RELATIVEMENT AU SERVAGE
L'empereur Nicolas eut toute sa vie le désir, non-seulement d'amëliorer la position des serfs, mais encore celui de les émanciper complètement du joug des propriétaires. Mais il avait, sous ce rapport comme sous tous les autres, des idées à lui, émanées du culte, du fétichisme qu'il professait pour le- principe du pouvoir absolu en général, et pour sa propre personne en particulier. JX aurait voulu abolir le joug des propriétaires sur les serfs, sans diminuer en rien le joug intolérable que lui-même faisait peser sur toutes les classes de la nation; et c'était de toute impossibilité. Il aurait voulu rémancipation des serfs, la destruction des abus administratifs, mais il ne voulait point d'un contrôle réel, sérieux, en l'absence du*
2g0 ^^ VÉRITÉ
quel les abus ont le champ libre pour se d^ velopper et pour flei^rir; il ne voulait point de la publicité, sans laquelle un contrôle réel et sérieux est impossible. Là où n'existent ni le contrôle, ni la publicité, ne sauraient exister ni Tordre, ni rbonnêteté dans Tadministration; là oii règne l'arbitraire le plus effréné, Téquité ne saurait exister dans les tribunaux. L'empereur Nicolas, doué d'une intelligence très -médiocre et d'un orgtieil démesuré, d'un orgueil satanique, aurait voulu posséder la jouissance de tous les avantages de la civilisation européenne» sans renoncer en rien aux énormités de son pouvoir asiatique et en continuant à administrer son pays comme un pachalyk : à im arbre greffé et soigné à l'asiatique, il aurait voulu fidie produire des fruits européens! C'était impossible; son impuissance à cet égard irritait l'empereur Nicolas, et un Jour, dans l'un de ces accès de franchise qui lui arrivaient parfois, il dit à un ambassadeur étranger : le sais bien que Von me vole de Umi les côtés; que voulez-vous? Je n'y puis rien. ïai beau nettoyer ces écuries d*Augias; je voit que cela ne mène à rienl
8DBLABI78SIE.
Qaelqaés mois après son ayënement au trône, encore sons le conp de la profonde terreur que lui avait inspirée Tinsurrectioa du 14 décembre 1825, il publia, le 12 mai 1826, un manifeste dans lequel il presciiyait aux serfs Tobéissance la plus passive envers leurs seigneurs, et pendant six mois consécutifs, ce manifeste fdt lu en chaire, à Véglise, tous les dimanches et tous les joms de fêtes. Mais peu de temps après, par des rescrits adressés, le 19 juin et le 6 septembre, au ministre de Tintérieur, M. Basile Lanskoi (l'oncle du ministre actuel), il invitait les nobles à agir humainement envers leurs serfs et à ne point les écraBer de travaux, menaçant des sévérités de la loi ceux d'entre les nobles qui n'obéiraient point à son injonction.
Les abus horribles, nombreux et si patents, de l'administration, des tribunaux et du servage décidèrent l'empereur Nicolas, sur les sages conseils du prince Kotchoubéi et du comte Pierre Tolstoi, à créer \m comité spécial pour élaborer un plan de réformes générales pour tout l'empire. Le prince Kotchoubéi, appelé, peu de temps après, à
232 ^^ VÊKITÉ
la présidence du conseil de l'empiie et du comitë des ministres, la plus ëleyée des fonctions de l'état, était nn homme d'une intelligence remarquable, d'un esprit fort perspicace et très-fin, courtisan assidu et rusé, fort peu scrupuleux sur le choix des moyens qui pouvaient maintenir ou augmenter son crédit à la cour, alliant une morgue extrême enyers le public à une incroyable souplesse envers les hommes puissants, mais toujours prêt à servir la cause de la civilisation et de l'humanité dans toutes les voies, oh cette direction politique n'était point de nature à ébranler,^ fdt-ce même le moins du monde, sa position à la cour. Le comte Pierre Tolstoi était tout juste l'opposé du prince Eotchoubéi. Sans être doué d'une intelligence extraordinaire, il avait des idées saines et justes, par la raison toute simple ' que chei lui ces idées émanaient de leur source la plus noble et la phis pure, c'est-à-dire du coeur. Tout ce qu'il voyait d'injuste, d'ignoble, de lâche, de cupide, tous les abus en un mot, révoltaient profondément sa noble âme et provoquaient des explosions de son caractère très-bon et très-vif à }a fois. Il
SUR LA SDSfllE.
allait droit à son but, sans apporter la moindre attention aux obstacles, contre lesquels son influence politique finit par se briser, tandis que le prince Kotchoubéi conserva la sienne jusqu'à sa mort Le comte Tolstoi disait la vëritë à tout le monde, depuis Pempercur jusqu'au paysan; aimé des honnêtes gens; redouté et haï par les fripons, respecté par tous, ce fut un vrai chevalier sans peur et sans reproche, et l'un des plus beaux caractères de notre époque.
Le comité secret, créé le 6 décembre 1826 et connu sous le nom de Comité du 6 décembre, se composait, sous la présidence du prince Kotchoubéi, du maréchal comte Dicbitch, homme d'une haute capacité, mais courtisan assidu; du comte Pierre Tolstoi, du primîe Wassiltchikow ; du prince Alexandre Galitsyne; incapacité de premier ordre, plat et vil courtisan, et du comte Spéranski. Le prince Wassiltchikow, sans être doué d'une haute intelligence, possédait un esprit droit et juste, des tendances éclairées, et une grande loyauté de caractère. Le comte Spéranski, dont nous avons parlé plus haut, avait beaucoup d'esprit, beaucoup d'instruc-
2g4 '^^ VËRITË
tion, des instincts éclairés, mais se trotLvait, depuis son exil à Penn et depuis sa conifivence bien connue avec les conspirateurs de 1825, sous le coup d'une terreur impossible h décrire. Son principal défaut, en administration comme en politique, était la majde de réglementer, de se perdre dans les détails, de trop paperasseTf si Ton peut s'exprimer ainsi; d'ajouter trop de foi à Teffîcacité des lois publiées et des règlements imprimés. Nul, plus que lui, ne contribua à développer en Eussie la bureaucratie, cette plaie de notre pays, la bureaucratie, dont rinfluence funeste et à peu-près toute-puissante menace la Bussie des plus grands dangers.
L'on donna pour secrétaires à ce comité deux hommes d'une haute distinction, de mérite, de savoir et de la plus rigoureuse probité, tous deux partisans des réformes, et tous deux appelés bientôt au ministère : M. le comte Bloudow et M. Daschkow. Mais les travaux de ce comité étaient- mal tub et hautement blâmés par le grand-duc Constantin Pavlovitch, frère aîné de l'emporonr Nicolas, prince féroce et à demi-fou; ilf
trouTaîeiit une opposition constante et dëcisiye dans trois influences très-puissantes à cette époque : le comte Benckendorff, chef supérieur de la police politique, le comte Zakrcvski, ministre de l'intérieur, et le princu Czernyschew, ministre de la guerre, dignitaires d'un esprit très -médiocre, complètement déconsidérés, défenseurs des yieux abus, ennemis de toute réforme, fanatiques du pouvoir absolu et yiolent. Ces hommes si nuisibles à la Bussie avaient pour organe, dans le comité, le prince Alexandre Gkilitsyne (1), personnage très-peu estimable, conûne nous venons de le dire, investi de la confiance intime de Tempereur Nicolas. Ils exerçaient une vive pression sur Spcranski, si poltron de caractère et encore sous le coup de la terreur à lui inspirée par les événements de décembre 1825, ainsi que sur le maréchal Biebitch, homme très-intègre, vaillant
(1) Le prince Alexandre Nicolaïévitch Galitsyue, né en 1773; mort en 1844. Il ne faut point le confondre avec le prince Alexandre Fédorovitch Galitsyne, secrétaire d'état et président de la commission des requêtes, né en 1796.
286 " VÉBITB
guerrier sur le champ de bataille, mais trèspusillanime à la cour, et flatteur assidu des hommes puissants. Aussi les trayaox de ce comité s'en trouvèrent-ils paralyses, et il n'osa point aborder les trois questions les plus importantes, les plus vitales pour la Eussie : rémancipation complète des serfs, rintroduction de la procédure publique et orale, et Tabolition du tchine. Le comité proposa plusieurs mesures sages, lesquelles, toutes incomplètes qu'elles étaient, n'en ocmstituaient pas moins un progrès réel d; sérieux, n proposa :
1) la défense de vendre les serfs pièoe par pièce, et la promulgation de la loi qui enjoignait de ne vendre les serfs qu'avec la terre, à la glèbe delaquelle ils se trouv^tient attachés;
2) d'engager les propriétés nobles aux établissements de crédit de l'état, non d'après le chiffre des paysans, mais d'après le nombre des arpents de terre;
3} que la noblesse héréditaire ne pourrait plus être acquise d'après le grade, mais uniquement en vertu de lettres-patentes, accordées par l'empereur;
SUR LA. SUBfiŒ. 287
4) la création d'ime bourgeoisie notable, exonërëe des châtiments corporels;
5) que le tchine serait désormais attaché à la fonction que Von occupe, et ne serait plus conféré pour services ou pour ancienneté de grade;
6) que chaque propriétaire noble aurait le droit de créer des majorats.
Les travaux du comité furent terminés au printemps de 1830; un projet de manifeste impérial fut rédigé; il devait paraître dans le courant de Tannée, et les nouvelles mesures devaient avoir force de loi à partir du 1" janvier 1832.
Mais Tempereur Nicolas, du vivant de Constantin, son frère aîné, ne s'était jamais considéré comme le souverain véritable : }\ se regardait comme le détenteur de la couronne, détenteur d'après le voeu de son frère, mais souverain de fait, et non de droit. Il ne prenait point une seule mesure importante sans Taveu de Constantin, auquel on avait soin d'adresser les copies de tous les papiers importants, de toutes les dépêches diplomatiques, même les plus secrètes. Je règnCf mais le véritable souverain, le souve-
233 LATÉRITE
rain légUime, c*est (Constantin, disait Nicolas. Avant de promulgaer les lois élaborées par le comité du 6 décembre, il vonlut ayoïr ragrémont de Constantin, et se mettant en route pour Varsovie et Berlin en mai 1830, il prit avec lui les projets du comité pour les soumettre à son frère. Si modérés, et même incomplets que fassent les projets dn comité, Constantin, ennemi de toute réforme, les trouva exorbitants, et se prononça contre eux avec toute la violence de eon oaractère fougueux. L'empereur Nicolas cmt devoir surseoir à la promulgation de ces décrets. Deux mois après arrivait la révolution de juillet; en novembre survenait celle de Varsovie ; l'empereur Nicolas, effrayé, se lança dans une voie de réaction, laquelle, dix-huit ans plus tard, sous l'effroi nonvetiu et plus considérable encore que lui inspirèrent les événements de 1848, le conduisit à ces saturnales de despotisme, qui signalèrent et flétrirent dans Thistoire les sept dernières années de son règne.
Plusieurs des mesures proposées par le comité du 6 décembre furent promulguées isolément. Ainsi, la vente individuelle des
But LA srsâiE. 289
selfs Bans terro, ainsi que la vente «{parëe, même arec terre, des individus fonnant une seule et même famille (ëdit du 2 janvier 1841). La caste de la bourgeoisie notable fut crééo en 1832 et la loi sur les majorats publiée eii 1845. Déjà, le 15 février 1827, l'empereur avait défendu aux propriétaires des biens à serfs, de vendre une parcelle de leur terrain dans toutes les propriétés, où retendue du terrain conservé par le propriétaire n'atteindrait point un chiffre fixé par la loi. Ce minimum fut établi sur le pied de quatre arpents dans les provinces trèspeuplées, et de cinq arpents dans celles qui Tétaient moins (1).
En 1837, l'empereur Nicolas, sur les sages conseils de M. le comte Kissélew (voyez au quatrième chapitre de cet ouvrage), créa, le 1*' janvier 1838, le ministère des domaines de la couronne, avec le but, in petto, ^ d'arriver à rémancipation des serfs. Nous avons dit plus haut, au quatrième chapitre ainsi qu'au commencement de celui-ci, les
(1) L'arpent russe se rapporte a l'hectare français comme 12 à 11.
290 ^^ YÉMrrÈ
raisons qui firent avorter les plans assez incohérents de Tempereur et les projets trèssages du comte Kissëlcw.
Le même jour oii I^icolas appelait le comte Kissélew an ministère, il nommait gouverneur - général de Xiew, de Yolbyme et de Fodolie M. le général Dmitri Bilnkow, Tun des hommes les plus remarquables de la Russie. Le comte Kissélew, le général Bibikow et M. Daschkow, ministre de la justice y sont les trois seuls ministres de Tcmpereur Nicolas qui aient toujours en, et constamment, le courage de leurs opinions en présence de ce terrible souverain. M. Bibikow, par la sévérité, Ton peut môme dire par la dureté de son administration et de ses formes envers ses administrés > s'est rendu Tun des hommes les plus impopulaires de la Bussie. Mais ce que Thistoire impartiale ne lui contestera jamais, c'est un patriotisme sincère, parfois môme trop exclusif; une probité rare parmi les hauts dignitaires de la cour semi-asiatiquo de Saint- Pétersbourg; le courage personnel et le courage civil à un degré peu commun à cette mdme cour; cnûn, Tardent et sincère désir d'amé-
StTlt LA RUSSIE. ^J
liôrcr lo sort de la classe^ ruralo et do la sonstrairo au joug des ])ropriétairc8. Il voulait opérer celte grave reforme par la voie de l'arbitraire et du pouvoir absolu; mais pouvait-on procoder -autrement sons le règno d'un souverain comme Nicolas? Lo général Bibikow a beaucoup d'ennemis; il a fait des £Giutes : qui n'en a point commis en ce monde? mais c'est une intelligence remar* quablOy un caractère digne de respect, auquel nous sommes heureux de pouvoir rendre cet hommage.
Les événements politiques do 1831 avaient grandement compliqué la question du sers'age dans les pro\'ince8 do Kiew, VoUiynio et Todolic. Dans ces trois provinces, la ])Oi)Ulation rurale est d'orijçine ruH»(; et ])rof'o88C la religion oriliodoxe oriciitule (];; lu bour-
(l) On l'appelle a tort ruthcnicnne; entre nitlunien et rusisc il n'y a pas plus de différence qu'entre un Allemand et un Teuton; c'est-a-dire aucune. Les provinces de Volliynie et de Podolie furent russes depuis le neuvième siècle jusqu'au quatorzième; ensuite polonaises du quatorzième siècle jusc^i'au dix haitièmc, époque oii elles redevinrent russes.
gcoisie des villes est composée de polonais* catholiques-romains et d'Israélites; la classe noble, propriétaire du sol, est polonaise et catholique-romaine; les russes n'y forment qu'une petite minorité. Les nobles ayaiefit fait preuve, en 1831, d'une gronde hostilité vis-à-vis de la Bussie; la classe rurale, aa contraire, avait témoigné des sympathies très-russes; ils s'en était suivi, entre les propriétaires et leurs serfs, un antagonisme violent, se produisant souvent sous les formes les plus révoltantes. Le général Bibikow proposa à l'empereur Nicolas de réglementer les corvées et les diverses prestations des paysans envers les seigneurs. Ce r^lement reçut le nom àHnvêriéaires, nom ancien' nement employé dans ces provinces pour désigner le règlement de la corvée, établi jadis et tombé depuis en désuétude.
Le 16 novembre 1839, remporcur Nico-
Kiew fat la capitale de la Russie depuis le neft' vième siècle jusqu'à la fin du douziëme siècle; reit^ une ville russe jusqu'au quatorziëme siècle; toab* alors au pouvoir des Polonais, et fut reprise détoH tivement par les Russes an dix-septième sièek-
las tioîÉmft im dM&fté^é 'idéo&d en 4i^
pour examiner ei le système des inventaires, ^ue VoïL allait introduire en YûlhjTiie et en 'Tadolie, ne devrait point être étendu à tout 'Fetnpire- Ce comité se eomp osait du prince WasBiltchikow, président j du comte Orlov, *J>lat eourtifian, joignant une très-mcdi ocre capa- *cité à une grande finesse de cour et a une in- ^eommeuBurable paresse, ennemi dos reformes; •du comte Levaacliow, qui était nu homme d'esprit, maie k tendances rétrogrades; du prince Henschikow, îeqael pendant long-temps ont en Russie là réputation d'un homme do génie, dont il se trouvait redevable à une constante opposition de salon et d'épigrammes, menée toujours par lui avec beaucoup d'habileté, contre l'empereur Nicolas, tandis que dans le cabinet de ce prince il se montrait le plus assidu de ses courtisans. Son ambassade à Constantinople en 1853, et sa conduite pendant la dernière guerre le placèrent sous son véritable jour, qui n'est guère brillant : il se montra léger, superficiel, paresseux, dénué d'énergie, envieux de ses coUègues et d'un égoïsme rare, même à la cour de Saint- Pétersbourg. Il y avait encore, dans ce se-
294 ' LA VÉKITB
eond comité, le comte Kissélew et le comte Bloudow, auxquels nous avons rendu pluB haut toute la justice due à leurs talents et il leur caractère; M. Toutchkow, bon et loyal vieillard, homme d'expérience et d'une haute probité ; le comte Alexandre Stroganow, honnête homme, mais d'un esprit médiocre, d'QB •orgueil démesuré, d'un caractère violent et d'une complète incapacité; M. T.anéiéw, iin vrai type du bureaucrate, nul, insinuafit, paperassier, humble courtisan vis-à-vis de» grands et satrape hautain vis-à-vis des petits; enfin le ministre de la justice comte Panine, duquel nous n'avons eu, hélas! que
trop souvent à parler
Ce comité examina le projet, élaboré par le respectable comte Eissélew, pour organiser la position de la classe rurale en Bussie sur le même pied, sur lequel le comte Kisscleir l'avait organisée en Valachic, lors de sa ce* lèbre administration des provinces danubien* nés. Le comte Kissélew et le comte Bloudow soulevèrent, dans ce comité, la question de l'aifranchissement complet des serfs, m«i* ils rencontrèrent une formidable oppositii^ chez leurs collègues, et un ordre impëriil