CHAPITRE IV
Le sultan se prépare secrètement à la guerre.— Passage de l'Euphratepar les troupes turques. — Formation du cabinet du 12 mai. — La Chambre vote 10 millions pour l'Orient ; sa politique sur cette question.— -Diplomatie sur l'Orient entre la France et l'Angleterre. —Bataille de Nézib. — Mission de MM. Caillé et Foltz, aides de camp du maréchal Soult. — Mort du sultan Mahmoud et défection de la flotte Otto» mane. — Lord Ponsonby et lord Palmerston sont la cause de la rupture entre la France et l'Angleterre. — Tentative d'arrangement direct.Iotervention de l'Europe le 27 juillet. Cette intervention a -t-elle empêché l'arrangement direct?
§ XXVII. Le sultan se prépare secrètement à la guerre.
Le sultan Mahmoud n'avait cédé, en i833, le gouvernement de la Syrie au vice-roi d'Égypte, qu'avec une extrême répugnance. Depuis lors , il nourrissait la pensée secrète de reprendre cette province ; il s'y prépara de longue main. Dès l'année i838 , des troupes turques furent massées à Test de TEuphrate, sur les frontières de Syrie. Le sultan correspondait secrètement avec Hafis- pacha, général de son armée j il le poussait à la guerre -, mais il paraissait toujours avec son ministre des affaires étrangères , ne vouloir que la paix. Ce dernier, trompé lui-même , trompait les amhassa»
deurs à Constantinople. Un seul savait ce qui se passait : c était lord Ponsonby.
§ XXVIII. Passage de l'Euphratc par les troupes turques.
Le 21 avril 1839, les troupes turques passent l'Euphrate et se concentrent sur la rive droite, à quelques heures de la frontière de Syrie. Le 22 mai, elles font un nouveau mouvement en avant, se fortifient à Nczib, Deux jours après elles passent la frontière et attaquent définitivement les Égyptiens à Ouroul. Ces derniers , concentrés à Alep, se mettent en marche pour attaquer à leur tour.
Dans ce mois, le sultan et le pacha paraissent tous deux préoccupés d'une même idée, chacun voulant donner à son adversaire le tort d'avoir attaqué le premier. Le vice-roi avait donné de tels ordres à son fils Ibrahim, qui commandait les Égyptiens, que, sous ce rapport, la victoire lui resta, et il fut clair aux yeux de tout le monde que le sultan avait pris l'initiative des hostilités.
Voyons ce qui se passait en France pendant que la question d'Orient prenait tous les jours un degré de gravité si effrayant pour la paix du monde.
Le discours du roi à l'ouverture de la session de i839 ne contenait pas un mot sur l'Orient. La réponse de la Chambre, volée le 19 janvier, fut aussi discrète sur ce point.
Rien n'indiquait encore que le statu quo établi en i833 fût en péril. Les troupes turques n'avaient encore fait aucun mouvement ; la Porte sYpuisait en protestations pacifiques; et, quant au vice-roi , la menace qu'il avait faite en i838 de le rompre, n'était que la répétition de menaces semblables faites plusieurs fois depuis 1 833, et toujours contenues parla seule action diplomatique.
§ XXIX. Formation du cabinet du 12 mai.
Je crois utile de rappeler ici les faits qui suivirent le
vole de l'adresse du 19 janvier 1839. On n*a sans doute pas oublié que celle adresse fut le champ de bataille de la grande lulte soutenue par les 221 conlre la coalilion ; voici ces faits :
1° Dissolution de la Chambre prononcée le 2 février
2° Élections, le 2 mars.
3° Chute du cabinet présidé par M. Molé, à la suite des élections.
4° Nomination d'un minislère provisoire, le 3i mars.
6° Ouverture des Chambres, le 4 avril, par ce ministère.
60 Formation du cabinet du 12 mai, à la suite d'une émeute sanglante.
Ce cabinet était présidé par le maréchal Souk , ministre des affaires étrangères. Les autres ministères étaient occupés par MM. Duchâtel, Teste, Passy , Schneider, Duperré, Villemain , Cunin-Gridaine , et M. Dufaure occupa un ministère nouveau qui fut créé pour les travaux publics.
Il était nécessaire de rappeler ces faits pour expliquer comment notre diplomatie resta inaclive en présence de l'orage qui grossissait en Orient. Du 2 mars au 12 mai, toute la force de la France se consumait dans la lutte intérieure qui précéda et suivit la coalition:
§ XXX. La chambre vote 10 millions pour l'Orient. Sa politique sur celte question.
Le cabinet du 12 mai ne perdit pas de temps. La question d'Orient lui parut tellement menaçante, que, le 25 mai, il fit une demande de dix millions à la Chambre, pour subvenir aux éventualités des événements qui se préparaient en Syrie.
C'est ainsi que la question d'Orient fut jelée pour la première fois dans le public et dans les Chambres.
Le a4 juin, M. Jouffroy, rapporteur de la commission qui eut à examiner la loi des dix millions , en demanda l'adoption. Comme son rapport a généralement été très approuvé , et que, depuis, tout le monde s'est accordé à le louer et Va recouru pour appuyerson opinion, j'ai dû lire avec une scrupuleuse attention cette pièce qui est, pour ainsi dire, le départ de la politique de la Chambre dans la question d'Orient.
Ce rapport et conse'quemment cette politique peuvent se résumer ainsi :
i° Maintien de T équilibre européen, et conséquemment, point d agrandissement pour aucune puissance en Orient,
2* Création d'un concert européen entre les grandes puissances pour régler en commun les affaires d Orient, et affermir la situation de cette partie du monde parce concert même.
Les i, 2 et 3 juillet, la discussion eut lieu : dix-huit orateurs prirent successivement ta parole.
Tous les systèmes exclusifs furent en général hien attaqués, mais mal défendus. Ainsi les partisans du système arabe prouvèrent très bien aux partisans du système turc que cette puissance périssait et n'avait plus assez de force pour tenir agrégées entre elles les nombreuses provinces qui composaient l'empire $ à leur tour les partisans du système turc prouvaient fort bien à leurs adversaires que la prétendue puissance arabe du vice-roi était fondée sur vingt nationalités diverses, se détestant, et étant toujours prêtes à se combattre, aussitôt qu'une main forte ne serait plus là pour contenir un assemblage aussi hétérogène. Tout le monde s'accorda pour blâmer le statu quo. S'il y eut donc un fait qui ressortit clairement de la discussion, c'est que l'opinion de la commission était la seule rationnelle, la seule à laquelle on pût s'arrêter.
« Posez-vous au milieu de l'Europe , disait l'honorable M.Odillon Bar rot, comme conservateurs de l'équilibre » européen et de la nationalité musulmane, c'est là le » but principal ; l'autre n'est qu'accessoire. » Et enfin, pour qu'il ne pût rester aucun doute sur l'état de l'opinion, à la suite de ces trois jours de débats, le rapporteur, M. Jouffroy, résumant la discussion disait:
« Toute politique exclusivement turque ou égyptienne » est dangereuse en Orient. Le traité d'Unkiar-Skelessy, n c'est là pour le moment qu'est le péril, c'est là qu'il » faut porter remède 5 et le remède c'est le concert eu- » ropéen : la France doit le proposer*
« Ce concert européen n'est pas une entreprise timide, » c'est tout autre chose que le statu quo. Ce que nous » craindrions plutôt, ce serait qu'une telle politique ne » fut au-dessus de la résolution et du courage du cabi- » net. » Tel fut le point de départ de la politique de la France dans l'affaire d'Orient.
§ XXXI. Diplomatie sur l'Orient entre la France et l'Angleterre.
Le jour même où le cabinet français demandait 10 millions pour les affaires d'Orient, nos rapports diplomatiques commençaient avec l'Angleterre. Nous allons, à partir de cette date, suivre les négociations sur des documents officiels fournis à la Chambre , ou lus à la tribune, et chaque pièce recevra nu numéro d'ordre.
Je rappelle que le maréchal Soult et lord Palmerston étaient alors les ministres des affaires étrangères de France et d'Angleterre, que lord Granville était l'ambassadeur anglais , et que l'on avait confié l'intérim de l'ambassade française de Londres à M. Bourqueney, notre chargé d'affaires. Ce dernier était l'intermédiaire des communications verbales que les deux gouvernements se faisaient. Je crois utile de rappeler ici que les relations diplomatiques, sous forme de conférences, ne
sont appuyées de pièces officielles et écrites que de loin en loin, et qu'après que des causeries préliminaires ont aplani lesdilficultés.M.Bourqueney était l'intermédiaire de ces causeries. La première dépêche est du a5 mai 1839. Lord Pal mers ton (ait savdir au maréchal Soult, par l'intermédiaire de M. Bourqueney, quelles sont ses impressions sur les affaires d'Orient.
N° 1. «La moins mauvaise garantie de l'équilibre » européen c'est la conservation de l'empire ottoman. » Nous avons à défendre cet empire de ses amis et de » ses ennemis. L'événement actuel nous surprend (mou- » vement des troupes turques du 21 avril), et notre » premier devoir est d'arrêter le plus tôt possible la col - » lision turco-égyplienne, de peur d'amener encore une » intervention russe. Nous ne pouvons arriver à temps » avec des troupes -, il nous faut donc agir avec des es- » cadres et ordonner aux parties de suspendre les hosti- » lités. Il nous faudrait ensuite agir diplomatiquement » et nous présenter sans retard à Pienne unis dinten* » tions et d'efforts pour la conservation de l'empire ot- » toman. Une démarche de même nature aurait lieu » en même temps à Berlin, Dans le cas d'une interven- » tion russe commencée ou menaçante, on signifierait à » la Russie que l'équilibre européen exige que les trou- » pes auxiliaires russes rentrent immédiatement, après » avoir rempli leur mission sans avantage quelconque » (pour les Russes).
Telles sont les expressions de cette première dépêche. Le 3o mai, le maréchal Soult répondit : N° 2. «L'An- » gleterre parait disposée à prendre bien facilement son » parti d'une seconde intervention russe , moyennant » des garanties illusoires. J'ai envoyé (le 28 mai) des » instructions à Constantinople et à Alexandrie , pour » demander vivement que toutes les hostilités soient » suspendues si elles sont commencées. Les deux aides » de camp ( Foltz et Caillé ) porteurs de ces dépêches,
» iront tous deux sur le théâtre de la guerre pour agir » sur place auprès des parties belligérantes. L'Autriche » voudrait en finir en accordant à Mehemet-Àli l'Egypte » héréditairement.»
Le i4 juin , M. Bourqueney écrit au maréchal Soult que lord Palmerston lui a demandé : N°3 «quelles sont » les vues du cabinet français sur les affaires d'Orient ?... » II... (lord Palmerston) est d'avis d'accorder l'Egypte » héréditairement, mais à condition de rétrocession im- » médiate de la Syrie à la Porte. »
Le 17 juin , le maréchal Soult répond :
N* 4 « Il faut tâcher de régler les affaires d'Orient par » des conférences tenues à Vienne entre les cinq puissan- » ces, et rem placer ainsi, par une convention européenne, » les stipulations du traité d'Unkiar-Skélessy. La Russie » y résistera; car sa politique a été, autant que possible, » de tenir ses relations avec laTurquie en dehors des droits » européens. Il nous faut provisoirement dix vaisseaux » anglais et autant de français sur les côtes de Syrie , » qui d'autorité empêchent les flottes de se rencontrer, » et donner à nos amiraux des instructions rédigées » dans une pensée commune. Quelques bâtiments au- » trichiens devraient être réunis à nos bâtiments.
» Quant à l'arrangement à intervenir en Syrie, nous » croyons que le moment n'est pas arrivé de traiter cette » question 5 ce point n'est pas l'œuvre d'un moment : il » doit être renvoyé au concert qui , si nos idées vien- » nentà prévaloir, s'établira entre les puissances. »
Cette dépêche est d'une haute importance, non-seulement parce qu'elle est l'exposé de la politique du cabinet français ; mais aussi, et surtout, parce que lord Palmerston y adhéra de la manière la plus complète. Voici en quels termes il s'exprimait , le 20 juin, lorsqu'il reçut cette dépêche.
No 6 « Nous nous entendons sur tout ; notre accord » sera complet : principe, but , moyen d'exécution , tout
» est plein de raison, de simplicité , de clairvoyance. » On dirait que cette communication a lieu non de gou- » vernement à gouvernement, mais entre membres » d'un même cabinet !... Lord Palmerston a voulu que » j'affirmasse à votre excellence que du point de départ » au but de la négociation , du principe à l'exécution , » l'accord , le concert le plus intime, ne cesserait de ré- » gner entre les deux cabinets. »
Il était donc impossible de mieux s'entendre au départ de la négociation. Poursuivons :
Le 17 juin , M. Bourqueney écrit au maréchal Soult que lord Palmerston vient de lui annoncer que le cabinet anglais a délibéré le 1 4 sur les affaires d'Orient ; il annonce No 6 : « Que le Conseil a décidé que l'Angleterre » devait marcher dans un accord intime avec la France ; » que tout était impossible sans cet accord ; tout facile , » possible du moins avec lui...
» En cas d'une nouvelle expédition russe, nos escadres » doivent paraître devant Constantinople en amies , si » le sultan acceptait nos secours, oe force s'il les re-