‹ La vérité sur la Russie (volume 4)Chapitre 12 sur 37 · APERÇU GÉNÉRAL SUR LA RUSSIE · texte numérisé non relu

APERÇU GÉNÉRAL SUR LA RUSSIE

Qu'est-ce que la Eussie, au point de tu6 politique et administratif?

C'est un immense édifice à extérieur euro* péen, orné d'un fronton européen, mais, à l'intérieur, meublé et administré à l'ariatique. La très-grande majorité des fonctionnaires russes, déguisés en costumes plus ou moins européens, procèdent dans l'exercice de leurs fonctions en vrais Tartares.

Sur quelle base repose l'administration russe? — Est-ce sur les lois? — Non, certes; aucun pays n'est plus riche que la Eussie

LA VÈBitÈ SUE LA RUSSIE. gg

en loisj ordonnances et rcrglcmcnta de toutes sortes; le code ruese est le plus voliiraîn^ux ^ A^ ta terre ; il eontient quinjte gros volunicB I ÛB plus de mille pages cliiifun ; tous les ans I QppaïïLÎ^emt cncoro doa eupplémcnts. ilais ce code, si utile à la prospérité djea fabriquea de papier j est une lettre morte pour le pajs. Le premier nrticlc du premier volume , en plaçant Tempe reur au-dessuË de toutes les lois, transforme tous les quinze tomes, m épms , en la plus Yolumineuee des mauvaises \ plaisanteriefl. L'a d m îmst ration russe repose sur r égalité de tous, non devant la loi, comme en Europe, mais devc^nt le caprice du pouvoir et la vénalité de l'administration, conmie en Asie. Pour y échapper, il faut faire partie de la camarilla de la cour, ou être protégé par elle, toujours comme en Asie.

Nos paroles ne peuvent avoir rien de blessant pour l'empereur Alexandre ; il est honnête homme, et le premier à désirer la rénovation morale de son ] ays.

L'une des erreurs le plus généralement

accréditées consiste à regarder l'empereur de

, tontes les Russies comme un autocrate tout-

f puissant. C'est une. grande erreur. Autocrate

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de droit, rempereùr ne Test presque jamaii de fait. 11 peut exiler chacun, il peut enlerer à chaque Eusse sa fortune, sa liberté, sa vie; il peut faire tomber les têtes au gré de son caprice, mais l'on pense bien que Tempercur Alexandre, prince éclairé et bon, se garde bien d'user de ces droits sauvages. Au fond, l'empereur n'est que le rédacteur, et parfois même seulement le promulgateur des lois et ordonnances, sans être à même de pouvoir lo moins du monde tenir la main à leur exécution. Si une loi publiée par l'empereur est utile aux intérêts de la bureaucratie, ou à ceux des ministres, ou de l'entourage intime impérial, vous pouvez être certain qu'elle sera exécutée avec une vigueur et \m zèle remarquables; si elle n'est d'aucune utilité aux intérêts des trois pouvoirs que nous venons de mentionner, elle no le sera qu'avec mollesse et dédain, et si elle était contraire à leurs intérêts, vous pouvez itrc certain qu'elle ne sera jamais exécutée. Mais de ces trois pouvoirs, le plus influent, le plus puissant, est sans contredit la bureaucratie, cette Icpre morale de la Kuasic. Soumise ii Tempereur de nom, elle lui im-

pose le plus Bouvexit ses volontës à elle. L'empereur règne, la bureaucratie gouverne, et fon autocrate à elle, c'est Tor, le seul souverain auquel la bureaucratie russe apporte constamment le tribut d'une obéissance complcte et d'une inaltérable fidélité.

Ceux qui connaissent bien le peuple russe, ce peuple si richement doué sous le rapport de rintelligcncc et sous celui du coeur, co peuple à l'esprit si lucide, si vif, si fin, comprenant tout, saisissant tout, d'une aptitude si variée ; ce peuple bon, obligeant, compatissant envers les malheureux, respectueux envers la vieillesse et les supériorités sociales, ceux-là ne peuvent s'empechcr de frémir en songeant àratroec administration s^us laquelle il gémit. Entre ce peuple si admirable, et un souverain bon et honnête comme rcmpcrcur actuel, s'interpose une bureaucratie corrompue, avide, pillarde, triple extrait des passions les plus mauvaises et les plus viles. Cette bureaucratie trompe le peuple en lui faisant souvent accroire que ses abus- à elle sont autorisés par le souverain; elle trompe l'empereur en lui représentant comme dangereux ce peuple si digne d'aï-

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ne l'empêche point d'occuper ce pofeter depuis un quart de siècle. Totit le monde sait qu'a la chancellerie de ce fonctionnaire les aifaires ne se traitent que l'or à la main.

Pour ce qui en est de l'ouverture de»

lettres à la poste, l'on ne montre à l'empereur que celles qu'on veut lui faire voir. Toutes celles pouvant nuire à la camarillà ou aux personnes que la camarillà protège, ne sont point mises sous les yeux du souve^ rain, et plus d'une fois l'on a eu recours à la fabrication de lettres fausses.

Enfin, la police politique fut pendant longtemps l'antre de la vdnalitë la plus effroyable, sous l'administration du comte Benckendorffi du prince Orlow et du gënëral Doubelt. Là tout s'achetait, tout se vendait, et l'argent en main, l'on pouvait commettre les actions les plus infô.mes. La police politique avait l'habitude d'effrayer constammeïit l'empereur Nicolas par de soi-disants indices de eonspirationà et de menées politiques. Cela lui donnait du crédit auprès du souverain, et de plus, une fois les arrestations opérées, l'enquête commencée^ les riches qui se lai^

SUR LA RUdSlE.

lient rançoimcr ëtaicnt gracies ; les pauvrvs ; ceux qui ne voulaient point payer allaient L exil. En même temps, les abus les plus iants étaient cachés au souTcrain; ainsi, Saint-Pétersbourg même, Politkowski, conjiller privé et gérant les affaires du comité I; de la caisse des invalides de Tarmée, cr«bait constamment, pendant longues anées, dans la caisse publique à lui confiée, es sommes dont le total s'éleva à plusieurs illions , mais comme il était Tami et le trtncr du général Doubelt, Tempereur Nicolas 3 dut la connaissance de ce fait qu'à un ir hasard, en 1^53. Le chef supérieur acel de la police secrète, le prince liasile ^Igoroukow, est un homme connu, il t vrai, youT son intégrité, mais il n'est lère impartial. Appartenant par ses épions au parti rétrograde, il exagère dans s rapports à l'empereur tout e qui conme les libéraux, et lui cache les méfaits îs rétrogrades. Ainsi, le comte Zakrewski, nvemeur-général de Moscou de 1848 à 1859, ndant les onze années de son administration, signala par le despotisme le plus vexaire, le plus tyrannique, le plus brutal,

s'immisçant dans les affaires de funille, disant des injures à ses administres, prot^eant ouyertement la vénalité et la concussion et y prenant part lui-même, par des foumitores do drap pourri et d'eau-de-vie de mauvaise qualité. La police assurait Temperenr que tous les bruits répandus à ce sujet étaient calomnieux. Enfin, en avril 1859, le comte Zakrewski, qui avait l'habitude de dire que rien ne gênait l'administration autant que la loi, fut destitué parce qu'il avait poussé son mépris de la légalité jusqu'à autoriser sa fille, mariée au comte de Nesselrode et non divorcée, à commettre un acte de bigamie en se remariant publiquement au prince Dmitri Druçki — Sokolinski. Mais l'empereur n'apprit ce fait que par les bruits des salons; la police secrète le lui avait caché et avait donné au couple bigame le temps de se rendre à l'étranger, non point en ftiyant; mais en voyageant au grand jour et sans se presser, c'est-à-dire en faisant environ douze cents verstcs sur des routes oii il n'y a point de chemins de fer.

Le moyen le plus sûr, pour l'empereur, de connaître les abus et d'y remédier, aurait

EUE LA RUSFIE. ^

consistL^ dons une piiblicitd large ci sérieuse i maie c'est ju Elément ce que ne Tculcnt j-oîiit la plupert des ministrcBj la eamarîlla et la Ibureaucmiie. La littérature russe, à peine réveillée d'un long Boramcil involontaire, a &it preuve d'une ecvêp d*uno énergie, d*tin talent qui ont déj aisé toute attente* Ce qui est plus beau encore, c'est qu'elle fait preuve d'une noblesse de sentiments et d'un patriotisnic éclaire vétitableTueut remarqua- , blés; à peine les liens de la ceneure qui m renchaînaient ei rigouTeusement ont-ils été f un peu aiTaiblie, qu'on la vit se livrer, arec la plus noble ardeur, à la poursuite des abus qu'elle recherchait pour les signaler et les flétrir, et à l'ëtude sérieuse et approfondie de toutes les questions sociales les plu^ importantes. Dans des quatre dernières années, les revues et les journaux russes ont publie un très-grand nombre d'articles, qui auraient été lus et appréciée par l'univers entier, s'ils avaient été écrits dans une langue plus connue généralement que ne l'est la langue russe,' et s'ils avaient paru dans les revues françaises, anglaises ou allemandes. Mais dès qu'un artide ne se bornait point à traitex

44 LA VLRITÉ

IcB r^iiestions scus un aspect gënëral, allait uu fond des abus exis'iants et les signalait vivement, la plupart des ministres, la camarilla et la bureaucratie poussaient des cris d'épouvante, et déclaraient TKtat en péril et en danger, parce que .la presse signalait les concuF siens de telle ou telle administration, ou bien indiquait rexcellence de telle ou telle réferme désagréable à b, bureaucratie. Croirait-on en Europe que le ministre do la justice, le comte Panine, a sollicité l'empereur, à plusieurs reprises, d'interdire aux journaux la discussion sur la nécessité d'une procédure publique et orale? 11 est vrai que ce ministre est connu par n'avoir point la tête

complètement saine Néanmoins il y a

vingt ans qu'il gère le ministère de la justice. Croirait-cn qu'il a été interdit aux journaux de dire que la ferme des eaux-de-vie, telle qu'elle existe en Eussie, est l'organisation la plus immorale et la plus odieuse que l'on puisse voir? Croirait-on qu'il est interdit aux journaux de démontrer la nécessité de la publicité du budget? La publicité est la tête de Méduse de la bureaucratie russe: si l'aigle fixe le soleil de ses regards, Icb

SOB LA RVaSlE.

hiboux et les chats-huants ne peuvent vivre que dans les ténèbres.

Enfin, rempcrcur de Kussic est priv<< mémo de la possibilité de causer avec les individus» ([u'aucun lien ne rattache à la bureaucratie ou à i'armce. Dans les cours où règne Vancienno étiquette monarchique, Tancienne étiquette européenne, tout gentilhomme, tout noble a le droit de venir à la cour; dans les cours organisées sur les principes si loi^s et si féconds de la société modomo, comme les cours de Paris, de Turin, de Bruxelles, tout homme de mérite, tout Homme bien né, tout homme ayant, à quelque titre que ce soit, une position sociale, peut avoir accès à la cour. De cette manière, il est possible au souverain de voir tous les hommes distingués du pays, de causer avec eux, de s'éclairer de leurs lumières, et de connaître à fond les besoins et les nécessités du pays. En Russie, il n'en est point ainsi. Pour être reçu à la cour, il faut avoir un certain grade bureaucratique. L'homme le plus éminent, l'écrivain le plus distingué, le penseur le plus profond, le gentilhomme de la plus vieille race, ne peuvent être xidmis à la

Uk. TÉBITÊ .

COUT sans aToîr un certain grade burcaacratique. Or, pour avancer vite dans la hiërarchie bureaucratique russe ^ il faut, sauf quelques exceptions bien rares, dues à des causes de hasard ou à de puissantes protections, il faut, disons-nous, n'avoir nî dignité ni conscience, et remplacer la dignité par une epinc dorsale bien fleidble, .et I4 conscience par la finesse. Cette dernière qualité, en Itussie, le plus souvent prise pour de Tcsprit, est bien utile dans notre pays, où Ucsprit est souvent bien nuisible. La finesse, apanage ordinaire de la médiocritë, est irès-utile dans tous les pays où règne Tcsclavage. £n Eussie, un homme qui unit la médiocrité à la £nesse, et qui n'a ni dignité ni conscience, est presque sûr d'arriver aux postes élevés de l'Etat et de jouer un rôle à la cour. Comme nous le voyons, la cour de Eussie, ou Ton n'a accès ni par le mérite ni par la naissance, mais uniquement par les fonctions que l'on occupe ou que l'on a occupées, n'est point une cour européenne, mais une cour asiatique, habillée en costumes européens. On voit qu'il n'est nullement flatteur d'en faire partie, U eu

SUB lA RUSSIE.

dëcoule ce triste résultat, que rempercur, arec les meilleures intentions du monde, mais n'ayant aucun point de contact ayee les forces vives et intelligentes du pays, ignore l'état des esprits et les besoins réels de ses sujets.

Malheureusement, l'empereur ne songe point à ce qu'une situation xiouyelle exige des hommes nouveaux; il croit pouvoir opërer des réformes ave» faide des individus qui, trente année» durant, ont suivi son père dans les voies de la compression et de la haine des lumières. Ainsi que me le disait un jour à Pétersbourg un diplomate étranger, l'empereur ne se doute point qu'il est éminemment dangereux de confier à des cochers de fiacre la direction des locomotives des chemins de fer.

Croirait-on qu'en Russie, après la création des divers ministères en 1802, les ministres ne se sont réunis en conseil en présence du souverain que pendant une ou deux années, et qu'ensuite, jusqu'en 1857, chaque ministre avait un travail spécial? ce qui ôte à l'administration générale tout caractère d'unité, autorise les abus de pouvoir les plus épou-

4g LA VÉRITÉ

va II tables, et exjr ose le gouvernement à prenait; des mesures si contradictoires entre elles, que leur contradiction mutuelle pousse parfois jusqu'au grotc<8que. Chaque ministre se trouvaît ] lacé dans son ministère dans la position d'un pacha dans son pachalyk, ne disant à Tcmpereur que ce qu'il voulait lui dire, le trompant souvent; et une fois le travail fini avec l'empereur, personne n'osait faire d'observations au ministre, qui avait toujour*; pour réponse: „ C'est la volonté do 8a Majesté !'' Les ministres se réuniasaient, il est vrai, une fois par semaine entre eux ; mais c'était hors do la présence de l'empereur, pour discuter sur des mesures insignifiantes et secondaires, tandis que toutes les mesures importantes se trouvaient décidées dans le travail en tèto-i-tête do chaque ministre avec le souverain. Ceci dura plus d'un demi-siècle, et amena la Bussie au point où elle en est maintenant. L'ddmini-, stration russe est la vénalité organisée, appuyée sur une anarchie permanente, recouverte, aux yeux de l'empereur et de l'Europe, par le voile du mensonge officiel.

• En novembre 1857, nous avons présent<$

SIA LA RUBSiE.

k 8. A. I. le .grand-duc Constantin et à M. e ministre des affaires étrangères, prince Uezandre Grortchakow, un mëmoirc ou, en conseillant diverses reformes, nous insistions ur la nécessite urgente de supprimer le layail sépare de chaque ministre avec l'em» pereur, et de réunir les ministres en con- Beil sous la présidence du souverain, comme cela a lieu dans tous les pays civilisés. S. A. I. le grand-duc Constantin remit notre mânoire à Tempcrcur le 2 [14] décemlnre. Neuf jours après, le 1 1 [23] décembre 1857, les ministres, pour la première fois depuis un demi-siècle, furent réunis en conseil sous la présidence de Tempereur, et depuis ils 6e réunissent ainsi tous les jeudis. Mais le travail spécial de chaque ministre avec Tempereur ne fut point supprimé pour cela, et contribue à embrouiller les affaires, en laissant la porte grande-ouverte aux influences des favoris et aux rivalités personnelles.

Maintenant, nous allons jeter un coup d*oeil sur :

a) La justice et le conseil de Tempire;

b) Le sénat;

c) L'administration;

d) Le tckint (grades hiërarchiques de h bureaucratie);

e) La nobleBse, la classe rurale^ le servage et les assemblées électives;

/) Les essais d'émancipation des serfs soui l'empereur Nicolas;

g) L'émancipation des serfs sous le règne actuel ;

h) La bourgeoisie;

t) L'administration militaire;

;) Les finances et le budget;

A-) Les fermes d'eaux-de-vie et les sociétA ; de tempérance;

0 La police politique;

m) La presse;

n) La liberté de conscience en Bussie;

et o) Les dissidents de l'église russe.

irancB bt du comsxil db l'bxtikb.

avant parlé dégà da code de noa rolmnincuzy et de fiiit si inutile. Le îs lois du csar Jean lY, publie en SoudebnUc)f et eelni da czar Àlexii,

en 1649 {(Mcjénié)^ avaient subi n des états généraux {Zèm$kai Sohor iskaia Douma). Plus loin, dans le i de la noblesse et des assemblées s, nous parlerons de la composition I destinée de ces états généraux. 8oùs nés des czars Alexis et Théodore III,

avaient été publiées avec le simue l'approbation des états généraux encore de temps à autre , et, depuis P*^, purement et simplement en vertu

plaisir impérial, ce qui, le plus sou- )us les successeurs de Pierre P*", voue : sous l'influence du principal favon, en avait un) ou bien, s'il n'y en avait sous l'influence des intrigues de l'cn- 4*

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