FUSAIT
» Voilà , M. le maréchal , l'analyse exacte des déci- » sions arrêtées dans le conseil de cabinet qui s'est tenu » avant-hier. Ma dépêche les portera à votre excellence
» AVANT UNE COMMUNICATION PLUS niRECTE ET PLUS » DÉTAILLÉE QUE PRÉPARE EN CE MOMENT LORD PAL- » MERSTON. »
Dans la séance de la Chambre des députés du 26 novembre dernier, M. Passy nous a appris que , sur la simple communication de cette dépêche, le cabinet du 12 mai rédigea le projet d'instructions suivant ; l'amiral Duperré, alors ministre de la marine, le déposa aux mains de M. le président du conseil, pour mettre sa responsabilité à couvert. No 6 bis. « Il pourrait arriver qu'après un grand échec éprouvé par » les troupes du sultan , l'armée égyptienne en
CHA1MTRU QUATRIÈME. 35
» vint à menacer sa capitale , et qu'alors les Russes » accourussent à son secoure. L'escadre combinée » devrait tout faire pour prévenir ce protectorat ex- » clusif, ou pour ne pas y rester étrangère; dès-lors, » le contre-amiral Lalande aurait à se concerter avec * l'amiral sir Robert Stopford , pour obtenir , par l'in- » tervenlion des ambassadeurs , l'entrée dans le Bos- » pbore ; ou, en cas de refus , pour inviter les ambassa- » deurs à déclarer au sultan que les escadres des alliés » se croient autorisées d'entrer de vive force. Ce serait » aux amiraux à juger si, avec le concours d'un temps et d d'un vent favorables, la flotte réunie sous leurs ordres » suffirait pour accomplir cette noble et basardeuse en- » treprise , sans compromettre les équipages et les bàli- » ments jusqu'au point de ne pouvoir t après le passage » forcé, surmonter les difficultés nouvelles qui pour- » raient les attendre. »
Si celte pièce n'a été qu'un projet , ce n'est pas la faute du cabinet français -, on en jugera par ce qui suit : Nous avons vu que M. Bourqueney, dans la dépêche, N° 7 du 17 juin, disait que l'Angleterre était décidée à forcer les Dardanelles , en cas que les Russes vinssent à Constantinople , et que le gouvernement français allait en recevoir l'avis par la communication /Tune pièce officielle. Celte pièce arriva le 22 juin, sous forme de « Copie des instructions secrètes données par lord » Palmerston à ï amiral Stopford. » Ces instructions étaient fort longues. Voici la partie qui concerne le cas de l'arrivée des Russes à Constantinople.
N° 7. « Mais il pourrait arriver que l'armée du sultan » eût éprouvé un grand échec, et que des mesures d'une » extrême vigueur devinssent nécessaires pour arrêter la » marche des Egyptiens et sauver l'empire turc. Dans » ce cas l'amiral serait autorisé à recourir aux mesures » de coercion qu'il jugerait être en son pouvoir, et qui d lui paraîtraient de nature à déterminer le pacha à donner
» des ordres nécessaires pour arrêter la marche de sou » armée, et la faire rentrer dans les limites de la Syrie.
» Dans une telle éventualité, il serait également possi- » ble qu'une force russe, navale ou militaire, entrât dans » les ports ou sur le territoire de la Turquie, dans le but » ostensible de protéger le sultan et de repousser l'inva- » sion égyptienne. Dans ce ras, après que l'amiral au- » rait obtenu du pacha Tordre pour la retraite de ses » troupes, et après qui! aurait reçu T information cer- » laine que cet ordre aurait été obéi , il serait extrê- » mement désirable que l'escadre anglaise se rendît à » Constantinople et y demeurât , ou bien dans la mer » Noire jusqu'à ce que les forces russes eussent évacué » le territoire ottoman....... L'amiral, après s être en-
» tendu avec l'ambassadeur d'Angleterre à Constanti- » nople, j ugera par lui-même si, dans le cas où le passage » des Dardanelles lui serait refusé, il devrait y procéder » de vive force.
» La plus parfaite entente s'est établie entre les goum vernements anglais et français ; l'amiral devra en conséquence communiquer, se concerter, et coopérer » avec l'amiral français, avec la plus entière confiance et » franchise, pour tout ce qui est relatif à l'exécution » des présentes instructions. »
Cette communication officielle rendait inutile le projet d'instruction, n° 6 bis, qui avait été préparé sur le premier avis donné le 17 juin par notre chargé d'affaires. Que voulait le cabinet anglais? Il voulait commencer à opérer contre les Egyptiens, en cas d'arrivée des Russes a Constanlinople ; le cabinet français, au contraire, voulait de suite agir sur Constantinople. Il est évident que la manière de procéder du cabinet anglais donnait aux Russes le temps de se fortifier aux Dardanelles et d'en fermer le passage. Celte dépêche supposait en effet : i° Que les Russes fussent arrivés à Constantinople ou sur le territoire turc ; 2° Que la flotte anglaise dans l'Archipel en fût
instruite; 3 0 Qu'elle fît la traversée, à Alexandrie; /{•Qu'elle employât des moyens coërcilifs d'une extrême rigueur, contre Mehemet ; 5° Qu'il y eût une convention à la suite, pour rappeler ou retenir Ibrahim ; 6° Que cette convention parvînt à ce dernier et qu'on s'assurât, dune manière positive, de l'exécution de Tordre qu'il aurait reçu; 7° Que la flotte anglaise retournât aux Dardanelles; 8° Qu'elle s'entendit avec l'ambassadeur anglais pour savoir si elle entrerait de gré ou de force dans ce passage; 90 Qu'enfin elle y entrât.
Quel estl'homme qui, ayant été, comme moi, marin, oserait affirmer que tout cela put s'opérer avec une flotte en moins de 45 jours , dans les circonstances les plus favorables P Ainsi l'Angleterre , bien loin de confirmer l'espoir que M. Bourqueney avait donné par sa lettre du 17 juin (voir n° 6), proposait, deux jours après, par sa pièce officielle, une chose véritablement dérisoire.
Voici ce que la France répondit, le 28 juin , à cette proposition : N° 8. « Nous pensons qu'au moment » même où les Russes arriveraient sous les murs de Con- » stantinople , les grands intérêts de l'équilibre euro- » péen demandent que les pavillons anglais et français » s'y montrent aussi.... Le cabinet de Londres n'a pas » suffisamment pourvu aux nécessités de la situation (par ses dépêches à l'amiral Stopford ; voir le n° 7). « Faites-moi savoir, le plus promptement possible , ce » que lord Palmerston pense de notre proposition , qui » serait de demander à la Porte d'être autorisé à passer » les Dardanelles aussitôt que des forces russes seraient » réclamées, et, si on refuse, prendre une résolution dé~ » finitive que les deux cabinets communiqueraient aux » deux amiraux. Ceci vaut mieux que de confier aux » amiraux des pouvoirs éventuels qui pourraient en- » traîner de sérieuses et irrémédiables complications. »
Le i et juillet, lord Palmerston connut cette détermination du cabinet français, et il l'approuva complète-
menl en ces termes : N° 9 u II n'est pas une des consi- » dérations du cabinet français (sur la marche à suivre » si les Russes étaient appelés ou arrivaient à Con- » stantinople) que lord Palmerston n'ait trouvé fondée,
» en raison, en droit, en bonne et saine politique
i) L'initiative des amiraux et même des ambassadeurs, » pour l'ouverture des Dardanelles, lui parait, ainsi qu'à » vous , pleine de périlleuses éventualités. Il ( Lord » Palmerston) juge plus salutaire et bien autrement » puissant l'effet d'une démarche simultanée et immé- » diate auprès du sultan, pour demander que nos vais- » seaux passent les Dardanelles en même temps que les
* Russes paraîtraient à Constantinople Ainsi que
» votre excellence , il considère un refus de la Porte » ( d'appeler les /lottes française et anglaise en même » temps qu'un secours russe ) comme la manifestation » d'une influence dont une révélation aussi claire et aussi » ouverte appellerait éventuellement d'autres mesures. »
On a reproché au cabinet français d'avoir proposé à l'Angleterre un projet qui entraînait trop de longueur. Il fallait moins de 45 jours pour l'aller et le retour d'un courrier entre Constantinople et Londres, et d'ailleurs il n'était pas nécessaire d'échanger un courrier. On pouvait faire partir la dépèche pour demander à la Porte l'entrée des Dardanelles , prendre 8 ou 10 jours à Londres et à Paris pour s'entendre sur l'éventualité d'un refus, et envoyer ensuite un second courrier qui eût dit aux deux ambassadeurs : « Si la Porte a refusé l'entrée » des Dardanelles, vous déclarerez néanmoins que les » deux flottes ont ordre de passer le détroit en cas de m présence des Russes à Constantinople. »
On voit donc qu'en tout état de cause, le projet français était préférable à celui de l'Angleterre, et que lord Palmerston convenait lui-même dans ses dépêches que ce projet était bien autrement puissant que celui qu'il avait proposé.
A la suite de la dépêche N09, lord Palraerston modifia ainsi la politique indiquée par la pièce n* 7 adressée à l'amiral Stopford.«N°io:Je tous prie de déclarer à la Porte » que si elle appelle des forces de terre ou de mer d'une » puissance européenne quelconque, nous avons la con* » fiance qu'elle s'adressera en même temps et dans le » même but à la Grande-Bretagne. Vous direz que l'a- » mirai sir R. Stopfort a ordre de se diriger arec son » escadre sur Constantinople , afin de prêter au sultan » un appui matériel et moral , dès qu'il recevra, de la » Porte, par votre intermédiaire, tjnb invitation a cet » effet... Des instructions semblables seront données » par le gouvernement français à l'amiral Roussift ; vous » vous concerterez avec cet ambassadeur, et ferez si- » multanément avec lui votre communication a la Porte » sur cet objet. » Cette pièce était du 5 juillet; elle fut communiquée au cabinet français , et était sous forme de lettre de lord Palmerston au vicomte Ponsonby.
On voit par cette dépêche , qui est la seconde pièce officielle communiquée par le cabinet anglais, que ce cabinet, dans ses instructions, ne parlait d'entrer à Constantinople que si on était appelé par les Turcs» Le cabinet du 1 2 mai réclama encore dans cette circonstance : il s'exprimait ainsi en réponse à la communication du n° 10. — N° 11. «Demander à la Porte d'appeler » dans un cas donné le secours de nos escadres, n'est-ce » pas lui ménager en quelque sorte la facilité de les éloi- » gner des Dardanelles, en éludant ou en retardant cette » invitation ?.... Le sens , du reste, de cette dépêche est celui-ci : a Ne vaut-il pas mieux lui demander de donner » à l'avance des ordres nécessaires pour nous réserver » ainsi l'initiative de l'entrée; et que nos flottes fussent » reçues dans le détroit au moment même oit les Rus- » ses paraîtraient à Constantinople.
Le cabinet français, dans cette note, proposait aussi de donner un caractère européen à la démarche anglo-
française, c'est-à-dire de prévenir les trois autres grandes puissances des intentions des cabinets de Londres et de Paris, d'intervenir par leurs flottes si les Russes intervenaient à Conslantinople. Le cabinet anglais fut même prévenu que, dans ce but , Ton ferait passer par Vienne les instructions adonner à l'amiral Roussin, pour qu'on pût les communiquer à l'Autriche. A la suite de cette dépêche, le cabinet anglais modifia légèrement ses instructions, et il communiqua une troisième pièce officielle au cabinet français, qui contenait les instructions définitives sur les affaires d'Orient. Cette pièce était sous forme de lettre du ministre des affaires étrangères d'Angleterre, lord Palmerston, aux lords de l'Amirauté. Elle était datée du 1 3 juillet: on y lisait : N° 12. « J'ai ordre de la reine, de signifier à vos sei- » gneuries que S. M. veut que l'amiral sir Robert » Stopfort soit invité à se rendre à Constantino- » pie avec son escadre, dans le3 circonstances dont je » viens de parler (intervention russe ou mort du sultan), » s'il en reçoit l'invitation du goovernement tuhc. »
Tout le sens de cette dépêche est conforme à celte citation, et la phrase invitation du gouvernement turc y est conservée plusieurs fois.
Le gouvernement français n'avait pas attendu l'arrivée de cette dépêche pour donner des instructions à l'amiral Roussin. Elles furent expédiées le io juillet. Par ces instructions on avertissait l'amiral Roussin, n» i3, « qu'on se préoccupait vivement à Vienne de la santé n du sultan , et que M. de Metternich avait envoyé à » Londres, Paris, Berlin et Saint-Pétersbourg, des pro- » positions conçues dans le sens, que toutes les grandes » puissances devraient s'engager réciproquement à » maintenir l'indépendance et l'intégrité de l'empire » ottoman.» On donnait ensuite à l'amiral Roussin: « l'ordre de s'entendre avec l'ambassadeur anglais, pour » demander l'entrée des Dardanelles dans le cas où les
» Russes seraient appelés à Constantinople , » et on y avait joint une note toute rédigée dans ce sens, qui devait être remise à la Porte. Voici la copie de cette note :
« Le gouvernement du roi a donc la conviction qu'il » va au-devant des intentions de la sublime Porte en » demandant que, dans le cas où les forces de terre ou » de mer d'une ou de plusieurs des cours alliées seraient » appelées à Constantinople , les ordres fussent donnés » pour ouvrir immédiatement le passage des Dardanelles à » une escadre française qui viendrait, de son côté, pro- » téger le trône du sultan contre les périls dont l'immi- » nence aurait déterminé une telle mesure. »
Que Ton compare la note française et la note anglaise, on verra encore là une preuve que, malgré tous les efforts de notre diplomatie, ce dernier cabinet n'allait pas aussi loin que le nôtre sur la question des Dardanelles. Que disait, en effet, la pièce anglaise du 1 3 juillet? u Allez, si vous recevez l'invitation de la Porte! » C'était s'engager à ne pas aller si l'invitation n'avait pas lieu. Le cabinet français laissait, au moins, dans Tincertitude sur ce point , en disant : « Nous sommes con- » vaincus que nous allons au devant des intentions de la m Porte, en demandant t entrée, etc. » Mais, dans tous les cas, s'il y avait doute sur la valeur relative des deux notes, comment les expliquerait-on ? Par les actes subséquents. Voici quels furent ces actes.
Dans la dépêche même adressée le 10 juillet à l'amiral Roussin , il y avait un post-scriptum ainsi conçu : N° 14. « Si toutefois il en advenait autrement (c'està- » dire qu'il y eût intervention russe), vous ne devriez » pas hésiter alors à faire de concert avec lord Pon- » sonby, ou même sans lui, s'il refusait de s'associer à » vous, une démarche conforme à l'esprit de la note ci- » incluse ; et, dans ce cas, vous vous mettriez de suite » en rapport avec l'amiral Lalande. »
On voit par ce post-scriptum combien le cabinet fran-
42 CHAPITRE QUÀTRlèMR.
çais était peu convaincu que l'Angleterre voulût aller aussi loin que la France sur la question des Dardanelles.
Plus tard , le 7 août, c'est-à-dire le lendemain du jour où Ton avait refusé à l'Angleterre de reprendre de vive force la (lotte turque défectionnée à Alexandrie, voici quelles instructions le cabinet français envoyait à notre ambassadeur de Constantinople, N° i5 : «Veuillez » aussi ne pas perdre un moment de vue l'attitude mi- » li taire et navale de la Russie du côté de ta mer Noire. » Dans le cas où les mouvements que vous remarquerez s paraîtraient indiquer un projet de se porter sur Con- » stantinople, vous en donneriez sur-le-champ avis à » M. l'amiral Lalande qui viendrait aussitôt prendre po- » sition à Ténédos avec son escadre, pour être prêt à » franchir le détroit des Dardanelles si les Russes arri- » vaientdansle Bosphore. »
Je crois pouvoir conclure de tous ces actes , que le cabinet français s'est montré plus ferme que le cabinet • anglais sur la question des Dardanelles. Il était de la plus haute importance de bien établir ce fait ; car nous verrons plus tard M. Thiers dire et soutenir le contraire avec obstination, et ses partisans attribuer à ce fait la rupture de l'alliance anglaise.
Nous allons passer de la diplomatie de l'Occident à celle d'Orient. Je rappelle que nous avons laissé les troupes turques et égyptiennes, du côté d'Alep, à la veille d'un conflit; que dès le 21 avril 1839, les troupes turques avaient commencé leur mouvement . et que c'est à la suite de ce mouvement que les cabinets de Londres et des Tuileries entrèrent en négociation, le a5 mai.
Le mouvement de l'armée turque sur les frontières de Syrie fut promptement connu à Alexandrie, car, le 7 mai, le vice* roi en donna avis officiel aux consuls. Tous s'entendirent pour l'engager à une extrême pru-
dence, et surtout à ne pas attaquer le premier : c'e9t ce qu'il fit.
Le 7 juin, on fit courir à Constantinople une pièce fort curieuse ; on ne sait encore si elle fut connue par la volonté de la Porte ou par indiscrétion de bureau. Cette pièce était une déclaration de guerre, ou plutôt un manifeste contre le vice-roi. Elle commençait ainsi : N° 16. « Le sultan préfère à l'état de choses actuel » une solution quelconque, favorable ou défavorable, »
Plus bas on lisait ce singulier reproche fait au viceroi : « Il a eu l'audace de refuser passage aux troupes » anglaises à travers l'isthme de Suez : » et plus loin : « L Angleterre soutiendra la Porte de tout son pou» » çoir. »
Le départ de la flotte turque suivit ce manifeste* Le 8 juin elle était mouillée aux Dardanelles, et y prenait des troupes destinées à débarquer en Syrie : Akmet, ancien batelier, en était l'amiral . Il fut l'un des plus ardents promoteurs de la guerre qui allait commencer.
§ XXXII. Bataille de Nezib.
Le vice-roi avait appris dans le commencement de juin que la ville d'Aïn-Tab, et plus de 6o villages de la Syrie, avaient été occupés par les troupes du sultan j il reçut aussi l'avis que cette province commençait à s'insurger contre lui : ce ne fut qu'alors qu'il se décida à la guerre. Le 9 juin , il écrivit à Ibrahim, N° 17 : « cC attaquer à son tour les troupes du grand seigneur. » Sa lettre finissait ainsi : « Si par Vaide de Dieu , la » fortune se déclare pour nous , sans passer le défilé » de Kulek-Boghaz, vous marcherez droit sur Mala- » tia, Karponty Orfa et Diarbekir.
Les troupes turques étaient depuis longtemps occupées à se fortifier à Ffézib. Ilafis-Pacha , leur général , avait dans son armée quatre officiers prussiens , mais un seul avait fait la guerre. Ces messieurs s'entendaient
peu entr'eux , leur autorité était très bornée 5 ils furent donc d'un faible secours à la cause du sultan. Le 21 juin, Ibrahim vint reconnaître les ennemis ; il trouva leur front trop bien protégé pour attaquer en face. Le 22, il fit une marche de flanc par la gauche de l'armée d'Hafis, et le 23 il se déploya en arrière de cette armée, c'est-àdire qu*il se plaça entre elle et l'Euphrate.
Le 24 juin 1839, les Égyptiens et les Turcs en vinrent aux mains à Nézib, Chaque armée comptait environ trente-cinq mille hommes et cent cinquante canons. L'armée ottomane , obligée de faire face en arrière , et n'étant plus couverte par aucune fortification , fut nonseulement battue , mais si bien dispersée que , quelque temps après , le général en chef Hafis ne put défendre la caisse de son armée *, elle fut attaquée et pillée par les populations insurgées.
La bataille de Nézib prouve la confiance et la hardiesse d'Ibrahim , car il combattit ayant l'Euphrate sur ses derrières, et sa position fût devenue des plus critiques s'il eut été vaincu. Cette bataille fait aussi honneur à l'artillerie égyptienne, car elle décida du sort de la journée. Les autres troupes d'Ibrahim se battirent mollement : ainsi l'aile gauche, composée de seize bataillons , se débanda au commencement de l'affaire. On rappela au combat une partie de ces fuyards à coups de canon , et il fallut plusieurs jours pour les réorganiser. Plusieurs corps avaient essayé inutilement la veille de passer du côté des troupes du grand-seigneur ; et, pendant le combat , dix-huit cents Syriens d'un des régiments de la garde du vice-roi passèrent à l'ennemi. Ces soldats persistèrent dans leur résolution , se retirèrent avec les Turcs , et plus lard on les incorpora à Malatia dans la garde du sultan. Ces divers faits étaient une indication bien manifeste de. l'esprit d'indifférence ou d'hostilité qui animait la Syrie ; car il coïncidait avec des insurrections partielles qui éclatèrent à Damas
et dans plusieurs autres villes. Ces insurrections furent promplement et énergiquemcnt réprimées après la bataille de Nézib.
§ XXXIII. Mission de MM. Caillé et Foltz , aides de camp
du maréchal Soult.
Le 29 juin , c'est-à-dire cinq jours après la bataille de Nézib, le capitaine Caillé arriva au camp d'Ibrahim. Je crois indispensable d'entrer, à ce sujet, dans quelques explications: car on a dit que, à cette époque et par cette mission, la France avait associé la politique du vice-roi à sa propre politique.
On se rappelle sans doute la dépêche N° '2, du 3o mai, et que, par cette dépêche, le maréchal Soult avait annoncé à l'Angleterre qu'il avait envoyé des instructions à notre ambassadeur à Constantinople , et à M. Cochelet, notre consul à Alexandrie, pourles inviter à faire suspendre les hostilités entre le sultan et le viceroi. MM. Foltz et Caillé^ tous deux aides de camp du maréchal, étaient porteurs de ces dépêches, et ils devaient ensuite aller sur les frontières de Syrie , chacun dans Tune des armées en présence.
Le 1 3 juin, M. Caillé arriva à Alexandrie; le vice-roi ne lui donna que le 17 une lettre pour son fils Ibrahim, et il s'arrangea de manière à ce que cet aide de camp , malgré tous ses efforts , ne pût partir d'Afexandrie que le 20 et n'arriver au camp d'Ibrahim que le 29 juin , ainsi que je l'ai dit. On se rappelle que, dès le 9 juin, le vice-roi avait donné l'ordre d'attaquer. On a généralement pensé que ces délais avaient pour but de ne laisser arriver M. Caillé au camp d'Ibrahim qu'après la bataille. Perdre sept jours, quand depuis quatre on a donné Tordre de se battre à une armée qui est presque en vue des bivouacs ennemis , serait , il faut en convenir , une chose bien extraordinaire.
Par la lettre du 17 juin, le vice-roi donnait à Ibrahim
Tordre de s'arrêter où il serait , et de ne pas attaquer si les Turcs repassaient la frontière de la Syrie. N* 18. « Cet officier (disait le vice-roi dans celle lettre) » m'annonce que sa mission , ainsi que celle de l'aide- » de-camp qui se rend auprès de Hafis-Pacha, a pour » objet d'empêcher la guerre qui parait imminente , et » il ajoute que les grandes puissances arrangeront cette » affaire... Si vous avez battu les Turcs , vous devrez » aussi vous arrêter, et attendre que l arrangement que » prendront les grandes puissances soit connu , et vous » ait été notifié par moi. » Dès son arrivée au camp , M. Caillé remit à Ibrahim la lettre que je viens de citer. Après quelques pourparlers , la marche des troupes égyptiennes fut suspendue : Marach et Orfa furent les seules villes turques occupées paf les vainqueurs.
M. Caillé, dans le rapport du 3 juillet adressé au gouvernement français , a dit, n° 19 : « Cette victoire » ouvrait encore l'Asie Mineure à Ibrahim , et sans la yf prompte intervention de lù. F tance , le général égyp- » tien allait encore menacer le sultan jusqu'au sein de ses » États. »
On voit par ce rapport que M. Caillé ne connaissait pas la lettre du 9 juin précédemment écrite par le viceroi à son fils Ibrahim, et que ce dernier a eu le talent de persuader à cet aide de camp que c'était à la France qu'il cédait, lorsqu'au fond il ne faisait qu'exécuter la volonté de son père. Voici pourquoi j'insiste sur ce point.
Il s'est élevé deux fois à l'occasion de la mission de M. Caillé, une discussion assez vive entre le cabinet du 12 mai et M. Thiers. Plusieurs fois ce cabinet a dit comme le capitaine Caillé dans son rapport, qu'Ibrahim avait arrêté son armée à la suite des démarches de la France, et dans la séance du i3 janvier 1840 M. Duchâtel, l'un des ministres du 12 mai, répétait encore : « Le pacha n'avait pas pour le passage du Taurus la » crainte que lui attribue M. Thiers 5 si la France n'é-
» tait pas intervenue, Ibrahim-Pacha aurait passé le Taurus. » Je suis parvenu, à force d'investigations et en causant avec les personnes qui ont été sur les lieux , à m'explique r ces contradictions. Que disait la lettre du 9 juin du vice-roi à Ibrahim ? De ne pas passer le défilé de Kulek-Boghaz^ mais d'occuper Orfa, Diarbekir , Katpont et Malatia. Ces deux dernières villes sont de l'autre côté de la chaîne principale du Taurus par rapporta la position de l'armée égyptienne, et je crois qu'effectivement c'est à la mission du capitaine Caillé que l'on doit qu'elles n'aient pas été occupées. Sur ce point, ceux qui disent que la France a empêché Ibrahim de passer la chaîne du Taurus n'ont pas tort ; mais ceux qui affirment, comme M. Thiers, que jamais le vice-roi après la bataille de Nezib n'a songé à lancer son armée sur Constantinople ont tout-à-fuit raison, car le véritable passage du Taurus dans la direction de Constantinople c'est le défilé de Kulek-Boghaz qui est au nord et à quelques lieues d'Adana. Il importait, en effet, fort peu à la sûreté de la capitale de l'empire ottoman , que les troupes épyptiennes campassent quelques lieues en avant du Taurus, du côté de Malatia et de Karpont, ou qu'elles restassent en deçà $ dans le premier cas elles se trouvaient à 196 lieues de Constantinople, et dans le second à 200.
Il est, suivant moi, malheureux que le cabinet du 12 mai ait propagé l'opinion que le vice-roi, à la voix de la France, avait arrêté la marche victorieuse de son armée sur Constantinople , car on en a conclu dans le public, que la politique de la France était liée, ou au moins fortement engagée à celle de l'Egypte. Ce cabinet (du 12 mai) a constamment déclaré au dedans et au dehors, qu aucun engagement ni direct ni indirect ne liait la politique de la France à celle du vice-roi : il l'a encore déclaré à l'Angleterre le 26' janvier 1840; il la répète plus tard à la tribune sans que personne ail songé à
contredire ce fait, et M. Thiers lui-même en est d'accord, car dans sa première dépêche (du 12 mars 1840) à M. Guizot, il disait : « Le gouvernement du roi n'a pas de parti pris par rapport à l'Orient, la raison en est simple , il ri y est lie par aucun engagement, • Je dois ajouter qu'il a été constaté par la discussion de la session actuelle , que MM. Caillé et Foltz n'étaient des agents diplomatiques àaucuns degrés. Le maréchal Soult voulait avoir dans les deux armées égyptiennes et turques des hommes de confiance pour être bien renseigné, et il y a envoyé deux de ses aides de camp qui ont dû passer par Alexandrie et Constantinople, pour avoir l'autorisation d'aller à ces armées : par la même occasion, ils furent porteurs de dépêches. Voilà tout le secret de celte mission ; et, en vérité, on est encore à se demander, comment on a pu. croire que le maréchal Soult, ayant l'amiral Roussin à Constantinople et M. Cochelet à Alexandrie, aurait été lancer une troisième diplomatie par aides de camp entre ces deux diplomaties officielles !
Comment des faits aussi clairs ont-ils pu être dénaturés ? C'est là ce que je me demande; car la lettre même du vice-roi, dont M. Caillé fut porteur, disait à Ibrahim : « les grandes puissances arrangeront cette affaire, m Y a-t-il là rien qui ressemble à une médiation de la France ou à des promesses ? S'il était resté quelques doutes sur ce point, la discussion de l'adresse de 1841 les aurait complètement dissipés. M. Passy, l'un des ministres du 12 mai, a en effet cité à la tribune des pièces qui prouvent qu'avant le 27 mai 1839, le vice-roi s'était déjà engagé, vis-à-vis des consuls d'Autriche et de Russie, à ne pas pénétrer dans l'Asie Mineure s'il était attaqué et victorieux. L'on a vu qu'en effet la lettre du 9 juin du vice-roi a été écri te dans ce sens, avant l'arrivée de M. Caillé.
Doit-on savoir gré au vice-roi, d'avoir arrêté son armée après la bataille de Nézib ? Je ne le pense pas.
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Toutes les personnes qui ont traité à la tribune la question d'Orient , ont dit que la marche des Égyptiens sur Constantinople, après cette bataille, eût été une faute capitale, attendu que les Russes y seraient arrivés avant eux, comme en i833. « Jamais le pacha n'a eu la pensée » qu'on lui a prêtée de passer le Taurus, après la » bataille de Nézib, disait M. Thiers à la séance du » 1 1 janvier 1840 ». Quant à la chance d'une conflagration générale, à la suite de l'occupation de Constantinople par les Russes, le vice- roi savait bien que ce fait livrait aux hasards de la guerre sa possession même de l'Egypte ; il avait le sens trop droit pour vouloir courir une telle chance } si donc en 1839, le vice-roi n'a pas fait marcher son armée sur Constantinople, ce n'est ni l'intervention de la France, ni celle d'aucune puissance qui en est la cause. Le vice-roi, dans celte circonstance, n'a été guidé, suivant moi, que par les simples lumières de sa raison qui lui ont fait voir son intérêt là où il était réellement.
La mission du capitaine Caillé avait été aussi habilement conduite que possible ; si cet officier arriva cinq jours après la bataille de Nézib, il faut attribuer ce fait à un retard indépendant de sa volonté. Quant au capitaine Foltz, il arriva à Constantinople le 14 juin, et lebâtiment sur lequel il était, se croisa dans les Dardanelles avec celui qui portait à Hafis Tordre officiel d'attaquer les Égyptiens. Je crois devoir rappeler que depuis longtemps ce général possédait cet ordre, et que le sultan le lui avait donné par une lettre confidentielle et directe.
Aussitôt que notre ambassadeur eut reçu les dépêches du capitaine Foltz, il voulut s'entendre avec lord Ponsonby, pour faire auprès de la Porte une démarche pacifique. Ce dernier refusa, se prétendit sans instructions, et répondit : « iVbw, Monsieur l'amiral, je nui rem
» aucun ordre de mon gouvernement , et quand fen » aurais reçu, je nb m'y conformerais pas. »
Le 17 juin, notre ambassadeur remit donc tout seul sa note au ministre des affaires étrangères de la Porte, lui rappelant toutes les protestations pacifiques qu'il avait reçues de lui depuis deux mois. Ce ministre 6t une réponse peu satisfaisante , et le divan refusa même au capitaine Foltz l'autorisation de se rendre à l'armée turque ! On peut donc dire que la mission de cet officier échoua complètement. Ce fut à la suite de cette mission, que l'amiral Roussin, notre ambassadeur, crut devoir prévenir le cabinet français de la conduite au moins extraordinaire de lord Ponsonby.
§ XXXIV. Mort du Sultan Mahmoud et défection de la
flotte ottomane.
Avant que le résultat de la bataille de Nézib fût connu à Constantinople , il s'y passait un fait de la plus haute gravité. Le 1" juillet 1839, le sultan Mahmoud mourut, et son fils Abd-ul-Medjïb, âgé de 17 ans, lui succéda. Les actes du nouveau sultan prouvèrent que le gouvernement turc voulait en finir pacifiquement avec le viceroi. Dès le 2 juillet, des ordres furent expédiés à Hafis pour qu'il suspendit les hostilités sur terre, et à l'amiral Akmet pour qu'il fit rentrer la flotte à l'arsenal.
Le jeune sultan nomma immédiatement Khosrew ministre dirigeant. Quoiqu'il eût été chassé du pachalik d'Égypte en 1804 par le vice-roi, Khosrew était à la tête du parti de la paix, et avait lutté vivement auprès du sultan Mahmoud contre l'influence de l'amiral Akmet et du général en chef Hafis, tous deux partisans très déclarés de la guerre. Akmet avait, à cette époque , offert au sultan de se défaire de Khosrew, et il savait que ce dernier en avait été prévenu par le sultan lui-même. On doit comprendre qu' Akmet redoutait la vengeance de Khosrew, et, lorsqu'il reçut de lui l'ordre de ramener la flotte > au
lieu d'obéir, il s'éloigna. Le 4 , il vint mouiller à Bachika-Bay , avec huit vaisseaux, douze frégates et douze bâtiments-légers.
L'Angleterre n'avait à ce mouillage que le Vanguard; le capitaine de ce vaisseau laissa passer la flotte turque sans lui rien dire. Quant à la France , elle n'avait dans ce moment à l'entrée des Dardanelles que deux vaisseaux, riénael le Triton; car , sur la demande de la Porte, on avait précédemment éloigné quatre autres vaisseaux.
L'amiral Lalande, qui venait immédiatement d'apprendre par le consul des Dardanelles la mort du sultan, était fort impatient de recevoir dos nouvelles de Constantinople ; l'amiral Akmet ayant témoigné le désir de se mettre en rapport avec lui , il y consentit , et une entrevue eut lieu sur un bateau à vapeur turc. Le prince de Jobiville et deux capitaines de corvette furent présents à la conversation qui eut lieu sur ce bateau entre l'amiral Osman , représentant Akmet , et l'amiral Lalande. L'interprète Avedik-Schiaoum fut l'intermédiaire de cette conversation. Osman expliqua, que l'amiral Akmet venait d'apprendre, « queKhosrew avait empoisonné le » sultan Mahmoud , et que son successeur l'avait nommé » premier ministre ; que des massacres avaient eu lieu » à Constantinople à la suite, et que dans cette circon- » stance Akmet croyait faire acte de bon musulman, en » évitant l'effusion du sang en Syrie ; qu'il partait avec » l'intention de s'entendre avec Hafis, le généralissime » qui était son ami, pour que l'on traitât de la paix avec » le vice-roi d'Égypte ; qu'ensuite, et d'un commun ac- » cord,on viendrait à Constantinople renverserKhosrew.»
Ceci se passait le 5 juillet; on se rappelle que les instructions pour l'amiral Lalande ne furent prêtes et expédiées de Paris que le 10 juillet : cet amiral était donc sans instructions pour ce cas spécial. Il avait plus à surveiller Constantinople qu'à se mêler d'un fait de guerre
civile : il laissa donc passer la flotte. Voici la série des faits qui suivirent.
L'amiral français en référa de suite à noire ambassadeur à Constantinople. Le 6 juillet, il lui expédia un de ses aides de camp, témoin lui-même de la conversation qui avait eu lieu par l'intermédiaire d'Avedik : le 7, le bateau à vapeur qui portait cet aide de camp arrive à Constantinople, et l'amiral Roussin agit immédiatement auprès du divan ; dans la nuit même du 7 au 8, ce bateau, mis à la disposition du gouvernement turc, repartit. Il communiqua, en passant, avec l'escadre française ; et enfin, le 1 1, il rejoignit la flotte turque du côté de Rhodes. Ce fut près de cette ile que le capitaine français remit à bord du vaisseau amiral turc , Muschin- Effendi envoyé directement par le sultan. Ce dernier portait à l'amiral Akmet la confirmation de son grade d'amiral, des décorations; mais on y avait joint Tordre de rentrer immédiatement aux Dardanelles. Ce n'est pas tout encore : le même bateau force de vapeurs, et il arrive à Alexandrie assez à temps pour donner l'alerte aux consuls sur les projets de la flotte d'Akmet, que l'on ne faisait encore que soupçonner; enfin, ce n'est que le jour suivant, i^que la flotte turque entre à Alexandrie.
Je suis entré dans le détail de toutes ces dates, et de tous ces faits, parce qu'on a prétendu que la cause de notre refroidissement avec l'Angleterre venait en partie de ce qu'elle avait imputé à notre amiral d'avoir poussé la flotte turque à la défection. L'interprète Avedik, à prix d'argent, ou plutôt pour sauver sa tête, a fait à la fin de novembre une déclaration ambiguë dont lord Ponsonby a tiré un grand parti auprès de son gouvernement ; mais les faits parlent plus haut que toutes les suppositions. Comment croire qu'un amiral français qui veut pousser une flotte à une défection, disons le mot, à une trahison, ira prendre pour témoins de son action un prince français et deux capitaines de cor-
vcttes ? Comment croire que cet amiral ayant agi ainsi enverrait immédiatement un de ses aides-de-camp, témoin de l'entrevue, à un ambassadeur (l'amiral Roussin) des plus hostiles à la puissance que Ton eût voulu favoriser ? Les faits ici parlent plus haut que les suppositions. C'est la France qui a fait des efforts pour empêcher la défection; quanta l'Angleterre ou plutôt à lord Ponsonby qui nous accuse, il n'a rien fait.
Le cabinet anglais voulut immédiatement reprendre de vive force la flotte turque ; mais les moyens qu'il proposait auraient eu pour résultat presque infaillible l'incendie de tout ce qui était dans le port d'Alexandrie. Brûler une (lotte c'est une bonne fortune qui sourit à tout Anglais ; mais en brûler deux à la fois, c'est un acte national pour un amiral. Le cabinet de Londres et l'ambassadeur à Constantinoplc insistèrent donc vivement sur ce projet ; la France, qui avait pris part à un Navarin en ] 827, ne voulut pas contribuer à un second acte de ce genre. Le cabinet du 12 mai s'associa donc à tous les efforts qu'on voulut tenter pour obtenir la restitution de la flotte turque par la voie des négociations, mais il refusa péremptoirement, le 6 août, de s'associer aux mesures coercitives proposées par l'Angleterre. Le cabinet anglais parut fort irrité de ce refus, et il annonça à celui desTuileriesque peut-être la flotte anglaise tenterait toute seule de reprendre celle des Turcs. Lord Ponsonby essaya plusieurs fois d'y décider l'amiral Stopford ; mais ce dernier ne voulut agir que sur un ordre de Londres, et cet ordre ne vint pas.
Je suis naturellement amené par tout ce qui précède à examiner quelle fut la conduite de lord Ponsonby avant et après la reprise des hostilités de 1839.
§ XXXV . Lord Ponsonby et lord Palmerston sont la cause de la rupture entre la France et l'Angleterre.
Lord Ponsonby avait été fort animé contre la Russie à
l'occasion du traité d'Unkiar-Skelessi; ce ne fut qu'après la mission de lord Durham à St-Pétersbourg, dans le courant de i835, que l'ardeur de cet ambassadeur se tourna d'un autre côté 5 le vice-roi d'Egypte devint l'objet de son animadversion toute particulière $ je puis en donner une preuve irrécusable ; voici en effet un mémorandum sous la date du 3 mars i836 qu'il remit à la Porte.
N° 20. « Mehemet-Ali a provoqué lui-même la né- » cessité dans laquelle est le sultan de; lui faire la » guerre. Ses usurpations, ses préparatifs militaires di- » rigés seulement contre le sultan, ses actes multipliés » de trabison contre son souverain, ce péril mortel dont » il environne le trône du sultan, telles sont les causes » pour lesquelles le sultan doit lui faire la guerre. Me- » hemet-Ali est donc le seul auteur, le seul responsable » de la guerre ; il doit être débusqué du terrain me- » naçant sur lequel il s'est placé lui-même 5 ou le sulian » doit périr. »
Il ajoutait plus loin qu'en présence d'un tel état de choses, l'Angleterre dirait à Mehemet-Ali :
« Si le succès est pour vous dans la guerre contre le » sultan, l'Angleterre ne vous permettra pas de recueillir » aucun fruit de ce succès j l'Angleterre ne vous per- » mettra pas de détruire la balance des pouvoirs en » Europe -, l'Angleterre ne vous permettra pas de forcer » le sultan à se jeter aux pieds de la Russie, et à devenir » en fait son vassal, afin de s'assurer sa protection contre » vous. L'Angleterre vous forcera à vous arrêter court » dans votre carrière ; l'Angleterre vous obligera à » abandonner cette position qui vous met à même de » renverser le sultan, et conséquemment de produire y> des méprises et des dangers infinis pour la commu- * nauté européenne. L'Angleterre peut à sa volonté .» briser et détruire jusqu'au dernier vestige de votre » pouvoir, et vous renvoyer nu dans le désert. »
Je dois rappeler ici que 1 836 était précisément Tannée où notre ambassadeur travaillait avec le plus de persévérance à amener un arrangement direct entre le sultan et le vice-roi. On voit donc que le désaccord entre les deux ambassadeurs de France et d'Angleterre à Constantinople date de bien loin.
La conduite de lord Ponsonby depuis i836 a été parfaitement conforme à l'esprit de son mémorandum. Quand le vice-roi a refusé le passage par l'isthme de Suez aux troupes anglaises , et lorsque les troupes égyptiennes en sont venues à menacer Bassora sur l'Euphrate, et les îles de Bahreïn sur les côtes de la merRouge les mauvaises dispositions de cet ambassadeur ont redoublé , et c'est aux conseils persévérants et suivis qu'il a donnés au sultan Mahmoud que sont dues la reprise des hostilités d'avril 1839 et la bataille de Nézib. Ces faits sont de notoriété publique et ressortent aussi des communications officielles qui ont suivi. Pour le prouver, je suis obligé de jeter un coup d'œil rétrospectif sur les négociations.
Le a5 mai (1839), nos relations diplomatiques commencent avec l'Angleterre, sur les affaires d'Orient. Dans la dépêche n° 1 , lord Pal mers ton dit : « jVb/re premier de- »> voir est d arrêter le plus tôt possible la collision turco- » égyptienne, de peur a" amener encore une intervenu » tion russe à Constantinopfe.v Par la dépêche n° 4 nous répondons dans le même sens et annonçons le départ des deux aides de camp Foltz et Caillé, ayant pour mission, de tâcher d'arrêter les hostilités.
Dans la dépêche, n* 6, lord Palmerston nous dit: « Nous nous entendons sur tout 5 notre accord sera » complet j tout est plein de raison, de simplicité et de » clairvoyance dans votre projet », etc. Plus tard lord Palmerston annonce que le cabinet anglais vient de délibérer sur les affaires d'Orient, et que ce cabinet a décidé « que ï Angleterre devait marcher dans un ac~
» cord intime avec la France que tout était impossi- » h\e sans cet accord; tout facile, possible du moins avec » lui. M
On peut donc dire qu'en mai et juin les politiques de Londres et de Paris étaient identiques, et qu'il y avait accord intime entre les deux pays. Pendant ce temps que se passait-il en Orient ? L'amiral Roussin s'efforçait de maintenir la paix, et lord Ponsonby poussait à la guerre. M. Foltz, l'un des deux aides de camp du maréchal Soult annoncé par la dépêche n° 4, arrive à Constantinople le 14 juin, et le 17 notre ambassadeur veut s'appuyer sur lord Ponsonby pour faire une démarche pacifique auprès de la Porte. Ce dernier refuse et dit « qu'il n'a pas reçu de dépêches, et que s* il en avait reçu , il ne les exécuterait pas ! Il faut dixhuit jours pour correspondre de Londres à Constantinople. Admettons cependant ce fait, que le 17 juin, c'est-à-dire vingt-deux jours après que lord Palmerston disait à Londres, que le premier devoirde V Angleterre et de la France était d éviter les hostilités en Orient, ou de les arrêter \ admettons, dis-je, que lord Ponsonby n'eût pas encore reçu des dépêches. Mais avant, n'avaitil pas des instructions? ces instructions n'étaient-elles pas conformes à celles des autres ambassadeurs qui toutes étaient dans le sens, d'agir à Constantinople de manière à éviter les hostilités? Ces faits sont constants ; car dans son langage officiel lord Ponsonby lui-même croyait devoir parler comme les autres ambassadeurs.
La conduite que lord Ponsonby tenait à celte époque à Constantinople ne pouvait être ignorée de lord Palmerston , car elle n'avait pas échappé à des personnes étrangères à la diplomatie. Voici en effet ce que disait la Gazette dAugsbourg du 6 juillet ( Constantinople 90 juin, n° ai). « On est maintenant très curieux d'ap- » prendre ce qu'en effet la France entreprendra. Plu- » sieurs vaisseaux de guerre decette puissance vont croi-
)) ser, dit-on, sur les côtes de Syrie, et auront peut-être » l'ordre, en certain cas, d'agir hostilement contre la » Porte. Mais ne s'élèvera-t-il pas alors de graves diffé- » rens entre les cabinets de Paris et de Londres, lord » Ponsonby ayant donné à la Porte l'assurance positive » quelle pouvait à tout événement compter sur Vamitié s de la France aussi bien que sur celle de l'Angleterre? 7) On ajoute qu'il s'est avancé au point à" annoncer au » sultan que quand même la fortune de la guerre » favoriserait encore une fois Mehemet-Ali, la i) Grande Bretagne saurait bien à elle seule tenir en » bride le pacha tfÊgypte. Si cela est vrai, ce que nous » ne prendrons pas sur nous d'affirmer, quoique nous » tenions le fait de bonne source, on ne doit plus s'é- » tonner de l'opiniâtre persévérance de Mahmoud dans » ses projets belliqueux. Mais alors il serait d'un autre » côté bien inconcevable que dans toutes ses communi- » cations diplomatiques, lord Ponsonby ait, il n'y a que » peu de semaines, tenu un langage entièrement co/i- » forme à celui de ses collègues en diplomatie. La apolitique de î Angleterre paraîtrait en ce cas peu » claire*, mais peut-être pour certaines personnes » fest-elle assez ou même trop.
Cet article avait une grande portée pour ceux qui savent avec quels ménagements la gazette que je viens de citer s'exprime ordinairement sur la politique étrangère; il prouve que le 20 juin, c'est-à-dire avant la bataille de Nézib, on savait à quoi s'en tenir à Constantinople sur la conduite de lord Ponsonby. On ne connaissait toutefois qu'une partie de cette conduite; car, à mon avis, cet ambassadeur a été plus qu'un agent passif de la reprise des hostilités de 1839; il y a contribué activement, autant que cela pouvait dépendre de lui. Je puis citer un fait grave à l'appui de celte opinion. Kord Palmerslon avait attaché à l'ambassade de Constantinople et fait naturaliser comme anglais M. Chrzanowski, colonel
de génie qui avait servi avec distinction comme général dans les rangs de la dernière insurrection polonaise. Par le crédit de lord Ponsonby, cet officier fut envoyé, vers le 20 août i838, àMalatia, quartier général de l'armée turque, et cet ambassadeur fit tous ses efforts pour le faire agréer par la Porte comme général en chef de son armée de Syrie. Les réclamations de laRussie et de la Prusse furent si vives que la Porte n'osa pas faire cette nomination \ toutefois, le général Chrzanowski resta six semaines à Malatia, avec des pouvoirs si étendus que le général en chef Hafis devait écouter ses conseils et s' y conformer. Deux faits donneront une idée de l'organisation du matériel et du personnel de l'armée ottomane lorsque cet officier y fut envoyé en mission. Pour le matériel, il n'y avait point d'approvisionnements, et les caissons des canons étaient encore à Constantinople, où il parait qu'on les avait oubliés. Quant au personnel, en octobre i838, c'est-à-dire à l'entrée d'un hiver qu'on devait passer aux pieds de la chaîne du Taurus, une bonne partie des hommes n'étaient habillés qu'en cotonnade ! malgré tous les secours d'approvisionnements, et surtout d'habillements, qui furent envoyés à la suite du rapport de M. Chrzanowski, l'armée ottomane perdit quinze mille soldats, pendant et à la suite de l'hiver qui précéda la bataille de Nézib. Le général polonais, après avoir rempli cette première mission, poursuivit sa route et fut à Bagdad \ il en revint en mai 1839, et ce fut à ce retour qu'il passa par Bir, nouveau quartier général de l'armée depuis quelle avait passé l'Euphrate. Le 20 mai, c'est-à-dire seulement un mois avant la bataille de Nézib, cet officier expédia à lord Ponsonby un courrier avec un second rapport. Il le prévenait dans ce rapport « que les hostilités étaient <i commencées ou imminentes, et que l'armée ottomane » était dans le plus grand péril par la position qu'elle » avait prise ; qu'elle avait derrière elle l'Euphrate sans
CHAPITRE QUATRIÈME. 59 » pont pour traverser ce fleuve , et qu'en cas de revers » cette armée serait noyée, détruite, ou prisonnière. » Ce fut à la suite de ce rapport que lord Ponsonby, effrayé, envoya M. Pisani, premier interprète de l'ambassade anglaise, à Nourri-Effendi, l'un des ministres de la Porte. M. Pisani prévint ce ministre des périls que courait l armée turque; et il offrit comme remède de remplacer Ha6s par le général Chrzanowski. Ne me » parlez plus de votre général, répondit Nourri- Eflfendi: » il ne m'a donné que trop d'embarras; ce qui doit arriver j> arriverai»
Il ressort clairement de tous ces faits , qu'un officier anglais , attaché à l'ambassade de Constantinople par lord Palmerston même, travaillait, en i838, à organiser l'armée turque destinée à envahir la Syrie ; qu'en 1839 cet officier inspectait ou du moins visitait cette armée , qu'il prévenait des dangers qu'elle courrait, et qu'enfin lord Ponsonby voulait, comme en i838 , lui donner un général de son choix dépendant de son ambassade.
Gomment concilier tous ces précédents de la bataille de Nézib, et le refus du 17 juin fait à l'ambassadeur de France (d'aider au succès de la mission pacifique du capitaine Follz) avec cette phrase de la première dépêche du a5 mai, de lord Palmerston : « Notre premier devoir est £ arrêter le plus tôt possible » une collision turco-ègyptienne^ de peur d'ame- » ner encore une intervention russe à Constantinople. » Comment les concilier surtout avec la conduite officielle et apparente de lord Ponsonby, qui, suivant la Gazette a^Augsbourg^ en cela conforme avec la notoriété publique, « tenait à Constantinople un langage pacifique en- » tièrement conforme à celui de ses autres collègues en » diplomatie ? » Tous ces faits, toutes ces menées n'avaient pas échappé à l'ambassadeur de France. Il s'en plaignit amèrement au cabinet français, et disait, dans une dépêche datée des derniers jours de juin i83p:
n« 22 « M. le maréchal, qu'on ne me parle plus de l'al- » liance anglaise ; personne n'y croit ici, je ri y crois » pas moi-même, et V on me rirait au nez sifen parlais » ici. h Même avant cette dépêche, le cabinét des Tuileries ne se faisait aucune illusion sur la conduite de l'ambassadeur anglais. Voici en effet l'extrait d'une dépêche du 7 juillet du maréchal Soult à notre ambassadeur, qui en est la preuve, n° a 3. « Quelques justes » méfiances que nous inspirassent depuis longtemps » les dispositions personnelles de lord Ponsonby, nous » étions pourtant loin de croire qu'il les portât au » point de poursuivre un but diamétralement op- » posé à celui que sa cour se propose en commun » avec nous. Je m'en suis franchement expliqué » hier avec lord Granville , et je ne saurais douter » que mes observations transmises à Londres ne portent » leur fruit. Je le répète : le gouvernement anglais est » parfaitement d accord avec celui au roi. »
Le cabinet français en a été pour ses plaintes ; les observations du 7 juillet transmises à Londres n'ont produit aucun résultat, car lord Ponsonby a été maintenu à son poste. De deux choses l'une : ou cet ambassadeur connaissait la pensée secrète de lord Palmerston et s'y conformait, ou ce dernier a approuvé larouduite de son ambassadeur. Dans l'un comme dans l'autre cas, l'Angleterre avait eu vis-à-vis de la France une politique a double face, pacifique à Londres et guerroyante à Constantinople, Chacun peut qualifier cette conduite de l'Angleterre comme il le voudra; quanta moi, mon opinion est bien formée, bien arrêtée ; l'alliance anglaise a été rompue par le fait de lord Ponsonby ou de lord Palmerston, et cette rupture doit être reportée aux premiers jours de juillet 1839. Ce n'est donc pas moi qui reprocherai à M. Thiers d'avoir rompu l'alliance anglaise. Elle était rompue avant qu'il prît le pouvoir, et si j'ai lieu de m'étonner d'une chose, c'est qu'en janvier i8/fo ce député nous ait fait sur les mérites de l'alliance
anglaise un discours de plusieurs heures. En serionsnous donc réduils, depuis la révolution de i83o, à être à la merci de l'Angleterre et à subir tous ses caprices ? S'il en était ainsi, on ferait maudire cette révolution par la nation tout entière.
§ XXXVI. Tentative d'arrangement direct. Intervention de l'Europe le 27 juillet 1839. Cette intervention a-t-cllc empêché l'arrangement direct ?
Nous avons vu précédemment que le sultan Mahmoud était mort le 3o juin 1839; passons aux événements qui suivirent cette mort.
Le nouveau ministre dirigeant, Khosrew, était à peine installé à Constantinople, qu'il voulut faire des ouvertures pacifiques au vice-roi. Le 5 juillet, Akif, secrétaire du conseil, partit, et il arriva à Alexandrie le 1 1 , avec une lettre de ce grand visir. Il proposait au vice roi Thërédité de rÊgypte seulement. Ce dernier reconnut son vieil ennemi dans cette proposition; on se rappelle qu'en 1804, Meheraet-Ali, alors subordonné de Khosrew, lavait chassé du Caire. Il refusa donc les propositions que lui faisait la Porte par son organe, et répondit qu'en 1837 le sultan Mahmoud lui avait offert, par l'intermédiaire de Sarine, outre l'hérédité de l'Egypte celle des pachaliks de Saïda et de Tripoli, c'est-à-dire la moitié de la Syrje.
Le refus du vice-roi était accompagné de l'exposé de ses prétentions ; il demandait : i° la destitution de Khosrew qu'il représentait sous les plus sombres couleurs ; 2 0 l'hérédité de tout ce qu'il possédait. C'était demander les districts cTAdana, de Marach, cTOrfa et une partie de celui de Diarbehir, outre l'ile de Candie, toute la Syrie et presque toute ï Arabie qui étaient déjà possédés par les troupes égyptiennes avant la bataille de Nézib ! Ces propositions furent portées par Akif à Constantinople; elles furent précédées d'une dé-
claration (dont je parlerai plus tard) qui fut remise aux consuls gén&raux résidant à Alexandrie.
A cette époque, le vice-roi était véritablement saisi d'une espèce de vertige ; la victoire de Nézib l'avait enivré. Il envoya un brick de guerre à Salonique, pour se mettre en correspondance directe avec les pachas d'Europe et les exciter à la révolte, pendant que son fils Ibrahim correspondait directement de son côté avec les gouverneurs de l'Anatolie. Constantinople n'était pas même à l'abri des intrigues égyptiennes.
Aussitôt que le cabinet français eut connaissance des exigences du vice-roi, il intervint pour modérer ses prétentions. La destitution de Khosrew était en effet une invasion du vicc-roi dans le gouvernement intérieur de Constantinople, et la possession d'Orfa et d'une partie du Diarbekir eût coupé la partie méridionale de la Turquie; c'était donner le cours de l'Euphratc et même Bagdad au vice-roi. Voici en quels termes le cabinet du 12 mai s'exprimait à cette occasion, dans une dépêche du 27 juillet, qu'il adressait à M. Cochelet. N* 24: «Le gouvernement du roi voit avec peine que les » avantages obtenus par Mehcmet-Ali, loin de lui ins- » pirer la modération qui conviendrait si bien à la posiv tion forte et glorieuse dans laquelle il se trouve placé, » semblent avoir éveillé dans son esprit des espérances » et des projets dont rien, dans ces derniers temps, n'a- » vait indiqué l'existence. Si les grandes puissances ne » peuvent laisser les affaires d'Orient se régler sans » leur concours, c'est que leurs intérêts essentiels et di- » rects y sont trop fortement engagés ; cest quelles ne » pourraient tolérer aucune combinaison qui, dans une » forme ou sous un prétexte quelconque, porterait » atteinte à V indépendance, à V intégrité de T empire » ottoman, ou aux droits de la dynastie régnante, » Cet empire, dans l'état de faiblesse auquel il se trouve » réduit, n'a pourtant pas cessé d'être un des éléments
» essentiels de l'équilibre politique européen. Dites » bien au vice-roi que, quelle que soit la sévérité de no- » tre langage, elle est encore fort au-dessous du degré » de mécontentement que sa persistance dans des pré- » tentions incompatibles avec l'intérêt général inspire- » rait aux autres cabinets, déjà trop portés à se défier de » ses intentions. »
S'il avait été nécessaire d'une nouvelle pièce pour prouver que la France n'était liée d'aucune manière spéciale à la politique du vice-roi , cette dépêche ne laisserait aucun doute. Là, encore, on parlait de T action européenne^ pour régler le différend. C'est toujours la même pensée qui se poursuit et qu'on trouve dans la lettre du 17 juin, du vice-roi à Ibrahim, portée par M. Caillé. v Cet officier m apprend que les grandes » puissances arrangeront cette affaire, » La politique de la France était, à cette époque, fort loin d'être exclusivement égyptienne, car le président du conseil écrivait encore, le 7 août, à notre ambassadeur ce qu'il avait écrit dans ses premières dépêches. Il disait , à celte date, n° 2 5 « Que la Porte ne se bâte pas de trai- » 1er ; qu'elle ne fasse rien surtout sans le concours de » ses alliés. // faut un concert européen pour régler » les affaires dOrient. » Toutes les diplomaties pensaient alors et agissaient dans le même sens. « Ne iais- » sez pas la Porte se sacrifier, ne lui laissez pas mettre » le pied sur la gorge », écrivait-on de toutes les chancelleries aux ambassadeurs de Constantinople.
Ce fut le 21 juillet que Ton connut dans cette capitale les dures propositions faites par le vice-roi. Le 27 du même mois, il y eut un divan extraordinaire : c'était le troisième depuis le retour d'Akif. Personne ne sait encore exactement ce qui y fut décidé, mais il est certain que la première proposition de la Porte s'était élargie : on proposait plus que l'hérédité de l'Égypte. J'ai trouvé., dans l'ouvrage de MM. de Cadajvène et Barrault, que
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le divan avait consenti à accorder j'Égypte et la Syrie héréditairement, mais à condition i* que le district d'Adana serait rétrocédé j 2° que les villes saintes de Damas, de Jérusalem, de La Mecque et de Médine seraient administrées par la Porte ; 3° enfin , que le viceroi paierait un tribut de sept millions et demi de francs. Le ministre de la justice était, dit-on, déjà désigné pour partir le lendemain 28, et porter ces propositions à Alexandrie.
Ce fut alors qu'un grand acte vint changer la face des négociations. L'Europe iktervjkt! Voici comment et sous quelle forme cette intervention eut lieu.
Le 27 juillet au matin, un courrier de cabinet arriva deVienne, et, dans le jour même, les cinq puissances signèrent une note collective qui fut immédiatement remise à la Porte. Notre ambassadeur se chargea de la faire parvenir au vice-roi par un de ses aides de-camp. Cette note était ainsi conçue :
N° 26. « Les soussignés ont reçu ce matin de leurs gou- » vernements respectifs des instructions en vertu des- » quelles ils ont l'honneur d'informer la sublime Porte » que l'accord sur la question d'Orient est assuré entre » les cinq grandes puissances, et de l'engager à suspen- » dre toute détermination définitive^ sans leur concours, » en attendant l'effet de l'intérêt qu'elles lui portent.
« Conslantinople, 27 juillet 1839.
» Signé Ponsonby, ambassadeur d'Angleterre ; baron yiRoussin, ambassadeur de France; baron deSturmer, » internonce d'Autriche 5 A. Bouttenief % ministre de »Russie; comte de Kœnigsmarck, ministre de Prusse.
La note du 2*7 juillet a-t-elle été une faute? a-l-elle surtout empêché un arrangement direct sur le point de se conclure entre le sultan et le vice-roi ? ce sont-là de graves questions : je vais essayer de les résoudre. Lorsque le courrier de Vienne arriva à Conslantinople, le 27
au malin , les événements malheureux que subissait l'empire ottoman, et les dangers qui en ressort aient pour la communauté européenne, avaient tellement ému la diplomatie qu'évidemment si la France n'eût pas adhéré à la nota, on l'eût signée à quatre au lieu de la signer à cinq. La Turquie était alors sans armée et sans flotte 5 un enfant montait sur le trône ; on craignait même une insurrection du vieux parti turc à Constantinople. Quelle est la puissance qui , en présence de pareilles éventualités, eût osé refuser une signature qui tendait à raffermir une position aussi compromise ? C'eût été démasquer de3 projets ambitieux aux yeux de toute l'Europe, et la Russie elle-même n'osa pas refuser la sienne dans ce premier moment. La note du 27 juillet, à mon avis , n'a donc pas été une faute; elle était nécessitée par les circonstances : j'ajouterai qu'elle rentrait dans l'ordre des idées de la chambre élective, qui poursuivait alors la pensée d un concert européen. Cette note était le commencement de ce concert. Voyons maintenant s'il est vrai qu'elle ait empêché un arrangement direct sur le point de se conclure entre le vice-roi et le sultan.
J'observe d'abord qu'au 27 juillet, lorsque le divan délibérait sur les propositions apportées par Akif , aucun motif plausible ne forçait la Porte à se décider promptement. C»s propositions étaient une demande d'hérédité pour tout ce que le vice-roi occupait depuis la bataille de Nèzib; or, le même bateau qui avait amené Akif avait apporté une déclaration du i3 juillet du vice-roi aux consuls européens. Il disait dans celte déclaration n° 27 : « En6n je vous déclare que si » l'on n'agrée pas mes propositions, je ne ferai point » la guerre , mais je me maintiendrai dans ma posi- » tion y et /attendrai. » Cette déclaration fut, suivant moi, une faute du vice-roi j si après la bataille deNézîb il eût répété ce qu'il disait en i833, quand il était à Kutayeh : je demande telle chose, telle concession ,
et si dans les cinq jours de ma demande vous ri y accédez pas, je fais marcher mon fils sur Constantinople; oh ! alors je concevrais qu'on eût été pressé d'en finir. Mais dire : je demande tout ce que je possède^ si vous ne me l'accordez pas je ri essaierai de vous prendre rien de plus , f attendrai c'était en vérité dire à la Porte : ne cédez pas , car vous ne pouvez avoir aucun avantage à céder, et vous perdez toutes les chances de l'avenir. Je crois donc très fermement que tant que la négociation serait restée sur le terrain où le vice-roi l'avait placée en juillet 1839, un arrangement direct était impossible. Il y avait d'ailleurs à cette époque , et bien plus tard encore , une pierre d achoppement qui eût empêché tout arrangement direct : je veux parler du district dAdana. Quelques renseignements sont nécessaires à ce sujet.
J'ai interrogé tous les documents distribués aux chambres, tous ceux qui ont été communiqués à la tribune ; j'ai causé avec des hommes de toutes les opinions , et surtout avec ceux qui ont été sur les lieux ; j'ai fait en un mot tout ce qu'il est possible de faire pour m'éclairer.
C'est à la suite de toutes ces investigations qu'il est resté dans mon esprit , comme conviction profonde , qu'à aucune époque, depuis la bataille de Nézih , la Porte ri a eu la pensée de donner héréditairement au vice-roi le district iïAdana. Ici, je l'avoue, je suis sans pièces officielles pour appuyer ma conviction ; mais je suis certain que personne ne peut m'en opposer de contraires, et le vice-roi lui-même n'a jamais osé dire que la Porte lui ait fait cette offre 5 je connais en effet quelqu'un qui l'interrogeait sur ce point et sur les conditions qu'il supposait que le divan était décidé à lui faire dans la matinée du 27 juillet, et toujours il a répondu : « Je ne les connais pas , Dieu seul les connaît-,
» mais ce que je sais, cest qiion voulait m 1 accorder » beaucoup. »
L'obstination que la Porte a toujours montrée pour conserver le district d'Adana se conçoit ; ce district est en dehors de la Syrie , on y parle le turc bien plus que l'arabe ; militairement parlant , c'est une des ciels de r Asie-Mineure, et la possession de cette partie de la Caramanie est une chose si importante que déjà en 1 8 33 le vieux sultan Mahmoud et le vice-roi furent sur le point de déchirer à son occasion la convention de Ku~ tayeh (voir page 17). Il fallut, pour décider le sultan à tenir sa promesse , qu'Ibrahim suspendit la marche rétrograde de son armée et qu'il menaçât d'un retour offensif sur Constantinople. Ces faits ne peuvent être contestés , car ils sont historiques; ils prouvent toute l'importance que de part et d'autre la Turquie et l'Egypte devaient attacher à cette partie des négociations. 11 me parait donc évident que la première de ces puissances n'avait pensé en aucune manière à céder le district d'Adana en juillet 18S9; voyons, maintenant, quelle a été la conduite de l'Egypte sur ce point.
La rétrocession du district d'Adana a toujours été refusée par le vice-roi au cabinet du 11 mai, et je puis fournir la preuve officielle que cette concession n'était même pas clairement faite au cabinet du l* r mars. Voici, en effet, ce qu'écrivait M. Thiers à M. Gochelet, notre consul à Alexandrie, le 17 avril 1840 n* 28: « Le Pacha ne peut conjurer les dangers de sa situa- » tion qu'en montrant beaucoup de modération et de » sagesse. Je vois quil revient sur la concession SA" » dana , autrefois à demi faite ; il a tort : il rendrait » tout arrangement amiable impossible. » Cette dépêche , que M. Cochelet avait ordre de communiquer au vice-roi , prouve que même en 1840, alors que les négociations prenaient une apparence si menaçante pour le vice -roi, il n'était pas encore bien résolu â
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abandonner le district d'Adana. Comment donc supposer qu'il eût consenti à cet abandon dans le mois qui suivit la bataille de Nézib ?
Beaucoup d'autres considérations fortifient l'opinion de ceux qui , comme moi , pensent qu'au 27 juillet la Porte et le vice-roi n'étaient en aucune manière sur le point de s'entendre. Ainsi Kbosrew, alors ministre dirigeant de la Porte , était un ennemi tellement déclaré du vice-roi, que ce dernier demandait par Akif, comme une des premières conditions d'un arrangement, qu'on le destituât. Les ambassadeurs, révoltés de cette exigence , soutenaient Kbosrew $ comment croire qu'en pareille circonstance ce grand-visir se sentant appuyé par presque toute la diplomatie, céderait aux exigences de son ancien ennemi Mehemet-Ali ? comment croire surtout que lord Ponsonby, étant à Constantinople, eût laissé sacrifier la Porte ? Je pense qu'il ressort de tous ces faits que la note du 27 juillet n'a en aucune manière empéebé l'arrangement direct. Je dois ajouter qu'à cette époque notre cabinet était loin de poursuivre un pareil résultat : en voici la preuve. Dans la dépêche de Paris du 7 août, que j'ai citée sous le n° 25 , ce cabinet, après avoir dit à notre ambassadeur «qu'il fallait » un concert européen pour régler les affaires d'Orient, ajoutait, n« 29 : « La Russie, qui d'abord avait paru ad- » mettre la nécessité d'une solution européenne, cher- » che maintenant à éluder. Le statu quo est ce qui lui » convient le mieux dans les affaires d'Orient. Il est à » craindre quelle ne pousse à un arrangement direct » entre le Sultan et Mebemet Ali , et , s'il est vrai que » Nouri-Effendi se soit rallié à la politique de Saint- » Pétersbourg, il y aurait lieu de concevoir des inquié- » tudes sur ce point. » Cette dépêche prouve quelle était à cette époque la tendance de la diplomatie. Sur les cinq puissances quatre voulaient terminer l'affaire d'Orient par un concert européen 5 la Russie, qui dans
le premier moment avait paru adhérer à celte politique, puisqu'elle avait signé la note du 27 juillet, avait au contraire une tendance à se tenir séparée du reste de l'Europe, pour sauver son traité exclusif d'Unkiar~< Skelessy .Voici une nouvelle preuve do cette tendance. M. de Medem , ambassadeur de Russie à Paris , communiqua officiellement au cabinet français une note , datée de St.-Pélersbourg, du 6 août, où l'on disait, n° 3o : et L'empereur ne désespère nullement du salut » de la Porte, pourvu que les puissances de l'Europe » sachent respecter son repos, et que par une agitation » intempestive elles ne finissent pas par l'ébranler tout » en voulant l'affermir. »
Il ressort , je crois , de tous ces faits, que la Russie, après avoir signé la note du 27 juillet, était revenue à la pensée d'un arrangement direct ; mais que toute l'Europe, la France comprise, voulait en finir par un concert européen qui eût aboli le traité d'Unkiar-Skelessy. Maintenant que l'expérience a prouvé que la France avait eu tort de s'associer à cette politique , je vois bon nombre de mes collègues dire que le cabinet du 12 mai aurait dû poussera l'arrangement direct, et qu'il avait eu tort d'engager la politique du pays dans la direction d'une solution européenne. Mais pour agir autrement qu'il l'a fait, il eût fallu que ce cabinet faussât compagnie à l'Angleterre avec laquelle nous étions associés depuis mai 1839, pour détruire le traité russe d'Unkiar-Skelessy : il eût fallu surtout qu'il eût totalement perdu de vue qu'à cette époque, la politique populaire à la Chambre des députés était celle dun concert européen. Qu'on lise le Moniteur du ô juillet 1839, on verta par le résumé du rapporteur delà lot des 10 millions que le 4 juillet , c'est-à-dire seulement vingt-trois jours avant l'intervention européenne du 27, cette politique était clairemert celle que la Chara
bro voulait faire prévaloir. Cessons donc de reprocher à autrui ce que nous avons voulu nous-mêmes.
Je crois pouvoir conclure de tout ce que j'ai dit dans le § XXXVI, i° que la note du 27 juillet n'a pas empêché un arrangement direct ; 2 0 que cette note était parfaitement dans l'esprit qui dominait alors à la chambre élective,et queconséquemment si elle a été une faute, cette faute doit retomber sur elle. Je m empresse toutefois de déclarer que dans mon opinion, en 1839, il n'y a eu faute de la part de personne. A cette époque, la politique de la France n'était pas libre ; nous étions liés par les précédents de i833, nous avions dit alors à la Russie : « La France compte agir en Orient comme y> si le traité dUnkiar-Skelessy ri existait pas ». Nous avions aussi dit à la Porte « qu'une conséquence inévi- » table d'un nouveau recours à î intervention russe » serait d'obliger la France à ne plus consulter que ses » intérêts dans la question dOrient». Pouvions-nous ne tenir aucun compte de ces actes ? S'il y a eu une faute de commise c'est donc suivant moi en i833. Je crois qu'à cette époque nous nous sommes beaucoup trop préoccupés des conséquences du traitéd'Unkiar-Skelessy. Un gouvernement moins moral ou plus habile que le nôtre, et en vérité je ne sais laquelle de ces deux expressions employer, aurait cultivé avec soin les germes de discorde européenne qui étaient contenus dans ce traité. Nous avons fait le contraire ; on sait comment nous avons été récompensés.