DU CLERGÉ RUSSE
On attaque souvent et vivement le clergé se :'en effet il y a bien des choses à e, mais aussi la position de ce clergé est t pénible. Est-il juste, est-il loyal de s'en mdre à la victime, au lieu de demander apte au coupable de sa conduite ? Le coul)le, — c'est le gouvernement russe. En rope, l'on croit à tort que l'empereur de .tes les Bussies est le chef de la religion 18 son pays. C'est une idée complètement onée. L'empereur est le protecteur temrel du clergé, mais le chef de l'Eglise, — st Jésus-Christ (1). Le pouvoir d'interpré-
(1) Il n'est arrivé qn'a un seul souverain russe se considérer comme le chef de la religion, et me de témoigner, en cette qualité, l'intention de ibrer la messe. Ce fut à l'empereur Paul; mais
affaires civiles, ainsi que dans toutes les affaires criminelles non politiques. L'antique droit de TEglise primitive de procéder à rëlection des prêtres et des évêques, s'était en partie maintenu en Bussie, dans les provinces qui avaient appartenu à l'ancienne rJpublique de Novgorod. Là, jusqu'au dix- ^eptième siècle, les paroissiens procédaient à l'élection de leurs prêtres, et le chef du diocèse les confirmait ou bien les repoussait Dans ce dernier cas, il j avait lieu à une nouvelle élection. Les évêques et les abbés des couvents, dans toute la Bussie, étaient nommés par le patriarche, suivant son bon plaisir; mais le patriarche lui-même était élu, et son élection avait lieu dans des formes solennelles. A la mort d'un patriarche, les métropolitains, les archevêques, les évêques, les abbés des couvents de première classe {stavropighialnyii monastyri) se réunissaient à Moscou, élisaient trois candidats et déposaient leurs noms, chacun sur un bulletin séparé, sur le maître-autel de la cathédrale de l'Assomption. Après une messe solennelle, le doyen des métropolitains, administrateur {ad intérim) du patriarcat, pre-
îhes, représentés en Russie par le synode, M>a8 Tautorité duquel l'Eglise se trouve adninistrée par l'ordre sacré le plus élevé, ielui de l'épiscopat. (Jl j s, dans la religion nrthodoxe orientale trois degrés d'ordres lacrés : le diaconat, la prêtrise, l'épiscopat, 3t ce dernier ordre se trouve partagé en ]iiatre catégories : les évêques, les archerêques, les métropolitains et les patriarches.) Depuis l'introduction du christianisme en EtuBsie, en 988, le métropolitain de toutes [es Bussies fat, pendant sept siècles, le suf- Bragant du patriarche de Constantinople. Le 83 janvier 1589, le métropolitain de Moscou st de toutes les Eussies fut élevé, par les patriarches d'Orient, à la dignité de patriarche et en acquit tous les droits. Jusqu'à Pierre I", le pouvoir spirituel, placé sous la protection temporelle des souverains, souvent influencé par eux, conserva cependant une indépendance complète pour tout ce qui touchait à L'administration intérieure de l'église. !Nbnseulement le clergé, mais encore les nombreux serfs appartenant à ce dernier, se trouvaient soumis exclusivement à la juridiction spéciale du patriarche dans toutes \^%
pour une année. Une administration ainsi composée ne renferme guère d'éléments d'indépendance et ne saurait apporter d'obstacles à la volonté du gouvernement : mais Pierre I" ne s'en contenta point. Il plaça auprès du synode un fonctionnaire laïque, amovible et révocable à volonté, comme tous les dignitaires russes, et sans le contre-seing duqtAel aucune mesure prise par le synode, au" cune opinion émise par hti^ n^a de valeur ni dt^ffet. Les biens du clergé, placés depuis 1708 sous une administration spéciale composée de fonctionnaires laïques, furent confisqués par Pierre III en 1762. Cette mesure fut l'une des causes de la chute si rapide et si facile de Pierre III : le clergé en masse ayant pris parti contre lui en faveur de l'impératrice Catherine. Cette princesse, en montant sur le trône, s'empressa de restituer au clergé tous ses biens; mais
diooèfie, et. qu'il ne devait point le quitter. Or« le synode résidant k Saint-Pétersbourg, rilla8tre prélat se vit privé par le fait de son droit d*y siéger, et resta dans cette position tant qu'il plut a l'empereur de Y s laisser.
nait au hasard Ikin des trois bulletins, et celui dont le nom s'y trouvait inscrit était proclame patriarche de toutes les Bussies. A la mort d'Adrien, le onzième et dernier patriarche de Russie, décédé en 1699, Pierre I" nomma un administrateur du paixiarcat, et laissa la dignité de patriarche vacante pendant vingt-deux années. Au moment de conclure la paix avec la Suède, libre de loucis extérieurs et raffermi à l'intérieur, il le décida à abolir le patriarcat, et le remplaça, le 25 janvier 1721, par un synode composé de membres inamovibles et de mem- !)re8 temporaires. Il y a aujourd'hui trois memt^res inamovibles de droit : ce sont les métropolitains de Saint-Pétersbourg, de Kiew 9t de Moscou (1); il y a des membres nommés à vie, ce qui veut dire, en Bussie, tant ju'il plaira au gouvernement de les laisser déger; enfin il y a des membres nommés
(1) Il faut entendre : inamovibles à la russe, $008 le règne de Temperenr Nicolas, S. Em. Mgr. Pldlarëte, métropolitain de Moscou, ayant émis des ipHiions qai déplaisaient a Temperenr, reçut Tavis ifficiel que sa présence était indispensable dans son
2]^g LA VÉRITÉ .
Le clergé russe est Qpmplètemént livré à la merci du gouvernement; non -seulement aucune indépendance ne lui est accordée, mais encore les délits commis par ses membres sont punis arbitrairement. Les prélats les plus haut placés sont exposés à se voir brisés par la main de fer du despotisme. Il j a une trentaine d'années , Mgr. Irénée, archevêque d'Irkoutsk, s'étant pris de discussion avec le gouverneur général de la Sibérie orientale, Lavinski, un colonel aide de camp de l'empereur, M. Gogel, et un colonel de gendarmerie, M. Briantchaninow,
rebelle au pouvoir souverain, a être dégradé de ses dignités ecclésiastiques, et l'envoyërent, en qualité de simple moine, en exil perpétuel dans un coqvent éloigné. Ayant continué à protester, il fut ensuite déchu du titre de moine, exclu des ordres, déclaré laïque, et, sous le nom d'André Vrai (le radoteur)^ enfermé à la forteresse do Ré val, en Esthonie, dans une casemate froide et humide où il passa environ quinze années, jusqu'à sa mort. Sur la fenêtre de son cachot se trouvait en permanence un bâillon de fer, pour le lui appliquer sur la bouche sUl osait continuer k protester. Voilà le libéralisme de Catherine II.
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deux ans après, en 1764, elle gagna, par le don de sommes considérables, la plupart des archevêques et des éréques russes, qui lui adressèrent une pétition, pour la prier de leur épargner les soucis mesquins de Tadninistration de biens temporels. Cette pétition fut acceptée par Catherine à titre de Toeu unanime du clergé; les biens de ce dernier, comptant plus de deux millions de ■er£B (enidron 1,100,000 serfs mâles), furent définitivement réunis aux domaines de la couronne; une partie de ces serfs furent distribués aux favoris de Catherine et aux personnages influents de sa cour, et le clergé eut nn budget payé par l'état (1).
(1) U y avait en Russie des couvents immensément riches; celui de la Trinité, fondé par saint Serge, a soixante-quatre verstes de Moscou, possédait plus de cent mille serfs mâles.
En 1764, dans tout le haut clergé, une seule Toiz 8*éleva contre la confiscation des biens ecclésiMtiqnes : ce fut celle d'Arsëne Maçéiéwicz, métropolitain de Rostow et de Jaroslaw, doué d'une énergie inébranlable. Ses collègues, auxquels il reprochait de s'être laissé corrompre, lui firent son procès en plein synode, le condamnèrent, comme
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celui-ci à observer en toute occasion , yis-àvis d'eux, non l'attitude d'un fils envers son père, mais celle des esclaves envers leurs maîtres tout-puissants. La morgue, la hauteur insolente déployée par les prélats en- Tcrs le clergé, envers celui des campagnes surtout, ne saurait s'exprimer : elle révolte l'âme. L'absence de l'indépendance engendre bien des vices. Obligés de flatter les hommes puissants de l'état, de ramper devant eux, les prélats se consolent par la vénalité, et trouvent dans le confort de la vie privée un adoucissement aux blessures de leur amour-propre. Il j a des prélata dont l'avidité est devenue proverbiale, et leurs exactions font scandale, même en Russie. Nous aurons des faits curieux à citer là-dessus dans nos mémoires. La bureaucratie, qui s'infiltre partout en Russie, a pris complètement possession des consistoires diocésains (eparAto/nyia konsistorii)^ où se trouve concentrée l'administration des diocèses. Là tout se vend et tout s'achète, suivant le beau modèle de l'administration russe. Les tournées accomplies dans leurs diocèses par les évêques, accompagnés de leur suite, se transforment
furent envoyés de Saint -Pëtersbourg pour mettre d'accord les chefs des deux pouvoirs, spirituel et temporel, dans la Sibérie orientale. La négociation ne fut point longue; l'aide de camp de l'empereur iit saisir l'ardievéque, lequel, enfermé sous clef dans une voitore à quatre places, fut conduit ainsi, par le colonel de gendarmerie, à travers cinq mille verstes, dans un couvent de la province de Vologda, oh. il fîit relégué pour le reste de ses jours. On voit que si Femperenr Nicolas consentait à reconnaître Notre Seigneur Jésus-Christ pour le chef unique de l'Eglise, il agissait de manière à faire croire que le vicariat lui appartenait à luimême !
Les prélats russes se trouvent sous la dépendance la plus complète du gouvernement. Placés dans la position de n'oser rien faire Bans la permission de celui-ci; exposes, à la moindre velléité d'indépendance, à se voir exilés et emprisonnés, la plupart ont adopté pour ligne de conduite l'obséquiosité la plus humble envers le gouvernement et ses agents. Mais ils prennent amplement leur revanche sur le clergé de leurs diocèses, obligeant
claye ; un pauvre prêtre, souvent charge d'une nombreuse famille et n'ayant pour vivre que ses modestes revenus, se trouve exposé, au moindre caprice de son évêque, à perlre sa place, à devoir remplir, suivant le bon plaisir de révêque et tant qu'il plaira à ce dernier, les humbles fonctions de sous-diacre; enfin, à voir sa famille réduite à la mendicité. Sans appui, sans ressources, il est obligé de se prosterner en tremblant devant son chef tout-puissant, et de baiser la main de celui qui le traite avec la hauteur la plus dédaigneuse^ Peut -on blâmer ces malheureux? Est-il juste, est-il loyal de leur adresser des reproches, de leur jeter l'outrage? Non, il faut les plaindre et prier Dieu d'éclairer le gouvernement russe, qui ne comprend point que la déconsidération dans laquelle il a plongé le clergé rejaillit sur la religion, et contribue à ébranler les plus fortes d'entre les colonnes sur lesquelles repose l'ordre social. Il y a à ce sujet les détails les plus curieux dans une brochure russe anonyme, écrite par un membre éclairé et honorable du clergé russe, et imprimée à
ouTent, pour le pauvre clergé inférieur, en 'éritables razzias
La position du clergé inférieur est bien ^uible. Dans les villes elle est encore tant soit peu tolérable, mais la position du clergé les campagnes est affreuse. Pauvre, éloigné le toute ressource intellectuelle, souvent tzaité par les propiiétaires voisins avec un manque d'égards véritablement indigne, son esistenco n'est qu'une longue suite de soufficances. Jusqu'à nos jours, les prêtres des campagnes ont dû. cultiver eux-mêmes leurs terres, ou bien recevoir une pension de leurs paroissiens. Depuis une dizaine d'années, on introduit successivement dans les diverses provinces l'usage de faire rétribuer les prêtres par l'état. Cette mesure est excellente en principe; mais le chifiEre des émoluments assignés est insuffisant, et ne saurait soustraire les prêtres des campagnes à la dure dépendance de leurs paroissiens.
Soumis, sans restriction ni réserve, sans garanties aucunes, au bon plaisir des évêques, le clergé inférieur est traité par eux, ainsi que nous l'avons dit, en véritable es-
breuse famille. De plus, un prêtre, à moînB de derenir veuf, de quitter le clergë séculier et de se faire meine, ne pouvant aspirer à Pepiscopat, Tévêque, son chef toutpuissant, le regarde comme un être d'une nature inférieure, et le traite avec hauteur et dédain.
Dans l'Eglise primitive, les évêques étaient pris indistinctement parmi les moines comme parmi les prêtres mariés, et l't)n a vu souvent des évêques engagés dans les liens Un mariage. Pourquoi, en Russie, interdirait-on aux prêtres mariés l'accès à la dignité épiscopale? L'on est d'autant moins fondé à le faire, qu'un évêque se trouve nécessairement et inévitablement en contact avec les intérêts temporels de ce monde, auxquels le moine a fait le voeu solennel de renoncer pour se considérer comme civilement mort, tandis qu'un prêtre, dans l'église d'Orient, ne profère point ce voeu; il est obligé d'être marié, il a le droit d'acquérir et de posséder des biens temporels. Enlever aux moines la chance d'arriver à l'épiscopat serait un moyen infaillible de diminuer considérablement le nombre des moines, classe
eipzig (1). Nous regrettons vivement que >tte brochure n'ait point été traduite en franlis : elle aurait fait rougir le gouverne- Lent russe, aux yeux de l'Europe civilisée, B l'état indigne dans lequel il a plongé le ergé de son pays, au grand détriment de i religion et de sa propre sécurité.
L'une des causes de l'aversion mutuelle es évêques et du clergé de leurs diocèses insiste en ce que les prêtres et les diacres, ést-à-dire le clergé séculier, appelés en iBse clergé blanc {béloié douhovénstvo), doivent Te mariés, tandis que les évêques sont ris exclusivement parmi les moines, dans > clergé régulier, en russe clergé noir {tchër' (né douhovénstvo), voué au célibat. Un évêae, le plus souvent, n'ayant point été ma- ;é avant son entrée dans les ordres , ne iurait comprendre ni apprécier les besoins t les exigences de l'existence d'un prêtre larié, d'un prêtre souvent chargé d'une nom-
fil) La description du clergé des campagnes (ppiS' inié sélskaho douhovénstva\ brochure publiée par [. Franck, libraire-éditeur. Paris, rue Richelieu, 67.
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hinëante, dépravée, et, après la bureaucrate, la plus nuisible qui existe en Bussie.
n Eenât également bon, à notre avi^s, de Mfirénir aux principes de l'Eglise primitive, bt de ne plus imposer aux prêtres du culte iniental orthodoxe l'obligation expresse de bontraeter mariage. Pourquoi ne leur seraitil point permis de garder le célibat, si cela pient'leur convenir?
L*nne des principales causes de l'infériolité morale du clergé russe vis-à-vis du àiBÈgé des autres cultes chrétiens, réside dans roTganisation défectueuse des séminaires, oii les études sont incomplètes, insuffisantes, £xigëes d'après un système tout à fait arxiéré. Il faudrait abolir les séminaires, et ioBtituer des cours de théologie aux univerâtës et aux gymnases, en accordant à tous eeux d'entre les moines et les prêtres qui ■e trouveraient munis d'un diplôme univerntaire, le droit de pouvoir arriver à Tépiseopat, droit réservé aujourd'hui exclusivement aux élèves des académies ecclésiastiques.
Le gouvernement russe, dans l'intérêt bien entendu de la religion orthodoxe orientale
ô) Tous les six ans, à Moscou, se réunirait nu concile général de toutes les Bussies, composé de tous les métropolitains, archevêques et évêques, d'abbés (t^oumène) des principaux couvents, et d'un certain nombre de prêtres, élus par le clergé des villes et par celui des campagnes. Le synode rendrait compte au concile de son administration.
6) n faudrait abolir les séminaires, et instituer des cours de théologie aux uniYe^ sites et aux gymnases.
7) Il faudrait déclarer aptes à être élevés à répiscopat, tous les ecclésiastiques, moines ou prêtres, qui se trouveraient munis d'un diplôme universitaire.
11 va sans dire qu'il faudrait pratiquer la liberté de conscience la plus large, la conscience devant rester un sanctuaire inaccessible à tout pouvoir humain, un sanctuaire dont Dieu seul a la clef, et dont il est le seul et unique juge. Les persécutions, les mesures de rigueur, n'ont jamais converti personne, et ont toujours eu pour résultat infaillible de relever la croyance contre laquelle elles se trouvaient exercées, de lui donner ime force et une vie nou-
iats préBentés par le clergé du diocèse, qui pourrait élire à rolonté, soit des membres du* clergé séculier, soit des moines.
. 2) XJn éyêque, à moins d'une démission volontaire, ne pourrait jamais être privé de tes fonctions, ni éloigne de son diocèse, sans m anét du synode, prononcé par un jugement en séance solennelle.
3) Le synode serait composé des trois métropolitains de Saint-Pétersbourg, de Kiew et de Moscou, comme c'est le cas aujourd'hui, et dé plus, de six ou sept archéVêqueB ou évèques, élus par leurs collègues au scrutin public. Une fois élus, ces six ou sept prélats devraient renoncer à leurs diocèses, deviendraient membres du synode à vie, et recevraient le titre et les honneurs demétropolitains , avec des émoluments considërables, afin de pouvoir convenablement soutenir leur rang.
4) Le procureur du synode devrait avoir pour unique soin de veiller à empêcher Timmixtion du clergé dans les affaires politiques et temporelles, sans pouvoir se mêler en rien de l'administration de l'Eglise, et encore moins des questions relatives au pouvoir spirituel