SDB LA BUS6IB
met obstacle à ce qu'il puisse iq^peler rapidement à de hautes fonctions les hommes qui auraient pu 7 être yraiment utiles à leur pays. Le tchme aujourd'hui n'est plus qu'une Teritable serre chaude d'imbéciles et de voleurs.
élus par l'assemblée populaire (vétché)^ et la province reconnaissait leur autorité. Dans un état de. société aussi peu avancé, les limites du pouvoir du prince et de celui des chefs électifs ne pouvaient guère être tracées d'une manière claire et précise; des conflits sans cesse renaissants venaient à surgir. La mort des princes Sinaw et Trouvor accrut encore la puissance de Eurik, qui réunit leurs villes et leurs droujinas aux siennes. Les nouveaux princes avaient amené avec eux une troupe d'hommes d'armes vaillants et audacieux, qui avaient partagé leurs aventures et leurs dangers, et qui, leur étant toujours de plus en plus nécessaires, se trouvaient naturellement appelés à partager leur prospérité. Les principaux de ces compagnons d'armes furent placés par Kurik dans les diverses villes, pour y maintenir Tordre et faire reconn^tre Tautorité suprême du prince, mais sans porter atteinte en rien au pouvoir des assemblées populaires (vétché). Les fonctions de ces gouverneurs non-seulement n'étaient point héréditaires, mais pas même inamovibles, ce qui mit obstacle à l'établissement de la féodalité en Bussie. Elles eurent seulement pour réanltat
de Boumettre dcânitiyement les villages au pouvoir politique des villes, sans toucher eu rien à Tégalité générale des habitants, tout campagnard pouvant à volonté devenir citadin- Burik mourut après un règne de dix-sept années, laissant un fils âgé de deux ans, Igor. L'oncle de ce prince, Oleg, prit le pouvoir en main, et, poussé par ces goûts belliqueux particuliers aux Normands, il se dirigea avec ses troupes vers le midi de la Russie, s'empara de Kiew, ville placée dans une magnifique situation sur le Dnièpre, mit à mort Askold et Dir, deux chefs normands qui exerçaient à Kiew le pouvoir souverain, et j transporta la capitale de la Russie. Les nécessités de la guerre, les difficultés de rétablissement et du maintien du pouvoir dans une contrée nouvelle, accrurent beaucoup l'importance des chefs militaires qui entouraient les princes variagues. Lors de la conclusion, par Oleg, d'un traité de paix avec Tempire de Byzance, les chefs militaires de cette époque, sous le titre de tarie, virent leurs noms inscrits dans le traité après celui du prince. L'arrière-petit-neveu d'Oleg, le petit-fils d'Igor, saint Wladimir avait Thabitadô
de dire, que sa fidèle droujina lui était bien plus précieuse que l'argent et Tor, parce que, avec son appui et grâce à sa valeur, il aurait toujours beaucoup d*or et d'argent. De' cette manière, la position sociale et politique des Yariagues venus en Russie avait beaucoup grandi, au-dessus de celle même des principaux indigènes. Mais ni les uns, ni les autres ne constituaient ce qui s'appelle une noblesse, c'est-à-dire une caste jouissant de privilèges quelconques; le vieil esprit slave, esprit essentiellement républicain et démocratique, ne le permettait point; les hommes qui commandaient les armées et exerçaient le pouvoir administratif ne formaient point une caste, mais une aristocratie essentiellement mobile, comme elle existé dans la plupart des républiques, et dont la Servie, république avec un souverain à sa tête, offre de nos jours la complète image. On voyait ^ des familles se maintenir pendant des générations entières dans les hautes régions du pouvoir, mais c'était de l'habileté et du bonheur, car il n'y avait point de privilèges héréditaires. La position de chacun dépendait de son mérite, de sa fortune, et»
auB liA stissm.
cotnme il arrive d'ordinaire en c© mood©, le pka BOUTent du hasard.
Saint Wladiniir, à sa mort, arriToe en 1015, partagea ëBs états entre ses fik. Cette immense faute faillit perdre k Bussie et entruTa boh déTeloppement pendant bien longtemps; mais, commise par une intelligence anfisi BTipdriâTire que l'était celle de saint ^Wladimir, elle pronve à quel point TeÈprît d* égalité régnait à cette époque en Bussie dans les hautes régions politiques elloemémes, ou Ton n'admettait point que les membrehj de la famille rt^gnante puis s ont devenir les sujets de Taîné d'entre eux. Dans les moeurs slaves, rancienneté n'appartenait point à la primogéniture , mais à l'âge; ce n'était point le fils qui succédait au père: c'était l'aîné des frères survivants qui succédait à son frère sdné; il prenait le titre de grand prince (vélikoi knîaz); il fixait sa résidence à Kiew, et plus tard, depuis Icp» fin du douzième siècle, à Wladimir. Presque à chaque avènement de grand prince, les princes apanages changeaient d'apanages, occupant ceux-ci dans leur ordre hiérarchique, suivant le degré d'ancienneté qu'eux-mêmes occupaient
j[50 ^^ VÉRITÉ
dans la gëuéalogie de la maison de Eurik. Les apanages n'étaient point une propriété individuelle et héréditaire; ils appartenaient à toute la maison de Eurik, qui les partageait eîitre ses membres, chacun de ces derniers ayant droit à un apanage. Un prince apanage venait-il à mourir laissant plusieurs fils, ceux-ci se partageaient entre eux les possessions de leur père. L'autorité du grand prince était honorifique et nominale ; il n'avait aucun pouvoir réel sur ses cousins apanages. On peut aisément s'imaginer les discordes et les dissensions venant à surgir d'un ordre de choses aussi compliqué et aussi bien fait pour affaiblir un pays. La Eussie aurait péri ; elle aurait fini par être abaprbée par la Lithuanie au quatorzième siècle, époque de la renaissance de cette, dernière sous le grand Guédimine, si la Providence, dans sa haute sagesse, faisant éclore le bien du mal , ne nous "eût envoyé l'invasion des Tartares et le terrible joug de ces barbares, complètement inhabiles à consolider leurs conquêtes. Grâce à leur maladresse politique, l'unité de la Eussie vint à naître. Pendant l'époque des apanages, les boyards et les chefs mili-
, aini LA RUSSIE. uj
taire s , mécaiitents du prince apanage au gerviee duquel ila se trûnTaieEt» passaient fi-ëquemment au serviee d'un autre prince apanage. LMtondue du pays, le peu do popnlation^ le grand nombre de terrains vagues permettaient aisément au prince au serviee duquel ils entraient ^ de leur donner autnnt et plus de terres qu'ils n'en avaient eu dans la principauté d^ou ils arrivaient; ce dxeit et la nécessite, pour les prinees apanages, de rechercher et de savoir apprécier les services des hommes capables, relevèrent beaucoup rimportanee de 3 boyards et doR principaux hommes d'armes, mais ils ne formaient point de caste à part; aucun privilège héréditaire ne les distinguait des autres; leur position était purement personnelle. De fait, la population, le clergé non compris, se divisait en quatre catégories :
1) Les hommes qui servaient Tétat et le prince, ce qu'on appela, dans les premiers temps de la monarchie russe, la droujina, et ses membres, les droujinniki. Plus tard, lorsqu'ils devinrent plus nombreux, on les appela sloujiîyié lioudù Dans cette catégorie, le prince admettait qui il voulait et distribuait le&
fonctions à son gré. Là résidait sa véritable force, la base de son pouvoir, et les princes avaient les plus grands égards pour les chefs de leur droujina. L'argent étant rare à cette époque, les princes dojinaient à leurs serviteurs la plupart de leurs émoluments en terres de plus ou moins d'étendue, et ce système dura en Russie jusqu'au dix-huitième siècle.
2) Les habitants des villes (gorojane), dont une partie s'occupaient du commerce et de l'industrie, cette dernière encore à l'état d'enfance.
3) Les cultivateurs habitants de la campagne (smérdy), dont les uns cultivaient leur propre terrain, les autres affermaient les terres des sloujilyié lioudi^ ou bien louaient leurs bras à ceux-ci pour les travaux des champs, parfaitement libres d'ailleurs de passer d'un propriétaire à l'autre. L'époque fixée pour ce passage commençait le 19 novembre et finissait le 3 décembre (elle comprenait la semaine qui précédait le 26 novembre, fête de la Saint-George d'hiver, et la semaine qui la suivait).
4) Les esclaves divisés en deux catégories;
les prifioimierB de guerre (roÈ^), et les enclaves {hoïopy)^ deTenuB tels pour insolvabilité envers kuTB créaiiGiers, ou bien esclave & voloutairea pour ua eertniû temps piui ou moins long. Ce dernier genre d'esclavage (kahallajj se trouvait adopte par des indiriduâ dénués de moyens d'exastenoej lesquels faisaient ckoix d'im homme dont la bonté et rhumunit^ Itux 4£aient connues, et devenaient ses eBelaree. *Leur maître se trouvait obligé de pourvoir à tûu8 leurs besoins ; et eoneervait son pouvoir BUT enx Ba via durant, Lee héritier n'avaient point de droits sur eea serfs, lesquels pourtant ne recouvraient point leur liberté avec la mort de leur maître : ils étaient tenus de s'en choisir un nouveau.
Du reste, il n'y avait point de barrières entre les diverses catégories sociales; un habitant de la ville, un cultivateur même, recevait du prince un terrain, et entrait dans la droujina, et les fils des hommes de la droujina devenaient parfois habitants des villes ou même cultivateurs, à leur gré, et suivant les exigences de leur position. Les châtiments corporels étaient inconnus; le code russe de laroslaw le Grand (au onzième siècle), appelé
Rousskaia pravda^ établissait, suivant l'usage de ce temps, certains cas de mutilation légale pour meurtre ou blessures, mais il n*y avait point trace, ni dans la législation, ni dans les usages, de ces châtiments corporels au moyen du bâton, des verges, du fouet, du knout, introduits en Eussie à Tépoque du joug mongol, maintenus pour tous indistinctement jusqu'en 1762, et depuis 1762- pour les classes inférieures de la société, la petite bourgeoisie, les paysans et les soldats, châtiments odieux qui forment encore de nos jours la base de Tadministrafion et de la soi-disant justice de notre pays.
Dans les villes anciennes, l'assemblée populaire (vétché) existait et souvent contrebalançait l'autorité du prince. Les provinces de ITovgorod et de Pskow avaient même conservé leurs anciennes formes républicaines, avec des princes élus et investis d'un pouvoir strictement limité. Novgorod s'en tenait à l'usage d'élire toujours l'un des nombrenz princes apanages, tous issus deEurik. Pskow, plus voisin de la Lithuanie, élisait parfois des princes lithuaniens. La richesse de ces deux villes, de Novgorod surtout, dont les
SUE LA BUSSIE.
yastes possessions couvraient le nord de la Bussie et s' étendaient des rives du golfe de Pinlande jusqu'à la mer Blanche, aux mont» Ourals et aux rives de la Kama, leur commerce ëtendu, leurs relations permanentes avec la ligue hansëatique, de laquelle Novgorod faisait partie, leur donnaient une importance exceptionnelle, leur permettaient d'avoir des troupes nombreuses, et au moyen d'une alliance mutuelle, de résister aux prince» de la maison de Burik tant que Tunitë russe n'exista point. Hlynow (la ville actuelle de Viatka), colonie fondée par les Novgo rodions, offrit aux quatorzième et quinzième siècles Texemple, unique en Bussie, d'un état sana prince, d'une véritable république; elle succomba devant les armes de Jean III.
Les princes, voyant leur at^torité souvent gênée et limitée par le vétché dans les villes anciennes, commencèrent à fonder des villes où l'institution du vétché ne fut point admise. Ces villes nouvelles offraient à leur autorité un champ plus vaste, sans entravea ni restrictions. Aussi, au douzième siècle^ Vladimir, nouvellement fondée, devint-elle la ca; itale de la Bussie, au lieu de l'antique
Kiew, où une bourgeoisie commerçante, nombreuse et riche, portait ombrage à Pautoritë des princes et entravait leur pouvoir. On voit qu'à cette époque la nation russe ëtait beaucoup plus libre que les diverses nations de TEurope, soumises au joug féodal.
Au treizième siècle, Tinvasion mongole couvrit de ruines et de sang toute la Eussie, à l'exception de Novgorod et de Pskov.
Heureusement les Mongols, peuple exclusivement nomade, n'avaient aucune idée de la politique ni de l'administration ; ils voulaient deux choses : des signes extérieurs de l'obéissance la plus complète et un riche tribut. Pour obtenir ce tribut, ils en confiaient la perception à l'un des princes, lequel, pour remplir plus facilement ce devoir, se trouvait investi de droits étendus. Les princes de la maison de Moscou, plus rusés et plus heureux que leurs agnats, s'étant fait attribuer par les khans tartares le droit de percevoir le tribut, se livrèrent à des exactions qui les enrichirent; ils profitèrent de ces richesses pour acheter à plusieurs princes apanages leurs états, et pour les enlever à d'autres les armes à la main. Une fois devenus
puissants, ils engagèrent une lutte avec les Tartares. Le premier qui osa ouvertement entrer en lice fut Bmitri Donskoi, ainsi nomme à cause de la victoire éclatante remportée à Koulikovo, sur les rives du Don, en 1380. Après un siècle de luttes avec des chances variées, l*arrière-petit-fils de Donskoi, Jean m, secoua complètement le joug mongol, et acheva la grande oeuvre de l'unité de la Kussie (1).
(1) En 1462, à son ayénement au trône, il s'empara de la principauté de Borovsk ; l'année sniyante il obligea le prince de Jaroslaw à échanger sa principauté contre des domaines privés ; en 1474 il en fut de même pour le prince de Rostow; en 1478 il détruisit le gouvernement républicain a Novgorod et réunit cette immense province a ses états; en 1485, il obligea le grand-duc de Tver à fuir en Lithuanie et s'empara de ses états ; Tannée suivante le prince de Véréia subit le même sort; en 1492 il s'empara de la principauté d'Ouglitch; en 1494 il dépouilla les princes de Viazma (aujourd'hui princes Viazemski). En 1499 il obligea le grand-duc de Riazane a fuir en Lithuanie et s'empara de ses états. Enfin, dans la dernière année de son règne il conquit la prinoipauté de Perm. A la mort de Jean III et a Tavénement de son fils, Basile IV, en 1505, la république de Pskow con-
Le joug mongol amena un immense changement dans les moeurs; Fesclavage politique fit disparaître le sentiment de la dignité personnelle. Les princes russes étaient obligés de se rendre à la horde du khan des Tartares, pour y recevoir Pinvestiture de leurs ^tats; admis en présence du khan, ils devaient rester à genoux devant lui; après avoir quitté sa tente, ils devaient encore faire une cour assidue et obséquieuse aux hommes les plus influents de la horde mongole; encouraient-ils la disgrâce du khan, ils étaient chargés de chaînes, torturés, mis à mort. Aucune humiliation ne leur fut épargnée.
servait encore un reste d'existence nominale; elle fut réunie au grand-duché de Moscou quatre ans plus tard. Il y avait encore six princes apanages, mais aucun d'eux ne possédait de vastes territoires et n'exerçait d'influence politique considérable. C'étaient les princes de Novossil, Odoiéw (aujourd'hui princes Odoievski), Massalsk (aujourd'hui princes Massalski) et Bélew, dépouillés tous les quatre en 1508; les princes de Worotynsk, dépouillés en 1521, et les princes de Troubtchevsk (aujourd'hui princes Troubetskoi; , qui conservèrent leur apanage jusqu'au rëgne de Jean lY, et n'en furent dépouillés qu'en 1546.
SUB liA BUSSIE,
Après avoir acheté bien eher rinTeBtîture de leurs étatSj ils y reTenaient pour appesantir leur Joug sur leurs sujctâ, et se dédomiïiQger, en tyraimîes et en cxactione, des affronte qu'on leur arait fuit subir dans la horde. La Mgislatiou ebangea; les moeurs derinreut d'uue dureté et d'une barbtitie inconiiues jusque-là. Les ebâtimtjnts corporel b prirent pkce dans les moeurs et dans la législation; personne n*en fut exempt, ni les bomnaes les plus haut placés, ni les boyards^ ni même les descendants des princes apanagt^s, issus de Biirik, une fois dépouillés d'une manière ou d*une autre de leurs apanages, et réduits à devenir les sujets de leurs agnats les grands-ducs de Moscou.
Jean m épousa en secondes noces Sophie Paléologue, issue d'une branche cadette de la maison qui donna à Constantinople ses derniers empereurs. La grande-duchesse Sophie, douée d'une intelligence remarquable, mais d'un orgueil démesuré, élevée dans les idées et les moeurs byzantines, porta son époux à introduire à la cour de Moscou une partie de l'étiquette et des usages de la cour de Byzance. Jean III fut le premier des bou-
IgO LA VÉRITÉ
verains russes qui commença à regarder ses sujets comme des êtres d'une nature inférieure à la sienne, et agit en conséquence. De cette époque date l'usage, suivi jusqu'à Pierre I, d'&près lequel tous les Eusses, sans en excepter les boyards et les princes médiatisés eux-mêmes, furent tenus de se prosterner devant le souverain et de lui baiser la main. Les formes de l'étiquette byzantine, formes roides et pédantesques, minutieuses et serviles à la fois, isolèrent de leur nation les souverains russes, qui, dès lors, commencèrent naïvement à se considérer comme un Dieu terrestre. L'influence byzantine, alliée aux restes de l'influence mongole, apposa un cachet funeste sur les moeurs et le caractère de la nation russe, cachet dont les siècles n'ont pu encore effacer complètement la déplorable empreinte. On a dit souvent que les moeurs faisaient les institutions; nous croyons, pour notre part, que ce sont plutôt les institutions qui font les moeurs.
Pendant l'existence des principautés apanagécs, il était facile aux hommes mécontents de leur souverain de passer dans les états d'un autre prince, et chacun de cea
mm LA îsng.-iE.
demiere lâchait de retenir, à force de proeddes et de bienfiiits, sea boyards et st^s hommeâ d*armes. Aree la disparition des apanages, toQ& les Eussea doTinrorit Les sujets
[du grand-dîîc de Moacon, qui prit, an Bel-
L^ème siècle, le titre de czar de toutes les
['Kussies,
Au qninzièmc siède le grand-duc Jean ITI
[(1462-1505) avait transforma le clasâe, jusqueeseentîeUeineiit mobile, des slovjihjié iioudi^ L une caste bëréditaire, d'ailleurs ouverte et accessible an gré du souverain. H avait établi que chaque membre de cette caste, arrivé à l'âge de la majorité, devait servir le souverain dans toute fonction où il plaisait à celui-ci de l'appeler, et le servir sa vie dnrant, sans jamais pouvoir quitter le service. Chacun recevait, comme c'était l'usage pour les serviteurs de l'état de temps immémorial, une certaine étendue de terrain qui variait suivant l'importance des fonctions que l'on occupait. Ce fut là Torigine de l'existence légale de la noblesse russe. Depuis cette époque jusqu'en 1762, elle fut tenue au service obligatoire, attachée pour ainsi dire à la glèbe du service, et avec cela
Avaient séance en vertu de leurs fonctions :
1) Les métropolitains (et ajprès la création du siège patriarcal de Moscou, le patriarche aussi, comme de raison);
2) Les archevêques;
3) Les évêques;
4) Les abbés (igoumèné) des monastères de première classe {stavropighialnyii monastyri) ;
5) Tous les membres de la chambre des boyards (ctoumo hoiarskaia), c'est-à-dire:
a) Les boyards;
6) Les okolnitchyi;
c) Les doumnyié dvoriané.
Les membres élus étaient:
1) Les députés du clei^é des villes et de celui des campagnes;
2) Les députés de la noblesse;
3) Les députés des marchands;
4) Les députés des possadskiié lioudi (c'està-dire de la bourgeoisie des villes).
Au dix-septième siècle parurent aussi aux états généraux les députés des strélUy (IX
(1) Voyez la chronique russe d'Artsjbaohewt Povéstvovanië o Rossii,
SCB LA BU88IE. * IQQ
milice pennanente établie dans les villes avec autorisation d'y exercer rindostrie et le oommeroe.
Les ëtats gënëranx, sauf le court intervalle de 1613 à 1619, ne forent jamais, il est vrai, qn'nne assemblëe purement consultative, mais c'était une heureuse idée que celle d'avoir îait appel aux hommes investis de la confiance de leurs concitoyens. De leurs sages délibérations, en 1550, sortit entre autres le rétablissement du jury, qui avait existé jadis dans les républiques de Novgorod, Pskow et Hlynow. Cette belle et utile institution fut abolie en Bussie au dixseptième siècle. Plus tard, en 1566, déjà devenu un tyran abject, Jean IV, dans un éclair de sagesse, se voyant en présence d'une guerre avec la Pologne, réunit derechef les états généraux pour leur demander leur avis. A sa mort, en 1584, et à Tavénement au trône de son fils, le czar Théodore I*, prince aussi faible d'intelligence que de santé, les conseillers de ce souverain firent convoquer les états généraux. Cette même année, le pouvoir passa de fait dans les mains du beau-frère du czar, le boyard
Jgg LA VÉRITÉ
Boris Godonnow, qui fit dissoudre les états généraux, et exerça, pendant tout le règne de Théodore I , un despotisme effréné.
L'aristocratie politique, cette institution qui sert de frein à la fois et à l'anarchie et au despotisme, qui sert d'appui au trône et de garantie aux intérêts populaires, cette aristocratie dont la pairie britannique offre la parfaite et admirable image, n'a jamais existé en Kussie. Il y a eu, au seizième et au dix-septième siècle une caste, composée d'un certain nombre de familles investies de privilèges de préséance, privilèges ridicules sans être d'aucune utilité au pays. Le czar Jean lY, à peu près à l'époque oh il publia le Soudebnik, fit rédiger un livre généalogique {Rodoslovnaia knigha), où l'on inscrivit les descendants des anciens princes apanages, issus de Eurik; les descendants des grands-ducs de Lithuanie, la grande famille tartare des princes Mestcherski, une partie des familles qui avaient donné des boyards au grand-duché de Moscou, et iin petit nombre d'autres familles distinguées par la faveur particulière du czar. La composition de ce livre fut arbitraire et partiale
BUE LA RUSSIE. j^gj
au plus haut degré; l^on y omit une partie des familles des boyards de Moscou; l'on y omit eE masse tous les deseendaate des boyards dos princxpautës apanagées; toua les descendants des boyards de ces deux graiidB-duchés de Tyer et de Einzane, qui avaient longtemps riralise en pouvoir avee le gmnd-dueh^ de Moscou- tous los descendants des boyards de cette grande et puissante république de K^ovgorod, qui fut si longtemps Pobjot de la jalousie et de k haine de la maison de Mobcou, et finit par succomber devoiit la politique astucieuse et habile de cette dernière.
Ce livre généalogique fut recopie en 1682, lors de Tabolition du mestnitchestvo ; appelé, à cause de sa reliure, livre de velours {barhatnaia knighà), il sp trouve aujourd'hui en dépôt au département héraldique du sénat.
Nous avons fait connaître, dans le cinquième chapitre, ce qu'était le mestnitchestvo^ ce droit de préséance amenant à sa suite tant de querelles et de procès. Le czar Jean IV établit que les familles inscrites au livre généalogique officiel, et appelées lioudi ro^
Jgg LA VEBITÉ
doslovnyié, avaient le droit exclusif de régler leur préséance entre elles. Plus tard, le droit de parité avec cette ombre d'aristocratie fiit accordé à quelques familles non inscrites au livre généalogique officiel: aux princes Tcherkaski, lorsqu'ils vinrent de la Circassie, aux princes Ouroussov?", lorsqu'ils abjurèrent rislamisme pour embrasser le cliristianisme, ainsi qu'à trois familles qui eurent l'honneur de s'allier, au dix-septième siècle, à la maison régnante : les Stréschnéw, les Miloslavski et les Narychkine. Ainsi, dans la chambre des boyards, les boyards entre eux, de même que les okolnitchyi entre eux, se plaçaient non d'après la date de leur nomination, mais d'après le mestnitchestvo. Tout le reste de la noblesse, appelé lioudi néro^ doslovnyié (quoiqu'il y eût parmi eux beaucoup de familles qui ne le cédaient, ni en ancienneté ni en illustration historique, à celles inscrites au livre généalogique o£&ciel), conserva entre elle le droit du mestnitchestvo. Toutefois il nous est impossible de considérer cette caste de boyards comme une aristocratie. Soumis au caprice du czar,
StTR LA BDSSm.
soumis à rinfisraie des châtiments corporelB, ce b' étaient que des esclavee privil^giésj liivestÎB au droit d'opprimer d'autres eselavee, à la candition de se laisser opprimer euxmêmes par le czar^ BuiTant le bon plaisir (le ee dernier. La Eusaie, depuis rinTasion mongole, au treizième niècle, jusqu'à- nos jours^ n^a e'te' qu'une immense pyramide d'oppression. Bans ce vaste ëdifiocj de haut en bas régnent resclavage et rarbitrairej et de bas ©n haut se ddveloppe^ dans des proportions formidables, le mensonge officiel, le mensonge dievë à Tétat d'institution politique, triste et amer fruit de l'esclavage et de l'absence de toute liberté individuelle, de toute publicité, de tout contrôle sérieux et réel. Le despotisme, déjà hideux en lui-même, exerce encore une influence morale éminemment délétère; il dessèche les sentiments nobles et élevés, il avilit les âmes, il corrompt, pervertit et abaisse les caractères, bien plus encore chez ceux qui Texercent que chez ses victimes.
Les états généraux, comme nous l'avons dit, sanf le court intervalle de 1613 à 1619, ' n'ont été qu'une assemblée consultative, cou-
voquée, consultée et dissoute suivant le bon plaisir du czar. Ce fut seulement dans les premières années après Télection de la maison de Romanow, de 1613 à 1619, que ces étatsgénéraux se sont élevés à Timportance d'un corps législatif sérieux, et ont joué un véritable rôle politique.
Le servage des cultivateurs n'avait point encore été établi. Soumis, de fait, à bien des exactions, ils échappaient à un joug trop intolérable par . le droit qu'ils avaient de passer, entre le 19 novembre et le 3 décembre, des terres d'un propriétaire sur les terres d'un autre. Cette loi était surtout favorable aux boyards et aux grands propriétaires, pouvant offrir aux cultivateurs plus d'avantages et d'immunités, ce qui amenait les cultivateurs établis sur les terres des petits propriétaires à se transporter volontiers sur les. terres des grands propriétaires. Le czar Théodore I®' n'eut qu'une fille, morte en bas âge; on connaît la fin déplorable de son frère le czarévitch Dmitri; la maison régnante de Moscou allait s'éteindre, et les autres familles princières issues de Kurik^
et bien nombreuses; se trouvaient reléguées^ par la force des choses, dans une position politique trop peu ëlevëe pour pouvoir aspirer au trône (1). Le pouvoir se trouvait con-
(1) Il y a encore en ce moment, en Russie, trente-neuf maisons princiëres issues de Rurik en lignée directe, masculine et légitime; ce sont les princes:
Odoievski (il n'en reste plus quunj, n'ayant point d'enfants).
Koltsow-Massalski (il y en a deux, n'ayant point de fils).
Gortchakow,
Eletski,
ZTénigorodski,
Barlatinski,
Obolenski,
Dolgoroukow,
Stcherbatow,
Czetvertinski-Sviato polk,
Sviatopolk-Mirski,
Droutskoy,
Babitchéw,
Poutiatine.
Dniçki-Sokolinski ,
Druçki-Lubeçki,
Viazemski,
Stchétinine,
Zassékine,
Sontsow,
Sontsow-Zassékine,
Shahovskoy,
Mortkine (nous Ignoron»
si cette famille existe encore).
Shébonskoy,
Lvow,
Prozorovski (il n'en reste plus qu'un n'ayant point d'enfants, et leur nom a été transmis a un prince Galitsyne).
Doulow,
Krapotkine,
Kozlovski,
Stchépine-Rostovski,
Kassatkine-Rostovski,
centré dans les mains du beau-frère du czar, le boyard Boris Godounow, homme d'une
Labanow-KostoTski, Ouhtomski,
Bélosselski-Bélozerski, Schouiski,
Vadbolski, Gagarine,
Schéléschpanski, Hilkow.
La maison des princes Voikonski est issue dn fils naturel du prince George de Torousse, qui vivait au treizième siècle et descendait de Rurik. L'une des branches de la maison Yolkonski a hérité en 1801 du nom des princes Répnine, qui descendaient de Rurik
H y a encore trente et une maisons princiferes russes, dont huit issues des grands-ducs de Lithuanie, sept maisons princiëres étrangères auxquelles le titre de princes russes a été conféré, et seize maisons auxquelles des diplômes princiers furent accordés par les souverains de Russie.
Les maisons princières issues des grand-ducs de Lithuanie sont:
Havanski, Voronieçki,
GaHtsyne, Czartoryski,
Kourakine, Koryatowicz-Kurçewicz,
Troubetskoy, Sangouszko.
Les maisons d'origine étrangère sont:
Bagratione, issus des anciens czars de Géorgie. Dadianow, anciens souverains de la Mingrélie, où ils ont régné jusqu'en 1695.
8DB LA KUSSIB.
intelligence éminente. Voulant se frayer la route vers le trône, jalousé et àéteuté des
Mestcberski, d'origine tartare, anciens soayerains de la Tille de Méstchera.
Onronssow, 1 issos des soayerains de la tribu
Youssoapow, j dçs Tartares-Nogai.
Tcherkaski, issus des princes circassiens de la Grande-Eabarda.
Tsitsianow, illustre famille géorgienne»
Les princes crées par diplômes sont: Menscbikow (1707), RomodanoTski-Ladyjenski (1798) ; Lapoahine (1799); Souvorow, princes d'Italie (1799); Argoutinski-Dolgoronki (1800); Saltykow (1814); Barclay de ToUy (1815); Lieven (1826); Paskéyitch, princes de Varsovie (1831); Kotchoubéi (1831); Vassiltchikow (1839) ; Czernychêw (1841) ; Vorontsow (1845); Tarkovski (1849); Tchingiz (1853); Orlow (1856).
Il y a dans la noblesse non titrée plusieurs familles incontestablement issues de Rurik, mais dont les aïeux ayant cessé de porter le titre de prince, oe titre, aux termes de la loi rasse, ne saurait plus être repris par leurs descendants. Ce sont les Ala diine, les Bérézine, les Dmitriew-Mamonow, les Iliine, les Liapounow, les Oginski, les Puzyna, les Rjevski, les Satine, les Tatistchew, les Yéropkine. La famille Oginski a repris de nos jours le titre de prince, mais nous ignorons si elle Ta fait avec Vassentiment' du gouvernement.
boyards, il songea à s'appuyer sur le clergé et les petits propriétaires. La création à Moscou d'un siège patriarcal pour toute la Eussie, et T élévation à la dignité de patriarche de Tun de ses amis intimes, lui assurèrent une influence illimitée sur le clergé; la défense aux cultivateurs de passer d'un propriétaire à l'autre, et l'obligation de rester, bon gré mal gré, sur les terres oîi ils se trouvaient au moment de la promulgation de cette funeste loi, lui conciliàrent l'appui de la petite noblesse. Aussi, en 1598, à la mort de Théodore P', avec lequel s'éteignit la maison de Moscou, 60dounow, en apparence peu ambitieux du trône, mais bien décidé à n'y laisser monter personne d'autre, engagea la chambre des boyards à convoquer les états généraux, et ceux-ci s'empressèrent de lui décerner la couronne. Deux ans après son avènement, Boris Godounow permît aux cultivateurs de passer, dans certaines provinces, des terres d'un petit propriétaire sur les terres d'un autre petit propriétaire, sans pouvoir s'installer chez les possesseurs de domaines plus ou
» étendus. H y eut alors, et pendant
le dix-septième siècle, deux classes de
: les cultivateurs attaches à la glèbe,
ne pouvant être vendus qu'avec la
à laquelle ils se trouvaient attachés,
i holopy ou krépostnyié, esclaves domes-
i, que le maître pouvait vendre isolé-
et dont il disposait à volonté. La diffë-
entre ces deux classes de serfs se
e établie aussi par le célèbre traité,
u le 17 août 1610, à Moscou, entre la
bre des boyards et Thetman Zolkiewski,
landant en chef de Tarmée polonaise.
ce traité qui appelait au trône de
.e le prince Ladislas de Pologne, et
Lt les conditions du règne du nouveau
il est dit expressément à Farticle 11 :
les cultivateurs, zemîédéltsy, en Russie
me en Lithuanie, ne pourraient se trans-
er à volonté d'une terre à une autre,
^uant aux serfs domestiques {krépostnyié),
:-là restent à jamais dans leur position
elle." La différence entre ces deux
;s de serfs ressort aussi, bien evidem-
, du code (oulojénié) du czar Alexis,
jyg LA VÉRITÉ
publié en 1649, Ce fut Pierre T' qui réduisit les serfs attachés à la glèbe an niveau des serfs domestiques, et confondit ces deux classes lors du recensement de 1722.
Les troubles qui signalèrent la fin du règne de Boris Godounow, et Tinyasion du faux Dmitri à la tête d'une armée polonaise établirent des rapports fréquents entre la Bussie, et la Lithuanie. Les nobles rnsses, réduits à un esclavage complet, voyaient, avec une jalousie amère et bien compréhensible, la somme de libertés dont jouissaient les nobles polonais. Aussi, après la mort du faux Dmitri, à l'avènement du czar Basile Schouiski, en 1606, la chambre des boyards exigea du nouveau czar l'engagement : 1) de ne mettre personne à mort sans un procès régulier; 2) de ne condamner personne snr de simples délations, mais d'exiger des preuves sérieuses, et de confronter l'accusateur avec l'accusé; 3) de ne confisquer les biens de personne. A la chute de Schouiski, en 1610, au moment où. l'armée polonaise, commandée par Zolkievski, allait entrer à Moscou, la chambre des boyards déféra la couronne de Bussie au prince Ladislas, fils
watt hk unssiB.
du roi de Pologne Sigismond, à des conditions préalables doEt faisaient partie : TobUgadoii d'embrasser la religion orientale et celle de convoqner les ëtats généraux {douma îemskaia)^ et de leur décerner le pouvoir législatif, ea réservant an czar le pouvoir exécEtif avec le vélo. Ces conditions furent admises par Zolkievski au nom du futor czar; mais Ladislas, à Tinstigation de son père et des jésuites, désavoua les engagements pns par le hetman, et F élection bù trouYa frappée de nullité.
En 16l2j un soulèvem^t national, vérïtablement sublime, délivra la Eussie de Pinvasion polonaise et des dissensions intérieures; au mois d'octobre, Tannée nationale entra à Moscou, et bientôt les états génér raux forent convoqués pour remplir le trône vacant par l'élection d'une dynastie nouvelle. n y avait plusieurs prétendants. Le baron de Strahlenberg, officier suédois fait prisonnier à la bataille de Poltava, en 1709, et détenu en Russie jusqu'à la paix de Nystadt, en 1721, eut l'occasion, pendant ces douze annëes de captivité, de connaître encore des vieillards dont les grands-pères avaient pris
part à rélection de Michel Romanow. H ra^ conte, dans sa Description de V empire russien^ que le boyard Théodore Schérémétew, marié à la princesse Irène Tcherkaski, dont la mère, la princesse Marthe Tcherkaski, , était une soeur de Philarète Eomanow, métropolitain de EostoWy produisit aux états généraux une lettre de son oncle Philarète, alors captif en Pologne. Dans cette lettre, reconnue plus tard pour être apocryphe^ le métropolitain engageait beaucoup les états généraux à ne point accorder le pouvoir autocratique à la dynastie qu'ils éliraient, mais à partager le pouvoir législatif entre le czar, la chambre des boyards et les états généraux. Philarète, avant d'être contraint par le czar Godounow à entrer dans les ordres, avait, comme on le sait, été marié à une demoiselle Schéstow, et avait un ûls, Michel, né en 1596, âgé alors, par conséquent, de dix-sept ans. La lettre apocryphe produisit une explosion d'indicible enthousiasme parmi les membres des états généraux, et l'adolescence de Michel laissant espérer qu'on pourrait facilement le dominer, il fut proclamé czar le 21 février 1613. On lui ût
BVM LA RUSSIE,
jurer do ne régner qu^avec le eoncaurs de la chambre des bojarda et des états gênéraïix; de ne point faire de lois, déclaVer k pierre, conclure des traitas de paix et d*al- Uance, ne mettre peteoune à mort et ne point confisquer les propriétés, saas le coneour® des boyards et des états ge'néraux. C'est ce qu'affirme aussi Mansteinj dans sea curietis Mémoires sur la Eussio; il avait habite notre pays de 1727 à 1744, et arait pu connaître encore des hommes dont les amère-grands-pèreB ayaient pris part à Vélection de Miirhel Romanow. Le même fait est cité dans le Mémoire rédige par Thistorien Basile Tatistchew, et présente par la noblesse au conseil intime suprême, en 1730 (comme nous le dirons plus loin). Kotoschihine, dans -son livre si curieux sur Tétat de la Russie à l'époque du règne d'Alexis, dit que le czar Michel ne pouvait rien entreprendre sans Tavis des boyards, et ne pouvait faire mettre personne à mort sans jugement préalable, Payant promis par écrit à son avènement au trône; tandis que le czar Alexis, à son avènement, n'avait point signé d'engagement pareil.
Il faut rendre justice aux ëtats gënéraux russes : dans la courte période de leur existence législative, de 1613 à 1619, ils ont fait preuve d'habileté. Au moment de l'avénement au trône du czar Michel, la Russie se trouvait dans un état affreux; plusieurs provinces étaient occupées par les Polonais, les Suédois et les agitateurs russes; le commerce était nul; les routes infestées de brigands; le trésor vide à un tel point, qu'au grand dîner donné le jour du couronnement du czar Michel, le 12 juillet 1613, il n'y avait point de vaisselle d'argent, et l'on fat obligé de la remplacer par de la vaisselle d'étain. Les états généraux, pendant ces six années, pacifièrent l'intérieur du pays,. conclurent avec la Suède un traité de paix oh. la Eussie fit, il est vrai, des concessions, mais reprit Novgorod, que les Suédois avaient occupé pendant quelque temps, et conserva Pskow, contre les murs duquel, dans un siège mémorable, vinrent échouer à cette époque et la valeur suédoise, et lés talents militaires des généraux du grand Gustave- Adolphe.
Enfin, ils conclurent avec la Pologne une
paix où la Bussie dut s'imposer d'importantes concessions territoriales; mais cette paix donna au pays le temps de se retremper, de reprendre des forces nouvelles, et les provinces cédées à la Pologne furent reprises au bout d'un demi-siècle.
liais il est rarement donné, même aux hommes les plus intelligents, de s'élever audessus des tendances et des idées de leur époque. C'est là le privilège du génie, et le génie est bien rare. Les états généraux russes, de 1613 à 1619, comptaient dans leur sein des hommes d'un mérite remarquable, mais ils^ ne surent point comprendre une vérité devenue accessible de nos jours même à la masse du public, c'est que la liberté politique, pour être solide et durable, ne saurait en aucune manière s'étayer sur la base du servage; que dans une monarchie, le servage de la classe inférieure amène infailliblement ou roligarchie, l'anarchie et la chute de Fétat, comme en Pologne, ou le despotisme du gouvernement et Tesclavage de tous, comme nous le voyons, de nos jours, en Russie. Les états généraux de 1613 le comprirent si peu, qu'ils décernèrent des
terres avec des serfs, à titre de rëcompense nationale, à Tillustre Minine, au prince Pcjarski et au prince Dmitri Troubetskoi. La noblesse russe ne sut point comprendre le germe funeste renfermé dans un ordre de choses aussi vicieux, et se suicida politiquement, pour avoir voulu accaparer le monopole de la liberté et avoir refusé d'en étendre les bienfaits à la classe la plus nombreuse de ses compatriotes.
La paix conclue avec la Pologne en 1619,. à Déoulino, amena Télargissement du métropolitain Philarète, honmie d'une haute intelligence et d'une remarquable énergie, mai» doué en même temps de l'un des caractère» les plus violents et les plus tyrannique» dont l'histoire fasse mention, au point de se faire redouter même de son fils le czar. Revenu en Russie, élevé immédiatement à la dignité de patriarche, Philarète s'empressa de mettre fin au pouvoir des états généraux, et sans renoncer à convoquer cette assemblée, dont les lumières lui étaient si utiles, la réduisit à n'avoir plus qu'une voix consultative. Les boyards, sur lesquels lea regards de l'opinion publique s'étaient por-
tés à l'époque de la yacance du trône, ^ent éloignés et relégués dans un exil honorable ; ainsi le prince Fojarski fut envoyé en qualité de gouverneur (namiestnik) à Novgorod et Pskow; le prince Dmitri Troubetskoi fut envoyé comme gouverneur en Sibérie, où il mourut en 1625; le prince Mstislavski échappa à l'exil, grâce à sa nullité et à la faiblesse de sa santé; il mourut bientôt en 1622, le dernier de son nom. Le célèbre Hinine, le héros de la bourgeoisie, le principal chef de la guerre de l'indépendance, était mort en 1616. Le personnage le plus influent du clergé, le moine Abraham Palitsyne, trésorier (kélar) du célèbre couvent de Saint-Serge, qui avait joué dans la guerre de rindépendance un rôle d*une portée immense, et dont l'influence était redoutée par Philarète, fut envoyé en exil au couvent de Solovetsk, sur la mer Blanche, où il mourut bientôt. Les boyards Boris et Michel Saltykow, très-influents aux états généraux et sur l'esprit du jeune czar, furent également éloignés par Philarète. Il donna Tordre de détruire la charte d'élection de 1613 et d'en rédiger ime nouvelle, où les clauses
de limitation du pouvoir furent supprimées, et l'autocratie du czar reconnue. Les membres des états généraux de 1613 qui vivaient encore furent contraints d'apposer leurs signatures sur cette charte ainsi remaniée, et pour les personnes mortes entre 1613 et 1619, Ton apposa des signatures apocryphes. Les hommes qui, dans cet intervalle, avaient été élevés à des fonctions nouvelles et à des grades supérieurs à ceux qu'ils occupaient en 1613, signèrent la charte remaniée avec le titre de leurs grades et fonctions de 1619. Etait-ce par intention ou par mégarde? Impossible de le savoir aujourd'hui. Ainsi le prince Pojarski et le prince Tcherkaski y apposèrent leur signature avec le titre de boyards, quoique cette dignité leur eût été* conférée le 12 juillet 1613, le jour du couronnement du czar Michel, c'est-à-dire après que la véritable charte eut été signée par eux, ainsi que par tous les membres des états généraux. Dans cette charte remaniée, il est dit que Michel Bon^anow est élu czar et autocrate de toutes les Russies, tandis que dans les premières années de son règne, jusqu'au retour du patriarche Philarète, il
SUE hJL Evmm. Ig5
ne porte le titre d'autocrate dans ttucun aete I publie ni prive. Berch lui-même, lequel, daue mu Histoire du czar Michel, publiée fôua le règne de rempereur Kicolas^ ïi*a i point osé parler des clauses imposées par les états généraux en 1613, cite cependant un oukase publié après le retour de Phila- I rête eu Eussie, et prescriYàut le rétablissement du titre d*autoerate sur le sceau de l'état, d^où il avait été supprimé à ravénement du czar MicbeL Cette charte aiu&i re- L maniée par Phil arête est conservée à Mos- I cou, aux archives des aflaîres étrangères; le prince Michel Obolenski, chef de ces archives, les courtisans et autres valets s'apçiiient SUT' cet acte pour nier, ' aux personnes peu familières avec Thistoire de Russie, que le pouvoir des czars ait jamais été limité; oubliant qu'il est impossible, non-seulement » im souverain, mais même au flatteur le plus zélé, d'arracher à volonté les pages de l'histoire (1).
(1) M. Oustrialow, qui a beaucoup écrit sur l'histoire de Russie sans posséder aucune des qualités de Thistorien, et dont les publications sont rem-
Les dissensions intérieures de la Russie depuis la mort du czar Godounow jusqTi'à ravënement de Michel Romanow (1605-1 6 13)^ avaient fait tomber en désuétude Tobliga* tion, pour les cultivateurs, de ne point quitter à volonté les terres sur lesquelles ils se trouvaient établis. Les états généraux, comme nous Tavons dit, avaient commis la faute énorme de ne point affranchir complètement par une loi tous les cultivateurs et tous les serfs en masse, mais ils avaient accordé aux migrations de la classe rurale une tolérance de fait. Le patriarche Philarète comprit surle-champ le profit qu'il pouvait tirer du servage pour Taccomplissement de ses desseins^ et combien il rallierait de partisans au pouvoir autocratique en faisant appel aux in-
plies de mensonges , a soutenu dans une histoire de Pierre I", que les états généraux de 1613 n'avaient jamais posé de limites au pouvoir du czar. Mais tout le monde en Russie connaît la valeur de cet individu, lequel, sous Tempereur Nicolas, apublié une soi-disante histoire du règne de ce prince, livre empreint de l'adulation la plus basse et la plua vile. M. Onstrialow et le général Danilevski étaient les fabulistes officiels de l'empereur Nicolas.
BtinctB de Tavidité et de ToppreBsion. En 1625, il prescriTit la rédaction de nouveauxlivres de cadastre (pistsot^ia knighi), et lea cultivateurs virent réitérer sévèrement la défense pour eux de quitter les terres sur lesquelles ils se trouvaient. La différence entre le servage des cultivateurs et l'esclavage des serfs domestiques fut encore maintenue; néanmoins, c'est au premier souverain de la maison de Bomanow qu'incombe la honte d'avoir définitivement attaché les^ cultivateurs à la glèbe, et plus tard nous verrons son petit -fils confondre les deux classes de serfs et resserrer encore les liensde l'esclavage.
La mesure prise, au nom du czar Michel, par son père le patriarche Philarète, nous fait comprendre la facilité avec laquelle le dur patriarche parvint à son but politique, et le peu d'opposition qu'il rencontra dans la transformation, si grave d'ailleurs, des états généraux, investis pleinement du pouvoir législatif, en une assemblée purement consultative.
Les états généraux, ainsi réduits à un rôle très-modeste, furent convoqués à plu-
2gg I«A YEBITÉ
sieurs reprises sous le règne du czar Michel; €a 1621, pour la rédaction de plusieurs lois relatives au commerce et à l'industrie; en 1625, pour décréter la rédaction des nouveaux livres de cadastre (jnstsovyia knigh(); en 1634, pour décider s'il fallait fSedre la guerre à la Pologne; en 1641 (déjà après la mort du palriarche Philarète), pour décider s'il fallait accepter la proposition des Cosaques du Don, lesquels, après avoir, par un coup de main, enlevé Azow aux Turcs, et ne se sentant point en pouvoir de conserver cette conquête, ofiraient de remettre <}ette ville à la Eussie. Les états généraux n'étaient plus que l'ombre d'eux-mêmes; leur avis n'était plus écouté; ils opinèrent pour l'affirmative, le czar se décida pour la négative, et les Cosaques furent obligés de restituer Azow aux Turcs.
C?est également à l'époque de la toutepuissance du patriarche Philarète que remonte la funeste abolition du jury et des tribunaux électifs, institués, ou plutôt rétablis en Eussie par Jean lY, au seizième siècle, et la concentration de tous les pouvoirs, du pouvoir judiciaire comme du pou-
voir administratif, entre les mains des gouyemeiirs des provinces (namiestnik) et des genyemenrs des districts (voiévoda). Ces fonctioimaires devinrent de véritables pachas; leur tyrannie atteignit des proportions exorbitantes, et ser^t de base solide à la tyrannie du souverain. La Bussie redevint ce qu'elle avait été depuis l'invasion mongole jusqu'en 1613, et ce qu'elle est encore de nos jours : une pyramide d'esclavage.
Le czar Michel mourut en 1645, et son fils Alexis, âgé de seize ans, lui succéda. Ce second czar de la dynastie des Romanow montait sur le trône déjà à titre d'autocrate. Néanmoins, il eut le bon esprit de convoquer deux fois les états généraux : en 1649, pour l'examen du nouveau code (oulojènié) (1), et en 1653; pour les consulter sur
(1) Le code de 1649 maintenait encore la diffé rence entre les serfs et les esclaves; de plus, il donnait la liberté à tous les serfs et esclaves faits prisonniers par les ennemis et relâchés, ainsi qu'a leurs familles; a tous les serfs et esclaves que le maître, en temps de disette, aurait renvoyés de chez lui pour se dispenser de les nourrir, ainsi qu'à