par la production des pièces officielles qu'ils avaient mal dirigé la politique du pays. Il est naturel que ses prédécesseurs aient voulu se mettre en garde contre cette menace. Le cabinet du 12 mai a donc fait et dû faire ce qu'on ne fait pas ordinairement : avant de se retirer il a pris des copies de toutes les pièces qui se rapportaient à l'affaire d'Orient. M. Thiers ayant, dans son mémorandum du 3 octobre et dans la discussion , attaqué l'administration qui l'avait précédée, sur un point (les Dardanelles) où l'honneur de cette administration était engagé, ce cabinet a usé des pièces qu'il avait copiées ; il s'est défendu et a battu M. Thiers. M. Guizot avait été ambassadeur à Londres sous l'administration de ce dernier, et il faisait partie de la nouvelle combinaison ministérielle : M. Thiers , par ce double motif, ne pouvait manquer d'attaquer M. Guizot. 11 le fit dès la première séance en produisant des extraits de sa correspondance avec son ambassadeur, et des réponses qu'il en avait reçues. M. Guizot dut se défendre. Pouvail-il le faire autrement qu'en produisant les pièces entières, dont M. Thiers avait donné des extraits habile-

ment arrangés ? Sur ce point encore ce dernier est l'auteur du mal. .

Je reconnais, toutefois, que M. Thiers est parvenu à prouver que si, pendant la première quinzaine de juillet 1 839 ilavait été trompé, l'ambassadeur de Londres lavait été tout autant que lui ; je reconnais même que dans une certaine limite, M. Guizot avait adopté le système de gagner du temps et de temporiser, qui était le but de la politique de M. Thiers. Mais, en bonne conscience, cela valait-il la peine de donner à la France et à l'Europe le spectacle que nous avons donné pendant plusieurs jours ? Je crois qu'il ressort de tout ceci, que M. Thiers avait fait à ses prédécesseurs et à ses successeurs une position telle qu'il leur était impossible de ne pas agir comme ils ont agit. Cet ex-ministre était alors poussé d'une telle manie d'indiscrétion, que j'ai vu le moment où il allait nous faire assister aux débats qui avaient eu lieu entre lui et le roi ; ainsi il proposait sérieusement, dès la première séance, de lire à la Chambre le projet d'adresse qui avait été repoussé par la couronne la veille de sa démission : C'était, disait-il, le discours le plus simple et le plus modeste. Il est fort à regretter que M. Thiers, si indiscret sur tant de points, ail été si discret à propos des instructions qu'il avait remises à MM. Périer et Walewski ; ces instructions étaient pourtant l'un des nœuds de l'affaire d'Orient , et il n'a jamais voulu les produire.

J'aurais bien d'autres choses à dire sur les généralités de la discussion de l'adresse de 1841, mais cela mènerait trop loin. Je rappellerai cependant un discours fort remarquable de M. Mauguin sur les mérites d'une alliance avec la Russie. M. Thiers et ceux qui le soutenaient se sont efforcés dans le cours de cette discussion , de prouver; «que la France avait travaillé au maintien de la paix européenne, et qu'on l'en avait récompensée en se coalisant contre elle dès qu'on l'avait pu ; que le cabinet du i" mars avait été poussé à une politique ferme par

.es Chambres qui aTaient dit en i839 et en 1840 : La France doit jouer un grand rôle dans î Orient ; que nous avions associé le vice-roi d'Égypte à notre politique ; qu'il en avait beaucoup souffert, et que la France lui devait de le soutenir avec énergie; que le cabinet du 2û octobre était un cabinet de la paix à tout prix\ que la France était, pour ainsi dire , fatalement liée^el ne pouvait faire aucune guerre depuis i83o; que le cabinet du I er mars avait voulu faire, mais qu'il n'avait pas pu ; que personne ne pourrait faire autrement que ce qu'on faisait depuis dix années, et l'obstacle était tellement désigné, que personne ne pouvait s'y méprendre. M. Thiers ajoutait que tout le monde en ,'Europe avait le secret de notre faiblesse, et que c'était si vrai que lord Palmerston et les diplomates de Londres avaient laissé percer l'idée que les affaires d'Orient pourraient se régler sans la France ; quon ferait un peu de bruit mais nulle besogne, et que la France descendait ainsi au dernier degré des nations.» Mais sortons de ces généralités pour traiter successivement les principaux points de l'affaire d'Orient qui furent discutés. Je vais les examiner suivant l'ordre d'importance que je leur donnais lorsque je suis arrivé de mon département.

La première question que je voulais résoudre, celle qui dominait toutes les autres, était celle-ci : La France a-t-elle été insultée, outragée par le fond ou la forme du traité du i5 juillet? Dès le 10 novembre cette question était à peu près résolue; M. Thiers , dans son bureau, se fit beaucoup prier pour parler ce jour-là , mais enfin il parla. Voici en quels termes, suivant le Courrier fran* çais du 1 1, n° 84 : « J'ai considéré cela (la signature du » traité) non comme un outrage pour la France , mais » comme un très mauvais procédé, et comme un aban- » don de son alliance, qu'elle avait droit de trouver » blessant. Cependant ce mauvais procédé n'était pas » de telle nature qu'il pût provoquer la guerre. » C'est

ainsi que s'exprimait le ministre ; voici maintenant comment s'exprimait M. Guizot, notre ambassadeur à Londres, lorsque le traité fut conclu. Il disait le 18 novembre à la Chambre des pairs, n° 85 : « On avait con- » staminent répété à Londres : Si vous ne vous arran- » gez pas, si vous ne vous entendez pas avec nous, nous » conclurons un arrangement à quatre, nous finirons » l'affaire à quatre. On Ta finie à quatre, comme on » l'avait annoncée, mais sans en avertir une dernière » fois la France. Je n'hésite pas à dire qu'il y a eu là » envers la France un manque d'égards dont elle doit, » par sa conduite et son attitude, témoigner un juste » ressentiment..... On n'a jamais voulu ni tromper, » ni défier, ni isoler la France ; on n'a eu contre elle » aucun sentiment hostile , on a cru qu'il n'y avait pas » moyen de s'entendre avec elle sur les bases de la tran- » saction. On lui avait constamment dit, on lui a ré- » pété peu avant la conclusion, que si on ne s'entendait » pas avec elle, on conclurait un arrangement à quatre. » On l'a fait, et la France devait s'y attendre. »

Lorsque l'affaire d'Orient arriva à la Chambre des députés, la discussion des bureaux et celle de la Chambre des pairs avaient fait justice de bien des erreurs-, la * nouvelle discussion, qui eut lieu devant nous, fit justice du reste.

M. Thiers , toutefois , malgré ce qu'il avait dit dans les bureaux de la Chambre, ne se tenait pas pour battu sur la question d'insultenationale. Dès la première séancedu a5 novembre il disait, n° 86 : «La France a senti cet a f- » front (signature du traité) .Quoi! l'on voudrait que seul » je l'aie senti ? M. Thiers aurait pu entraîner son pays ? » Non, cela n'est ni vrai ni possible. Je ne puis pas rap- » peler combien parmi vous il y a eu d'hommes qui sont » venus à moi , et qui m'ont dit : soutenez la dignité du » pays jusqu'au bout ; et aujourd'hui on est presque » honteux des bons sentiments que l'on a eus Si, en

» faisant une victime vous pouviez sauver l'honneur du » pays, je pourrais y consentir. Mais savez- vous ce qu'on » vous dira? On dira que pour cacher une faiblesse, vous » avez voulu sacrifier un individu. »

Cette argumentation était fort habile , mais dans le cours des débats il en fut encore fait justice. Plusieurs membres de la commission protestèrent contre ces paroles, et le 3o décembre, M. Bugeaud fit une réponse que Ton peut ainsi analyser, n 0 87 -.«Oui, j'ai partagé vos » sentiments , vos impressions 5 moi aussi j'ai été très » belliqueux, et j'ai écrit dans ce sens des lettres à deux » ministres qui prouvent que mes projets étaient extré- » mement hardis. Malgré mon peu de foi.dans la presse, » quand j'ai vu qu'elle était à peu près unanime pour dire » que nous étions offensés y /ai cru àT offense, et telle était » le motif de ma conduite. Mais en arrivant ici, j'ai fait » partie de la commission d'adresse, et j'ai été saisi de » pièces que nous avons examinées avec la plus scrupu- » leuse attention , dans le sein de la commission. Après » cet examen, nous avons été déchargé d'un poids im- » mense. Non, Un y a pas eu outrage : non il n'y a pas » eu insulte à la France, et croyez que par cela seul » qu'ils vous représentaient, vos commissaires étaient » peut-être plus jaloux que vous de l'honneur national.» Le général Jacqueminot , aussi membre de la commission, s'exprima dans le même sens, et M. Vivien, l'un des ministres du I er mars les plus dévoués à M. Thiers, vint enfin nous dire, à la séance du 3 décembre, n° 88. « Jamais notre langage ri a été que la France avait été » outragée par le traité duiS juillet ; nous avons dit, » nous répétons , et presque tout le monde a dit avec » nous, que ce traité contenait un abandon indigne, vio- » lent, coupable, de l'alliance française.»

Ces diverses citations, et surtout ce que j'ai dit aux pages 107 et suivantes sur les précédents du traité de Londres, ne peuvent, je crois, laisser de doute dans

l'esprit de personne : Non, « il n'y a pas bu insulte nationale. »

Le second point que je tenais à éclaircir était celuici : sommes-nous liés directement ou indirectement à la politique du vice-roi a" Egypte ? Y a-t-il eu, en un mot, des engagements ou des promesses faites ? Dans la discussion des bureaux du 10 novembre, cette question a été soulevée, et dans tous les bureaux où il y avait un ministre du 12 mai , ce ministre déclara de la manière la plus formelle que le cabinet du 12 mai avait laissé la politique de la France libre de tout engagement avec le pacha j que M. Caillé n'avait aucun caractère diplomatique quand il fut à Alexandrie et à l'armée d'Ibrahim, et qu'à cette époque, comme toujours, le cabinet du 12 mai avait dit que la question d'Orient devait se traiter par un concert européen. Je crois avoir donné la preuve de tous ces faits au § xxxm, page 45, et je ne pourrais que répéter ce que j'ai dit alors. C'est sur cette question que les embarras de M. Thiers ont commencé, et que sa lutte s'est établie entre le cabinet du 12 mai et celui du 1 er mars.

Il était important, pour la politique qu'avait adoptée M. ïbiers, de faire croire que nous avions des engagements avec le vice- roi, et que la politique de ce dernier était liée à celle de la France. Dans son premier discours du 25 novembre, cet ex-ministre en était déjà réduit, pour soutenir cette opinion, à rattacher les deux politiques parla mission de M. Walewski, d'août 1 840, dont lui seul a le secret, a Nous avons alors associé notre po- » litique à celle du Pacha , disait-il , en Rengageant » à ne pas passer le T auras. » C'était, en vérité, par trop compter sur la crédulité de la Chambre. On ne pouvait soutenir longtemps, qu'en 1840, avec la Syrie encore chaude de l'insurrection de mai et juin , Ibrahim aurait pu quitter cette province en août et marcher sur Coustantinople. Il fallut chercher un autre argument ;

M. Thiers qui n'en manque jamais, nous dit à la séance du 27 que la politique de l'Égypte avait été liée à la nôtre lorsque la France arrêta le 27 juillet 1839, par Tinter* vention européenne, la négociation directe sur le point de se conclure, a // est constaté que la négociation allait alors se conclure , ajoutait-il.» J'ai déjà répondu à cette allégation page 64 et suivantes, et les orateurs qui succédèrent à M. Thiers n'eurent pas de peine à lui prouver qu'en juillet 1839 il n'y avait aucun arrangement direct sur le point de se conclure, et que surtout la France n'y avait eu aucune part plus spéciale que toute autre puissance. Il ressortit donc clairement encore de la discussion de l'adresse « que nous n étions en aucune manière liés à la politique égyptienne» »

Les deux points qui me préoccupaient le plus en arrivant à Paris, les deux points qui, suivant moi, eussent été suffisants , l'un ou l'autre, pour entrainerle paysàla guerre étaient donc résolus dans un sens pacifique. // était évident que ni Thonneur du pays, ni des engagements précédents^ ne rendaient la guerre nécessaire. Je voulus savoir alors si la politique de la France avait été tellement engagée par le cabinet du ia mai, que celui de M. Thiers ait dû croire ne pas pouvoir en dévier ; si, en un mot, il y avait eu un ultimatum posé qui liât la France, ou si \I. Thiers avait trouvé une politique encore libre. Je voulus aussi savoir si la même politique avait été suivie par les deux cabinets. La lecture des pièces officielles, et plus tard la discussion, m'ont prouvé que le cabinet du 12 mai avait demandé avec instance pour le vice-roi l'hérédité de l'Egypte et celle de.la Syrie, tant qu'il n'avait pas obtenu gain de cause sur la question de Constantinople, qu'il regardait comme principale; mais qu'aussitôt que ce cabinet fut informé de la seconde mission de M. de Brunow, et que la Turquie rentrerait dans le droit commun européen par une décision entre toutes h s grandes puissances, il annonça qu'il était prêt

à faire des concessions. Ainsi le 9 décembre 1839, ce cabinet disait , qu'une convention conclue sur les bases de l'abolition du protectorat exclusif de la Russie à Çonstantinople, changeait tellement 1 état des affaires « quony » voyait un motif suffisant pour se livrer à un nouvel » examen de f ensemble de la question d'Orient, même » dans les parties sur lesquelles chacune des puissances » semblait avoir trop absolument arrêté son opinion » pour qu'il fut possible de prolonger la discussion. » Plus tard, la veille même de sa chute, le cabinet duia mai confirmait celte même résolution, dans les instructions du 19 février i84o qui furent remises à M. Guizot. Dans ces instructions on réclamait, il est vrai, la Syrie et l'Égypte héréditairement pour le Pacha, mais on ajoutait : « Cependant nous sommes loin de prétendre qu'il » ne peutpasse présenter quelque combinaison heureuse » dans laquelle on trouverait un moyen de transaction... » Si celte combinaison venait du cabinet de Londres, » nous l'examinerions avec loyauté , avec bienveillance, » avec un sérieux désir de la trouver acceptable. Vous » pouvez en donner l'assurance à lord Palmerslon. »

11 ressort clairement de ces pièces que le cabinet du

12 mai , quoique ayant toujours réclamé pour le vice-roi l'Égypte et la Syrie héréditairement , avait cependant annoncé depuis le 9 décembre que non-seulement celle demande n était pas un ultimatum , mais qu'on était prêt à examiner de nouveau l'ensemble de la question d'Orient. « M. Thiers a donc trouve la position libre lorsqu'il a pris les affaires. » ' '

M. Thiers a fini par convenir de ces faits ; mais il a voulu défendre sa politique en rappelant que l'opinion publique était favorableà la création d'un empire syrio-égyptien; qu'il y avait là un immense intérêt pour la France*, et que tous les grands hommes avaient senti eut intérêt. LeibnitZf M. de Choiseul, Napoléon, ont eu cette pensée, disait-il. Raisonner ainsi c'était déplacer la question -, qui

Diqitize

esl-ce qui peut contester qu'il serait avantageux pour la France de posséder l'Égypte ? c'est ce que voulaient ces hommes de génie. Mais s'ils avaient eu à juger la question de i84o, ils eussent probablement dit, comme le cabinet du 12 mai dans ses instructions du 21 septembre 1839 à M. de Saint-Aulaire (voir p. 75) : « La Tur- » quie est faible, mais l'Égypte l'est encore d avantage. » Il nous parait sage de régler notre politique dans Ja » prévision du peu de durée de l'élablissement égyp- » lien, et d'un retour plus ou moins éloigné de celte » province à l'empire turc. »Pour en finir sur ce point, je dirai que l'argumentation de M. Tbiers et de ceux qui ont voulu soutenir sa politique, était basée sur cette idée, que la question principale, la question française, c était la question égyptienne , que celait à jilexandrie que nous devions chercher notre véritable influence dans la Méditerranée, et que pour l'Europe, la question principale était celle de Conslantinople. Le cabinet du 12 mai avait pensé le contraire, et dit, même à la fin de i83f), que pour la France la qubstion principale était celle de Constantinople, que celle a" Egypte était secondaire, lui était subordonnée, et que l établissement de Mehemet-Ali avait peu de chances de durée. Il est donc de la dernière évidence « que M. Thiers a changé la politique suivie jusqu'au moment ou il a pris la direction des affaires. »

Je n'entrerai pas dans les détails qui ont été soulevés dans la discussion à l'occasion des missions de MM. Périer,Walewski, ou de la tentative d'arrangement direct 5 je ne pourrais que répéter ce que j'ai dit dans les chapitres précédents. Je veux cependant traiter encore une question fort importante : Est-il vrai que F Angleterre nous ait proposé de forcer le détroit des Dardanelles ? et que nous ayons rejusé de la suivre dans cette vole? Est-il vrai surtout que t alliance anglo-française ail eu à souffrir de ce refus?

M. Thiers avait dit dans son mémorandum du 3 octobre 1840, n° 89 : « Que l'Angleterre avait proposé à » la France de réunir les deux flottes et de demander à » la Porte l'entrée des Dardanelles, ou de force ce cé- » lèbre passage, si les Russes étaient amenés à Constan- » tinople. La France pensa qu'avant de forcer les Dar- » danelles il convenait de demander à la Porte son » consentement à l'entrée des deux flottes. L'Angle- » terre accéda à cette proposition. » Et longtems avant, ce ministre et toute l'opposition ont dit que la cause du refroidissement de l'alliance anglaise , venait en grande partie de ce que l'Angleterre, trouvant en nous une alliance sans énergie, sans résolution, s'était tournée du côté de la Russie. Suivons les débats de la Gbambre sur ce terrain. A la séance du 25 novembre M. Tbiers disait, n° 90: «La France, messieurs, avait à » choisir entre une politique qui la liait immédiate- » ment pour jamais peut-être, périlleusement, j^en » conviens, à la politique de l'Angleterre, contre la port litique de la Russie ; cite pouvait en suivre une au- » tre : c'était de proposer cette politique que M. le pré- » sident du conseil a indiquée tout à l'heure -, c'était, au » lieu de se lier dans une çorte de tête-à-tête avec » l'Angleterre, de rapprocher toutes les puissances, de » les réunir dans un concert commun, qu'on a appelé » dans tout le cours de cette négociation un concert y> européen.... Ainsi à une politique périlleuse, je le » reconnais, périlleuse, permettez-moi de vous le dire ; » mais la guerre qui aurait pu s'ensuivre eût été une » guerre où la France et l'Angleterre auraient été réu- » nies contre une partie de l'Europe, la France substi- » tua cette idée d'un concert commun délibérant à » Vienne , agissant avec les pavillons réunis, et impoli sant aux deux parties belligérantes les conditions qui » devaient régler leurs rapports définitifs.»))

Trois jours après ce discours M. Odillon-Barrot di-

sait dans la séance du 28, n° 91 : « Le danger commun, » le danger matériel, signalé par l'occupation de Cons- » tantinople, ce danger qui avait frappé tous les esprits m non-seulement en France, mais en Europe, ce danger, » c'était le protectorat exclusif de la Russie ; le protec- » torat non par voie d'influence seulement, mais par » la voie des armes ; protectorat que la Russie avait » déjà exercé une fois, se préparant ainsi à la dominais lion ; c'était là le danger. Et où était le remède ? Il » n'était pas nécessaire d'être un diplomate très pro- » fond ; le remède il était indiqué partout ; le remède, » c'était l'union de l'Angleterre et de la France ; non » pas pour protester vainement et stérilement, comme » elles l'avaient déjà fait, contre le traité d'Unkiar-Ske* » lessy, mais pour protester par le déploiement de tou- » tes leurs forces réunies; mais pour prolester par l'ac- » lion; mais pour forcer les Dardanelles, lorsque le » Bosphore serait violé, et lorsque Constantinople se- » rait occupée. Voilà quel était le sentiment intime et » universel qui inspirait alors et la Chambre et le » pays.

» Qu'est-ce qu'on a fait? Je me déclare parfaitement » dégagé de toute préoccupation dans cette question ; » je porte un jugement sur cette partie importante de » nos négociations diplomatiques, avec une conviction » loyale et sincère. Eh bien! je déclare que lorsque le » dénouement si naturel, si prévu, si nécessaire, s'est » présenté, la France ne l'a ps accepté. Je déclare » qu après la lecture attendue des pièces, lorsque la » proposition a été faite d'unir les deux flottes, pour » forcer les Dardanelles, et que l'on a opposé à cette » proposition la nécessité de demander la permission » à la Porte ottomane, et ensuite d'en référer au cabi- » net, on a éludé la proposition : l'Angleterre n'est pas » habituée à ces circuits lorsqu'elle veut exécuter avec » énergie une chose qu'elle croit juste (mouvement).

» La conséquence de ce refus élait facile à prévoir ; » l'Angleterre désespérant de Compromettre la France » avec elle dans celte action active contre la Russie , » l'Angleterre a tourné ailleurs les yeux ; l'Angleterre » s est demandée alors s'il n'y avait pas d autre point » d appui pour sa politique ; l'Angleterre a rompu les » conférences de Vienne ; l'Angleterre a fait des corn- » munications à St.-Pétersbourg ; l'Angleterre a ac- » cepté les premières propositions de M. Brunow, elle » les a acceptées. Etsavez-vous ce que voulaient dire » ces propositions? »

MM. Passy et Dufaure répondirent victorieusement à ces attaques. Le premier s'appuya sur les pièces officielles communiquées à la Chambre, et sur celles qu'il avait copiées en quittant le ministère ( voir ces pièces § XXXI); sa démonstration produisit le plus grand effet, même sur l'opposition. Le lendemain, M. Thiers voulut combattre cet effet : son argumentation vive et passionnée produisit une grande sensation sur ceux qui ne connaissaient la question que superficiellement, mais elle parut d'une extrême faiblesse à ceux qui taraient étudiée sur les documents. On en jugera par la valeur des deux pièces sur lesquelles il s'appuya plus particulièrement. Ce fut i° sur la dépêche du a5 mai 1839 (page 3a), et cette dépêche ne faisait connaître qu'une opinion personnelle à lord Palmerston, car le cabinet anglais n'avait pas même été consulté sur la matière; 2° sur la dépêche du 17 juin 1839 (page 33), de M. Bourgueney, disant que le cabinet anglais avait délibéré le 14 et quil s* était décidé à forcer les Dardanelles. Mais je rappelle que cette lettre annonçait par un post-scriptum : « que lord Palmerston allait en- » voyer une dépêche officielle pour communiquer la «résolution du cabinet anglais et que celte dépêche parvint à Paris deux jours après celle du 17 juin. J'ai déjà dil que celle dernière pièce dont j*ai

CllAPlTllK SEPTIÈME. 177

donné l'extrait ( sous le n° 7 page 35), était un projet vraiment dérisoire, où Ion proposait à la France, non pas une action contre les Dardannelles, mais une action contre l'Egypte, et que ce n'eût été que 4° à ^o jours après l'arrivée des Russes à Constantinople, que les Dardannelles eussent pu être forcées. Il y avait une conclusion bien simple à tirer de ces faits; un avertissement de M. Bourqueney se trouvait en contradiction avec une pièce officielle émanée deux jours après du cabinet anglais ; il était tout naturel d'en conclure, ou que noire chargé d'affaires s'était trompé, ou que le cabinet anglais avait changé d'opinion ; toute l'argumentation de M. Thiers tendait au contraire à faire croire que l'avis de M. Bourqueney était la pièce importante à prendre en considération , et que la pièce officielle n'avait aucune valeur. Il faut avoir une bien mauvaise cause à défendre quand la discussion vous réduit à d«i pareilles extrémités: aussi fut-il démontré clairement aux yeux de toute la chambre, que jamais le cabinet du 1 a mai n'avait refusé à l'Angleterre sa coopération pour forcer les Dardannelles. Le refroidissement de l'alliance anglo-française ne pouvait donc provenir de ce motif.

M. Passy termina ainsi cette longue et pénible discussion : Séance du 26 novembre, n° 92. a On a dit, » et d'où vient qu'une assertion si étrange a été mise en » circulation? on a dit : l'Angleterre a proposé à la » France, tel jour, une grande et périlleuse opération ; » l'Angleterre a demandé à la France de s'unir à elle, » de forcer les Dardannelles ; et c'est parce que la )> France a refusé la solidarité d'un si grand acte, que » depuis, les deux puissances se sont refroidies et » séparées.

» Eh bien, messieurs, cela est complètement inexact ;

» je viens d'en fournir les preuves les plus complètes,

» et je déplore vivement l'erreur propagée à ce sujet.

m Eh mon Dieu! les ministres sont quelquefois obligés » d accepter des imputations contraires à leur considéra- » tion personnelle, mais dans un seul cas : c'est quand » l'intérêt public l'exige. Mais ici, ce qui a été dit, cette » assertion : que la France a refusé de faire un acte de » force quand l'Angleterre le lui proposait, cette assertion » a été fatale aux intérêts de la France. Ce n'est pas à » la légère qu'il est permis d'affirmer d'un cabinet qu'il m a manqué de force, d'énergie, de courage 5 quand » de telles assertions se répandent , il faut les prouver. » En France, ça été un dommage réel que d'avoir dit au » pays qu'un cabinet, quel qu'il soit, à un jour donné, » avait manqué de résolution et d'habileté. Chacun lo )> sait aussi bien que moi.

» En Angleterre , le mal fait à nos intérêts a été plus » grand encore. Lors de la conclusion du traité du » 16 juillet, savez-vous ce qui a soutenu lord Palmors- » ton, ce qui a maintenu son crédit ? c'est précisément » cette assertion , et il s'est bien gardé de la démentir. » Lord. Palmerston se trouvait en présence d'un parti » ennemi de la Russie d'une part, et d'autre part , en » présence d'une autre portion de la nation amie de la » France. Mais le jour où l'on a fourni à lord Palmers- » ton l'occasion de pouvoir se targuer d'avoir proposé à » la France un acte de force que la France avait refusé, » ce jour-là on raffermissait sa position, et on lui rendait » la popularité qu'il avait perdue , et qu'il parait garder » au milieu des événements. »

Il rassort, je crois, de tous les points que je viens d'examiner, que M. Thiersa été constamment battu par le cabinet du 12 mai. Qu'on ne pense pas, toutefois, que cet ex-ministre se tint sur la défensive j au contraire , il paraissait ne pas se douter qu'il était sous le coup des inculpations les plus graves qui puissent peser sur un homme d'état. Pendant le cours de cette longue discussion il a presque toujours couservé la position

offensive ; tantôt il attaquait ses prédécesseurs, tantôt ses successeurs; tantôt en6n, il s'attaquait lui-même en critiquant amèrement la politique générale qu'il avait défendue pendant 6 ans.

Je crois que jamais la tribune n'a vu de pareils tours de force. L'art de dénaturer les faits, et de tirer bon parti de documents qui sont contraires ; Part d'opposer des lettres de peu d'importance à des pièces officielles, l'art même de se contredire n'ont jamais été mieux exploités. M. Thiers a poussé si loin l'habileté dans cette discussion, et il embrouillait tellement toutes les dates, qu'à la séance du 27, j'en étais venu à douter de ce que j'avais lu et étudié sur les originaux des pièces qu'il citait : s'agissait-il , par exemple , des faits de juin , cet ex-ministre répondait par des pièces d'avril ou de mai; ainsi, pour prouver qu'en juin et juillet nous tenions une conduite loyale à Alexandrie , pour prouver que nous ne travaillions pas à un arrangement direct, e t que nous donnions des conseils de sagesse et de modération , cet orateur nous lisait des dépèches du 8 mai de M. Guizot, qui écrivait de Londres : v Lord Palmerston » m'a dit que le colonel Hodges (consul anglais à Alexan - » drie) se louait beaucoup de la loyauté de M. Cochelet » et des conseils très raisonnables que notre consul don- » nait très sincèrement à Mehemet-Ali. » ( On peut voir cet essai de mystification, page 2309 du Moniteur.)

M. Thiers, pendant tout le cours de la discussion , a encore admirablement exploité un moyen de succès qui jamais ne lui a fait défaut ; il y avait particulièrement recours lorsque quelque point de la discussion l'embarrassait. 11 abordait alors franchement l'objection ; on croyait qu'il allait y répondre, on se trompait : insensible ment et sans qu'il fût possible d'en préciser le moment, la discussion tournait à la déclamation contre l'étranger, contre le système de la paix à tout prix, ou contre les perfidies de lord Palmerston. Le point de départ de lar-

gumcntation disparaissait dans celte vive improvisation, la gauche acclamait, et le mauvais défilé se trouvait ainsi traversé. Pendant le cours des débats, cette partie de l'assemblée a soutenu M. Thiers avec une telle passion, que si j'avais douté des liens intimes qui existent entre lui et cette fraction de l'assemblée , il me serait maintenant impossible d'en douter. Un seul exemple donnera une idée de la manière dont la gauche procédait. A la séance du 27, M. Yillemain ayant dit que M. Thiers avait gâté la fortune de la France; M. Arago et presque toute la gauche demandèrent le rappel à Tordre du ministre, et la séance fut un moment suspendue 5 était-il possible cependant d'employer une expression plus douce pour caractériser les faits qui venaient de s'accomplir ?

Avant de faire connaître le paragraphe que la chambre a voté à la suite de cette longue discussion , je veux parler d'un autre orateur. Le i er décembre, M. Berrycr nous a fait un discours de deux heures sur les affaires d'Orient , et il faut convenir que ce discours a été reçu par les nombreuses acclamations de toutes les oppositions. Examinons le fond et la forme de ce discours. Je crois, quand à moi, que le fond peut se résumer ainsi : N° 93. « Le traité d'Unkiar-Skelessi n'était rien pour » la Russie, ce n'était qu'un acte de fierté; abandonner » ce traité ou le modifier ne lui importait pas. La note » politique du 27 juillet a donc été une faute; au lieu » de maintenir l'empire ottoman par cet acte, vous avez » livré le souverain comme le vassal aux influences dé- » vorantes qui devaient dominer les délibérations. Tel » est le résultat de votre concert européen ; on vous en » a exclu quand les intérêts rivaux se sont entendus , et » de même que pour la Belgique, la Pologne et l'Espa- » gne , ce que vous aviez garanti en Egypte n'a pas été » garanti. » Il est clair que sur le fond de la question M. Bcrryer, qui pourtant connaît bien les précédents,

n'avait ni étudié ni lu les pièces qui nous avaient été dis* tribuées. Était-il possible d'être moins au courant des faits essentiels de la question qu'on discutait? La Russie tenait si fermement à son traité d'Unkiar-Skelessi, qu'elle avait négocié plus de trois mois avant de se décider clairement à y renoncer , et pourtant elle avait une compensation bien séduisante : c était la rupture de V alliance anglo - française. J'ai déjà dit pourquoi la note du 2*7 juillet ne fut pas une faute, et l'on peut voir aux pages 64 et suivantes quels en sont les motifs ; je ne reviendrai donc pas sur ce point. Quand à l'exclusion de la France de la conférence, cette allégation ne peut se soutenir devant les pièces officielles; elles prouvent que pendant cinq mois nous avons tenu , par nos tergiversations, toute l'Europe en échec et relardé la conclusion du traité presque jusqu'au point d'en rendre l'éxecution impossible avant l'hiver. Je crois aussi avoir démontré au paragraphe XXXIII, page 45, que jamais la France n'avait rien garanti au vice-roi. On peut donc dire, que le fond du discours de M. Berryer n'était remarquable que par les erreurs qu'il contenait.

La forme du discours de cet orateur fut encore pis que le fond, et depuis que je suis député je ne me rappelle aucune circonstance ou j'aie autant souffert. Jamais jen'ai entendu déchirer la révolution de juillet avec plus d'entraînement, jamais je n'ai vu une tentative plus hardie et plus habile pour abaisser cette révolution et faire croire à l'Europe et au monde qu'elle n'avait enfanté pour la France qu'humiliations et désastres. Ce discours devait être applaudi à outrance par une quinzaine de membres de la chambre , mais voir toute la gauche et toutes les sections , qui se targuent presque d'un patriotisme exclusif, trépigner et acclamer dans cette circonstance , c'est ce que je ne saurais comprendre. Quand à moi, je n'ai pas attendu au lendemain pour protester contre ce que j'entendais. On a pu voir,

dans le journal le Temps du 3 décembre, un article ainsi conçu : « Hier, dit le Siècle y pendant que la chara- » bre entière et toutes les tribunes couvraient d'apptau- » dissements les magnifiques paroles de M. Berryer, un » député du centre s'est écrié : Quelle peste que t élo- » quencel Le mot est historique. » Je ne dirai pas que le mol est historique , car il n'en vaut pas la peine $ mais ce que je puis affirmer, c'est qu'il est vrai, car c'est moi qui l'ai prononcé. Je dois même ajouter que je me suis permis cette irrévérence au moment où je voyais la chambre le plus impressionnée par l'orateur. Pouvûis-je rester impassible? je connaissais la question d'Orient, je l'avais étudiée à fond et j'entendais applaudir à des erreurs ou à des sentiments que je trouvais détestables! Je suis le premier à reconnaître que, dans toute autre circonstance , une exclamation pareille serait une aberration de l'esprit.

Je suis amené, parce qui précède, à faire une réflexion. Dans les discussions de la haute politique, la chambre ne veut ordinairement écouter que ce quon appelle les grands orateurs, les hommes éloquents. Le plus souvent, ceux-ci connaissent bien les précédents de laqueslion que l'on traite , mais ils ne se donnent pas la peine d'étudier ou étudient superficiellement les faits que l'on doit discuter. 11 en résulte que ces messieurs donnent des considérations générales très brillantes , et c'est ce qui séduit la chambre; mais ils jettent peu de lumières sur la question que l'on débat , souvent même ils l'embrouillent. M. Berryer n'est pas le seul exemple de ce genre que nous ayons eu dans le cours de la discussion de l'adresse. Qu'on lise en effet le discours que M.Odillon-Barrota prononcé à la séance du 28 novembre; (j'en ai donné un extrait, page 175.) on y verra qu'il déclare qxi* après lecture attentive des pièces , c'est la France qui a refusé à l'Angleterre , en 1839, de coopérer à un acte d'énergie contre les Dardannelles. Si c'est de la sorte

Digitiz

qu'on lit avec attention les pièces officielles , qu'est-ce donc qu'il advient pour celles qu'on lit avec moins d'attention , ou même qu'on ne lit pas du tout, comme M. Berryer parait l'avoir fait. A Dieu ne plaise que je veuille faire là leçon à personne, car j'aurais à en recevoir sur plus d'un point; mais je ne puis m'empêcher de déplorer la tendance de la chambre que je viens de signaler. On décourage, sans le vouloir, les députés qui étudient le fond des questions, et l*on surexcite les faiseurs de considérations générales et les grands orateurs qui n'ont pas besoin de cette surexcitation.

Après dix jours de débats, la chambre, à la majorité de 247 voii contre 161, vota enfin, à la séance du 5 décembre, la réponse au discours du trône. Voici le paragraphe de cette réponse , qui est relatif aux affaires d'Orient, n° 94 : a Sire, la France s'est vivement émue des w événements qui viennent de s'accomplir en Orient. » Votre Majesté a dû armer ; ces armements seront » maintenus. Des crédits extraordinaires ont été ouverts » pour y faire face; nous en apprécierons l'emploi. La » France, à l'état de paix armée et pleine du sentiment » de sa force , veillera au maintien de l'équilibre euro- » péen et ne souffrira pas qu'il y soit porté atteinte ; elle » le doit au rang qu'elle occupe parmi les nations , et » le repos du monde n'y est pas moins intéressé que sa » propre dignité. Si la défense de ses droits ou de son » influence le demande, parlez, Sire, les Français se » lèveront à votre voix ; le pays tout entier n'hésitera » devant aucun sacrifice. Le concours national vous est » assuré. » Tel a été le résultat d'une discussion pendant laquelle j'ai assisté à l'un des plus pénibles débats auxquels on puisse condamner une chambre française.

§ LIX. Discussion des affaires d'Orient dans le parlement

anglais.

Le ministère anglais n'a convoqué le parlement que

lorsqu'il a eu la certitude que la soumission de Mehemet-Ali était complète et sincère. Je rappelle que cette soumission avait été portée à Gonstantinople le 17 décembre et que peu après la flotte turque avait été remise à Masloum-Bey que la Porte avait expédié à Alexandrie avec mission de la recevoir*

C'est le 26 janvier 1841 que la jeune reine ouvrit la session ; le discours qu'elle prononça dans cette circonstance ne disait pas un mot de la France , ni de la rupture de l'alliance française. Voici le paragraphe relatif aux affaires d'Orient.

N°95.» La position desaflairesdansle Levant avaitété depuis longtemps une cause de malaise et une source de dangers pour la tranquillité générale. Dans le but d'éviter les maux que la continuation de cet état de choses était de nature à amener , j'ai conclu avec l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse, l'empereur de Russie et le Sultan» une convention, afin d'arriver à la pacification du Levant, de maintenir l'intégrité et l'indépendance du territoire ottoman , et de donner ainsi une nouvelle sécurité à la paix de l'Europe. J'ai donné l'ordre que cette convention fût mise sous vos yeux.

Je me réjouis de pouvoir vous faire connaître que les mesures adoptées pour l'exécution de ces engagements ont été suivies d'un succès signalé, et je me flatte que les objets que les parties contractantes avaient en vue sont à la veille d'être entièrement accomplis. Pendant le cours de ces transactions, mes forces navales ont coopéré avec celles de l'empereur d'Autriche et avec les forces de terre et de mer du sultan, et ont déployé dans toutes les occasions leur bravoure et leur habileté accoutumées.»

La discussion s'ouvrit immédiatement, et dans la journée même la question de l'adresse fut vuidée dans les deux chambres. Je ne puis m'empecher d'admirer la manière expédiliveavec laquelle tout marche en Angleterre. Il nous aurait fallu en France plus d'un mois et

plus de cent discours pour sortir de ce premier pas de toute session.

Les débats qui ont eu lieu le 26 janvier dans le parlement venant presque immédiatement après ceux que nous avions eu dans la Chambre des députés , ils ont par ce fait, un intérêt tout spécial qui me décide à en donner quelques extraits. M. Brabazon, dans la chambre des communes , proposa une adresse qui n'était que la paraphrase du discours de la reine et la discussion commença.

M» Gralley-Berheley. Quand on a dit que l'honneur de la France était blessé, il n'était pas étonnant que la nation montrât de l'irritation. Mais si quelque chose est plus étonnant , c'est que le gouvernement français ait été assez indiscret pour proclamer que l'on avait voulu insulter la nation française. La difficulté de tout terminer par ces arrangements à l'amiable est venue de ce que la France a déclaré qu'il ne fallait pas employer la force contre Mehemet-Ali. Il n'y avait rien d'étonnant dès lors à ce qu'un soldat heureux refusât de se soumettre : je le répète, parce que c'est l'expression d'une grande vérité. La difficulté n'est pas venue de l'Angleterre, elle a tenu à la malheureuse conduite de la France, qui a transporté son amitié du sultan au pacha. Il est évident pour tous que le dernier ministère français s'est efforcé de retarder le règlement de la question.

M. James, — La politique du noble lord n'a point compromis la paix européenne. La France a tenté d'humilier la puissance de l'Angleterre et de mettre l'Egypte et la Syrie sous la dépendance de ta France : son but était encore de détruire notre commerce avec le Levant. En voilà assez pour justifier le traité. »

M. M Unes. — Quant à moi, je sais que je considère la rupture de l'alliance française comme la plus dangereuse et la plus fatale épreuve. Les Français, convaincus que l'Angleterre avait agi d'après un amer es-

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prit d'hostilité , se retranchent dans une paix armée : on sait ce que c'est qu'une paix armée ; c'est la guerre moins ses avantages. Cet état de choses semble devoir durer, et l'on ne saurait penser sérieusement que ta France désarmera.... Tant que la France ne fera pas partie de la coalition européenne , pas de paix pour l'Angleterre ; l'Angleterre est au bord d'un précipite. Tous les hommes honorables suppléeront à l'omission qui a été signalée dans le discours de S. M. Chacun voudra exprimer son regret de voir l'état actuel des relations entre la France et l'Angleterre » (applaudissements).

M. Hume. — Il attaque fortement la politique extérieure du cabinet, et se plaint amèrement de la conduite de l'ambassadeur de S. M. B. à Constantinople... Le noble lord Holland , dont nous avons à déplorer la perte, a succombé à la douleur profonde que lui avait inspirée la marche des affaires.».. M. Hume propose en terminant , quelques amendements de vive voix» L'esprit de ces amendements est de s'élever contre toute interruption de la paix , et de déclarer que la Chambre voit avec une grande sollicitude l'interruption des relations amicales avec la France , et la conclusion d'une convention avec les gouvernements militaires d'Autriche, de Prusse et de Russie.

Sir Roberl-Peel. — Mon opinion sur la France a toujours été uniforme, que je fusse ou non en place* Cette opinion, je la proclame hautement : c'est qu'une bonne intelligence et une alliance cordiale entre l'Angleterre et la France sont essentielles dans l'intérêt de la paix et du bien-être de l'Europe..* Si Ton jette les yeux sur l'Europe , on y voit partout des préparatifs de guerre. J'avais cru qu'après vingt-cinq années de paix , toutes les illusions qu'enfante la gloire militaire avaient disparu, et que de nouveaux intérêts auraient convaincu la génération actuelle des avantages inappréciables de la paix , à moins que la sûreté ou l'hon*

nour du pays ne fussent attaqués... Considérez bien que tout schelling enlevé à l'industrie et au travail, et affecté à la guerre, est une taxe de plus pour la France et pour l'Angleterre... J'attache la plus haute importance à une manifestation des sentiments de notre pays envers la France. En supposant qu'il lit nécessaire d'agir sans la France , du moins le noble lord devait-il épuiser tous les moyens pour prouver à cette nation qu'il avait adopté ce parti avec le plus grand regret et la plus vive répugnance... Je ne vois pas pourquoi M. Guizot aurait du supposer qu'un traité serait signé sans qu'il en eût connaissance, et d après le caractère de cet ambassadeur, et les sentiments de bienveillance que M. Thiers avait manifestés à l'Angleterre, il n'est pas étonnant que le Gouvernement français se soit montré étonné et indigné en apprenant que le traité du 1.5 juillet allait être signé par les puissances qui avaient signé celui de i8i4 ... Lorsqu'on allait se séparer de la France et adopter uno autre politique, il eut été avantageux de déclarer à M. Guizot, en termes modérés et eoneiliants, que l'événement approchait ; il eut fallu lui dire : Nous voulons marcher d'accord , si vous ne voulez pas vous joindre à nous, nous marcherons sans vous, et nous vous avertissons, par amitié , de vous préparer, car il faut absolument que l'affaire soit réglée. Je regrette qu'on n'ait point fait cela; je regrette que, les 0, 9 et il juillet, M. Guizot se soit trouvé dans la position humiliante de ne pas savoir que le lendemain le traité serait signé. Le noble lord prétend qu'il eût été plus oÛénsant pour la France de l'avertir que le traité serait signé le lendemain. Certes, , si on avait dit à la France nous signons un traité demain, nous avons cru devoir vousen avertir; mais il nous est fort indifférent que vous vous joigniez à nous, celaeûtété offensant ; mais si I on eut parlé à M. Guizot dans un esprit de conciliation, on aurait moins offensé la France qu'en agissant comme on l'a fait. Ainsi, il fallait procéder d'une

manière amicale, au risque de ne pas réussir... La paix européenne pourrait encore se trouver compromise par suite de la question d'Orient, si la France ne coopère point. On pourra renfermer la puissance de M ehe met- Ali dans les limites de l'Egypte, mais ce ne sera pas une solution de la question si la France demeure isolée ; il faudra toujours régler les rapports entre la Porte Ottomane et le pacha. C'est parce que l'Angleterre est forte et heureuse, parce que sa marine et son armée ne sont pas déchues de leur ancien renom, que le moment est venu d'inviter la France à coopérer, dans l'intérêt de la paix, avec les grandes puissances européennes. Je fonde mon espoir d'un renouvellement cordial des relations d'amitié entre la France et l'Angleterre sur l'opinion exprimée par le hrave général dont la France a le droit d'être fière. Je veux parler du maréchal Soult... J'admire la magnanimité de ce vieux soldat qui , se rappelant avec plaisir l'accueil qui lui a été fait en Angleterre , a eu le courage d'en parler à une époque où la France était en proie à la plus vive agitation. Il n'y a dans cela aucune vanité personnelle ; car je considère l'accueil fait à l'ambassadeur français comme un indice que d'anciennes animosités sont éteintes, et que le pays a saisi avec empressement l'occasion de témoigner ses sentiments de bienveillance à la France. (Applaudissements.) J'espère, dans l'intérêt de l'humanité, que M. Guizot et le roi des Français réussiront dans leur politique, et qu'en maintenant l'honneur de la France intact, ils auront assez de fermeté et de puissance, aidés par le bon sens de la nation française qui reviendra de son erreur, pour épargner à la France et à l'Europe les calamités de la guerre. (Applaudissemen ts . )

M. le vicomte Palmerston. — Je ne prétends pas suivre pas à pas le très-honorable baronnet ( sir Robert Peel) dans l'immense carrière qu'il a parcourue. Mais d'abord, je le déclare franchement , je partage complé-

tement plusieurs des vues du très honorable baronnet , et notamment j adhère complètement et sincérementau sens et à l'esprit de ses dernières déclarations. (Applaudissements.) Avec lui, je déplore la marche que cette affaire d'Orient a prise pendant quelque temps, et, je l'espère, pour peu de temps seulement. (Ecoutez !) Je déplore les circonstances qui ont interrompu les bonnes et amicales relations qui, si longtemps, pendant dix ans au moins, ont existé entre la France et l'Angleterre. Comme le très honorable baronnet (sir Robert Peel), je pense qu'il est de la plus haute importance, pour le bien-être et la prospérité des deux pays, que cette bonne amitié subsiste, j'ajoute même que la paix de l'Europe exige qu'il règne une bonne intelligence entre l'Angleterre et la France.

J'ai eu souvent, dans l'exercice de mes fonctions, à me justifier contre l'accusation d avoir attaché trop d'importance à cette alliance. (Écoutez!) Mais j'ai toujours déclaré, quand la question a été posée, que l'alliance de l'Angleterre avec la France repose sur les intérêts des deux pays, et je ne saurais m'empécher de penser que les véritables intérêts de la France vis-à-vis de la Turquie se confondent avec les intérêts de la Grande-Bretagne, et j'ajoute que nous n'avons pas suivi une ligne de conduite, relativement à la Syrie, de manière à justifier le ressentiment ou l'hostilité de la France.

Je suis heureux de voir que, quelles que soient les opinions émanées de personnages précédemment placés parmi les chefs des deux fractions de la chambre, il y a parmi tous une conviction bien arrêtée et un vif désir que les sentiments de la meilleure amitié subsistent entre l'Angleterre et la France. (Bruyants applaudissements.)

Pendant douze mois entiers nous nous sommes efforcés d'amener la France à s'entendre avec nous, et

à adhérer à l'arrangement particulier que désiraient faire les quatre puissances; nous n'y avons pas réussi. Nous avons fait à la France plusieurs propositions qui renfermaient des concessions de notre part, et nous déclarions même que c'était un sacrifice auquel nous croyions devoir nous soumettre pour obtenir sa coopération. Notre but était de réaliser l'arrangement particulier au moyen et par l'emploi de mesures coërcitives, » âprès les réfus réitérés de la France de s'associera cette combinaison, N'aurait-ce pas été une moquerie que de lui dire : Vous avez refusé votre agrément à ces mesures; nous vous avons déclaré que nous agirions, et que, dans le cas où vous nous refuseriez votre agrément, nous agirions sans vous! Voulez- vous revenir sur votre refus et vous associer à ces mesures coërcitives que rien ne vous engageait, disiez-vous, à autoriser? (Écoutez.) Assurément, ce n'eût pas été là une démarche de conciliation. Je ne doute pas que, bien que le Gouvernement français et Tamljassadeur de France à Londres eussent pu n'en pas faire un motif de querelle, ils auraient pu tout au moins déclarer que ce n'était pas une démarche de conciliation, que notre première réponse n'avait pas été sincère, et que nous cherchions à obtenir un avantage. Une telle conduite, loin d'être con< cillante, eût été incivile. (Applaudissements.)

L'état des affaires dans le Levant, depuis quelques années, a été gros d'immenses dangers (pregnant xvilh immense danger ) pour la paix du monde. Le sultan avait été longtemps attaqué et menacé par un sujet devenu trop puissant pour être réprimé par le souverain lui-même ; ce vassal était dans une position qui ne permettait plus de douter que son intention était de rejeter toute soumission, et de ne plus mettre de bornes à ses agressions. Le sultan ne pouvant résister, en campagne, aux attaques du pacha, il lui fallut recourir à une autre puissance, et le seul parti que nous eussions à prendre

avec les autres puissances, était d'accorder de concert, au sultan, ta protection générale des puissances de l'Europe, ou de lui permettre, comme en 1 8 32, de recourir à l'appui d'une seule puissance qui, en l'assistant dans ces circonstances, exigerait plus tard une prépondérance illégitime sur ses relations futures avec la Turquie.

Dans la position bien définie où se trouvait le sultan, je dis que c'était une question qui intéressait au plus haut degré l'Angleterre et l'Europe entière. Le but de la politique adoptée a été de prévenir des événements qui auraient inévitablement plongé les grandes puissances dans de très sérieux embarras. (Ecoutez!)

Et pourquoi? par la raison que nous assistions un peuple de bonne volonté, désireux de secouer un joug devenu intolérable, et parce que nous les aidions à rentrer sous les lois de l'autorité légitime. (Ecoutez,) Si le peuple de la Syrie tout entier n'avait pas voulu rentrer sous la domination du sultan et se débarrasser du joug des Egyptiens, l'escadre et les troupes de marine que nous avions sur le littoral n'auraient pas sufh pour réaliser les résultats que nous avons eu la bonne fortune d'obtenir. (Ecoutez.) Je crois donc pouvoir dire que le gouvernement en est venu heureusement à ces deux fins. Il a agi sans troubler la paix de l'Europe, et il n'a pas entrepris une chose qu'il n'eût pas le moyen de pouvoir terminer. Telle avait été ma double conviction,- je ne m'étais pas trompé. (Applaudissements.) Bien qu'une grande irritation ait été, sans aucun doute, produite en France par le système que les grandes puissances ont cru devoir adopter, je crois devoir dire que si l'on avait pris, pour éclairer et renseigner l'opinion publique en France sur la nature et l'esprit des récentes transactions, autant de peine que Ion s'en est donné pour l'égarer et pour exciter une jalousie sans fondement et une animosité sans objet, l'interruption malheureusement survenue pour le moment dans

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la bonne intelligence enlre les deux pays n'aurait pas du tout existé, j'en suis convaincu*, ou, dans le cas même où elle aurait existé , elle aurait été infiniment moindre, et elle eût eu le caractère beaucoup plus doux. (Ecoutez.)

Si le très-honorable baronnet (sir Robert Peel) interprète l'omission dont il a parlé comme une absence de regret de la part des conseillers de S. M., je puis lui donner l'assurance, tant en mon nom personnel qu'au nom de tous mes collègues, que nous partageons sincèrement le regret qu'il a exprimé. Nous espérons, nous comptons, qu'avant peu de temps l'irritation actuelle des esprits en France aura cessé , que la France sera rentrée dans la place qui lui appartient naturellement en Europe, et que la bonne intelligence, résultant des intérêts fondamentaux communs des deux pays, aura repris son ancien état. (Bruyants applaudissements.)

Voici maintenant quelques extraits de la discussion qui a eu lieu à la Chambre des Lords. Lord Ducie proposa une adresse, qui, suivant l'usage , n'était qu'une paraphrase du discours de la reine , et la discussion s'ouvrit immédiatement.

Lord Brougham. — Je ne laisserai pas passer cette occasion sans répéter ma protestation contre le système constant d'intervention de la Grande-Bretagne dans les affaires des autres pays. Les plus chers intérêts du peuple ont été compromis. Dans quel but? Pour assurer l'intégrité de l'empire ottoman. Nous avons ranimé la sainte-alliance à demi ruinée j nous nous sommes associés à ses débris, tandis que les véritables intérêts de l'Angleterre exigeraient de sa part une ferme alliance avec la France , car de celte alliance dépend la paix européenne. Dans toute cette affaire, la Russie a joué un jeu dont il est facile de comprendre le but : sa pensée fondamentale, son unique pensée, tend à ruiner la bonne intelligence qui avait si longtemps régné enlre la France

cl l'Angleterre. Je n'hésite pas à le proclamer aujourd'hui \ car c'est ici l'expression d'une grande vérité. En aucun temps le peuple anglais n'a vu avec indifférence l'amitié de la France. Oui , je le proclame et j'en suis certain, si la partie libérale du royaume avait été brusquement prévenue que la guerre était déclarée contre la France, toute cette partie de la nation se serait levée comme un seul homme, et elle eût fait entendre au gouvernement ces paroles solennelles : La paix avec la France ne sera pas rompue. (Applaudissements. )

Vicomte Melbourn, (président du conseil). — Le gouvernement exposera nettement à la chambre toute la marche de sa politique extérieure. Ce sera le cas de la discuter, si l'on veut, avant de l'approuver. Quant à présent, je me bornerai à déclarer au noble et savant lord (Brougham) que la conduite personnelle de Mehemcl-Ali avait rendu indispensables les opérations dirigées contre lui. Quoi qu'il en soit, je ne renonce pas à l'espoir que les cinq puissances pourront encore agir de concert pour cette question. (Cris nombreux. Ecoulez !)

Duc de Wellington. — Pendant mon ministère, j'ai fait tous mes efforts pour mettre la France dans la véritable position qui lui appartenait, convaincu que si la France ne siégeait pas dans les conseils de l'Europe, il ne saurait y avoir aucune garantie pour la paix européenne. Personne, peut-être, n'a fait plus d'efforts que moi pour conserver l'Angleterre en paix avec la France, et si je forme un désir, c'est que les nobles lords qui siègent parmi nos adversaires puissent ramener la France au sein des conseils de l'Europe. (Ecoulez!)

Lord Brougham. — Je me félicite d'avoir pris la parole , j'avais un seul but, celui d'obtenir du noble duc (de Wellington) les déclarations importantes qu'il vient de faire-, je m'en applaudis. Je suis sûr d'avoir rendu à l'Europe un immense service.

A la suite de celte discussion, l'adresse fut votée dans

la Chambre des Lords. Cette adresse, je le repète, était, comme dans la Chambre des Communes, la paraphrase du discours de la couronne. Ainsi le cabinet et le parlement anglais ont pensé que ce qu'il y avait de mieux à faire était de ne parler en aucune manière de la France, ni de la rupture de l'alliance anglo-française. Des discours très bienveillants ont été prononcés à cette occasion dans les deux chambres, et je dois même ajouter que je n'ai trouvé rien d'analogue dans la discussion, à la violente sortie que le comte Jaubert a faite dans notre assemblée ; mais cependant un fait m'a frappé. C'est lord Dccie, qui a présenté à la Chambre des Pairs le projet d'adresse en réponse au discours de la reine, et l'on peut voir sur le Moniteur du 29 janvier qu'il s'est exprimé ainsi. « La politique des ministres a » été couronnée de succès à l'intérieur et à l'étranger : » à l'intérieur, ils ont consolidé Tordre et la tranquillité j » à l'extérieur, ils ont été victorieux. On a prétendu » que leur succès devait être attribué aux circonsn tances ; c'est une erreur : à l'intérieur, l'ordre a pré- » valu grâce à la rigide exécution des lois , et les résultats » obtenus en Orient sont dus à I'admirable politique » de lord Palmerston.»

Ainsi le pair d'Angleterre qui a présenté T adresse a qualifié $ admirable la politique suivie en Orient par lord Palmerston. Je ne saurais donner une preuve plus évidente que la discussion bienveillante, qui a eu lieu dans le parlement, n'a été qu'un acte de politesse pour la France; mais qu'au fond la politique de lord Palmerston est nationale en Angleterre, quoiqu'elle ait amené la rupture de l'alliance anglo-française. J'avoue que dans cette circonstance, il y a une chose que je ne comprends pas. Comment un lord ne s'est-il pas levé pour dire : On ne peut qualifier d admirable que ce qiCon connaît 5 nous ne connaissons pas la politique de lord Palmerston, puisque les pièces de [affaire

<f Orient ne nous ont pas encore été soumises; suspens dons jusque là notre jugement sur cette affaire.

11 se -pourrait en effet que, lorsque les pièces seront produites, le parlement anglais modifiât son opinion. S'il peut obtenir la correspondance de lord Ponsonby et de lord Palmerston d'avril à juillet 1 839, e * connaître le secret de la mission du générai Chrzanowski (page 57) , attaché à l'ambassade de Constantin o pie par lord Palmerston même, il se pourrait qu'il eût la preuve que lord Melbourn était mal renseigné lorsqu'il disait à la séance du 20 août 1839 : « Je puis , quant à présent, » donner l'assurance au noble nord (Brougham) que » rien n'a été négligé pour prévenir les hostilités. »

La discussion du parlement anglais de 1841, et sur* tout le discours de lord Ducie me suggèrent une dernière réflexion. M. Thiers a dit à la séance du i3 janvier 1840. « Les Tories peuvent donc avoir le » pouvoir, mais c'est à la condition d'y suivre la poli- » tique des Wighs, et d'y faire ce que font les Wighs » aujourd'hui. » Ne faudrait-il pas renverser cet argument et l'appliquer aux Wighs, du moins en ce qui concerne les affaires d'Orient ?

§ LX. Le vice-roi se soumet au sultan ; il rend la flotte turque et obtient l'hérédité de l'Egypte.

J'ai dit (page 45) comment la Syrie avait été attaquée par les forces anglo-austro-turques , et je rappelle que du 1 1 septembre , jour où l'on a canonné Beyrouth , au 3 novembre, jour de la prise de Saint-Jean d'Acre, toutes les côtes de Syrie avaient été ravagées ou occupées par les forces alliées. J'ai dit aussi que les montagnards de la Syrie s'étaient insurgés, que l'émir Beschir luimême avait abandonné la cause du vicc-roi , et que la flotte française avait quitté les mers du Levant à la suite des ordres qui lui furent expédiés de Paris le 9 octobre. Que faisait Ibrahim et l'armée égyptienne pendant que

tous ces faits s'accomplissaient ? c'est ce qu'on ue sait pas encore bien ; car il est certain que les alliés n'ont jamais trouvé en face que des corps de douze à quinze cents soldats égyptiens, sans artillerie, toutes les fois qu'ils se sont avancés entre les cotes et la chaîne des montagnes du Liban. Peut-être Ibrahim n'était-il pas sûr de son armée et craignait-il des défections ; peutêtre n'a-t-il pas voulu la maintenir entre l'insurrection des montagnes et les forces des cotes, de peur de ne pouvoir la nourrir -, peut-être aussi le vice-roi lui avaitil donné l'ordre de ne pas envenimer la querelle par une résistance qu'il croyait inutile et qui pouvait compromettre sa possession même de l'Égypte. Je suis porté à croire que tel est le véritable motif de l'inaction d'Ibrahim ; car, même au moment où le vice-roi devait être le plus exaspéré , il protégeait le passage des dépêches de l'Angleterre par l'istme de Suez et conservait les plus grands ménagements pour cette puissance.

Voici ce qu'on sait des mouvements d'Ibrahim. Ce général a toujours maintenu le gros de ses forces entre les montagnes du Liban et le désert d'Arabie, occupant ainsi la ligne parcourue par les grandes caravanes allant à la Mecque : ainsi Alep } Ifamah, Homs et Damas étaient occupées par les Égyptiens, tandis que les montagnes s'insurgeaient, et que les côtes étaient ravagées. Le 8 décembre, Ibrahim avait concentré toutes ses forces à Damas, et il y avait été rejoint une semaine avant par les troupes venues SAdana, de Marach, d'0//« et éCAlep* Il avait donc abandonné a cette époque tous, les points offensifs qui menaçaient l'Asie-Mineureetla Turquie. Les forces, ainsi concentrées à Damas dans la pre» mière quinzaine de décembre, se montaient, les uns disent à 70 mille hommes , dont 4<> mille de troupes régulières bien organisées et en bon étal \ les autres disent . de 20 mille hommes complètement démoralisés. Quelle est la vérité entre ces deux versions ? je n'en sais rien ;

mais je suis porté à croire, en rapprochant toutes les correspondances où j'ai trouvé ces renseignements, qu'Ibrahim avait encore, dans les premiers jours de décembre, au moins 28 mille hommes de troupes régulières dont *5 à 20 mille très bien organisées , qu'il avait en outre 8 à 10 mille soldats irréguliers fort décidés, et i3o canons dont, à la vérité, il n'aurait pu mettre en ligne que les deux tiers. Avec de pareilles forces encore disponibles en décembre , je crois que si le vice-roi avait -voulu réellement défendre la Syrie, il l'aurait pu. Il ne l'a pas voulu, de peur de compromettre sa position en Egypte.

Passons aux faits diplomatiques qui ont suivi la conquête des côtes de Syrie par les forces alliées.

Le 2 novembre, lord Palmerston fit une réponse à la note du 8 octobre qui lui avait été envoyée par M. Thiors. Ce ministre refusait d'admettre, dans celte pièce, n° 96, « le principe de la nécessité de T existence de la puis- » sance égyptienne, et il pensait quon devait s'en réfe- » rer t sur ce point, uniquement au sultan.» Cette pièce, suivant les traditions nouvelles de la diplomatie, fut immédiatement publiée dans les journaux anglais; elle produisit le plus mauvais effet en France ; on y vit la continuation indirecte de la pensée de la déchéance du vice-roi. Mais bientôt de nouvelles communications diplomatiques furent plus rassurantes , et , le 14 novemvembre, lord Palmerston expédia à l'amiral Stopforrî des instructions dans lesquelles il disait, n° 97 : a Pré- » venez Mchemet-Ali que s'il se soumet immédiatement » et qu'il consigne l'ordre de rendre la flotte et deva- » cuer la Syrie , les quatre puissances recommanderont » au sultan de le rétablir dans son pachalîk d'Égypte. >» Vous accorderez trois jours au vice-roi pour faire con- » naître sa décision. » Avant que celte dépêche parvint dans le Levant, le commodore Napier, agissant en vertu d'instructions à peu près semblables, s'était présenté devant Alexandrie avec six vaisseaux de guerre et trois

bateaux à vapeur. Le 22 novembre , il entra en communication avec le vice-roi pour lui demander la remise des chefs syriens qui avaient été enlevés pendant l'insurrection de juillet et emmenés en Nubie ; sa lettre du 22 était accompagnée de quelques conseils : c'était un coup de sonde diplomatique, et le vice-roi saisit l'occasion qui lui était présentée de traiter. Du 24 au 26 , on débattit les divers points de la négociation , et , le 27 novembre , Mehemet-Ali d'une part , et le com inodore Napier de l'autre, firent une convention en quatre articles , dont voici les stipulations principales , n° 98 : « Le vicenroi donnera immédiatement Tordre d'évacuer » la Syrie ; il conservera l'hérédité de l'Egypte, et, ausr » sitôt qu'il en aura reçu la notification officielle de la » Porte, il rendra la flotte turque. A ces conditions, les 0 hostilités seront suspendues. »

J'ignore ce que M. Walewski faisait à cette époque en Egypte; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il était à Alexandrie. Plus j'y pense , plus je suis attristé du rôle peu digne que M. Thiers a fait jouer à la France dans toute cette malheureuse affaire ; nous avions l'air de te^ nir à assister partout à des refus ou à des coups de ca^ non , et pendant ce temps nous faisions revenir notre flotte. Quel est l'homme du jugement le plus ordinaire qui ne prévoyait pas qu'une fois le premier coup de canon tiré en Orient , l'honneur des signataires du traité de Londres était engagé à mener à fin , sans nous et même malgré nous, la soumission du vice-roi ? Ce qu'il y avait alors de mieux à taire était de s'abstenir, puisqu'on ne voulait empêcher. On avait appris le 19 novembre la chute du cabinet de M. Thiers ; mais je ne suppose, en aucune manière, que cette nouvelle ait décidé le vice-roi à signer la convention Napier du 27. Je crois que depuis long-temps il était décidé à se soumettre, et que s'il ne s'est pas soumis immédiatement à la conférence, il faut l'attribuer aux conseils que M. Thiers lui avait envoyés par M. Walewski.

Pendant les débats de la convention Napier, il s'était passé un fait de la plus haute gravité. Le novembre, ce commodore entra dans le port d'Alexandrie sur un bateau à vapeur. Plusieurs vaisseaux étaient en présence : on craignait une attaque ; les artilleurs de garde aux batteries placées à la pointe du sérail , commencèrent A eiïclouer leurs CANOns. Cinq pièces furent ainsi enclouées dans ce premier moment. Les partisans du vice- roi d'Egypte ont dit que c'étaient des agents anglais qui avaient fait cette opération. Il n'est pas probable cependant que les a3, a4> 2 § e * a ^ novembre, les batteries égyptiennes ne fussent pas gardées j car d'un moment à l'autre on pouvait être attaqué. Ce fait tend à confirmer l'opinion de ceux qui prétendent qu'avec cinq ou six millions et quelques milliers de soldats on eût fait insurger l'Égypte contre le vice-roi. J'ai une grande tendance à adopter cette opinion : le fond de l'armée égyptienne était, en effet, composé de paysans égyptiens, et nous verrons au chapitre suivant comment ils étaient traités et administrés par les agents du vice-roi.

L'amiral Stopford écrivit au vice-roi le 2 décembre, de la rade de Beyrouth , n* 99 : « Qu'il ne pouvait » approuver la convention faite par le commodore » Napier; que cette convention avait été faite sans » autorisation, et que dans tous les cas, elle aurait » dû dire ratifiée par lui. » Le 6, ce même amiral envoya un officier de sa flotte avec une nouvelle lettre et la dépêche de lord Palmerston du 14 novembre. Le vice-roi se soumit immédiatement et dans les termes les plus humbles. La différence entre la convention Napier et la proposition de l'amiral Stopford consiste en ce que dans la convention on parlait du pachalik héréditaire d'Egypte et de ne rendre la flotte qu'après avoir obtenu cette hérédité ; Ta mirai Stopfort au contraire exigea que le vice roi se soumît sans condition ,

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qu'il rendit la flotte immédiatement, et il promit, sans parier de Thérédité„ que les puissances solliciteraient alors pour lui le pachalik d'Egypte.

La convention du commodore Napier fut promptement connue à Paris; mais bientôt on apprit que l'amiral Stopford avait désavoué cet officier, et que les propositions de cet amiral ne parlaient plus del 'hérédité de l'Êgypte. Le bruit se répandit en même temps que la Porte persistait avec énergie dans son projet de déchéance du vice-roi , et ce bruit prit de la gravité lorsqu'on apprit qu'à la fin de novembre, Izzed-Pacha, qui avait été nommé au pachalik d'Andrinople, venait d'être remplacé par Zéhcria- Pacha, dans son pachalik provisoire d'Acre et.tFÉgypte. On interpréta cette nomination comme une confirmation nouvelle de la déchéance déjà prononcée contre Mehemet-Ali.

On reçut à Constantinople, le 17 décembre, la lettre de soumission, sans condition , que le vice-roi avait écrite après la communication du 6 décembre que lui avait faite l'amiral Stopford. Du 17 décembre au 11 janvier 1841, lord Ponsonby parvint à entraver une solution à Constantinople; il voulait qu'on ne concédât au vice- roi que la possession viagère de l'Egypte ; le cabinet russe, aidé de ceux d'Autriche et de Prusse, insistaient vivement pour qu'il obtint {'hérédité. Cette dernière opinion a triomphé auprès de la Porte, et le 12 janvier le Sultan a signé l'acte qui accordait le pachalik d'Êgypte héréditairement à Mehemet-Ali. Cet acte fut immédiatement expédié à Alexandrie et communiqué au viceroi. Tout s'était passé dans cette ville dans le sens de la soumission faite en décembre par ce dernier; caria flotte turque avait été remise à Masloum-Bey, envoyé de la Porte, et Ibrahim continuait le mouvement de retraite de Syrie qu'il avait commencé d'après les ordres reçus à la suite de la convention, non ratifiée, du commodore Napier.

en A PITRE SEPTIEME. 301

On a publié, en Turquie, à l'occasion de tous ces (ails une proclamation dont voici un extrait. Cette pièce c>t datée du i lévrier i8ii, n° 100.» Il a été annoncé, dans la gazette officielle, que Mehemet-Ali avait offert sa soumission. Le Sultan, considérant les circonstances passées comme n'ayant jamais existé, a daigné lui accorder un généreux pardon ainsi qu'à toute sa famille, ses serviteurs et ses adhérents ; et voulant que les effets de sa clémence s'étf ndissent même à ses enfants, S. M. le sultan a daigné conférer audit pacha le gouvernement de l'Egypte à titre héréditaire. »

» Cependant, comme la concession de cette hérédité doit naturellement être soumise à ce/mines conditions indispensables , sous peu de jours un envoyé de la sublime Porte sera chargé d aller faire mellre à exécution les résolutions prises à cet égard. »

On aurait dû croire, d'après celte pièce, que l'affaire d'Orient était en voie de solution ; le Ilatti-Srhcriffdu i3 février qui contient les conditions indispensables à la concession d'hérédité que l'on annonçait dans la pièce précédente, est venu prouver le contraire. Voici l'analyse de cette pièce, n° 100 bis : « Le sultan choisira » dans les enfants de Mehemet- Ali celui qui doit lui » succéder, et ce successeur sera tenu de venir à C011- » stantinople pour y recevoir l'investiture. — La préro- » galive d'hérédité conférée au gouverneur de l'Egypte » ne lui donnera aucuns droils supérieurs à ceux des » autres pachas — Les traités, les lois de l'Empire et m notamment le Hati-Sehcriff de Gul-Khané seront apm plicables à l'Egypte comme à tout autre pachalik ; la » forme , le titre et la valeur des monnaies seront les » mêmes qu'en Turquie. — Le quart des revenus bruis » de l'Égypte sera payé au sultan pour les besoins gé- » néraux de l'Empire. — L'Egypte ne pourra construire » des bâtiments de guerre qu'avec la permission du » Sultan, et farinée ne pourra excéder âo,o60 hommes

» dont deux mille résideront à Constantinople. — Les » uniformes et insignes de cette armée seront en tous » points semblables à ceux des autres troupes du l'£m- » pire. — La nomination des officiers de terre et de » mer jusqu'au grade de lieutenant inclusivement, ap- » partiendra au gouvernement de l'Egypte ; celle des » officiers supérieurs à ce grade dépendront de la vo- » lonté impériale du Sultan. » — Voici la disposition finale de cet acte : « La concession de l'hérédité au » gouvernement de l'Egypte étant soumise aux condi- » tions ci-dessus énoncées, Y inexécution de tune d'elles » motivera le retrait immédiat de cette concession. »

Quelle amère dérision que l'hérédité ainsi entendue! Il est évident que, du commencement à la fin, cet acte porte le cachet de lord Ponsonby et de sa haine contre le vice-roi d'Égypte. Est-il croyable que les autres cabinets signataires du traité de Londres voudront suivre l'Angleterre sur le terrain nouveau où elle a placé l'affaire d'Orient ? Je[ne le pense pas , et en vérité je crois que l'honneur des puissances y est intéressé.

On sait que Mehemet Ali a fait des objections sur plusieurs points , savoir : — Sur l'hérédité qu'il ne comprend qu'en choisissant lui-même son successeur. — Sur les nominations aux grades supérieurs de son armée , qu'il entend se réserver. — Enfin sur le tribut annuel du quart du revenu, qu'il croit ne pouvoir payer sans épuiser l'Egypte.

Si des concessions ne sont pas faites au vice-roi sur ces trois points, je ne mets pas en doute qu'il cédera j mais il est probable que d'ici à peu d'années il surgira encore de l'Orient une nouvelle crise qui pourrait bien menacer la paix du monde. Il est probable que le Halti-ScherhT du i3 février a été conçu dans la pensée d'amener cette crise. La France doit s'y préparer dès aujourd'hui.

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