DEPUIS L'INVASION DES FRANÇAIS EN EGYPTE JUSQU'A LA CRISE DE
Débuts de Mcheraet-Alî. — Invosion des Anglais en Egypte, en 1807. — Destruction des mamelouks, en 1811. — Conquête de l'Arabie sur les wahubytes, de 1811 à 1818. — Ibrahim est nommé pacha des villes saintes. — Conquête de la haute Egypte, en 1831. — Organisation des troupes régulières, en 1822. — Campagne en Morcc contre les Grecs, de 1825 à 1827. — Demande au sultan du pachalik d'Acre.
§ I. Débuts de Mehemet-Ali.
Mehemet-Ali, vice-roi d'Egypte, est né en 1769 a La* cavale, petite ville delaRomélie. Il fit partie d'un corps de trois cents hommes qui vint combattre en Egypte Pin«. vasion de Napoléon. S'étant distingué au combat d'Abou* kir, il obtint à la suite un commandement de mille hommes.
Lors de 1 évacuation des Français, qui eut lieu en 1 80 1 « Khosrew était pacha d'Egypte. Il envoya mehemet-Ali
combattre les mamelouks. Ce dernier s'entendit avec eux, revint au Caire et renversa Khosrew. Telle fut l'origine de la haine violente de ces deux hommes, que nous verrons se retrouver en face l'un de Vautre en 1839.
Kourchyd fut nommé par la Porte pacha d'Égypte en remplacement de Khosrew j Mehemet-Ali, avec ses Albanais et la population du Caire , parvint à le déposséder sans se compromettre trop ostensiblement aux yeux de la Porte. Il fut alors nommé pacha de Geddah : le Divan espérait ainsi l'éloigner de l'Égypte; Mehemet refusa. En juillet i8o5 la Porte le nomma gouverneur provisoire de l'Egypte. A peine cette nomination était-elle faite qu'on s'en repentit à Constant in 0 pie. On envoya donc une flotte à Alexandrie, et l'amiral portait à Mehemet-Ali sa nomination au pachalikdeSalonique. Ce dernier ne refusa pas, mais il se fit retenir par ses soldats. A la suite de toutes ses tentatives, la Porte parut enfin se décider, et le premier avril 1806 Mehemet- Ali reçut l'investiture du pachalik d'Egypte. Un présent de sept millions et demi de francs fut exigé à l'occasion de cette nomination.
Nous venons de voir combien la Porte se défiait de Mehemet-Ali, et qu'avant de se décider à le nommer, elle essaya plusieurs fois, et sous diverses formes, de le rappeler, on prétend même de s'en défaire. De nouvelles tentatives furent faites postérieurement à sa nomination, et ce ne fut que le s novembre 1806 que la Porte le confirma définitivement dans son pachalik. On exigea à cette occasion un otage : cet otage fut Ibrahim, fils ainé du pacha. Il fut envoyé à Constantinople ; il avait alors dix-sept ans.
Lorsque la Porte nomma Mehemet-Ali à la vice-royauté d'Égypte, il possédait, de fait, le pouvoir, par la volonté du peuple du Caire, par celle des soldats, et par celle des prêtres. Cet homme extraordinaire futdonc exclusivement
l'artisan de sa fortune. Et pourtant, si l'on en croit les diverses biographies qui ont été faites sur lui, ce n'est qu à quarante ans qu'il apprit à lire et à écrire.
§ II. Invasion des Anglaiser. Egypte, en 1807.
La guerre ayant été déclarée entre l'Angleterre et la Porte, les Anglais débarquèrent en Egypte, le 17 mars 1807. Le 20, Alexandrie leur Tut livrée par trahison. Après avoir éprouvé deux échecs à Rosette et à llaniad et perdu quatre à cinq cents têtes ^ les Anglais, qui avaient vainement compté sur une diversion en leur faveur, de la part des mamelouks , traitèrent de l'évacuation avec le vice-roi. Elle eut lieu le 14 septembre 1807.
Les Anglais ne furent heureux nulle part dans celle guerre. Le 18 janvier 1807, ils avaient forcé les Dardanelles avec une escadre, dans le but de brûler la flotte lurque sous les murs de Constantinople. Le maréchal Sébastiani, alors notre ambassadeur auprès de la Porte, organisa la défense et excita le courage de la population et du Divan. L'amiral commandant les forces britanniques, après avoir parlementé quelques jours dans la mer de Marmara, se retira sans avoir osé attaquer la capitale ni la flotte oltomane. Celle résistance fit dans ce temps le plus grand honneur au général Sébastiani et à la légation française; le général Foy, alors capitaine, faisai partie de cette légation.
§ III. Destruction des mamelouks, en 1811.
De 1807 à 181 1, le pacha s'occupa à consolider son pouvoir dans la basse Egypte. Il eut à combattre l'anarchie, les Bédouins, et surtout les mamelouks. Voyons quelle était à cette époque la position de ces derniers.
Les mamelouks avaient possédé l'Egypte depuis i25o jusqu'à i5i2, époque à laquelle le sultan Sélim II en fit la conquête. Pendant ces trois siècles, le gouvernement de celte province fut une espèce de royauté élective
entourée de formes aristocratiques ; 24 beys se divisaient le pouvoir et nommaient le roi. L'Egypte fut de nouveau rattachée à la Turquie par le traité de iSi? , que Sélim fit après sa conquête. Ce traité concédait les droits les plus étendus aux vaincus $ car, dans certains cas, les beys pouvaient suspendre de leurs fonctions les pachas envoyés de Constantinople. Sous l'influence de ce traité., la domination de la Porte sur l'Egypte fut plus nominale que réelle, et, surtout à la fin du siècle dernier, les beys insultèrent et dépossédèrent presqu'à volonté le représentant du pouvoir des sultans. Nous avons déjà vu, à l'appui de cette opinion, que Mehemet-Ali en avait chassé deux en quatre ans.
Pendant la guerre des Français en Egypte, les mamelouks se battirent bravement et éprouvèrent de cruelles pertes. Lors de l'évacuation, en 1801 , la Porte voulut profiter de I affaiblissement momentané de ce corps pour le soumettre à ses pachas. Des Albanais et d'autres troupes turques furent envoyées en Egypte. On essaya une première fois de massacre ries mamelouck?; on ne parvint qu'à en tuer une centaine. Mehemet-Ali, devenu pacha c'e la Porte , trouvait dans celte milice l'obstacle le plus sérieux à son pouvoir. En 1808, elle avait pris les armes contre lui; il voulut aussi s'en défaire. Le i er mars 181 1, il parvint par ruse à attirer 470 mamelouks dans la citadelle du Caire. Ils y furent tous massacrés par des Albanais apostés. Le même sort atteignit ceux qui étaient dispersés dans les provinces. Depuis lors cette redoutable cavalerie n'a plus joué aucun rôle sérieux sur les bords du Nil.
§ IV. Conquête de l'Arabie sur les wahabytes, de 1811 à
Une secte d'Arabes fanatiques , dont le but était de ramener l'islamisme à sa pureté primitive, s'était élevée au milieu du xvm" siècle. Connue sous le nom de waha-
pote
bytes , elle prit de grands développements sous Abdel- Aziz qui en fut déclaré chef en 1765. Cette secte regardait comme sacrilèges envers Dieu ceux qui témoignaient de la vénération pour Mahomet, pour Ali, son gendre, ou pour tout autre homme.
Le ao avril 1801 , Abd-el-Aziz pilla à Kerbeleh le tombeau d'Hocein, fils d'Ali. Ce tombeau est le lieu do pèlerinage des Persans et autres sectateurs d'Ali. Un fanatique de celle nation , pour s'en venger, l'assassina en i8o3, et son fils Souhoud lui succéda.
Souhoud devint la terreur des musulmans. 11 soumit presque toute l'Arabie, poussa ses ravages à Test jusque sur l'Euphrate et le golfe Persique où il eut à combattre les Anglais, du côté de la Syrie jusqu'aux portes de Damas, et enfin il vint en 1810 à l'ouest prendre la Mecque et piller à Médinc le tombeau de Mahomet. Le pèlerinage de la Mecque fut interrompu pendant trois ans à la suite de ces dévastations.
On s'émut à Constantinople de toutes ces profanations et des horribles massacres qui les avaient précédées et suivies. Depuis plusieurs années, la Porte s'efforçait en vain de dompter les wahabytes. Dans sa détresse , elle eut recours au vice-roi, et lui donna l'ordre de les combattre et de délivrer les lieux saints.
Le vice-roi envoya, en 181 1, son second fils Thoussoum contre les wahabytes. Mais cette guerre com • menca malheureusement : ces derniers battirent leslroupes égyptiennes à Sofra, du côté de Médine. La campagne recommença en 1812 et fut plus heureuse ; les villes saintes de Médine et de la Mecque furent reprises sur les wahabytes , et , le 3o janvier 181 3, les clés de Médine furent reportées à Constanlinople.
Celte lulte se prolongea; le vice- roi vint on personne en Arabie , sans pouvoir la terminer. Les événements de 181 5 le rappelèrent en Egypte; et, en de-
cembre 1816, il envoya son fils Ibrahim pour entreprendre une troisième campagne.
Ce ne fut que le 11 septembre 1818 que cette guerre acharnée fut terminée. Ce jour, le prince Abdallah, successeur de Souhoud , rendit à Ibrahim la ville de Derayed, capitale des wahabytes. Toute la partie centrale de F Arabie fut ravagée par Ibrahim à la suite de cette capitulation, et une armée égyptienne a depuis lors occupé celte contrée. Quant au malheureux prince Abdallah, il fut envoyé au vice-roi qui l'expédia à Constantinoplc ; on le promena trois jours dans la ville pour le montrer au peuple , puis on le décapita sur la place de Sainte-Sophie, comme violateur du tombeau de Mahomet.
Je ne suis entré dans les détails de la guerre des wahabytes , que pour montrer avec quelle rapidité les plus grandes choses se font et se défont en Orient. Un homme de génie peut y fonder des empires ; mais ces empires participent à la mobilité des sables sur lesquels ils sont pour ainsi dire fondés. C'est ainsi que nous avons vu Abd-eUAziz et Souhoud conquérir en peu d'années toute l'Arabie , porter l'effroi dans le cœur de la moitié des pays mahométans , et leur fils Abdallah, homme courageux, mais de médiocre jugement, tout perdre en quelques années et finir sa vie sous le sabre du bourreau. Qui peut nous dire si, après Mehemet-Ali et son fils Ibrahim , un nouvel Abdallah ne sortira pas des flancs de la race égyptienne?
§ V. Ibrahim est nommé pacha des villes saintes.
La guerre contre les wahabytes fut la base de la fortune militaire d'Ibrahim : il s'y montra grand capitaine et sut fixer la victoire autant par son habileté que par sa bravoure. La faim, la soif, les maladies et les révoltes de ses propres soldats, vinrent inutilement en aide à ses ennemis; il les dompta, et revint au Caire, où il fut reçu
triomphalement en décembre 1819. Ce fat à la suite de cette campagne , que la Porte le nomma pacha des villes
saintes, premier pachalik de l'empire.
§ il. Conquête de la Haute-Egypte.
Le vice-roi voulut occuper utilement l'armée qu'on lui avait amenée d'Arabie. Il l'expédia dans la haute Egypte contre les nègres et les Bédouins de la Nubie, du Sennaaret du Kardofan, sous les ordres de son troisième fils Ismaël.
Le 4 novembre 1820, l'armée d'Ismaël rencontra pour la première fois l'ennemi et le battit. La haute Egypte fut conquise, le roi duSennaar fit sa soumission. Mais Tannée suivante Ismaël fut traîtreusement tué dans une fête par un chef nubien. Le massacre de plus de 3o,ooo hommes paya celte trahison. On doit juger de la préoccupation et de la douleur du vice-roi à la nouvelle de cette mort, quand on saura qu'il avait déjà perdu son autre fils Toussoum en 1816, et qu'il ne lui restait plus qu'Ibrahim , qu'un soldat insurgé avait failli tuer d'un coup de pistolet pendant la guerre des wahabvtes.
§ III. Organisation des troupes régulières, en 1822.
Dès l'année 181 5 , le vice-roi avait songé à organiser une armée régulière : il fut alors obligé d'y renoncer, à cause des révoltes de ses troupes albanaises et turques. Il manqua même d'être victime d'une conspiration qui fut la suite de cet essai , et pendant deux jours le Caire fut au pouvoir de la soldatesque insurgée.
Après sa conquête de la haute Egypte, il revint à son projet. Un officier français, le capitaine Sèves (depuis Soliman-Bey) , avait instruit à Sienne un bataillon modèle composé de Turcs. On lui expédia des nègres du Sennaar et du Kardofan qu'on venait de conquérir. Incorporés avec des Arabes et des paysans égyptiens, i Is
formèrent les six premiers régiments d'infanterie qui furent créés , et en 1 82 3, ils étaient instruits et disciplinés.
§ V1IÏ. Campagne en Morée contre les Grecs, de 1825 à 1827.
L'occasion se présenta bientôt d'essayer ces nouvelles troupes. La Porte venait enfin, en 182a, de recevoir la tête du fameux Ali,pacha de Janinaj elle dirigea ses efforts contre l'insurrection grecque, et sur sa demande, le vice-roi envoya en Morée son 61s Ibrahim à la téte de quatre régiments de nouvelle formation. Cet envoi eut Heu en i8a5. On sait quels furent les succès et les revers d'Ibrahim en Morée : je ne les rappellerai pas. On sait aussi que cette guerre se termina par l'indépendance de la Grèce, et que, le 20 octobre 1827, les flottes égyptiennes et turques furent détruites à Navarin. Cet acte avait été précédé par le traité du 6 juillet 1827, sorte d'ultimatum de l'Europe au profit de l'indépendance grecque.
Dans le cours de celte guerre, les nouveaux régiments parurent à Ibrahim bien supérieurs aux troupes de l'ancienne organisation, avec lesquelles il avait conquis l'Arabie ; et il se décida à provoquer aussi l'établissement d'une cavalerie régulière qui manquait aux troupes égyptiennes. C'est ce qui fut fait à son retour.
§ IX. Demande au sultan du pacha lik d'Acre.
Ce fut à cette époque que le vice-roi demanda a la Porte le pachalik d'Acre, pour prix des sacrifices qu'il avait laits dans la guerre de 181 1 contre les wahabytes, et dans celle toute récente contre les Grecs. Cette demande fut repoussée, et on lui proposa seulement l'ile die Candie qui coûtait plus qu'elle ne rapportait.
Antagonisme du sultan et du vice-roi, et création de l'arsenal d'Alexandrie. — Etat de la Syrie avant la conquête d'Ibrahim. — Prise de Saint-Jean d'Acre et du pacha Abdallah, par Ibrahim. — Le vice-roi mis hors la loi par le sultan. — Victoire des Egyptiens, à Homs, a Beylan et à Konieh, en 1832. — Smyrne pris par quatre hommes. — Ibrahim à Kutayeh et les Russes à Constantinople. — Arrivée et intervention de l'ambassadeur de France, en 1833. — Convention de Kutayeh. — » Traité d'Unkiar-Skelessy et départ des Russes.
§ X. Antagonisme du sultan et du vice-roi, et création de l'arsenal d'Alexandrie.
Depuis longtemps il y avait un antagonisme caché entre le sultan Mahmoud et le vice-roi ; mais jusqu'à ce dernier refus du pachalik d'Acre , Mehemet Ali était resté subordonné aux ordres qu'il recevait de Constantinople. Il n'en fut plus de même après ce refus , et il commença, sousdivers prétextes, par ne prendre aucune part à la guerre de 1828 contre les Russes, qui suivit le combat de Navarin. On sait que cette guerre amena 20,000 Russes à Andrinople, et qu'elle se termina en septembre 1 829 par le traité de ce nom , qui imposa à la Porte un énorme tribut de guerre et stipula l'émancipation de la Grèce.
11 devint dès-lors évident que, un peu plus tôt ou un peu plus tard, un conflit éclaterait entre le sultan et son puissant vassal. Ce dernier se prépara. 11 augmenta et organisa fortement son armée de terre. Sa marine, détruite à Navarin, avait été jusque-là composée de bâtiments achetés en Europe; M. Cerisy, ingénieur français, lui créa à Alexandrie un arsenal maritime de pre-
raicr ordre. Commencé à la fin de 1829 , le 3 janvier i83i on y lançait le premier vaisseau de ioo canons construit sur les côtes d'Égypte ; en quatre années, une flotte de trente voiles sortit de cet arsenal. Cette partie de la force publique se trouva ainsi au niveau des besoins du service et des projets ultérieurs du vice-roi d'Égypte.
Avant d'aller plus loin , je vais dire quelques mots de son antagoniste.
Mahmoud était né en 1785; il fut proclamé sultan à Constantinople en 1808, c'est-à-dire trois ans après que Mehemet-Ali fut investi du gouvernement de PÉgypte. Il y a une certaine analogie et de grands contrastes entre la vie de ces deux hommes. Tous deux travaillèrent à réformer leur pays et organisèrent une armée à l'européenne : l'un détruisit les mamelouks en 181 1 , l'autre les janissaires en 1826. Tous deux étaient braves et avaient une volonté de fer. Quelle différence pourtant dans leurs destinées ! Sous le sultan Mahmoud , la Turquie , presque toujours vaincue , tombe en lambeaux ; l'Égypte, au contraire, conquiert l'Arabie, la Nubie, le Sennaar, le Kardofan; et ce n'était là que les préludes de nouvelles et plus importantes conquêtes en Syrie et dans l' Asie-Mineure.
On doit comprendre qu'une invincible jalousie dévorait le sultan.
Pendant que son vassal faisait ses préparatifs pour augmenter sa puissance , le sultan au contraire songeait à la restreindre ou au moins à la contenir. La Syrie était le point de contact entre les territoires du souverain et du vassal : il était naturel que la guerre éclatât dans cette province.
Avant d'entrer dans le détail de cette guerre, voyons ce qu'était la Syrie.
§ XI. Etat de la Syrie avant la conquête d'Ibrahim. De tous temps celte province fut rebelle à l'unité du
pouvoir, et jamais les tribus belliqueuses de ses montatagnesetles hordes pillardes de ses déserts n'avaient pu être façonnées à un gouvernement régulier. Pendant le cours de ce siècle , il y avait eu, pour ainsi dire, un redoublement d'anarchie dans ce malheureux pays.
Abdallah, pacha d'Acre depuis plus de douze années, bravait la Porte par des révoltes réitérées. Deux fois assiégé dans sa ville, deux fois les troupes turques envoyées contre lui furent impuissantes pour le réduire. Ce pacha faisait lui-même la guerre aux autres pachas ses voisins, ou la soutenait contre les tribus des montagnes, qu'il rançonnait impitoyablement.
Les trois autres pachaliks de Damas , d'Alep et de Tripoli, étaient dans le même état d'anarchie; et si j'en crois l'ouvrage de MM. Cadalvène et Barrault (i84o), cette province, qui comptait six millions d'habitants quand elle tomba aux mains des Turcs, n'en comptait plus en i83t2, quand le vice- roi en fit la conquête, que un million et demi. A cette dernière époque, la Turquie n'y recrutait plus qu'un seul régiment , et elle n'y percevait annuellement qu'un million et demi de francs. Telle était la Syrie, quand la guerre y éclata.
Le pacha d'Acre, secrètement jaloux de la fortune de son voisin d'Égypte, se rapprocha de la Porte, qui ellemême voulut s'appuyer sur lui pour résister au viceroi. Ce dernier prétendit que ce pacha recevait dans Saint-Jean-d'Aore les malfaiteurs de l'Égypte, et ceux même qui complotaient contre sa vie. Il lui déclara la guerre, et à la fin d'octobre i83i son fils Ibrahim entra en campagne.
§ XII. Prise de SaintJean-d'Acrc et du pacha Abdallah,
par Ibrahim.
Le 27 novembre, Ibrahim était sous les murs de Saint-Jean-d'Acrc. Abdallah l'attendait dans la ville avec trois mille défenseurs dévoués et d'immenses approvi-
sionnements. Le siège commença immédiatement; mais Ibrahim , forcé de s'absenter pour soumettre toute la province, ne put le suivre lui-même. Ce siège fut mal dirigé, et, quoique le vice-roi fût maitre de la mer, il traîna en longueur. Ce ne fut que six mois après , c'est-à-dire le 27 mai 183a, que la ville fut emportée. Outre 5ia hommes qui périrent à;l r assautdu 27, les Égyptiens avaient déjà perdu 4>ooo hommes devant la place. Abdallah , fait prisonnier à la suite de cette héroïque défense , fut envoyé le 29 mai au vice-roi d'Egypte. Il fut noblement accueilli, et en i833 on le renvoya à Constantinople.
L'armée d'Ibrahim avait été reçue en libératrice, à peu près dans tout le pachalik d'Acre, et l'émir Béchir, prince du Liban , était venu se joindre à elle presqu'au commencement du siège. C'était la Syrie qui se joignait à l'Egypte.
La Porte s'était émue pendant le longsiégedeSt-Jeand'Acre. Dès la fin de i83i, elle avait sommé le vice-roi d'évacuer la Syrie. Celui-ci pour toute réponse récapitula les services qu'il avait rendus à la Porte, en Egypte, où il avait rétabli l'ordre ; en Arabie, où il avait détruit les wahabytes ; en Morée, où il avait perdu sa flotte ; et il réclama pour prix de ses services les deux pachaliks d'Acre et de Damas. Sur cette réponse, la Porte ordonna des levées de troupes, leur concentration à Alep, et Hussein, le destructeur des janissaires , fut nommé , le 14 mars i83a, commandant de toute l'armée destinée à agir contre les Egyptiens.
Au commencement du Baïram, grande solennité religieuse des Turcs 5 la Porte publie le tewdjëhal, ou liste de promotion et de confirmation de tous les pachas de l'empire ; c'est le moment des destitutions, des avancements et des nominations.
Cette pièce, publiée en mars, laissa l'Egypte sans indication de pacha; Mehemet-Ali ne fut donc ni confirmé
dans son gouvernement, ni destitué ; c'était une menace.
Le vice-roi y avait répondu, en ordonnant de redoubler la vigueurdu siège de Saint-Jean-d'Acrc ; et les premiers engagements entre les troupes du vice-roi et celles du sultan eurent lieu peu après du côté de Tripoli.
§ XIII. Le vire-roi mis hors la loi par le sultan.
La Porte se décida alors à frapper un grand coup. A la fin d'avril iSiV;», elle fit précéder sa déclaration officielle de guerre de ranalhème religieux. Mehemet-Ali et son fils Ibrahim furent déclarés traîtres, mis hors la loi musulmane, et Hussein, généralissime de Tannée turque, fut nommé pacha d'Egypte.
Le chérif de la Mecque avait répondu par un anathème à cet anatheme, et à son tour il lança un fctva en faveur du vice- roi contre le sultan Mahmoud, et mit ce dernier hors la loi musulmane, comme ennemi des doctrines du pur islamisme.
Tels furent les préludes religieux qui précédèrent la lutte sérieuse qui allait commencer en Syrie entre le vice-roi et les troupes du sultan.
§ XIV. Yictoire des Egyptiens à Homs, à Beylau, et à
Konich, en 1832.
Après la prise de Saint-Jean -d'Acre et la soumission d'Abdallah, Ibrahim entra en campagne \ le i5 juin, Damas lui ouvrit ses portes.
Le 8 juillet, 20,000 Turcs attendent les Egyptiens à ffoms. Ibrahim, avec 16,000 hommes, les attaque, les bat complètement, et leur prend 12 canons et 3,ooo soldats.
Le 17 juillet, Alep fut occupée par Ibrahim. Cette ville de 200,000 âmes était réduite à 75,000. Le 3o juillet, bataille à Bcylan, au nord de la Syrie.
Nouvelle déroute des Turcs; ils perdent a5 canons. Toute la Syrie se trouvait alors conquise, le district d'Adana occupé, et une année turque de 70,000 mille hommes détruite en deux batailles.
Malgré ses défaites, la Porte ne songeait pas à traiter. Ibrahim, pour l'y décider, partit avec son armée , et d'Âdanail se porta, à travers le Taurus, dans les plaines de l'Anatolie.
Le 18 novembre, il entra dans Konjph. Hussein avait fait preuve d'impéritie. Il ne sut diriger, ni commander, ni nourrir son armée, qu'il fit détruire à Homs et à Beylan. Reschid Mehemet , l'un des hommes les plus habiles de l'empire ottoman et le pacificateur de l'Albanie, fut nommé général en chef, et le remplaça. Le 21 décembre i83a, il vint avec une seconde armée attaquer Ibrahim à Konieh, à la tète de 53, 000 hommes et de 93 canons.
La bataille se livra au milieu d'un épais brouillard ; elle dura 5 heures. Ibrahim , pour la troisième fois , battit les Turcs, quoiqu'il n'eût que i5,ooo soldats et 36 canons. Cinq à six mille hommes et 46' canons furent pris par les Egyptiens, et le grand visir même tomba entre leurs mains. Il se passa alors un fait singulier : Ibrahim , pour conserver les formes de fidélité au sultan , se mit sous les ordres du grand visir qu'il avait pris, et ce dernier fut contraint d'ordonner le lendemain qu'on poursuivit les débris de sa propre armée battue la veille.
§ XV. Smyrne pris par quatre hommes.
Un fait donnera une idée de l'ascendant de l'armée victorieuse sur toutes les populations de l'Asie-Mineure. Le 28 février i833, Mehemet- Aga, se disant agent d'Ibrahim, accompagné de quatre hommes , prit possession de Smyrne au nom du vice-roi d'Egypte. Il en chassa toutes les autorités turques et occupa la ville
plusieurs semaines. Diarbèkir, dans l'Armé Die , avait aussi proposé d'ouvrir ses portes après la victoire de
Homs.
On peut dire sans exagération que , dans celte glorieuse campagne, l'armée arabe avait conquis matériellement toute la Syrie et moralement toute la Turquie d'Asie. Le choléra , la faim et ensuite le froid, ne furent pas les moindres ennemis qu'Ibrahim eut à surmonter. Quant aux deux flottes turque et égyptienne , elles ne jouèrent aucun rôle important dans cette lutte.
§ XVI. Ibrahim à Kutayeh et les Russes à Coortantiuople.
Jamais la Porte ne s'était trouvée dans une aussi critique position. La France fit tous ses efforts pour amener au plus vite un arrangement entre le sultan et le vice-roi \ elle fut secondée par le Divan. Le sultan, au contraire , plutôt que de céder , voulait recourir à la protection russe. Il la demanda une première fois-, mais peu après il retira cette demande et se décida enfin à accepter la médiation française.
M. le baron deVarennes, notre chargé d'affaires « intervint donc; le 9 janvier i833, il écrivit à Ibrahim : « Que la Porte venait d'envoyer Halil-Pacha à Alexan» » drie pour traiter directement et définitivement avec » le vice-roi , et qu'en cet état il fallait ne pas compli- » quer la négociation par un mouvement en avant. » Ibrahim répondit : « Qu'il avait des ordres et devait » marcher sur Brousses, » c'est-à-dire seulement à quelques lieues de la mer de Marmara.
Le sultan, justement effrayé de cette détermination, eut encore recours à l'intervention russe; le 29 janvier, M. deVarennes parvint une deuxième fois à faire retirer cette demande d'intervention, et il expédia une seconde lettre à Ibrahim, où il l'invitait vivement a ne pas marcher en avant. Le lendemain du départ de cette lettre,
on apprit à Constantinople que les troupes égyptiennes avaient quitté Konieh dès le 20 janvier, et le 2 février elles campaient à Kutayeh, c'est-à-dire à cinq journées de Constantinople. Pour celte troisième fois le sultan se cramponna à son idée : la demande du secours fut faite, et un bâtiment partit immédiatement pour le réclamer à Sébasfopool. Ibrahim répondit, le 3 février, à la lettre de M. de Varennes , que, conformément aux ordres qu'il avait reçus de son père, il s'arrêtait à Kutayeh. M. de Varennes , à l'arrivée de cette lettre, obtint une troisième fois que la demande du secours russe fût contremandéc; mais ce contre-ordre fut porté par un bâtiment russe qui s'arrangea de manière à 11e pas rencontrer l'escadre de Sébastopool. Celte escadre arriva enfin, le 20 février, sous les murs de Constantinople.
S XVII. Arrivée et intervention de l'ambassadeur de France,
en 1833.
L'amiral Roussin , notre ambassadeur , était arrivé le 17 février ; dès ce moment, il menaça de son départ si les Russes ne se retiraient immédiatement. Lu Porte répondit : « Les Russes se retireront si la paix se conclut; » mais la France garantit-elle la paix? » L'amiral Roussin crut pouvoir la garantir , et , le 2 1 février , il signa avec la Porte l'engagement de faire agréer la paix au vice-roi, sur les bases proposées par son premier envoyé Halil-Pacha, à condition que les Russes partiraient immédiatement de Constantinople. La demande de ce renvoi fut faite, mais les Russes s'y refusèrent.
Le 22 février , l'ambassadeur de France écrivit au vice-roi d'une manière très-vive , lui annonçant qu'il avait garanti la paix entre la Porte et lui, à la condition de l'investiture des pachaliks de Sainl-Jean-d'Acre , de Jérusalem, de Tripoli et de Naplousc, qu'on lui concédait. JJ amiral ajoutait que, dans V intérêt même de sa sûreté, le pacha était invité à accédera cette proposi-
tion, car la France en poursuivrait, au besoin, V exécution par les armes.
Laide de camp de l'amiral Roussin , porteur de cetlo lettre, était, en outre, chargé de donner aux Français établis en Egypte, l'ordre de quitter le pays, si le viceroi n'obtempérait pas aux demandes de la France.
Le 8 mars, le vice-roi répondit « qu'il ne pouvait ac- » cepter des propositions qui étaient une sentence de » mort pplitique, et qu'il s'en rapporterait plutôt à la » volonté de Dieu, préférant une mort glorieuse à l'igno- » minie. »
11 envoya ensuite directement à la Porte son ultimatum, par lequel il réclamait toute la Syrie et le district d'Adaua, donnant cinq jours pour l'accepter, et avertissant qu'en cas de refus, Ibrahim avait ordre de marcher sur Consiantinople.
La double base proposée, le 22 février, par l'ambassadeur de France, avait manqué 5 la Porte n'avait pu réussir à faire partir les Russes de Consiantinople, et la France non plus n'avait pu faire adopter au vice-roi les propositions qu'elle avait promis de faire accepter. Cet engagement n'eut donc aucune autre suite.
§. XVIII. Convention de Kutayeh.
La France crut devoir continuer à s'interposer entre le sultan et le vice-roi, et le 29 mars, M. de Varennes partit de Constantinople pour le camp d'Ibrahim, avec de pleins pouvoirs pour traiter de la paix. Le 8 avril cette négociation se termina par l'adoption de l'ultimatum du vice-roi, et Ibrahim commença immédiatement son mouvement de retraite, qu'il suspendit bientôt à cause de quelques difficultés survenues à l'occasion d'Adana. Le 6 mai , ces difficultés furent décidément aplanies; la Porte publia un firman d'amnistie pour les personnes qui s étaient corn promises dans l'Asie Mineure, et Ibrahim repassa la chaîne du Taurus.
On ne sait comment appeler l'acte du 8 avril i833 qui intervint entre la Porte et le vice-roi : il est connu sous le nom de Convention de Kutayeh. Par suite de celte convention la Porte réintégra les noms de Mehemet-Ali et d'Ibrahim sur le Tewdjëhal de l'année courante ; iU y figuraient le 1 3 avril avec l'investiture des pacbaliks d'Egypte et de Syrie pour le premier, et des villes saintes pour le second. Cette concession était faite moyennant un tribut annuel, et était annuellement révocable. 11 était évident d'après cela que la Porte voulait se réserver la possibilité de rompre ce que la force venait de lui imposer.
Je suis peut-être entré dans trop de détails sur la convention de Kutayeh, mais c'était la première fois que la diplomatie française se trouvait entre le sultan et le vice-roi, etj'aicru utile de bien constater des cet instant la ligne de conduite des deux parties. La Porte recourut à la médiation française avant de s'adresser à la Russie; elle accepta ensuite, autant qu'il dépendait d'elle , l'intervention de l'amiral Roussi n , car elle sollicita l'éloignement des forces russes, aussitôt qu'elle eut accepté cette intervention. Le vice-roi, au contraire, ne tint aucun compte des observations que la France lui avait adressées le 9 janvier et le 22. février.
L'amiral Roussin fut si irrité de la conduite du viceroi dans cette dernière circonstance, qu'il disait dans ses dépêches : « que lorsqu'on réglerait définitivement le » sort du pacha et du sultan, à Londres ou à Paris, ce » serait évidemment le moment, pour la France, de faire » sentir au pacha le prix de son insolence envers elle » et de le lui faire expier, » D'après ces précédents on doit comprendre que cet ambassadeur , jusqu'à son rappel en 1839, a Qu cire peu favorable à la cause égyptienne.
J'ai dit que la première division de la flotte russe parut devant Constantinople le 20 février i833; deux autres
divisions arrivèrent pendant le cours des négociations ; et lorsque la convention de Kutayeh fut signée , cette puissance avait i5,ooo hommes à ConstantinOple, outre une flotte imposante.
§ XIX. Traité d'Unkiar-Skelessy, et départ des Russes.
Les regards de l'Europe se portèrent alors avec inquiétude sur TOrient 5 l'Occident paraissait moins menaçant. La guerre civile de la Vendée et l'émeute de juin i83a avaient été apaisées, le siège d'Anvers avait terminé la première phase de la question belge, on s'occupa enfin de Constantinople. Lord Ponsonby, ambassadeur d'Angleterre, y arriva, et les deux flottes anglaise et française vinrent à Smyrne, puis à Ténédos. Toute la diplomatie de l'Europe agissait pour faire partir les Russes de Constantinople. Le 12 juillet ce départ cul lieu j ce fut , je crois , à la même époque que les dernières troupes françaises évacuèrent la Morée.
Au commencement de mai le comte Orlofl, aide de camp de l'empereur de Russie , était venu à Constantinople. Depuis lors, la diplomatie russe déployait une grande activité sans que l'on pût en pénétrer le motif; il fut bientôt connu, et les grandes puissances de l'Europe n'apprirent pas sans étonnement que, le 8 juillet 1833, le traité d'Unkiar-Skelessy avait été conclu entre la Porte et la Russie. Ce traité « de conservation et de défense mutuelle » (art. 3), devait durer huit ans $ il était pour la Porte un acte de vasselage mal déguisé , et avait un article secret sur le passage des Dardanelles, ainsi conçu :
« En vertu des clauses de l'article I er du traité por- » tant alliance défensive , conclu entre la Porte otto- » mane et la Russie , les deux hautes parties contrac- » tantes sont tenues de se prêter un secours matériel et » l'assistance la plus efficace pour la sûreté de leurs États
m respectifs. Néanmoins , comme sa majcslé l'empereur » de Russie , voulant épargner à la Porte la charge et » les embarras qui résulteraient pour elle de la pres- » lation d'un secours matériel , ne demandera pas co » secours : si les circonstances mettaient la Porte otto- » mane dans l'obligation de le fournir , la Porte , à la » place des secours qu'elle doit prêter au besoin, d'après » le principe de réciprocité du traité patent , devra » borner son action en faveur de la cour impériale de » Russie, à fermer le détroit des Dardanelles , c*estrà» » dire à ne permettre à aucun bâtiment de guerre » étranger dy entrer sous aucun prétexte quelconque.*
» Le présent article, séparé et secret, aura la même » force et la même valeur que s'il était inséré mot à mot » dans le traité d'alliance de ce jour. »
Telle fut la fin de la crise de 1833.
Protestation de la France et de l'Angleterre contre le traité d'Unkiar-Skelessy.— Le vice-roi fait des ouvertures diplomatiques. — Note de 1835 de la Porte sur le statu quo de 1833. — Essais d'arrangements directs , en 1836, entre le sultan et le vice-roi. — Traité de commerce de 1838, entre l'Angleterre et la Porte. — Le vice-roi menace de se rendre indépendant. — Voyage du vice-roi dans la haute Egypte en 1838.
§ XX. Protestation de la France et de l'Angleterre contre le traité d'Unkiar-Skelessy.
Les deux faits culminants de la crise d'Orient de i833, furent : i° le traité d'Unkiar-Skelessy qui pinçait la Porte sous le protectorat exclusif de la Russie ; a° la convention de Kutayeh qui fit passer l'administration de la Syrie et du district d'Adana des mains du sultan dans celles du vice-roi, moyennant un tribut annuel.
Examinons la portée de ces deux actes et voyons quels furent les faits qui s'accomplirent ensuite jusqu'au traité du 1 5 juillet i84o, qui annula le premier et convertît en traité définitif la convention de Kutayeh.
La France et l'Angleterre s'alarmèrent avec juste raison du traité d'Unkiar-Skelessy. Des explications furent demandées à la Russie, et à la suite il y eut protestation des deux cabinets de Londres et de Paris.
Voici quels furent les termes de la protestation de ce dernier cabinet. Le a4 octobre i833, notre chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg remit une note ainsi eonçue.
« •.•La France compte a sir en Orient comme si le » traité dUnkiar-Skelessy ri existait pas... »
22 CTIAPITRE TROISIEME.
On sait que la Russie [répondit à celte note en disant : « Qu'elle-même comptait agir à Constantinople , » comme si la note de la France ri eût pas existé* »
Plus tard, le 21 janvier i834> le cabinet français fit déclarer à la Porte par son ambassadeur» « qu'une » conséquence inévitable dun nouveau recours à tin- » tervention russe, serait d'obliger la France et ÏAn- » gleterre à ne plus consulter, dans la question dO- » rient, que leurs intérêts et leur dignité. »
Ce fut à peu près à cette époque que l'Angleterre parvint enfin à avoir connaissance de l'article secret du traité d'Unkiar-Skelessy. De nouvelles explications eurent lieu. Le 11 novembre i834< l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople remit au Divan une note ainsi conçue :
« Dans le cas oh une puissance serait en guerre avec » la Russie, et où celte puissance ne serait pas en » guerre avec la Porte, le Divan ouvrirait-il les dé- » troits aux vaisseaux de guerre russes sans les ouvrir » à cette puissance, ou les fermerait-elle à toutes » deux?* La question était nettement posée: la Porte y répondit évasivement, et le 20 janvier i835 lord Ponsonby, résumant toute cette affaire, disait au duc de Wellington : « quil avait acquis la certitude que le » traite dUnhiar-Shelessy était un traité offensif et )> défensif entre la Russie et la Porte. »
Pendant celte campagne diplomatique, on dut croire un moment que la France et l'Angleterre voulaient protester avec le canon contre le traité d'Unkiar-Skelessy , ear les escadres des deux nations vinrent à l'embouchure des Dardanelles. Elles s'éloignèrent toutefois sans avoir rien fait ni rien obtenu.
On vient de voir quels germes de guerre renfermai^ l'un des actes qui termina la crise de i833 -, nous avons déjà vu que l'autre, c'est-à-dire la convention de Kulayeh, était dans le même cas. Cette convention
CHAPITRE TROISIÈME, 23 n'avait été en effet qu'une trêve imposée par l'Europe aux parties belligérantes, et la Porte pouvait la rompre
toutes les années, sans qù on pût l accuser de manquer à aucun engagement positif. Il était donc évident que le sultan chercherait, tôt ou tard, à recouvrer la Syrie qu'il n'avait cédée que sous forme essentiellement révocable, et que le vice-roi, au contraire, voudrait s'assurer définitivement cette province, qu'il ne possédait qu'au moyen d'un titre si précaire.
Un tel état , tant qu'il eût duré , plaçait le monde entier sous le coup d'une menace de guerre ; et si quelque chose prouve la sagesse qui anime les divers cabinets de l'Europe, c'est que cette guerre ne soit pas sortie encore d'une position aussi forcée.
Reprenons la série des fails qui ont précédé la crise de 1839.
§ XXI . Le vice-roi fait des ouvertures diplomatiques.
En septembre i834, le vice-roi remit à M. Campbell, consul anglais, une note violemment hostile à la Russie. Il était évident, d'après cette note, qu'il songeait à fonder une puissance arabe indépendante de celle des Turcs. Il espérait, au milieu des jalousies et des difficultés, alors très vives, élevées par le traité d'Unkiar- Skelessy, pouvoir arriver à ses fins, en proposant de soulever tous les musulmans contre les Russes, et de marcher à leur téte ; il demandait par cette note l'indépendance pour prix de son concours. D'après le conseil du consul anglais, cette pièce fut communiquée aux consuls de France et d'Autriche, et les trois cours, sans s'être entendues, furent unanimes pour désapprouver les projets du vice-roi. Le cabinet français, que ce dernier avait voulu tromper en paraissant lui donner exclusivement sa confiance, répondit qu'il savait, par Londres, qu'on s'était d'abord adressé à l'Angleterre.
et qu'on voyait par là ce qu'il fallait penser de ces protestations dé confiance dont le pacha était si prodigue envers la France. « Nous voulons par cette réflexion, » disait le cabinet , montrer au pacha que nous ne » sommes ni dupes ni aveugles. »
§ XXII. Note de ln Porte sur le statu qdo de 1833.
Les inconvénients du statu quo créé par la convention de Kutayeh ne tardèrent pas à se faire sentir à Constantinople. Voici dans quels termes le sultan caractérisait sa propre situation dans une note adressée à lord Ponsonby, vers la fin de i835 ; « La sublime » Porte étant amenée par les nécessités les plus impé- » rieuses à entretenir des forces en Asie, à faire cam- » per une armée turque en présence dune armée » égyptienne , il est impossible de ne pas prévoir une » explosion. Sa hautesse, instruite des préparatifs in- » cessants qui ont pour objet d'employer contre elle- » même les habitants de ses propres domaines, nesau- » rait se résigner à une patience sans fin, et faire taire » toutes les exigenres de la dignité de sa couronne. » Une telle situation ne peut être supportée par aucun m monarque. »
§ XXIII. Essais d arrangements directs, en 1836, entre le
sultan et le vice-roi.
En i836, il y eut des essais de rapprochement entre le vice-roi et le sultan, sous la médiation de la France} ils furent sans succès. Le vice-roi envoya à Constantinople la veuve de son fils Ismaël, tué dans la Nubie, pour lâcher encore d'arriver à un arrangement direct. Elle obtint que la Porte expédiât au viceroi, Sarim vice-chancelier des affaires étrangères, et la négociation fut reprise. Le 7 janvier i83^, Sarim proposa l'hérédité de l'Egypte et de l'Arabie ; puis il y ajouta celle d'une partie de la Syrie. Le vice-roi réclama l'hérédité de tout ce qu'il possédait. Sarim lui
CHAPITRE TROISIEME. 25 déclara qu'il pensait que le sultan adhérerait à sa proposition, et il repartit. Le vice-roi crut si bien que tout était terminé suivant ses désirs, qu'il en fit part aux consuls; mais peu après il reçut la proposition définitive du sultan, qui était l'hérédité de l'Égypte, de l'Arabie, et des gouvernements de Sdida et de Tripoli Ce n était que la moitié de la Syrie. Le vice-roi irrité refusa, disant qu'il préférait le statu quo. De part et d'autre on se prépara à la guerre.
Au commencement de i838 , Mènera et r Ali menaça les consuls européens de se déclarer indépendant , si le sultan ne lui accordait pas l'hérédité qu'il demandait, pour ce qu'il administrait depuis le traité de Kutayeh. Les divers cabinets déclarèrent qu'ils s'y opposeraient, parce qu'ils voulaient l intégrité de l empire ottoman.
§ XX1V. Traité de commerce de 1838, entre l'Angleterre et
la Porte.
Le 17 août i838 , la Porte et l'Angleterre firent un traité de commerce qui fut ratifié par la France le 26 novembre suivant. Par ce traité, on abolit tous les monopoles» La Porte le signifia au vice-roi par un firman postérieur. Comme vassal, il devait être contraint de s y soumettre : il s'y soumit en effet. Mais cet acte n'eut pas contre lui la portée que l'Angleterre avait supposée. S'il faisait le monopole, ce n'était pas comme marchand , mais comme propriétaire des onze douzièmes du sol. Les moyens qui avaient concentré dans les mains du viceroi cette immense propriété n'étaient pas tous également honorables ; mais après tout , il avait chassé les mamelouks qui se regardaient et agissaient comme propriétaires du sol, et en les chassant il avait hérité de leurs droits. Le traité de i838 apporta donc peu de modifications aux conditions commerciales de l'Égypte.
§ XXV. Le vice-roi menace de se rendre indépendant.
Le 5 septembre i838, le vice-roi remit aux consuls résidants à Alexandrie un mémorandum. Il disait dans cette pièce : « que la paix armée nécessaire au maintien » du statu quo en Syrie, épuisait la Turquie et l'Egypte; » que cet état était intolérable pour les deux parties ; » qu'il était vieux, et que, voulant assurer le sort de sa » famille, il recourrait aux armes si l'on ne lui assurait » pas l'hérédité de ce qu'il possédait. » Le tout était terminé par une menace de se rendre tout-à-fait indépendant de la Porle, si les chances de la guerre tournaient en sa faveur.
Le mémorandum que je viens de citer, et la note de la Porte du § XXII, remise en i835 à lord Ponsonby, prouvent que le statu quo de i833 était intolérable pour toutes les parties. Il épuisait également et la Porte et l'Égypte. ' '
§ XXVI. Yoyage du vice-roi dans la haute Egypte, en 1838.
Le 1 5 octobre 1 838 , le vice-roi partit pour la haute Egypte, laissant la diplomatie d'Orient fort inquiète sur l'avenir de la paix dans cette partie du monde.
Il ne revint que le 1 5 mars suivant et trouva les consuls européens toujours opposés à ses projets et toujours menaçants. L'effet du mémorandum qu'il avait remis le ô septembre i838 n'avait donc amené aucun résultat.