‹ La vérité sur la Russie (volume 4)Chapitre 17 sur 37 · LA M3RITE · texte numérisé non relu

LA M3RITE

la rdponse à faire à la Petite-Russie, laquelle voulait ae soumettre à la souveraineté du czar, pour obtenir l'appui de la Russie dans la lutte acharnée qu'elle soutenait contre la Pologne. Les états généraux donnèrent une réponse affirmative, et le czar, se rangeant à leur avis, accepta le vasselage de la Petite-Russie et déclara la guerre à la Pologne. Cette guerre remit la Russie en possession des provinces cédées en 1619, et même des villes cédées au seizième siècle. Le contact amené par la guerre, entre la noblesse russe d'un côté, et la noblesse polonaise et lithuanienne de l'autre, rappela de nouveau aux nobles russes à quelle condition abjecte d'esclaves ils se trouvaient réduits , soumis qu'ils étaient au bon plaisir . du czar, à ses capriQes, à sa tyrannie et même aux châtiments corporels. Ils portaient la peine de la faute qu'ils avaient commise en étendant le joug du servage sur la majorité de leurs compatriotes, tant il est vrai

leurs familles, et défendait aux nobles Don-cbrc* tiens de posséder des chrétiens pour serfs on pour esclaves.

qne dans la vie des nations, les crimes des gouvernements et des castes échappent rarement à Tin châtiment sévère. Le peuple aussi n'accepta point, sans protestation, le joug si dur que le gouvemement^et la noblesse lui imposaient. Une insurrection terrible, ayant à sa tête Tun des plus audacieux Cosaques du Don, Stenko-Razine, éclata en 1670. Le sang des nobles coula à flots sur les rives du Yolga et dans tout le sud-est de la Kussie. Les insurgés admettaient le pouvoir du czar, mais ils passaient tous les nobles au fll de répée,'* demandaient Tabolition de la noblesse et raffranchissement des serfs. Il fallut déployer toutes les forces de l'état pour se rendre maître de cette terrible insurrection. Ce mécontentement général, de la noblesse qui voulait s'affranchir de l'esclavage du czar, et du peuple qui voulait s'affranchir de l'esclavage de la noblesse, amena le czar Alexis à l'institution d'une inquisition politique, installée au village de Proobrajénskoié, près de Moscou, et appelée préobrajénskoi prikaz. Au moindre soupçon, à la moindre délation, chacun pe voyait exposé à être arrêté, jeté dans les cachots de l'in-

quisition, torturé, exilé, mis à mort. La terreur planait sur la Bussie. Ces cruautés ne doivent point nous étonner. Le despotisme, éminemment contraire, dans son essence, à toute idée de justice et d'humanité, ne saurait se maintenir que par des moyens violents, injustes et inhumains & la fois.

Le troisième czar de la maison deEomanow, Théodore HI, fils d'Alexis et jfrère aîné de Pierre I", régna aussi en autocrate. Mais, voulant abolir les privilèges de préséance entre les nobles, le méstnitchestvo, dont nous avons parlé plus haut, et jugeant utile de faire sanctionner cette mesure importante par les états généraux, il les réunit en janvier 1682, sûr d'avoir leur appui pour l'abolition d'un privilège qui, agréable à la vanité d'un petit nombre d'individus, froissait l'amour -propre de tous les autres et avait fini par apporter le plus grand préjudice aux intérêts de l'état. Le iflnéstnitchestvo fut aboli, et l'on jeta au feu, non les généalogies, comme l'ont avancé quelques écrivains ignorants, mais les livres officiels où 86 trouvaient relatés les procès et disputes de préséance. Ce fut la demiè^re session des

états généraux au dix-septième siècle. Depuis lors, ils n'ont été réunis qu'une seule fois, sous Catherine U, comme nous le dirons plus loin.

Pierre I" fut à la fois le réformateur de Bon pays et l'un des plus terribles despotes qiii aient jamais existé. Sa position, d'ailleurs, était exceptionnelle. Il montait sur le trône dans un moment de crise pour la Kusùe, dans un de ces moments suprêmes qui décident de tout l'avenir d'une nation.. H s'agissait de savoir si la Eussie continuerait à marcher dans les voies asiatiques, où elle commençait déjà à étouffer et ses forces se paralysaient, ou si elle entrerait de plainpied dans la civilisation européenne. Rester en Asie ou entrer en Europe, tel était le problème, et de la solution de ce problème dépendaient entièrement les destinées de la Kussie. Les trois premiers czars de la mai- Bon de Romanow avaient fait venir quelques étrangers, et, sans essayer des réformes réelles et sérieuses, avaient voulu faire participer la Russie aux progrès accomplis par l'Europe dans la carrière militaire et dans celle de l'industrie. Cette greffe avait échoué

et ne pouvait d'ailleurs réussir. Des réformes profondes, radicales, étaient indispensables. En présence de l'opposition de la trèsgrande majorité de toutes les classes de la nation, il fallait , pour arracher la Bussie au sommeil asiatique qui déjà s'emparait d'elle et devait la mener à sa décadence, une main de fer, pareille à celle de Pierre !*'• D'ailleurs, ce rôle de réformateur allait bien à Texubérance de sa riche nature, laquelle étouffait dans les formes ridicules de l'étiquette semi-byzantine, introduites en Bussie depuis le quinzième siècle, et, de plus, exagérées encore par les trois premiers czars de la maison de Eomanow, qui espéraient, au moyen de cette étiquette minutieuse, faire oublier l'élévation récente de leur dynastie au. trône de Bussie, et mettre une distance plus grande entre eux et leurs égaux de la veille, devenus leurs sujets et leurs esclaves. Le cadre si étroit de notre ouvrage ne comporte point une appréciation complète du grand règne de Pierre I"; nous nous réservons d'ailleurs de publier, avec le temps, une histoire de Bussie. Mais nous devons dire que les fautes de Pierre I" furent aussi

colossales que l'ëtaient son génie et ses grandes oeuvres; apanage ordinaire des grands hommes, qui ne peuvent rien faire à moitié, ni le bien, ni le mal; triste infirmité de la nature humaine; et la preuve la plus Mdente de sa faiblesse, puisque cette dernière apparaît dans de si vastes proportions, même chez ces hommes de génie dont la grandeur attire tous les regards et séduit toutes les imaginations. Pierre I" devait absolument employer, de son vivant, la violence et le despotisme pour faire entrer la Russie dans la voie nouvelle, la seule où elle pouvait trouver son salut; mais il devait créer une organisation pouvant servir, à la fois, d'appui et de frein pour tous ses successeurs. Il devait se rappeler que ses descendants, en héritant de son pouvoir, n'hériteraient point de son génie; que les grands hommes sont des météores rares; qu'un homme, quelque grand qu'il soit d'ailleurs, n'est point une institution, et que, sans des institutions sérieuses et solides, un état est destiné à flotter toujours entre l'anarchie et le despotisme, poussé vers l'anarchie par ce dernier et rejeté vers le

despotisme par la terreur bien naturelle qu'inspire Tanarchie. Ceux-là se trompent fort qui prennent le despotisme pour une institution : il n'est qu'un obstacle permanent à toute institution solide et sérieuse.

Pierre I", irrité de l'opposition qu'il rencontrait dans ses réformes, resserra encore les liens de l'esdayage qui pesait sur toute» les classes de la société, et les resserra de la manière la plus odieuse. Tout en oblî* géant les nobles à se raser la barbe et à se revêtir de costumes européens, il les laissa soumis au service obligatoire leur vie durant, et, qui plus est, les laissa soumis au régime odieux des coups de bâton. La famille impériale elle-même n'en était point exempte. Pierre J* faisait fouetter celles d'entre ses soeurs qui encouraient son déplaisir; il fit mettre à la torture son fils, qui en mourut. Pour adoucir à la noblesse le maintien du service obligatoire et perpétuel, il abolit l'ancienne différence entre les vottschina, propriétés héréditaires ou acquises» et les poméstiéy terres assignées à chaque noble, suivant son grade, pour lui tenir lieu d'appointements. Tous les pomésHé furent

fim Là StTSSIE. J9J

déclarés propriëtéa kérdditaîrùs de cous qui em avaient la jotdâsaEce au momeut de U. promulgation de l'oukase. Cette mesure augmenta eonsiderablemeut le nombre dea serfs. Les paysans établis sur lea terres des po^ méstié ie trouvèrent lerfs héréditaire a, propriétë dispoEible et aliénable à volonté de «eux d'entre les nobles qui, jusque a -là» nV Tftient que le droit de jouîï du fruit de leurs travaux,

Pierre 1", comme on le voit, aggrava eon* «idérablemcnt la position de la elasse inférieure. Ayant remplacé Timpôt foncier par la capitation, il fit faire, en 1722, le pre* mier recensement général de la population (rectzita), à la suite duquel les cultivateurs attachés à la glèbe se trouvèrent assimilés par leur position aux serfs domestiques, et, à l'instar de ceux-ci, purent être vendus individuellement, comme du bétail. C'était continuer et aggraver encore le système des premiers czars de la maison de Eomanow : établir Tesclavage à tous les degrés de Téchelle sociale; écraser la classe supérieure en lui permettant d'écraser le peuple; empêcher l'émancipation du peuple en le livronti

à ^arbitraire de la noblesse, et paralyser les aspirations de la noblesse vers la liberté politique par l'aversion que le joug nobiliaire inspirait au peuple. Pour ce dernier, 1* empereur n'était point un père, comme ne cessaient de l'affirmer les flatteurs et les valets^ de cour, mais un vengeur; aux yeux du peuple, l'empereur avait l'inappréciable mérite d'opprimer ceux qui opprimaient le peuple : ces dispositions furent entretenues avec soin par la bureaucratie, que Pierre I" avait introduite, et qui prit surtout un si grand développement sous les règnes d'Alexandre I" et de Mcolas. Pierre I" transféral'inquisition politique de Moscou à Saint- Pétersbourg, sous le nom de chancellerie jfccrète (tainaia kantséliariia) , et lui donna un développement formidable. La noblesse russe n'a jamais pu, naturellement, éprouver pour ses souverains ce sentiment d'affection et de dévouement que l'on rencontre dans la plupart des pays de l'Europe. Et comment en. aurait-il été autrement? Jusqu'en 1762, lea nobles russes qui visitaient les pays étrangers et assistaient aux fêtes somptueuses et élégantes de Versailles ; les diplomates russes

SUB LA BUBSIE.

qtii, pendant la dorëe de leurs missions, traitaient d'égal à ëgal avec les hommes d'ëtat de l'Europe, de retour dans leur pays, se voyaient exposes à la torture et aux coups de knout! Depuis 1762, la noblesse russe a obtenu ce qu'on appelle en Europe un droit, en Russie un privilège, l'exemption des châtiments corporels. Mais depuis cette époque ^ême, si l'on se rappelle la tyrannie insensé de Paul I', le despotisme du comte -^ttchéiéw sous le règne d'Alexandre I", 6t le joug si dur et si intolérable de l'empereur Nicolas, l'on comprendra aisément pourquoi les nobles russes ne sauraient porter à leurs souverains les sentiments d'un légitimiste français ou d'un ancien cavalier anglais de l'époque des Stuarts. Quelles que puissent être les éventualités de l'avenir, l'on peut affirmer qu'en Eussie l'on ne trouvera jamais, fort heureusement, un seul légitimiste ; le résultat du despotisme du pouvoir souverain en Russie a été de transformer les sentiments légitimistes en une plante exotique, incapable de prendre racine sur le sol russe. Nous savons bien que nos paroles vont irriter tous les valets russes de cour

et ceux qui aspirent à le deyenir, mais les hommes impartiaux seront de notre avis.

Dans les pays oîi règne le despotisme appuyé sur le servage, les volontés du souverain le plus énergique, le plus violent, le plus brutal, dès qu'elles froissent les intérêts des hommes puissants, se trouvent éludées: un régime de liberté ayant seul le pouvoir nécessaire pour contraindre tous à la stricte observance des lois. Le règne du violent et terrible Pierre I*' en donna plus d'une preuve. Ce prince avait défendu aux nobles de vendre en détail et séparément les serfs formant une seule et même famille (édit du 15 avril 1721) ; il avait défendu de soumettre les serfs à la contrainte légale pour l'acquittement des dettes de leurs maîtres (édit du 12 décembre 1720); il avait défendu aux nobles de contraindre leurs serfs à contracter mariage (édit du 5 janvier 1724), et leur avait défendu d'empêcher les filles de leurs serfs d'épouser les serfs d'autrui (édit du 26 juin 1724). Eh! bien! Ces lois de Pierre I" ne furent guère observées sous son règne, et après lui tombèrent en désuétude jusqu'à nos jours. Catherine II ayant

SUR LA BUBSIE.

Tendu, le 5 août 1771, un ëdit pour dufen- <lTe la vente des serfs pièce par pièce, le «énat trouva sournoisement, dans un arrêt ^u 7 octobre 1792, le moyen d'établir un l)iai8 pour éluder la loi, et les ventes individuelles continuèrent jusqu'aux dernières années du règne d'Alexandre 1", de droit, et jusqu'à nos jours de fait, au moyen de la Tente simulée d'un petit terrain que l'acquéreur était censé acheter avec l'homme, ter- ^ dont il ne réclamait jamais la possession.

A la mort de Pierre I", en 1725, il y eut parmi les hauts dignitaires un parti désireux de poser des limites au pouvoir souîerain, et d'introduire en Russie une constitution calquée sur celle de la Suède. Le feld-maréchal prince Menschikow, instruit de ces aspirations, fit mettre sur pied la garde impériale, fit braquer les canons, et proelama impératrice-autocrate Catherine I" , paysanne livonienne, laquelle avait commencé par être servante dans la famille du pasteur Gliick, puis avait été successivement la maitresse du général Bauer, du feld-maréchal comte Schérémétew, du feld-maréchal prince

LA YëRITE

Menschikow, et enfin de Pierre I", qui Tavait fait couronner impératrice (1).

(1) Le mariage de Catherine avec Pierre I" n'est rien moins que prouvé, et aucun acte constatant la légalité de cette union n'a jamais pu étire pro* duit. Yoici encore trois faits qui infirment ce mariage. Le 7 [18] mai 1711, le ezarévitch Alexis^ fils de Pierre I", de son mariage avec Eudoxie Lapouhine (depuis 1698 divorcée et enfermée dans un couvent)) se trouvant à Brunswick, où il allait épouser la princesse Charlotte de Brunswick-Be* vem, écrivait a Catherine, en russe, la lettre suivante, en tête de laquelle se trouvait le mot français de madame.

„ Madame I On me dit que mon père vous a dé- „clarée son épouse. Je vous prie de recevoir me» » compliments , et de me continuer votre bienveil* „ lance, sur laquelle je me permets de compter. Je » n'ose écrire à mon père pour le féliciter, n'ayant „reçu a ce sujet aucune nouvelle par écrit.*

Alexis ne félicite ni sur la célébration d'un mariage, ni sur la publication d'un mariage précédem» ment conclu : il félicite Catherine d'avoir été dé* datée épouse. L'original de la lettre existe aux archives.

Lors du procès du ezarévitch en 1718, ce prince, fréquemment mis à la torture, avoua, après avoir été mis à la question le 8 février, qu'au moment de son départ de Russie, en octobre 1716, il avait

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