‹ La vérité sur la Russie (volume 4)Chapitre 32 sur 37 · DE LA PRESSE · texte numérisé non relu

DE LA PRESSE

L'on ne saurait se faire une idée de ce qu'était la censure en Eussie sous Temperenr Nicolas, surtout dans les sept dernières Uinëes du règne de ce prince, de 1848 à 1855. Les livres publiés sous le règne l'Alexandre I*', avec le visa de la censure^ ae pouvaient plus être réimprimés qu'avec iee suppressions ; il était défendu de donner l'épithète de tyran à Néron et à Calia^ula, et surtout au czar Jean IV; ^ans un ivre d'histoire ancienne, publié à Tusage les écoles, il était dit que les Romains viraient en république,, par la raison qu't/s n^ avaient point encore été assez heureux pour apprendre à connaître le pouvoir bienfaisant de r autocratie d'un seul souverain. Il était sévèrement défendu de dire que c'était la maison de Holstein-Gottorp qui régnait en Rus-

] go LA YÉRiré

aie; il fallait affirmer que c'était celle des Komanow (éteinte daas les mâles en 1730, et dont la dernière représentante , l'impératrice Elisabeth, était morte le 25 décembre 1761 [5 janyier 1762]). Il était sévèrement défendu de raconter Thistoire véridique de rélection nationale des Romanow; ils étaient censés avoir hérité du trône après la branche de la maison de Eurik qui avait régné à Moscou.

De 1833 à 1849, le poste de ministre de rinstruction publique fut occupé par le comte Serge Ouvarow, esprit supérieur, savant distingué, écrivain élégant. Courtisan fin, rusé et peu scrupuleux, il tenait beaucoup à son crédit à la cour; mais il était en même temps un homme trop éclairé pour ne point désirer se faire une place honorable dans Thistoire de son pays. Il y réussit en réorganisant les universités-, en y attirant * la jeunesse, en améliorant les gymnases et les établissements d'éducation. La plupart des hommes qui honorent aujourd'hui en Rubmc la carrière des lettres et celle des sciences, ainsi que plusieurs fonctionnaires d'un mérite sérieux, ont étudié aux universités sous

SUR LA RUSSIE. Jg^

le ministère d'Onvarow. H sut avec une rare habileté, sous le règne sauvage de Nicolas, faire progresser l'éducation, procurer un développement considérable aux études de la jeunesse, et même semer des graines d'idées éclairées, qu; depuis ont porté leurs fruits. L'ambition du courtisan, très-développ^e chez lui, n'étouffa jamais le germe des sentiments libéraux qui avaient signalé et honoré ses jeunes années. Le comte Serge Ouvaïow avait des défauts très-caractérisés , mais il a rendu à notre pays des services qui lui assurent une place immortelle dans l'histoire de la civilisation en Russie. Il lui a fallu en même temps xme immense habileté, pour suivre une ligne aussi éclairée sous le règne du prince le plus opposé à toutes les idées de progrès, comme l'était l'empereur Nicolas.

Le contre-coup des événements* de 1848 produisit en Russie une recrudescence de despotisme. Le comte Ouvarow fut renversé : l'on vit installer à sa place le prince Platon Schihmatow, d'une famille tartare, et un vrai tartare par ses principes et sa ligne politique, comme il l'était par la naissance.

Esprit étroit jusqu'à la niaiserie, plat cou^ tison, il rendit le régime de la censure odieux à la Russie. A cette époque, Ton vit un censeur, M. Télaghin^, faire des difficultés pour laisser dire dans un livre que l'a^ mée russe avait remporté dans la guerre de sept ans, à Kounersdorf, une victoire sur le roi de Prusse lui-même; ce fait ne pouvait être imprimé dans un livre russe, par 1» raison, comme le très-peu spirituel censeur le disait, que la maison royale de Prusse se trouve aujourd'hui alliée à la maison impériale de Bussie. Ce même censeur, d'accord avec la police politique, nolis empêcha, dans un livre généalogique que nous publiâmes en Russie à cette époque, de placer les noms des exilés de 1826; il n'y eut d'exception que pour un seul d'entre eux, le prince Shahovskoi, dont les enfants, nés avant l'exil de leur père, avaient conservé leurs titres et la jouissance de leurs droits civiques. Encore le censeur avait-il longuement insisté d'abord, pour obtenir de nous que les deux jeunes gens dont il s'agit fussent placés dans le livre généalogique en qualité, non de fils de leur père, mais de

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petits-fils de leur grand-père, sans qu'il soit fifcit mention de leur père! La police politique elle-même trouya l'idée du censeur trop absurde et l'j fit renoncer.

A cette époque, il fut défendu de donner aux chevaux les noms des saints et des «aintes du calendrier, et Ton discuta en pleine séance du comité de censure, si cette défense était applicable seulement au calendrier de l'Eglise d'Orient, ou bien également au calendrier de l'Eglise d'Occident. La dernière opinion finit par prévaloir. Voici entK>re deux faits. Le mot de volnoi douh fut tBLjé des livres de cuisine, par la raison que tout en signifiant bain-marie, il voulait dire en même temps esprit libre. Un homme dont le chien s'appelait Tyran ayant perdu son caniche et le faisant réclamer par la voie des joiunaux, la censure ne permit point l'impression du nom de Tyran^ et obligea les journaux à insérer, que l'on promettait une récompense honnête à celui qui ramènerait un caniche répondant au nom de FidèUIl!

Les censeurs, les espions et autres serviteurs de l'empereur Nicolas ne se doutaient

2gg LA VÉRITÉ

nenkow (le même ^qui a volé son cousin le dét^embriste : voyez plus haut), aussi arriére que Boutourline, et complètement dénué de toute intelligence; ensuite, par le baron Modeste Korff, homme d'esprit et d'instruction, mais véritable caméléon politique, se pliant à toutes les exigences du pouvoir et des hommes eu crédit à la cour, le plus obséquieux des courtisans; déguisant, sous des formes dou- -ces et mielleuses, une aversion instinctive pour le progrès et un attachement réel aux vieux abus du régime, sous lequel il avait grandi et prospéré. L'esprit de courtisanerie domine et aveugle le 'baron Korff au point de lui faire commettre les maladresses les plus insignes; ainsi, dans un livre écrit par lui sur l'avènement au trône de l'empereur Nicolas, il a eu la gaucherie de desservir tous ceux à qui il voulait plaire, et de rendre ridicules les personnes dont il voulait capter la bienveillance, tout en ayant le triste courage de jeter l'injure à des victimes qui gémissaient encore en Sibérie

Avec la création de ce comité d'inquisition littoraire, l'on vit des ouvrages, ayant obtenu le visa préalable de plusieurs cen-

iussëes, et si l'auteur était connu pour i idées libérales, son livre , quelque in- ;nifiant qu'il fàt, et sans distinction de la fcure du sujet traité dans Touvrage, se trouit encore soumis à Texamen de la police litique.

Toutes ces entraves , toutes ces rigueurs parurent point suffisantes à Tempereur colas. En 1848, il créa un comité spécial argé de surveiller et de dénoncer aux rieurs de la police politique, après Tappaîon des livres et des écrits périodiques,. I passages qui pouvaient avoir encore liappé à la vigilance simultanée de toutes I censures que nous venons d'énumérer^ isi que la tendance politique de chaque rivain en particulier. A la tête de ce coté fut placé M. Dmitri Boutourline, homme 3Bprit, mais très-connu pour ses idées arbrées, sa platitude de courtisan et la dutë de son caractère. Il travaillait à renrser le comte Ouvarow du ministère pour remplacer, mais il mourut en 1849, quelles semaines avant la chute du célèbre iiÛBtre. Il fut remplacé dans la présidence t ce comité, d'abord par le général An-

LA VÉBITE

filous et des escrocs, et l'exila ensuite dans ses terres.

En 1853, mourut le prince Shihmatow, ce ministre si incapable; il eut pour snccesseùr M. Abraham Korow, un homme tout à fait recommandable pour la loyauté de son caractère et ses bonnes intentions, ayant les formes les plus bienyeillantes, du commerce le plus agréable, littérateur lui-même, et parfaitement disposé pour la presse; mais d'une distraction inconcevable, oubliant et brouillant toutes les affaires; complètement dénué de toute énergie, qualité si indispensable à Saint-Pétersbourg pour lutter contre rinfluence de la camarilla, influence si délétère et si odieuse à toute la Russie. M. Norow est fort érudit; il sait, jour par jour, tout ce que faisaient Cicéron et Périclès, mais il n*a jamais su ce que devait faire, en Russie, un ministre de l'instruction publique.

En 1855, Tavénement de Pempereur Alexandre II modifia et améliora considérablement la position de la presse en Russie, et lui ouvrit de nouveaux et larges horizons. Dans les dernières années de cette guerre de

trente ans contre la civilisation et le bon sens, connue sous le nom de règne de l'empereur ^Nicolas, il n'était point permis de faire paraître de nouveaux journaux ou revues. Cette défense absurde fut levée par l'empereur Alexandre, et l'on vit paraître de nouvelles et excellentes revues.

L'on ne saurait se faire une idée des obstacles, apportés par la camarilla et la bureaucratie au développement de la presse en Bussie. Dès qu'un journal, une revue, se permettaient de trouver que tout n'était point pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, à peine avaient-ils fait entendre que telle ou telle administration demandait quelques réformes (et cela dans un pays ■comme la Russie, où. toute l'administration, •de haut en bas, est le vol organisé, et de bas en haut, le mensonge officiel), que les <ihefs et les employés de cette administrat;ion criaient à la rébellion. Attaquer l'administration, — mais c'est attaquer l'empereur, comme nous Ta dit le général Tima- «chew (voyez au chapitre précédent). Cette lutte fatigua M. Norow, ministre honnête liomme, mais dénué d'énergie. Il se retit».

filons et des escrocs, et Texila ensiiite dans ses terres.

En 1853, mourut le prince Shihmatow, ce ministre si incapable; il eut pour sa.cr cesseiir M. Abraham Norow, un homme tout à fait recommandable pour la loyautë de Boa caractère et ses bonnes intentions, ayant les formes les plus bienveillantes, du commerce le plus agréable, littérateur lui-même, et parfaitement disposé pour la presse; mais d'une disiraction inconcevable, oubliant et brouillant toutes les affaires; complètement dénué de toute énei^e, qualité si indispensable à Saint-Pétersbourg pour lutter contre rinfluence de la camarilla, influence si délétère et si odieuse à toute la Russie. M. Norow est fort érudit; il sait, jour par jour, tout ce que faisaient Cicéron et Périclés, mais il n'a jamais su ce que devait faire, en Russie, un ministre de l'instruction publique.

En 1855, Tavénement de l'empereur Alexandre II modifia et améliora considérablement la position de la presse en Russie, et lui ouvrit de nouveaux et larges horizons. Dans les dernières années de cette guerre de

SUB LA RUSSIE. Jgg

j ans contre la civilisation et le bon connue sons le nom de règne de Temr I^icolaSy il n'était point permis de paraître de nouveanx jonmanx ou recette défense absnrde fût leyëe par erenr Alexandre, et Ton vit paraître de )lles et excellentes revues.

»n ne saurait se faire une idée des ob- &, apportés par la camarilla et la buratie au développement de la presse en e. Dès qu'un journal, une revue, se dttaient de trouver que tout n'était point le mieux dans le meilleur des mondes îles, à peine avaient-ils fait entendre elle ou telle administration demandait ues réformes (et cela dans un pays le la Russie, oîi toute l'administration, mt en bas, est le vol organisé, et de (n haut, le mensonge officiel), que les et les employés de cette administracriaient à la rébellion. Attaquer l'admiktîon, — mais c'est attaquer l'empecomme nous l'a dit le général Timar (voyez au chapitre précédent). Cette fatigua M. Norow, ministre honnête le, mais dénué d'énergie. Il se retira

en 1858, et le sénateur Kovalevski lui succéda.

H. EoyalcTski est un homme d'une intelligence sérieuse, d'études yastes et fortes, un homme à tendances éclairées, libéral modéré et sincère, un homme rempli de bienveillance et de bonté, patriote et homme de bien dans l'acception la plus complète de ces mots. Malheureusement, l'énei^e lui fût complètement défaut. D'ailleurs, eût-il même cette qualité, elle ne lui aurait servi à lieft dans un pays comme la Bussie. l^ous avon» fait voir, au chapitre IV de cet ouvrage, l'exemple du comte Kissélew, ministre de* domainea de la couronne, un homme bien plus éminent que M. Kovalevski, complètement paralysé par la bureaucratie et la camarilla. En Russie, comme nous l'avons dit,, le pouvoir, nominalement dévolu à l'empereur, se trouve de fait dans les mains dela^ bureaucratie, et tant que celte dernière sera la maîtresse de notre pays, la Kussie bo cessera point d'être le champ des abus, de» vols, de l'oppression et de toutes les infamies bureaucratiques. Entre l'Europe et TAfiie, il ne saurait y avoir de milieu : bî

8UB LA EUSSIE.

»U8 ne Toulez point d'institutions européen»

iSj rësignez-YOUB à subir un régime asia-

lue.

£n faisant l'éloge personnel de M. Xoya-

Fski, nous sommes obligé de juger sévère*

mt son administration.

En arrivant au ministère, il voulait pren-

B pour adjoint (sous-sécrétaire d'état) le

ince Grégoire Stcherbatow, alors curateur

l'université de Saint-Pétersbourg, et en te qualité chef de la censure pétersbour- >i0e. Le prince Stcherbatow est un homme as la force de l'âge, d'une intelligence ieuse, d'une modération éclairée et pleine

sagesse, portant dignement l'un des plus. inz noms de la Bussie. Un homme pareil it une acquisition précieuse pour le goumoment. Mais le prince Stcherbatow, trop aire et trop loyal pour la camarilla, fut irté par cette dernière, et M. Xovalevski ; la êtiblesse de ne point insister. On lui ma pour adjoint ministériel M. Nicolas.

»uhanow, qui avait parcouru diverses carres, laissant partout le souvenir d'une déirable nullité; il avait été, tour à tour^ Icier, aide de camp, diplomate, voyageur^

ce fut le papier officiel adresse par M. KovaleTski au comité de censure de Moscou, dans les derniers mois de 1859 » où il lui défend de laisser la presse parler de yols et d'exactions, à moins que les preuves juridiques n'en soient acquises. Bans ce papier, M. Kovalevski s'oublie au point de proférer ces paroles, pour lesquelles il aura à rendre un compte sévère au tribunal de l'histoire : ,,Le gouvernement trouve la publicité complètement inutile, et croirait déroger à sa dignité en accordant la moindre attention aux plaintes contre les abus, énoncées par la presse périodique, et aux récits faits par elle de ces abus. "

Pour qu'un papier de ce genre, impossible à qualifier convenablement, ait pu avoir été signé par un homme intelligent et éclairé comme M. Kovalevski, il faut se dire que l'atmosphère du pouvoir, en Russie, exerce une influence bien délétère sur l'esprit et sur le coeur. Dans cette haute sphère administrative de Saint-Pétersbourg, l'esprit se rapetisse, les idées deviennent rétrécies, la vue devient courte, le sens moral se trouble, la dignité disparaît et le bon sens s'obscurcit.

Stnt LA BU8SIE. J93

ssements. On ne saurait assez le blâmer n'avoip point empêché la ' ridicule circure, récemment publiée par le très-ridicule nistre de l'intérieur M. Lanskoi, pour détdre à qui que ce soit de voyager en Rus- ; dans le but de recueillir des renseignements Uisiiques ou ethnographiques, sans Vautorisan spéciale du gouvernement. Cette sotte cirlaire fut émise à la suite d'une aventure rivée à un littérateur russe, M. Yakouchne, lequel, accomplissant dans l'intérieur L pays un voyage d'érudition, avait revêtu costume national russe, celui des habiits des campagnes. La police de la ville Pskow, l'ayant pris à son costume pour . homme du peuple, le jeta en prison et L fit endurer des vexations, dont le récit t imprimé par M. Yakouchkine dans les irnaux. La bureaucratie, furieuse, fit puer cette incroyable circulaire, digne en 18 points de mandarins chinois ou de ictionnaires japonais. Il était réservé à la reaucratie russe d'ériger en délits de po- \e l'amour de l'étude et la soif des con-

iflsances

Mais ce qu'il y eut de plus incroyable,

Alexandre Adlerberg, Thomme le plus influent de la camarilla, un homme dont les talents politiques et les travaux littéraires se sont imiquement bornes, jusqu'à ce jour, à la signature d'une quantité considëi*able de lettres de change, appartenant à ses nombreux créanciers. Ce comité fut chai^ de surveiller la presse et de lui donner une impulsion conforme aux vues du gouvernement, ce qui, en Russie, veut dire de la bureaucratie. Pour remplir ce rôle important, la finesse de cour ne suffisait point : il fallait avoir un mérite réel et distingué, entretenir des relations fréquentes avec les écrivains, et jouir d'une haute considération. Toutes ces trois qualités faisaient complètement défaut aux membres du comité. A l'honneur da la presse russe, aucun écrivain sérieux, aucun homme distingué ne voulut se rallier à ce comité et en subir la direction et le patronage. Le nouveau comité, à la disposition duquel se trouvaient placés des fonds considérables, voulut créer un journal, voulut fonder une revue, en attirant à soi les écrivains par l'appât d'honoraires * élevés. Il faut dire, à la gloire de la litté-

SUR LÀ BUSeiE. J95

Tel est le résultat du contact immédiat et oumalier avec le haute bureaucratie et avec [a camarilla. En lisant le papier signé par K. Koyalevski, Ton se demande si ce papier n'est point émané d'un cacique de l'une des tribus américaines des Peaux- Etouges....

En décembre 1858, le gouvernement russe, ae youlant point avoir l'air d'étouffer la presse, par la crainte de voir crouler cette réputation de libéralisme qu'il s'est faite en Europe et à laquelle il tient par-dessus tout [puisque les chefs eux-mêmes de la police politique, dans leurs voyages en Europe, émettent des maximes libérales), mais voulant comprimer et dominer cette presse dont la v^oix si faible lui paraît cependant si importune, eut recours à un moyen singulier. Non content de la censure préventive, représentée par un grand nombre de censeurs et par les yeux d'Argus de toutes les branches de l'administration, il créa un comité spécial, présidé par le grand -écuyer- tranchant dont nous avons parlé, et composé de deux aides de camp généraux, le général Timaschew, cité plus haut, et le comte

J96 i^ vÉ&rré

Alexandre Adlerberg, Vhomme le plus influent de la camarilla, un homme dont les talents politiques et les travaux littéraires se sont uniquement bornés, jusqu'à ce jour, à la signature d'une quantité considéi-able de lettres de change, appartenant à ses nombreux créanciers. Ce comité fut charge de surveiller la presse et de lui donner une impulsion conforme aux vues du gouvernement, ce qui, en Eussie, veut dire de la bureaucratie. Pour remplir ce rôle impo^ tant, la finesse de cour ne suffisait point : il fallait avoir un mérite réel et distingué, entretenir des relations fréquentes avec les écrivains, et jouir d'une haute considération. Toutes ces trois qualités faisaient complètement défaut aux membres du comité. A riionneur da la presse russe, aucun écrivain sérieux, aucun homme distingué ne voulut se rallier à ce comité et en subir la direction et le patronage. Le nouveau comité, à la disposition duquel se trouvaient placés des fonds considérables, voulut créer un journal, voulut fonder une revue, en attirant à soi les écrivains par l'appât d'honoraires élevés. Il faut dire, à la gloire de la litté-

SUR LA RUé8IB. jgj

rature russe contemporaine, que les offres ^es plus brillantes furent repoussdcs et ddlaignées par des hommes dont la plume x>nstituait l'unique moyen d'existence. L'on 7oit qu'aujourd'hui, en Russie, l'opinion i:u- Clique n'est plus un vain mot, mais une puissance avec laquelle il faut compter. Après le spectacle dégoûtant de notre bureaucratie ignoble, l'on se voit soulage et consolé à l'aspect de l'incorruptible désintéressement le la presse, de la littérature, des hommes le- pensée et de plume en Russie, et l'on redevient fier d'être Russe!

M. le ministre actuel de l'instruction publique, comme nous l'avons entendu plus l'une fois de sa bouche, voit dans la conjure le véritable écueil de sa carrière milistérielle, et n'avait pas de souci plus vif [ue celui d'éviter cet écueil, en faisant paster la censure dans les mains d'une admilistration spéciale, dont il ne ferait point partie. Bans ce but, il proposa la création l'un ministère pour la censure ; le projet fut l'abord adopté, et le baron Modeste Korff, 'ancien président du comité de censure ocjulte à la fin du règne de l'empereur Nîco-

quels on peut s'abonner aux bureaux des postes !

En EuBsie, les journaux et les revues ne peuvent arriver de Tétranger sous bande, par la voie de la poste. Il faut absolument s'abonner aux bureaux des postes. Un voyageur, fût-il Russe ou étranger, arrive-t-il à la frontière, tous les livres qu'il a avec laii même les guides de voyageurs, les abëcédaires, toutes les gravures qui se trouvent dans ses malles, sont enlevés et envoyés au bureau de censure le plus voisin, qui les restitue ou non, suivant son bon plaisir. Un étranger arrivant à Saint-Pétersbourg doit aller se présenter au bureau de la police politique, où il est interrogé sur le but de son voyage, sur les personnes qu'il connaît, et sur les lettres de recommandation dont il se trouve muni. Nous conseillons aux étrangers, auxquels ces sottes questions seraient adressées par la police politique, de répondre toujours qu'ils viennent uniquement pour voir le pays, qu'ils ne connaissent personne et ne sont munis de lettres de recommandation que pour leur banquier. Sous l'empereur Nicolas, un Anglais ennuyé de ques-

i universités, qui étaient parfois , grâce à heureux hasard, des hommes distingués, à livrer complètement, pour Tavenir, la ^rature aux razzias du général Timaschew, Tartare déguisé en Européen.

La censure pour les livres et les jour- IX étrangers a été, sous l'empereur Nico- , d'une sévérité poussée jusqu'à l'absurde au grotesque. Sous l'administration actuelle, te censure se trouve en proie à des ac- . intermittents de rigueur et de mansuéie, de logique et d'absurdité. Il y a des >hibitions incroyables. Ainsi, dans les derjrefi années du règne de l'empereur Nico- , le comte Panine, ministre de la justice, fait interdire l'accès, en Russie, au jour- L français la Gazette des tribunaux; ce foncnnaire n'ayant point, ainsi que nous l'a- 08 dit plus haut, l'intelligence complètent saine, ne voulait point qu'un Eusse t se permettre de douter que la législan de son pays ne fût la plus parfaite monde. Croirait-on que cette prohibition [icule n'a point été levée jusqu^à ce jour, que la Gazette des tribunaux ne figure int encore sur la liste des journaux aux-

A la suite d'une convention conclue avee radministration des postes prusiennes et dont le. terme n'expire que d'ici à plusieurs années, les journaux et les revues de France, d'Angleterre et d'Allemagne ne peuvent arriver en Kussie que par l'intermédiaire des postes prussiennes; les journaux et les revues russes doivent également suivre cette voie pour aller à l'éiranger. Le prix de transport est énorme, > cette convention si injuste ayant été conclue par le gouvernement russe dans le but de diminuer la circulation des journaux en Eussie. La conclusion de cette convention remonte à l'époque néfaste du règne de l'empereur Nicolas, à cette époque où le ministère des affaires étrangères avait à sa tête, en Eussie, le comte de Nesselrode, homme médiocre et paresseux, ennemi de la presse, des lumières, de tout progrès, lequel, pendant les trente-cinq années de son ministère, a maintenu notre pays, au détriment de tous nos vrais int^ rets, dans le système absurde de la Sainte- Alliance, à la remorque de l'Autriche, notre ennemie naturelle et permanente. L'administration des postes ne se trouvait point sous

lions sur le but de son yojagc, répondit au gênerai Doubelt que son voyage n'avait pas prëcisément de but politique. „£t pourquoi venez -vous ici?, demanda le général. — Pour me faire guérir des écrouelles", répondit l'Anglais.

Toutes ces sévérités ridicules n'empêchent point l'entrée et la circulation en Eussie de tons les livres défendus , et plus un livre est sévèrement prohibé, mieux il se vend. L'immense étendue des frontières russes coupe court à toute possibilité de mettre obstacle à la contrebande : les livres prohibés coûtent beaucoup plus cher que ceux dont la circulation est autorisée; néanmoins tout le monde les achète , et Ton voit même des gens qui ne lisent jamais se former une bibliothèque de livres prohibés : il est de bon genre d'en avoir. C'est ainsi que les armes du despotisme finissent toujours par tourner contre lui (1).

(1) Tous les livres relatifs à la Russie, ainsi que tous les livres russes imprimés a l'étranger, se trouvent chez M. Franck, a Paris, me Riche- Hea, 67. M. Franck est lui-même réditenr d'un grand nombre d'ouvrages sur la Russie.

on la police politique faisait planer la terreur sur la EuBsie, il n'y avait point de livre défendu que Ton ne pût se procurer et faire circuler, grâce à la vénalité de la police et de l'administration; nous en parlons par expérience.

L'organe le plus retentissant de la presse russe à l'étranger, ce sont les publications de MM. Herzen et Ogarew, à Londres. Le nom de M. Herzen a acquis dans toute l'Europe ime renommée parfaitement justifiée par le talent vraiment distingué et le caractère si loyal de cet écrivain éloquent, au style si vif et si mordant. Nous sommes loin de partager les convictions politiques de M. Herzen et de M. Ogarew, son intelligent et loyal collaborateur; ils sont socialistes; nous, nous considérons la monarchie constitutionnelle et modérée comme le meilleur des gouvernements. Mais il est impossible de ne point rendre une éclatante justice, non-seulement aux talents si remarquables de MM. Herzen et Ogarew, mais encore à leur haute loyauté et à leur désintéressement, si peu commun à l'époque où nous vivons. La bureaucratie russe et la camarilla se seraient estimées

leureuses d*acquërir à tout prix, si elles le lonvaienty la condescendance de MM. Heizen it Ogarew, et encore plus de leur voir cesler leurs publications. Encore une fois, maigre la différence de nos opinions politiques, louB ne saurions assez rendre justice à leurs talents, leur loyauté et leur persévérance. Qs publient de temps en temps un recueil ntitalé : Voix venues de la Russie , oh ils mpriment les articles qu'on leur envoie. De- )iiiB 1855, ils publient tous les ans un voume intitulé : l'Etoile polaire. Tous les quinze ours ils font paraître à Londres, en russe, m journal intitulé la Cloche (Kolokol), auquel, lepuis les derniers mois de 1859, se trouve mnexée de temps en temps une feuille indtulée : La mise en jugement (Pod soud), où 1b signalent et livrent à l'opprobre de Topilion publique les actes d'injustice et de malrersation, commis en Eussie et arrivés à leur îoniiaissance. Bans l'état de barbarie et de rénalité où se trouvent plongés, en Eussie, Les tribunaux et l'administration, le journal la Cloche est devenu la cour de cassation de L'opinion publique : les jugements iniques des tribunaux y sont soumis à examen; la

Cloche poursuit les malyersationB des fonctionnaires, quels que soient leur position élevée et leur crédit à la cour. MM. Herzen et Ogarew, avec une parfaite loyauté, en imprimant les pièces de l'accusation, ne se refusent jamais à imprimer celles de la défense; ils se constituent noblement les rapporteurs des affaires en question auprès de l'opinion publique. Les malheureux, les opprimés, ne trouvant point justice en Kussie, ont recours à la Cloche y laquelle fait pa^ venir à l'opinion publique l'expoaé de leurs griefs et de leurs malheurs. Aussi n'y a-t-il point de province en Kussie, si éloignée qu'elle soit, où il ne circule un nombre plus ou moins considérable des publications de M. Herzen, lequel jouit dans notre pays de la popularité la plus étendue et la mieux méritée (1).

(1) Il a paru dernièrement, en russe, un plat et sot pamphlet contre M. Herzen. Cette publication de cabaret, payée par la police, est due à la plume du ci-devant censeur dont nous avons parlé à 1» page 182, l'un des hommes les plus bêtes de U Russie. L'on y reconnaît le débit considérable dei

sus LA RUSSIE.

Le gouvernement russe aura beau changer it modifier ses règlements de censure; il tara beau varier dans sa politique intérieure inq ou six fois par an, comme c'est le cas aujourd'hui; il aura beau émettre en paroles it fedre imprimer dans les journaux étrangers les phrases libérales, tout en conservant chez ni une administration et une soi-disant jus- Lee, vénales et odieuses toutes les deux : tout ela ne conduira qu'à un développement, toumirs de plus en plus croissant, de la presse QBse à l'étranger. L'exemple des dernières nnées, si néfastes, du règne de l'empereur Nicolas prouve jusqu'à la dernière évidence [ne la sévérité, les rigueurs, les cruautés aême, n'ont jamais pu mettre obstacle à Tinroduction et à la circulation des livres pro-

lablications de M. Herzen; mais ne voulant point kYOuer leur introduction en Russie par la frontière tnropéenne, M. Yéloghine a eu l'idée comique de lire que ces livres avaient été apportés par les 'ftisseanx américains et anglais, venus a Tembouihare du fleuve Amour. Nous pouvons assurer M. féloghine que les publications de M. Herzen se roQvtnt en vente k Saint-Pétersbourg même, pour Jmn dire sous le nez des chefs de la police.

hibés. Au lieu de continuer une lutte impossible et peu digne d^un gouvernement se'rieux, il vaudrait mille fois mieux accorder aux Eusses le droit de discuter, avec modération et convenance, toutes les questions relatives au bien du pays. Supprimer la censure préventive, accorder la liberté de la presse avec une loi répressive et même sévère, serait bien plus intelligent et bien plus digne que de s'épuiser, vis-à-vis de la presse étrangère, en efforts stériles et par conséquent ridicules. La bureaucratie et la camarilla craignent la presse, qui aurait contrôle leurs actions et mis leurs méfaits au grand jour. Tant que la censure préalable existera en Russie, jamais Tempereur Alexandre n arrivera à connaître toutes les infamies commises en son nom par ceux auxquels il délègue son autorité, et dont, en réalité, le pouvoir surpasse le sien.

RlïaSE.

t et Tivement h chr^ji y Q. bien des cbottet 1 position de ce cÏûtj^ Pit iË^e^ cBt^ii lo^âl de ê%n fini lieu de demander m c on d ni te ? Le nouer ne ment rufiftû. Kn tort que rcmperour dt le chef de k religion id^' co ni pi et i^ mont le protecteur tem* îàîô le clief de TEglise, — l(1). Le pouvoir d'intcrpré-

Ifi cbef dt: k religion, et L i^tte qualîiù, r m te ni) on de A IVmper^ur Faul; mais

ter les dogmes réside dans les conciles oecuméniques, et celui d'administrer l'Eglise, dans la religion d'Orient, est déféré aux patriar-

ce malheureux prince, on le sait, n'avait point l'intelligence saine. Les personnes de son entoorage n'osaient s'opposer a ses lubies, et souvent il leur arrivait d'exploiter ces demibres a leur propre profit. Heureusement il y avait a la cour de Paul un homme d'une intelligence supérieure, dont le dévouement à son souverain et bienfaiteur reposait, non sur un calcul d'intérêt privé, mais sur le sentiment de la reconnaissance. C*était le comte Rostoptchine (depuis si célèbre par le patriotisme qui, en 1812, lui fit brûler Moscou et mettre le feu à ses propres maisons). Rostoptchine , sachant qn*en attaquant de front la labié de Paul , il ne l'y ferait point renoncer, prit un moyen habile. H lui dit : „Sire, un prêtre, dans notre religion, ne saurait „être marié qu'une seule fois; vous êtes marié „pour la seconde fois, il vous est donc impossiable de pouvoir célébrer la messe. ** Paul lui répondit : «Vous avez raison, mon cher," et renonça à son projet.

L'empereur Nicolas, même dans les moments où le fétichisme de sa propre personne arrivait chea lui a un point culminant, ne s'est pourtant jamais considéré comme le chef de TEglise. Il est vrai Qu'il lui arrivait d'agir comme s'il l'avait été.

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