CHAPITRE V
Diplomatie de l'Europe avant et après la note du 27 juillet 1839. — Proposition du cabinet du 12 mai, à la cour de Vienne. — Bappel de l'amiral Roussin ; M. de Pontois le remplace à Constant ino pie. — M. de Brunov envoyé russe à Londres : cas de guerre posé par le cabinet du 12 mai. — • Discussion sur l'Orient à la Chambre des députés. — Seconde négociation de M. de Bruno-w; M. Guizot remplace le général Sébastian! à l'ambassade de Londres.
§ XXXVII. Diplomatie de l'Europe, avant et après la note
du 27 juillet 1839.
On a prétendu que la note du 27 juillet était plus spécialement l'œuvre de la France-, c'est une erreur : voici comment les choses se sont passées.
La chancellerie de Vienne était la plus rapprochée du théâtre de la guerre de Syrie ; elle s'alarma la première. La mort du sultan, la bataille de Nézib, la défection de la flotte, l'avènement d'un prince encore enfant au milieu d'une capitale sans troupes régulières, une interventiou russe menaçante; toutes ces nouvelles, connues du 6 au i4 juillet, avaient vivement ému M. de Metternich. Depuis longtemps cet habile diplomate regrettait de n'avoir pas insisté, en 181 5, auprès de l'empereur de Russie, pour faire entrer la Turquie dans le droit européen ; il jugea que le moment était opportun pour répa. rer cette faute. Il y avait alors à Vienne quelque chose que je ne sais comment désigner; c'était un essai, une ébauche de conférence, au moins entre trois puissances. Sous l'influence des nouvelles effrayantes qu'on recevait d'Orient, cette quasi-conférence prit l'initiative, donna des ordres, expédia des dépêches, et, le 27 juilUt au
matin, un courrier de cabinet qu'elle avait expédié arriva à Constanlinople. A l'arrivée de ce courrier, toute la diplomatie du Pera se mit à l'œuvre -, il y avait urgence. Le divan délibérait ce jour même sur les propositions du vice-roi apportées par Akif; c'est sous l'influence de tous ces faits et le jour de l'arrivée des nouvelles de Vienne, que la note du 27 juillet fut signée par les cinq ambassadeurs. L'ambassadeur de France n'y prit aucune pari plus spéciale que les autres, et j'ignore sur quels faits se fondent ceux qui soutiennent l'opinion contraire. La note du 27 juillet fut signée avec une telle précipitation que l'on ne put s'entendre sur aucun point avant de la signer : ainsi on disait « L'accord sur la question dQ- » rient est assuré entre les cinq grandes puissances, » et dès le 3o, à l'occasion des limites de Syrie, le désaccord éclatait. Il est à remarquer qu'alors la Russie était avec nous disposée à donner au vice-roi la limitation la plus favorable, et que sur ce point la Prusse et l'Autriche se réunirent au système anglais.
On apprit à Londres et à Vienne, avec la plus grande satisfaction, la nouvelle de la note collective du 27 juillet. Ces deux cabinets fondaient sur cette pièce l'annulation du protectorat exclusif de la Russie, et conséquemment du traité d'Unkiar-Skelessy.
M. Boutlenief, ambassadeur de cette puissance, avait en effet signé cette note. Ces espérances furent promptement déçues. La Russie refusa, en effet, de prendre part aux conférences que M. de Metternich voulut ouvrir à Vienne. Qui pourrait en blâmer cette puissance ? elle était certaine d'y être en minorité sur la question d'Orient, Il devint donc' évident que la note du 27 juillet, dont on avait espéré tant de bien, ne produirait aucun résultat, ou des résultats tout autres que ceux qu'on avait prévus ; c'est, en effet, ce qui est arrivé.
Les nouvelles qui avaient si fort alarmé à Vienne
étaient arrivées à Paris le i5 juillet, et avaient motivé de la part du maréchal Soultune circulaire du 17 juillet aux quatre grandes puissances. C'était une proposition officielle dans le sens de la proposition verbale que l'Autriche avait faite antérieurement. (Voir la dépêche n° i3.) On peut la résumer ainsi : n* 3i. « Tous les » cabinets veulent l'intégrité et l'indépendance de la » monarchie ottomane sous la dynastie actuellement » régnante \ il serait utile que chacun de ces cabinets » fit une déclaration officielle dans ce sens aux quatre » autres : ce serait un moyen de raffermir la paix du » monde. »
L'Angleterre, l'Autriche et la Prusse répondirent au cabinet français d'une manière satisfaisante ; quant à la Russie, elle répondit évasivement.
J'ai dit pour quels motifs la France avait eu gravement à se plaindre de l'Angleterre dans la question d'Orient. J'ai dit aussi qu'à l'occasion de la flotte turque, nos rapports s'étaient encore refroidis ; on ne devait donc ni de part ni d'autre être disposé à des concessions sur la question des limites à établir en Syrie. Le débat sur cette question se ressentit de l'aigreur qui s'était emparée des deux cabinets. Pendant tout le mois d'août on ne put s'entendre. En Orient, au contraire, nos deux diplomaties, sous l'impulsion des instructions de Paris, du 10 juillet, et de Londres du i3, parurent enfin marcher d'accord. Le 9 août, les deux ambassadeurs demandèrent avec instance l'entrée des Dardanelles pour produire, disait-on, un effet moral qui contint le vice-roi. L'ambassadeur russe disait au divan n° 3a : « Les troupes égyptiennes ne sont plus » menaçantes ; elles n'avancent plus : la France et l'An* » gleterre ne veulent donc que faire un acte patent qui » détruise le traité d'Unkiar-Skelessy. sans qu'il y ait » aucune urgence, aucune nécessité. En pareille circon- » stance, si vous acceptez, je demande mes passeports.»
L'Autriche, et, je crois, la Prusse, appuyèrent auprès du divan la réclamation de la Russie, et la Porte, après avoir refusé, demanda l'éloignement des deux flottes anglo- françaises. Le 21 août les deux amiraux refusèrent à leur tour ; ils avaient alors sous leurs ordres 19 ou 20 vaisseaux de guerre, et un nombre proportionné d'autres bâtiments.
Ce fut à cette époque que l'Autriche sollicita vivement le gouvernement turc de répondre enfin officiellement à la note européenne de 21 juillet. A l'instigation de cette puissance, la Porte répondit enfin le 22 août ; elle demandait aux grandes puissances que, conformément à l'esprit de cette note , n° 33, « on avisât en- » fin à régler sa position vis-à-vis du vice-roi, ou qu'on » le soumit. » M. de Metternich essaya, mais inutilement, de tirer parti de cette demande pour établir des conférences à Vienne. Ce projet échoua de nouveau; peu après, cet habile diplomate tomba gravement malade.
§ XXXVIII. Proposition du cabinet du 12 mai, à la cour
de Vienne.
Le général Sébastiani, notre ambassadeur à Londres, fut renvoyé à son poste et y arriva le 29 août. Voici à quelle occasion : Lord Clanricade avait été chargé d'une mission à Saint-Pétersbourg par le gouvernement anglais, et l'on annonçait que M. de Brunow, diplomate russe, allait venir à Londres. La mission de lord Clanricade fut interprétée par le gouvernement, français comme une démarche de rapprochement faite à la Russie, et l'avenir a prouvé que cette crainte était fondée. Le cabinet du 12 mai voulut alors se rapprocher de l'Autriche ; mais il le fit ouvertement, car il communiqua aux quatre cours le mémoire qu'il adressait à cette puissance.
Cette pièce était datée du 21 septembre 1839, et on y proposait à l'Autriche, comme base d'arrangement
no 34) « d'accorder au vice-roi, l'Egypte et la Syrie » héréditairement, l'Ile de Candie viagèrement, et d'exi- » ger immédiatement la rétrocession à la Porte des dis- » tricts d'Adana, d'Orfa et de Diarbékir. » Voici comment le cabinet du 12 mai envisageait la question turco-égyptienne dans ce document : « Aucune prédilec- » tion particulière ne nous anime en faveur de la puis- » sance égyptienne. Nous ne verrions certainement pas » renverser sans quelque regret l'œuvre extraordinaire » élevée par Mehemet-Ali, et qui, au milieu de nom- » breuses imperfections, contient incontestablement des 0 germes d'améliorations nombreuses : mais notre foi » dans la durée de cette œuvre n'est pas assez entière » pour que nous pensions à en faire la base d'un système » politique. Nous croyons bien plutôt qu'à une époque » plus ou moins rapprochée, les vastes provinces main- » tenant soumises à la domination du vice-roi, sont » destinées à rentrer sous l'autorité directe du sultan, » et que l'empire ottoman, quelle que soit sa profonde » décadence, est encore destiné à survivre à l'établisse- » ment de Mehemet-Ali , à l'absorber même un jour, » parce qu'au sein de cette décadence même, il puise » dans son antiquité, dans le caractère religieux attaché » à la dynastie d'Othman, dans l'ensemble des idées et » des institutions orientales, une force morale qui n'ap- » partient qu'à lui. Dans cette prévision d'un fait que » nous ne redoutons ni ne désirons, mais sur lequel il » nous paraît sage de régler notre politique , parce
» qu'il est vraisemblable, nous, etc
Ces considérations font le plus grand honneur au cabinet du 12 mai : il était difficile d'apprécier plus saine ment les affaires d'Orient ; les Anglais ont prétendu que le projet de limitation entre le sultan et le vice-roi, qui était la proposition essentielle de cette dépêche, était en contradiction avec le fond de notre politique officielle , qui, même encore dans la dernière dépêche (n°3i) du 17
juillet que j'ai citée, était encore : a l intégrité et lin» » dépendance de T empire ottoman , et le maintien des » droits de la dynastie régnante, » J'avoue que, sur ce point, la discussion est difficile ; car le cabinet anglais a raison en apparence, et tort au fond. C'est en effet une singulière intégrité que celle qui coupe un tiers d'un empire ! et pourtant, quel est l'homme, ayant étudié la question d'Orient , qui ne reste convaincu que depuis long-temps la Syrie et l'Arabie étaient pour la Porte une cause de faiblesse plutôt que de force. Donner héréditairement ces provinces au vice-roi, c'était les arracher à l'anarchie bien plus que les enlever à la Porte , et l'histoire des cinquante dernières années le prouve. Je crois donc que l'arrangement proposé par le cabinet français était rationnel , sous le point de vue de la Turquie, mais il ne l'était pas sous le rapport de l'Angleterre ; car il coupait toctbs les routes de l'Inde. Je reviendrai sur ce point : il a, suivant moi, dominé toute cette question. Ces propositions ne produisirent aucun résultat ; l'Autriche n'y adhéra qu'à moitié et en demandant la restitution immédiate de l'île de Candie; et quant au vice-roi , à cette époque il n'entendait en aucune manière relâcher le district d'Adana, que la France elle-même voulait lui enlever.
Dès cette époque, le cabinet de Vienne prévit que la question d'Orient pourrait amener de graves perturbations ; car cette question se compliquait d'une action européenne collective aux cinq puissances qui avaient signé la note du ay juillet. M. de Metternich voulut alors détruire cette note , qui était son propre ouvrage , et le 20 novembre il fit proposer aux ambassadeurs résidant à Vienne de notifier les deux propositions suivantes à la Porte et à l'Égypte : n° 35. i° « Qu'aucune » puissance ne s'opposait aux arrangements directs entre » le sultan et le vice-roi ; a 0 qu'en cas où Ibrahim mar- » obérait sur Constantinople des mesures collectives se-
» raient prises entre les cinq puissances pour arrêter » cette marche. » Ces propositions ne furent pas acceptées y ce fut, suivant moi, très fâcheux ; car il était alors évident que l'Angleterre et la Russie avaient une grande tendance à se rapprocher et à s'entendre à nos dépens. Il me semble donc que , dans cette circonstance , le cabinet du 12 mai n'a pas saisi avec assez d'empressement cette manière de sortir de la difficulté ; toutefois , je ne puis rien affirmer , car je n'ai pas vu la réponse qu'il fit à cette ouverture. Toute l'action diplomatique commençait à se concentrer à Londres, où M. de Brunow était arrivé depuis plus de deux mois : c'est peut-être là le motif qui a fait négliger la diplomatie qui venait des autres capitales.
§ XXXIX. Rappel de l'amiral Roussi n. M. de Pontois le remplace à Constantinople.
Le 22 octobre , M. de Pontois arriva à Constantin nople ; il était nommé ambassadeur en remplacement de l'amiral Roussin , qui était parti quelques jours avant. On a interprété ce rappel de deux manières : les uns, et c'est le plus grand nombre, ont pensé que notre ambassadeur s'était montré, depuis sept ans, trop hostile aux intérêts égyptiens pour qu'il pût représenter convenablement la ligne de conduite que le cabinet voulait suivre. D'autres ont pensé, au contraire, que la France ne voulait en aucune manière changer sa politique en Orient, et que si on avait rappelé l'amiral Roussin c'était uniquement parce qu'il n'avait pas toute la finesse nécessaire pour un poste où il fallait lutter contre des hommes aussi habiles que MM. Bouttenief et Ponsonby. Ce qui parait prouvé, c'est que nous fûmes des derniers à pénétrer les projets hostiles du sultan avant la bataille de Nézib , et le 27 mai, lorsque notre ambassadeur eut acquis la conviction que depuis long-temps on le trompait, il procéda en faisant une scène violente au ministre turc des
affaires étrangères. Plus tard, on sut qu'en juillet lord Ponsonby avait trouvé le moyen de faire passer sous le couvert de F ambassade de France les dé pèches que Khosrew, ministre dirigeant du sultan, envoyait au capitaine de la flotte turque défectionnée à Alexandrie. Quelle que soit celle de ces deux opinions que Ton adopte, il est un point sur lequel tout le monde est d'accord, c'est que l'amiral Roussin a vu et dit le premier que l'alliance anglaise était rompue; c'est là ce qu'il disait en juin 1839, et suivant moi on n'a pas assez tenu compte de cet avis.
§ XL. M. de Brunow envoyé russe à Londres. Cas de guerre posé par le cabinet du 12 mai.
Revenons à M. de Brunow: depuis plusieurs semaines, la presse allemande annonçait l'arrivée de ce diplomate à Londres ; il y arriva effectivement vers le milieu de septembre, et, peu de temps après, notre ambassadeur avertit le cabinet français que lord Palmerstou l'avait prévenu qu'il était disposé à adopter les propositions de la Russie. Ces propositions étaient : n° 36 « Action de » la France et de l'Angleterre sur les côtes de Syrie » pour contraindre le vice-roi, et présence d'une force » russe à Constantinople pendant l'opération sur les » côtes de Syrie. »
Cette proposition était, évidemment, la reconnaissance pure et simple du traité d'Unkiar-Skelessy par la France et l'Angleterre. Il fallait que lord Palmerston fût bien pressé de rompre l'alliance française pour y accéder. Voici ce que répondit le cabinet français : cette dépêche est du 26 septembre, n° 37 : « Nous ne pou- » vons donc, monsieur le comte, donner notre assenti- » ment aux propositions de M. de Brunow. Jamais, de » notre aveu , une escadre étrangère ne paraîtra de- » vont Constantinople sans que la nôtre ne s y montre » aussi. C'est à cette seule condition que nous pouvons
» autoriser l'infraction du principe de la clôture des dé- » troits, et toute autre combinaison rencontrerait, dans » l'opinion unanime et énergique de la France , des ob- » stacles qui ne permettraient pas au gouvernement du » roi de s'y associer, lors même qu'il ne partagerait pas, » comme il la partage en effet, cette répugnance nationale » si vraie et si profonde.
» Veuillez , monsieur le comte , donner lecture de » cette dépêche à lord Palmerston. Le cabinet de Lon- » dres n'ayant pas encore pris de résolution définitive » sur la grave question qui y est traitée, nous aimons à » croire que de plus mûres réflexions lui feront repous- » ser les propositions captieuses de la Russie. En tout » cas, la détermination du gouvernement du roi est ir- » révocable. Quelles que soient les conséquences d'un » déplorable dissentiment , dût-il avoir pour effet l'ac- » complissement du projet favori de la Russie, celui » de nous isoler de nos alliés , ce n'est pas nous qui en » aurons encouru la responsabilité.
» Nous resterons sur notre terrain ; ce ne sera pas » notre faute si nous ne retrouvons plus ceux qui s'y » étaient d'abord placés à côté de nous. »
Cette dépêche est des plus graves. C'était une déclaration de guerre éventuelle 5 car on y disait: la détermination de la France est irrévocable : si les Russes paraissent à Constantinople avec une escadre, la France y paraîtra en même temps avec la sienne ! Cette décision hardie en imposa à lord Palmerston, et, il faut le dire , dans cette circonstance il aurait eu contre lui l'opinion de l'Angleterre même. Il repoussa donc celte première proposition de la Russie.
Les deux cabinets de Londres et de Paris débattirent alors de nouvelles propositions de limitation en Syrie, et le 3 octobre on proposa à la France d'accorder au vice-roi, « l'hérédité de VÉgyple, et celle du pachalik » d'Acre , mais sans la place. » Le 14 octobre , notre
ambassadeur à Londres fit savoir que le cabinet français refusait ces propositions.
Les rapports diplomatiques devinrent depuis ce refus encore plus difficiles ; M. de Brunow fut sur le continent chercher de nouvelles instructions. On sut , avant son retour à Londres , que la Russie consentait enfin à ce que les pavillons français et anglais entrassent dans les Dardanelles , en même temps que celui de laBussie passerait le Bosphore. Lord Pal mers ton fit part à la France de cette ouverture qui n'était encore que présumée , car il n'en était avisé que d'une manière indirecte.
Cette proposition , si elle se fût confirmée, donnait gain de cause à la diplomatie française , sur le point qu'elle avait toujours regardé comme le plus capital, celui de l'abolition du protectorat exclusif de la Russie.
Le cabinet répondit donc à cette ouverture d'une manière conciliante. Voici cette dépêche ; elle est du 9 décembre, n° 38 : « La nouvelle que vous Yne donnez » du prochain retour à Londres de M. de Brunow, muni » de pleins pouvoirs pour signer une convention qui » réglerait sur un pied d égalité les rapports de pro- » tection des puissances à l'égard de la Porte, a excité, » comme vous pouvez le croire , la plus sérieuse atten- » tion du gouvernement du Roi. Nous attendons im- » patiemment les détails que , sans doute , vous serez » bientôt en mesure de me donner sur les termes mê- » mes de celte convention. S'ils sont tels, en effet, que » doit le faire supposer le langage de lord Palmerston ; » si , par conséquent , ils emportent de la part de la » Russie une renonciation effective à la position excep- » tion n elle qu'elle s'attribuait à Conslanlinoplc -, si l'ad- » dition d'aucune clause directe ou indirecte ne vient
» paralyser d'un autre côté les concessions que semble » faire le cabinet de St.-Pétersbourg , je n'ai pas besoin » de vous dire que la détermination de ce cabinet, que
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» qu'en puisse avoir été le motif, nous causera une 1res » vive satisfaction. Elle nous donnera, en effet, gain de » cause sur le point qui nous a constamment paru le » plus important dans la question d'Orient ; elle nous » amènera au résultat que nous avions d'abord eu en » vue , et que depuis quelque temps nous désespérions » d'obtenir. Vous savez, en effet, que dès le principe de » la négociation , nous nous sommes attachés à en faire » sortir l'annulation du protectorat exclusif exercé » par la Russie sur le sultan, et que nous avons signalé » ce but à nos alliés , comme celui qu'on devait s'effor- » cer d'atteindre par tous les moyens. Nous avons dit » et répété sans cesse , que c'était surtout à Constantin » nople qu'il fallait garantir l'indépendance de la Porte; » que le nœud de la difficulté était là. Ce n'est pas notre » faute, si, en s'opiniâtrant trop longtemps à le voir là » où il n'était pas, dans la question , relativement sc- » condaire pour l'Europe , des rapports du Sultan avec » le vice-roi , on a multiplié les complications et les » embarras, au point de les rendre presque insolubles. » Il est enfin permis d'espérer qu'on va rentrer dans » la bonne voie ; certes , ce n'est pas nous qui y met* » trons obstacle, et je vous le répète, si les proposi- » tions de la Russie sont telles qu'on vous l'a dit ; sr » elles ne contiennent rien de plus , rien au moins qui » en altère la portée , je suis prêt à vous envoyer l'au- » torisation d'y accéder formellement. Je vais plus loin : » le gouvernement du Roi, reconnaissant avec sa loyao- » té ordinaire qu'une convention conclue sur de telles » bases changerait notablement l'état des choses , y » trouverait un motif suffisant pour se livrer à un » nouvel examen de l'ensemble de la question d'Orient, » même dans les parties sur lesquelles chacune des » puissances semblait avoir trop absolument arrêté son » opinion pour qu'il fût possible de prolonger la dis- » cussion. »
82 CIUIMTUE CINQUIEME.
La dépèche qu'on vient de lire était une avance faite à l'Angleterre ; c'était lui dire : jusqu'à présent nous avons demandé pour le vice-roi l'Egypte et la Syrie héréditairement , mais puisque uous avons gain de cause sur la question principale de Constantinople, nous spmjnes prêts à examiner sur de nouvelles hases la question secondaire des limites de la Syrie.
§. XLI. Discussiou sur POrieni à la Chambre des
députés.
Pendant que cette deuxième négociation des propositions russes se poursuivait à Londres , la session de 1840 s'ouvrait à Paris. Le a3 décembre 1839, le roi prononça son discours d'ouverture } voici le paragraphe relatif aux affaires d'Orient :
N°3(). « Notre pavillon, de concert avec celui de la » grande Bretagne , et fidèle à l'esprit de cette union » toujours si avantageuse aux intérêts des deux pays, » a veillé sur l'indépendance et la sûreté immédiate de » l'empire ottoman. Notre politique est toujours d'as- » surer la conservation et l'intégrité de cet empire, » dont l'existence est si essentielle au maintien de la » paix générale. Nos efforts ont au moins réussi à arrê- » tpren Orient le cours des hostilités que nous avions » voulu prévenir j et quelles que soient les complica- 0 lions qui résultent de la diversité des intérêts, j'ai » l'espérance que l'accord des grandes puissances amè- » nera bientôt une solution équitable et pacifique. »
C'est ainsi que la question d'Orient fut lancée une seconde fois dans la discussion des chambres et dans le public.
Le 1 1 janvier i84o, le président du conseil ouvrait la discussion de l'adresse ; voici quelle fut la phrase la plus saillante de son discours sur la question égyptienne , qui successivement avait pris à Londres plus d'importance que la question principale de Conslanti-
uiAPHKiî cj.NguÈJii;. 8:î nople. « Nous n'avons pas ju^é l intégrité et la sûreté » de l'empire ottoman incompatibles aveu certains » arrangements en faveur de la fa m il h du pacha d'E- » gypte. » Pendant le cours de la longue discussion qui suivit, la chambre, par son altitude, se montra bien plus préoccupée des intérêts égyptiens que de ceux du sultan, M. Denis, député du Var, fit un excellent discours , mais il parlait contre les idées exagérées qu'on se faisait de la puissance égyptienne , la chambre ne l'écoutapas un seul instant. M. de Lamartine lui-même, qui avait vu de près la puissance du vice-roi, et qui en connaissait la faiblesse , fut plusieurs fois accueilli par des murmures ; la chambre avait l'air de fuir la vérité.
« // ne fallait pas , disait ce courageux orateur , » constituer gratuitement vous-même un droit ègyp-< » tien , une nationalité soi-disant arabe , dans une » puissance d'un Jour, sans base, sans titre, sans natio- » nalitè ; dans une de ces Jantasmagories orientales , » qui apparaissent et disparaissent avec le génie acci- » dentel <£un seul homme ; il ne fallait pas prendre » au sérieux le rêve ambitieux c£ un vieillard.»
Le fait culminant de toute cette discussion fut le discours de M. Thiers sur l'alliance anglaise. Le i3 janvier il parla plusieurs heures ; son succès fut complet, et il produisit un grand effet, même sur ceux qui comme moi se défient de ses projets. Je me rappelle encore que, après ce discours,je disais tristement à l'un de mes amis politiques : « Quel dommage qu'un si beau talent ne soit plus avec nous ! » Le lendemain je voulus relire ce discours; je ne connaissais pas la question, les pièces n'avaient pas encore été produites; cependant je me souviensdu désappointement que j'éprouvai à cette lecture. Je trouvai plusieurs contradictions; l'allégation principale avait été victorieusement combattue, et maintenant que les pièces sont connues, j'avoue que ce discours est à mes yeux une des preuves les plus évidentes
de la légèreté avec laquelle M. Thiers traita les affaires. Quelques semaines après, ce député dirigeait notre diplomatie et présidait le conseil des ministres. Voyons donc ce qu'il a dit dans le cours de cette discussion.
Dans la séance du i3 janvier M. Thiers prit trois fois la parole. Il commença par déverser le blâme sur le cabinet du 12 mai, tout en feignant de ne vouloir pas l'attaquer. Par moment ce blâme prenait même l'apparence d'une attaque directe à la loyauté de ce cabinet ; ainsi il disait : « L'Angleterre s'e3t plaint de ce que la » France changeait de politique : je ne dis pas que » cela Ait vrai, mais il est certain qu'elle montrait sa poli- » tique un peu tard, et qu'elle se donnait ainsi un air de » duplicité.» On voit que la discussion (ut aigre; je vais donner encore quelques autres extraits.
« On a parlé de système turc, de système arabe, de » système européen, de système de statu quo, disait » M. Thiers ; à mes yeux, il n'y a que deux politiques » en Orient : la politique active, qui pousse au partage » de l'empire turc, et la politique de précaution qui » prend des mesures pour un partage éventuel plus ou » moins éloigné. J'approuve tout à fait le gouverne- » ment d'avoir préféré le second système. »
<( La Russie, comme tout le monde, est pour le » statu quOj c'est-à-dire pour la paix ; tout le monde a est pour la paix en Europe, et heureusement tout le » monde y est d'une manière très ferme et très décidée. »
Ainsi M. Thiers, qui prétendait être bien au courant des affaires d'Orient, confondait le système européen, qui voulait la double annulation du protectorat exclusif de la Russie et de la convention de Kutayeh , avec le statu quoy qui était basé sur ces deux actes. Et c'est au moment où l'Angleterre préparait les gargousses de ses canons que cet orateur nous disait que tout le monde en Europe était, d'une manière bien ferme et bien décidée, pour la paix !
M. Thicrs pouvait ne pas connaître la conduite que lord Ponsonby avait tenue à Gonstantinople en 18^9; mais il connaissait parfaitement les premières propositions deM. de Brunow, car il en a parlé dans son discours, et il félicita le ministère de les avoir refusées. Ces propositions prouvaient d'une manière éclatante que l'Angleterre voulait définitivement briser l'alliance française; car nous nous étions embarqués ensemble ayant pour but principal C annulation du protectorat exclusif de Constantinople par les Russes, et tout d'un coup cette puissance se séparait de nous sur cette question ; elle l'abandonnait et s'alliait avec la Russie pour la question secondaire qui nous séparait d'elle ! Comment donc se fait-il que cet orateur employa près d'une heure à nous faire l'éloge de l'alliance anglaise ? Poursuivons notre examen; que penserait-on maintenant si un autre homme que M. Thiers eût dit en janvier 1840 ?
« L'Angleterre veut identiquement ce que nous » voulons, sauf des différences qui sont plus apparentes
» que réelles » Tout le monde sent que notre véri-
» table grandeur est sur le continent, eh bien î savez- » vous ce que cela décide ? Cela décide cette grande » question, c'est que nous sommes à l'égard des Anglais, » non-seulement des alliés de principe, mais aussi » des alliés d'intérêts !... Ces traités de 181 5 quel'An- » gleterre a signés le jour où la lutte finissait, et où elle » ressentait encore les dernières ardeurs de la haine , » je suis convaincu qu'aujourd'hui elle les voudrait au- » trement, parce qu'elle a besoin de notre grandeur, que » notre grandeur ne lui est pas hostile. » Je ne pousserai pas plus loin ces citations.
J'ai parlé de contradictions, je vais en citer une seule. Voici pour t alliance russe ou pour V alliance anglaise: on peut choisir. » Je sais que des esprits généreux, » patriotiques, prétendent que si la Russie ne cherche pas » à s'entendre avec nous, c'est qu'il y a en nous, permettez-
£6 CHAPITRF. CINQUIÈME.
» moi de le dire, quelque chose qui lui déplaît, c'est que » nous avons fait une révolution. Je ne crois pas cela. Je » ne crois pas que la Russie ait des préjugés : les grands » cabinets n'ont pas de préjugés. Sans vouloir retracer les » leçons de l'histoire, je me souviens qu'à une époque, la » Russie, après avoir fait une guerre très vive> très » acharnée, après avoir envoyé Sou varow avec 160,000 » Russes sur nos frontières, a changé brusquement sa » politique quand elle a pu croire qu'il était de son in- » térét de s'entendre avec la Fiance qui cependant n n'avait pas cessé d'être révolutionnaire. »
Voici maintenant le revers de la médaille.
« Mais, pour moi , je ne puis pas encore renoncer à » cette belle et noble alliance qui est fondée non-seu- » lement sur la puissance matérielle, mais sur lu force » morale des principes. Car, quand nous sommes avec » l'Angleterre , nous ne sommes pas obligés de cacher » notre drapeau, tandis que telles autres alliances qu'on » nous conseille forceraient à le cacher.
On voit qu'il y avait de quoi satisfaire tous le3 goûts dans le discours de M. Thiers. Dans le cours de sa longue et brillante improvisation, cet orateur avait attaqué le cabinet du 12 mai , bien plus par des considérations générales que par des faits. Cependant il avait blâmé le système du concert européen et avait dit que la note collective du 27 juillet avait été une faute, parce qu'elle avait empêché un arrangement direct sur le point de se conclure. Je crois avoir prouvé à la fin du chapitre IV qu'il n'en est rien ; mais le cabinet du 12 mai était alors dans une fausse position pour se défendre ; il ne pouvait le faire avec succès qu'e/i produisant des pièces qùil ne devait pas produire j car les négociations étaient encore pendantes. La réponse que M. Duchâtel fit à M. Thiers fut la reproduction de cette pensée. Ce dernier lui répondit à son tour :
« Le jour où le cabinet pourra expliquer avec moini
te de danger sa fioli lic|t.it- , je prends l\ n«;i£rm< nt « 1 « » prouver que peut-cire j'aurais pu employer im {auto gage PLts sévèrk pour ebractériser ià conduite du ca- » binet. Mais, je le répète, la question est trop grave » pour que nous nous donnions le plaisir, la malheii- » reuse satisfaction, de nous rejeter les fautes à la tète. » Attendons que les pièces puissent être produites, n
Sur une observation du garde-des-sceaux, M. Thiers répondit : j'accepte le défi(de prouver pièces en main ce qu'il avait avancé sur la conduite du cabinet du 12 mai.
C'est en ces ternies que le cabinet du 12 mai et le futur président du cabinet du V mars terminèrent cette discussion.
M. JoufFroy prit ensuite la parole , et répondit au premier discours de M. Thiers. Après avoir démontré clairement que la note du 27 juillet n'avait empêché aucun arrangement direct entre le sultan et le viceroi, et rappelé que le but de la chambre, au départ de la question, avait été d'en faire ressortir l'annulation du protectorat exclusif de la Russie, ce député ajouta :
« Je dis donc que j'adhère complètement , poUr ma » part, au vif assentiment que M. Thiers a donné à lit » doctrine de l'alliance anglaise. Et moi aussi, par toute tes les grandes raisons qu'il a énumérées, je suis pouf » cette alliance ; sans aucun doute, elle est préférable a » toute autre dans l'état actuel de l'Europe , en suppo- » sant même que des difficultés de personnes n'en rente dissent pas d'autres impossibles. Mais* néanmoins, il » appartient à un député qui parle à cette tribune, et » qui a suivi avec attention les faits, de ne pas partager, » aussi complètement que M. Thiers, les illusions (je m suis fâché d'employer ce mot, car un esprit aussi diste tingué que M. Thiers s'en fait peu) dans lesquelles m il est tombé, et sur l'entier avantage et sur l'absence » de. tout inconvénient de l'alliance anglaise.
» Eh bien ! je dois dire que , dans les négociations
» qui viennent d'avoir lieu, ce qui a fait manquer, si- » non le concert européen total, au moins le concert » européen limité à quatre puissances , c'est f Angle - » terre, et, par des prétentions qu'il était difficile de » supposer et de prévoir.
Je n'ai fait cette dernière citation que pour montrer à quel point M. Thiers s'était posé comme chaud partisan de l'alliance anglaise , lorsque les hommes qui partageaient le plus ses convictions commençaient à ouvrir les yeux sur les exigences de cette alliance.
Le paragraphe, en réponse au discours du trône, fut enfin voté le i3 janvier 1840. Quatorze orateurs avaient pris part à cette longue discussion. Voici ce paragraphe :
N° 4<> - « Le repos du monde n'a pas été longtemps » interrompu par les événements dont f Orient a été le v théâtre ; notre pavillon , de concert avec celui de la » Grande-Bretagne, en attestant notre fidélité à l'esprit » de cette union, si conforme aux véritables intérêts des » deux pays , a veillé sur les dangers immédiats que » pouvait courir l'empire ottoman. Les efforts de votre » gouvernement ont arrêté le cours des hostilités ; la » guerre active a cessé. Dans ces graves circonstances, la » position de la France est grande et désintéressée ; sa » politique reste invariable 5 elle ne souffre pas qu'au- » cune puissance européenne menace l'indépendance » ou l'intégrité de cet empire, dont l'existence est si né- » cessaire au maintien de la paix générale. Mais en ap- » puyant des droits consacrés par le temps , elle tient » compte des événements et n abandonne point les » droits nouveaux. Le traité, qui conciliera des intérêts » si divers , doit être équitable pour assurer à tous une » durable sécurité. Votre Majesté espère qu'une solu- » tion satisfaisante sera bientôt pacifiquement amenée m par l'accord des grandes puissances. Les vœux de la » chambre s'unissent à vos espérances. »
La discussion avait été fort longue , mais elle avait
jeté peu de jour sur la question. On se battait dans les ténèbres, car on ne pouvait encore produire aucune pièce. Le vote de la chambre se ressentit de la confusion des idées ; et dans le paragraphe que je viens de citer, les partisans du système turc et ceux du système arabe avaient chacun leur phrase. Appuyer les droits consacrés par le temps, et ne point abandonner les droits nouveaux, était en effet chose difficile à concilier; chacun interprétait ces droits nouveaux au gré de son désir, et j'en ai vu qui soutenaient que la chambre, par là, s'était engagée à soutenir le vice-roi même dans ses dernières conquêtes dOrfa de Marach et d'une partie du Diarèekir; sans cela, disaient-ils, que signifiaient les droits nouveaux ? Jamais la confusion du fait et du droit ne m'apparut dans la discussion et dans les esprits d'une manière plus fâcheuse qu'en cette circonstance.
§ XLIT. Seconde négociation de M. de Brunow ; M. Guizot remplace le général Sébastian! à l'ambassade de Londres.
Pendant les débats delà discussion de l'adresse, la seconde négociation deM.de Brunow se poursuivait à Lon dres. Bientôt le projet russe, qu'on ne connaissait qu'imparfaitement et par voie indirecte, fut communiqué au cabinet français, et lord Palmerston l'approuvait. Ce projet consistait à autoriser la France et l'Angleterre à faire entrer chacune trois vaisseaux dans une partie définie et limitée de la mer de Marmara, pendant que les Russes seraient venus à Constanlinople avec leur flotte. C'était encore une nouvelle variante du traité d'Unkiar- Skelessi , savoir le protectorat exclusif des Russes à Constanlinople. Que faisait, en effet, à celte question la présence de deux flottes à vingt lieues de là et l'action sur les côtes de la Syrie ? À cette proposition principale élait jointe celle secondaire d'accorder au vice-roi seulement Vhêrêditède TÈgypte.