‹ La Vérité sur le coucouChapitre 12 sur 20 · LES ANIS · texte numérisé non relu

LES ANIS

Nous terminerons, en effet, ce que nous avons à dire des Coucous, par une sous-famille qui, à part quelques différences de caractères et de ptiloses, par une singulière coïncidence, les résume tous pour les mœurs et les habitudes, quoique les exagérant sous certains rapports. Ce sont les Anis ou Crotophages : plus marcheurs que grimpeurs; tour à tour insectivores, frugivores, monogames, polygames; constructeurs de leur propre nid, envahisseurs de celui des autres; pratiquant enfin, dans leur existence en commun, la pluralité des sexes la plus accentuée, et arrivant insensiblement à l'institution de vrais phalanstères. Tels vont se présenter à nos yeux les Anis, que l'on peut se figurer, pour leur manière d'être excentrique, comme les représentants, dans l'ordre des Passereaux, des Tavous ou Mégapodes dans celui des Oiseaux de terre. Il ne leur a manqué, pour atteindre la célébrité qu'ils méritent si bien, que d'avoir eu leur biographie tracée par la plume sympathique de notre analogiste Toussenel qui en aurait tiré des aperçus tout nouveaux.

Nous comprenons dans les Anis, pour en faire une section à part, le groupe des Diptoptères, grands Coucous, ayant aussi le tour de l'œil nu, qu'on range ordinairement auprès des Coulicous, mais qui s'en éloignent, indépen-

1 Crotophaginœ.

LES COUCOUS FAUX PARASITES

damment de leurs habitudes, par une huppe occipitale plus ou moins prononcée et par la couleur et la rigidité du plumage.

1" SECTION. — Les Coucous Diploptères '.

Ils ont pour autres caractères : le bec aussi long que la tête, robuste, triangulaire et beaucoup plus haut qu'épais à la base, très comprimé sur les côtés, médiocrement courbé; les narines basales, en scissure longitudinale percée au centre d'une membrane placée au milieu de la memdibule et un peu engagée dans les plumes du front; les ailes longues, obtuses, ne recouvrant cependant que le quart de l'étendue de la queue ; celle-ci longue et arrondie ; les tarses de la longueur du doigt externe antérieur, épais, recouverts de larges scutelles, avec les ongles petits, minces, arqués et aigus.

Il en existe cinq espèces, dont deux connues de Buffon, Linné et Gmelin.

On les trouve, rapporte M. G. R. Gray, dans les parties tropicales de l'Amérique du Sud où ils habitent les forêts épaisses. Ils se nourrissent de sauterelles et de petits lézards. Une des espèces mène, dit-on, une vie tellement solitaire, excepté pendant l'époque des amours, que les individus ne s'en trouvent qu'à une demi-lieue les uns des autres. On prétend, d'un autre côté, que les bandes de deux autres espèces sont souvent mêlées ensemble et que les femelles construisent même en commun un grand nid dans lequel elles pondent toutes leurs œufs, les couvent ensemble, et élèvent leurs petits comme s'ils étaient tous de la même espèce 2 .

1 Diplopteriinœ.

2 « Gênera of Birds. a

HISTOIRE NATURELLE DES COUCOUS

Leurs habitudes sont tellement identiques avec celles des Anis, qu'au Brésil, les naturels, d'après Ménétrier, ont donné le nom à'Anou Branco (Anou Blanc) aux Coucous Chiriri et Guira, et celui d'Anou Praeto (Anou Noir) aux Anis; c'est-à-dire qu'ils font des uns et des autres de véritables Anis. •

Nous reviendrons plus en détail, sur les généralités que nous venons d'exposer, pour l'un au moins de ces Coucous, et d'abord nous citerons une des espèces découvertes par d'Azara :

Le Coucou Chiriri 1 .

Chez celui-ci, un trait blanchâtre va de la narine à l'occiput, en passant au-dessus de l'œil, en forme de sourcil; un autre s'étend parallèlement de l'œil à l'oreille, et il y en a deux autres au-dessus du second ; la gorge et le devant du cou sont fauves; mais chaque plume a, vers sa pointe, une raie noirâtre; le bas-ventre est roux et le reste du dessous du corps blanchâtre. Les plumes du sommet de la tête sont étroites et allongées, et l'Oiseau les relève et les abaisse sans cesse ; de sorte qu'elles forment par intervalle une huppe assez longue; ces plumes sont noires, avec une jolie tache ronde et rousse à leur extrémité; celles du derrière de la tête et du cou, aussi bien que celles du haut du dos, sont d'un noirâtre plus foncé au milieu ; le dos et le croupion sont rayés transversalement de noirâtre sur un fond roux; une belle tache ronde, et de couleur cannelle, termine les plumes scapulaires, les couvertures supérieures et les pennes des ailes ; une ligne noire la surmonte, et le reste de ces plumes est brun foncé. On remarque sur les

1 Diploptems Galerilus

LES COUCOUS FAUX PARASITES

ailes une large bande blanchâtre parallèle aux couvertures ; le fouet de l'aile est noir et tacheté de roux. Les trois pennes latérales et les deux du milieu de la queue sont tachetées irrégulièrement de roux et de noirâtre; cette dernière couleur règne sur les autres pennes. Le bec est noir, excepté sur les bords et sur la moitié de la mandibule inférieure, lesquels sont blancs; l'iris est d'un vert faible et le tarse est d'un blanc mêlé de bleu. Sa longueur totale est de 25 à 26 centimètres.

Le nom de ce Coucou du Paraguay exprime son cri. D'Azara n'a pas eu d'occasion de l'observer en liberté; mais il donne, sur des individus qu'il a élevés et gardés en cage, quelques détails qui prouvent d'abord, jusqu'à un certain point, l'éducabilité de l'espèce, et qui ne manquent pas d'intérêt.

D'Azara raconte, en effet, qu'il a élevé chez lui quelques jeunes de ces Coucous prêts à voler, qu'il nourrissait à la brochette avec de la viande hachée, et qui, lorsqu'il n'enfonçait pas assez avant les petits morceaux dans leur gosier, les rejetaient et lui becquetaient les doigts, comme pour le punir de sa négligence. Jamais ils n'ont voulu de pain, et quoiqu'ils eussent faim, ils ne prenaient pas la viande de la main, même lorsqu'ils furent adultes; mais ils la demandaient la bouche large ouverte, et en prononçant sans cesse leur nom Ghiriri. Pour leur donner à manger, il fallait le faire d'un seul coup et avec promptitude; car si on leur laissait le temps ils poussaient les morceaux avec leur langue et les rejetaient. Us n'aimaient pas non plus le maïs ni les mouches. Us prenaient beaucoup de plaisir à se baigner tous les jours; mais si on ne les plongeait pas soi-même dans l'eau, ils ne cherchaient pas à y entrer, et jamais ils ne buvaient. Ils étaient fort doux et gais, et si quelque Oiseau pénétrait dans l'habitation où ils

HISTOIRE NATURELLE DES COUCOUS

vivaient en toute liberté, ils se blottissaient et montraient beaucoup d'envie de jouer; mais comme l'étranger ne répondait pas à leurs agaceries, ils le frappaient à coups de bec. Ils passaient la plus grande partie du jour entre deux livres inclinés, et ils y dormaient. Ils couraient en sautant sur les tables et les chaises, quelquefois à terre ; ils se rendaient fort incommodes par leur cri qu'ils ne cessaient de faire entendre en enflant leur gosier. On les voyait souvent se tourner de côté et d'autre, et lorsqu'ils étaient effrayés, ils faisaient craqueter leur bec.

Ces Oiseaux, pour l'ordinaire, ont la queue un peu étalée, et la fausse aile, ou aile bâtarde, très souvent poussée en avant; ils l'avaucent vers la tète jusqu'à lui faire presque toucher l'oreille, sans pour cela que l'on aperçoive de mouvement dans l'aile ou dans quelqu'autre partie. Leur attitude ordinaire est de se tenir un peu courbés et le cou un peu retiré. Les pennes de la queue tombent les premières dans la mue. Ils ne sont point laids, et peu d'Oiseaux les égalent en vitesse et en gaieté.

L'on dit qu'ils ne quittent jamais les cantons aquatiques, et que leur ponte consiste en quatre œufs.

Quoiqu'il ne nous apprenne rien sur les habitudes de cette espèce à l'état sauvage, d'Azara, parlant en général des autres espèces du groupe, dit que ces Coucous du Paraguay se tiennent dans les grands bois et les halliers, vont presque toujours par paires, volent bas et horizontalement et ne se posent point à terre. Il ne pense pas qu'ils aient d'autre nourriture que les insectes qui vivent sur les arbres. Quoiqu'ils restent assez longtemps au repos, ils ne laissent pas que d'être vifs et alertes pour sauter d'une branche à l'autre, mais sans descendre sur les plus basses. Tous ont moins de chair que le volume apparent de leur corps ne le fait croire.

LES COUCOUS FAUX PARASITES

La seconde espèce est la suivante, que d'Azara n'a pas découverte, mais qu'il a assez bien observée le premier, et sur laquelle il donne des détails qui viennent suppléer heureusement à ceux qui manquent sur la précédente. C'est :

Le Coucou Guira-Cantara '.

Son plumage est mélangé de roux et de flammèches longitudinales sur un fond blanc; il porte, comme le précédent, une huppe formée de l'allongement des plumes occipitales qui sont pointues, rousses au sommet, blanchâtres à la base; les ailes sont brunes, variées de brun et de blanc; la queue est blanche, traversée en son milieu par une très large barre noire. Le bec est rougeâtre; l'œil est entouré d'une peau nue d'un jaune bleuâtre avec les paupières garnies de cils; les tarses sont jaunes. Sa taille est de 40 à 41 centimètres.

Ses habitudes, selon d'Azara, paraissent identiques, sauf quelques variantes, à celles des Anis qui vont nous occuper.

Ainsi le Guira, comme l'Ani des Savanes, n'est point farouche, et il cherche, comme lui, sa nourriture de côté et d'autre, sans néanmoins se poser à terre, dans les plantations, les enclos et les bosquets; il tourne aussi comme lui autour des bœufs dans les pâturages, mais ne se pose jamais sur ces animaux.

L'Ani des Palétuviers, au contraire, est si défiant, qu'il ne se montre jamais dans les lieux découverts; il se tient toujours dans les cantons et les halliers les plus fourrés et les plus sombres, où il se nourrit d'insectes et de vers.

Le Guira et l'Ani des Savanes, qui sont vingt fois plus

1 Diplopterus Guira.

HISTOIRE NATURELLE DES COUCOUS

communs, mangent les grillons, les sauterelles, les petits lézards et les petites couleuvres. Quoique ces trois Oiseaux se tiennent en bandes, l'Ani des Savanes et le Guira se serrent tellement les uns contre les autres sur quelques branches pour se mettre à l'abri du vent, lorsqu'il fait froid, que l'on peut en tuer un grand nombre d'un coup de fusil. Ces deux dernières espèces sont si intimes, que leurs troupes se mêlent fréquemment, et qu'elles travaillent de concert comme si elles étaient de la même famille.

Ce n'est pas tout : ces mêmes bandes, composées d'espèces différentes, concourent souvent ensemble à la construction d'un vaste nid, où toutes les femelles déposent leurs œufs, les couvent jusqu'à ce qu'ils soient éclos, nourrissent et élèvent leurs petits sans aucune distinction d'espèce. D'Azara rapporte avoir positivement vu plusieurs de ces nids dans lesquels étaient les œufs des deux espèces, quoi qu'ils soient fort difficiles à distinguer, si ce n'est par leur volume. Il ajoute cependant qu'il arrive plus ordinairement que chaque troupe de Guiras et d'Anis des Savanes fait son nid assez spacieux pour contenir les œufs de toutes les femelles de la bande; qu'on dit la même chose de l'Ani des Palétuviers, mais qu'il ne l'a pas vu.

Le Guira-Cantara est fort rare à Buenos-Ayres ; mais il est très commun au Paraguay, et l'on assure qu'il existe au Tucuman. C'est un Oiseau sédentaire. Il préfère les plantations voisines des habitations; il entre même dans les lieux habités. La forme de son nid, qu'il place sur des buissons hauts et épais, ainsi que celle de ses œufs, leur aspect et leur couleur, sont les mêmes que chez les Anis, que l'on va voir. Un peu plus brave qu'eux, si quelque Caracara, ou quelque autre Oiseau passe auprès du nid, même sans aucun dessein d'y causer du dommage, le Guira l'attaque avec acharnement et le met en fuite.

LES COrCOUS FAUX PARASITES.

De même que le Chiriri, on l'élève facilement en cage, avec de petits morceaux -de viande crue. Un observateur du pays, très digne de foi, a affirmé à d'Azara, qu'ayant pris une nichée de Guiras-Cantaras, il laissa vivre les petits en toute liberté dans sa maison, où ils se plaisaient tellement qu'ils se promenaient et volaient dans le jardin, parcouraient l'habitation et entraient partout sans la moindre crainte, comme les animaux domestiques les plus familiers. Quand ils eurent un an d'âge, ils construisirent tous ensemble un nid dans une grande caisse, y firent leur ponte, et y élevèrent une nouvelle famille.

Le fait de la reproduction en domesticité du Guira- Cantara est donc acquis.

2° SECTION. - Les Anis proprement dits '.

Ce groupe ne se compose également que de six espèces, toutes des Iles des Indes occidentales et des contrées tropicales de l'Amérique du Sud, dont deux seulement ont été connues de Buffon et de Linné : ce sont l'Ani des Savanes 2 et l'Ani des Palétuviers 3 , auxquels sont communs les détails qui vont suivre.

Tous ont le plumage uniformément noir, à reflets bleuâtres plus sensibles sur le dos; le bec et les pieds noirs; l'iris noisette. Leur taille varie de 33 à 40 centimètres.

On peut cependant faire cette observation pour l'Ani

des Savanes : que son plumage est noir avec des reflets

d'une riche couleur pourpre très prononcée sur les plumes

des ailes; que celles du corps ont leur disque plus vif,

' avec une bordure moins éclatante, et que les bords de

1 Crotophagiince.

' Crotophaijii A ni.

3 Crotophaga Major.

HISTOIRE NATURELLE DES COUCOUS

celles du cou sont quelquefois d'une couleur d'airain ou

bronzée.

Ce sont des Coucous essentiellement marcheurs, caractérisés : par un bec de la longueur de . la tète et souvent même plus long, plus haut que large, comprimé, arqué, sans dentelures aux bords, mais dont l'arête est surmontée d'une sorte de carène ou lame verticale tranchante; par des narines basales découvertes ; par des ailes sur-obtuses, recouvrant le tiers de la queue, qui est longue, large et arrondie; par des tarses allongés, des doigts grêles, ainsi que les ongles, qui sont fort comprimés, arqués et très aigus ; les deux doigts antérieurs soudés jusqu'à la première articulation.

L'œil est entouré d'un large espace dénué de plumes, qui s'étend jusqu'au bec. Leurs paupières sont garnies de cils gros, longs et noirs, ayant la raideur de vraies soies de sanglier, et surplombant sur les yeux. M. Gosse pense que ces soies sont destinées à garantir l'organe visuel des tiges de racines et des pointes d'herbes au milieu desquelles ils pâturent. Quant à la constitution intime du bec, le centre de la mandibule supérieure est concave, et la partie qui l'entoure, ainsi que la mandibule inférieure, est composée de cellules formées par des os excessivement minces, qui rappellent la nature celluleuse du bec des Toucans. Enfin, chez les Anis, la conformation du rachis des plumes du dos, de la gorge et de la poitrine rappellent également et tout à fait, comme le Guira, mais à un degré plus faible, le système de ptilose de ces parties chez les Coucals, c'est-à-dire la rigidité, l'élasticité, l'aplatissement, vers la pointe, de la tige des plumes.

Ils habitent les endroits cultivés, ou ceux qui l'ont été anciennement, et se tiennent dans les plantations, dans les bosquets, et à la lisière des forêts, dans lesquelles ils ne

LES COUCOUS FAUX PARASITES

pénètrent jamais, pas plus que dans les grands arbres. Leur vol est bas, droit, horizontal et soutenu, mais rapide. Dans ce cas. d'après M. Gosse, leur aspect est peu ordinaire : le corps est grêle, la tète grosse et le bec énorme; et, comme en volant, ils prennent une position parfaitement droite et horizontale, leur longue queue, maintenue dans la même ligne, et sans aucun mouvement apparent des ailes, ils ressemblent, vus de côté ou de profil, plutôt à un Poisson qu'à un Oiseau. Quoiqu'ils soient gras, ils ont toujours l'air d'être maigres, la petitesse du duvet qui recouvre leur ventre et leurs longs tibias ajoutant à cet effet.

On peut dire qu'ils mangent à peu près de tout : depuis les graines et les fruits, les chenilles, les grillons, les sauterelles et les vers, jusqu'à de petits lézards et de petites couleuvres. Ainsi, quoique leur nourriture consiste principalement en insectes, elle n'y est cependant pas entièrement bornée. On trouve souvent leur estomac dilaté par des chenilles, des phalènes, des cigales, des coléoptères, et en une telle quantité qu'on se demande comment une masse aussi considérable a pu y être introduite.. M. Gosse a quelquefois trouvé dans cet organe des matières roulées avec des baies d'une espèce de lierre, dont il avait pris les couleurs; et, au mois de juillet, rempli de celles du Citharexilon, par lesquelles toute la surface interne était teinte d'un brillant incarnat. A cet époque de l'année, en effet, des bandes nombreuses de ces Oiseaux se nourrissent de ces grappes étincelantes en pleine maturité, répandues en quantité sur les arbres.

Ils font, en outre, une énorme destruction des essaims d'abeilles, qui existent à profusion sur les arbres. C'est probablement en raison de cette chasse, et pour garantir leurs yeux et leur corps de la piqûre de ces insectes, beaucoup plus que de celle des plantes que, d'une part, leurs

HISTOIRE NATURELLE DES COUCOUS.-

paupières sont garnies de cils si épais et si durs, et, de l'autre, que les parties antérieures de leur corps ont été recouvertes de plumes si singulièrement conformées.

Vivant en société, sans être cependant en aussi grandes bandes que les Étourneaux, on comprend qu'ils en empruntent quelqu'unes de leurs manières de vivre. Ils aiment, en effet, quoiqu'en ait dit M. Fraser, en 1860, à se poser sur le dos des quadrupèdes qui pâturent en troupes si innombrables dans les vastes plaines herbeuses de l'Amérique du Sud. Et c'est même le principal usage auquel leur sert la forme en lame de couteau de leur bec. Cette forme leur donne les plus grandes facilités, non seulement pour chercher les insectes sur la terre, mais surtout pour trouver et saisir ceux qui se retirent sous le poil des bœufs, des vaches, des chevaux et autres animaux semblables, pendant qu'ils sont en train de paître. On les voit, au nombre de cinq, six et plus, montés sur le dos d'une de ces bêtes, cherchant avec ardeur les insectes attachés à sa peau, service qu'elle parait recevoir avec plaisir. M. Hill en a vu parfois même, à la Jamaïque, s'attaquer à la queue de ces animaux, s'y suspendre et y rechercher les insectes jusque dans la touffe de poils ou de crins qui la termine. Une autre fois, ayant examiné attentivement un tas de bouse de vache, où des Anis venaient de chercher des larves et des insectes, cet observateur le trouva aussi finement et aussi régulièrement sillonné que si une petite charrue en miniature y eût passé.

M. Kirk en a vu sur des corps de moutons morts, soit qu'ils y fussent attirés par la chair putride ou par les larves qui s'y trouvent, ce qui n'est pas bien certain. On les a rencontrés aussi, pendant la saison sèche, par bandes de vingt ou trente, auprès des petits ruisseaux, à la recherche des têtards, dont ils se nourrissent.

LES COUCOUS FAUX PARASITES

Mais les insectes parasites ne font pas, comme nous venons de le dire, l'unique nourriture des Anis, quoiqu'ils en soient le fond essentiel, malgré ce qu'en aient avancé d'Azara et d'Orbigny. M. Gosse en a vu dans les pâturages, pendant les soirées du mois de décembre, de petits groupes s'enlevant à environ un mètre du sol, et volant sans doute après des insectes, dont ils semblaient s'emparer. Un jour, au mois de mars, son attention fut attirée par un objet, qui lui paraissait être un Oiseau vert, poursuivi au-dessus du faite d'un arbre par plusieurs Anis ; mais il reconnut bientôt que ce n'était qu'un insecte lépidoptère; il s'envola au-dessus des bois à une distance d'une centaine de mètres, avant qu'il fût hors de portée de vue, et il parut alors se poser sur le sommet d'un arbre, les Oiseaux ayant renoncé à le poursuivre. Le même naturaliste a vu un Ani ayant dans son bec une grande libellule, dont il venait de se saisir.

Lorsque les Anis sont en train de chasser à la surface de la terre ou dans les herbes, on les voit souvent sauter ou courir avidement après leur proie; leur longue queue, continuant l'impulsion donnée avant le temps d'arrêt, est jetée en avant d'une façon singulière, et les fait parfois culbuter. Pendant cette chasse, ils ont toujours une ou deux sentinelles de postées, qui, à la moindre apparence de danger, poussent un cri d'alarme qui fait partir toute la bande. Leur mode de progression à terre est de sauter; parfois ils marchent en élevant chaque pied l'un devant l'autre; souvent même ils courent ainsi très vite, mais à de courtes distances. Ils aiment à se reposer le matin sur les branches basses, les ailes étendues, restant ainsi pendant assez longtemps dans la plus complète immobilité. On peut en voir aussi un grand nombre, pendant la chaleur du jour, dans les mois de juillet et d'août, perchés sur

HISTOIRE NATURELLE DES COUCOUS

les barrières et les haies de bois de Campêche, le bec entièrement ouvert, comme s'ils cherchaient â humer l'air; ils oublient alors leur loquacité et leur circonspection ordinaires. Deux ou trois de ces Oiseaux resteront parfois perchés au centre d'un buisson épais dominé par un berceau de Convolvulus, d'où ils font entendre un cri singulier comme un appel, et comme s'ils jouaient à cachecache et demandaient à leurs compagnons de venir les chercher.

On peut dire que l'Ani descend les arbres plutôt qu'il ne les monte. Il se pose sur l'un d'eux à l'extrémité d'une des branches principales, et gagne le milieu du feuillage en rampant le long de la tige et en cherchant les insectes dont il fait sa nourriture. Il ne saute pas de branche en branche, et ne parcourt pas tout l'arbre pour 7 trouver des larves. Ces Oiseaux, réunis au nombre de dix ou douze, pénètrent rarement à une grande distance au milieu des feuilles. Ils parcourent rapidement les branches des arbres, qu'ils visitent et les quittent en silence, s'abattant un à un sur quelque place attrayante du vert gazon, au-dessous d'eux; ou bien la bande entière s'envole tout d'un coup vers quelque fourré voisin, ayant ordinairement l'un d'eux à leur tête et faisant entendre un cri perçant qui les distingue de tous les autres Oiseaux.

« Les autres vagabonds ailés, dit, dans une de ses plus brillantes pages, M. Gosse, qui a si bien étudié les mœurs des Anis, ont leur saison ; mais ceux-ci tiennent les champs toute l'année : leur vie est au soleil. Ces Oiseaux sociables fréquentent tous les lieux où existent des terrains ouverts, soit en pâturages, soit en labours, entremêlés d'arbres et d'arbustes; toujours familiers, et paraissant sans crainte, mais ne manquant jamais de poser une sentinelle pour

LES COUCOUS FAUX PARASITES

faire entendre un cri, si quelque importun s'approche de leur retraite commune. Après une pluie passagère, un de ces orages pluvieux des tropiques, par exemple, au milieu du jour, lorsque le soleil, dans tout son éclat et dans toute son ardeur, luit de nouveau sur le paysage rafraîchi, l'Ani est le premier Oiseau qu'on voit sortir doucement cl'un buisson, pour sécher ses ailes et reprendre le chemin des champs. L'Oiseau-Moqueur, quelque pressé qu'il soit de faire entendre son chant, pour égayer encore la campagne, précède rarement le cri perçant de l'Ani, rompant le silence qui succède à une averse. Ce cri sort de quelque bocage peu éloigné, et l'on voit une petite troupe d'Anis, leur longue queue et leurs ailes étendues dans leur vol glissant, se rendre en quelque endroit où les insectes s'agitent sur la terre rafraîchie. Que le soleil darde ses rayons obliques sur les plaines, et que la brise de la mer souffle tiède et odoriférante, avec un fond d'humidité vivifiante, à la suite des pluies de l'après-midi, le même cri se fait entendre de nouveau, répété avec vivacité et sollicitude, et l'on voit les petits Oiseaux s'agiter dans les haies, et les Anis de dessus les branches extérieures des fourrés solitaires, d'où ils ont fait entendre leur cri d'alarme, gagner le couvert intérieur du feuillage. Un Épervier vole-t-il silencieux, rasant le bord de la forêt et effleurant de temps en temps les buissons de la savane, le tocsin de l'Ani a cependant prévenu tous les environs, et aucune note ne se fait entendre, aucune aile ne remue ' . » Au vol, toutefois, l'Ani a à se mettre en garde contre un tout autre ennemi que l'Épervier, ennemi qui, pour ne pas être un Oiseau de proie, ne lui en est pas moins in- ■ commode par son agilité, sa souplesse et la continuité do

1 « Birils of Jamaïc. »

HISTOIRE NATURELLE DES COUCOUS

ses petites attaques réitérées. Cet adversaire est une espèce de gros Gobe-Mouches, le Tyran Dominicain 1 .

MM. A. et E. Newton parlent ainsi de ces attaques, dont ils furent témoins en 1858 :

« L'Ani, disent-ils, partage, avec la Cresserelle et le Butor Verdàtre, le privilège d'être l'objet favori des attaques du Tyran Dominicain, et il est difficile de dire lequel" du Butor ou de l'Ani procure le plus d'amusement à l'observateur. Par un vent frais, peut-être la poursuite de l'Ani par le Tyran est-elle plus amusante; car avec sa longue queue et ses courtes ailes il se trouve emporté à la merci du vent, il perd sa présence d'esprit, et essaye s'il ne pourrait voler à rencontre du courant, tandis qu'en s'abandonnant à la dérive, il s'en trouverait beaucoup mieux. Alors vient s'abattre le Tyran, qui, après deux ou trois élans, lui applique un coup tel qu'il l'envoie à tout hasard dans le premier endroit venu, où l'autre s'empresse de chercher un abri, que ce soit une misérable haie d'épines, ou un lit moelleux d'herbe de Guinée 2 . »

Ces savants observateurs pensent que c'est par suite de ces rencontres que le plumage de l'Ani, et spécialement sa queue, souffre et s'endommage, au point qu'on trouve à peine un spécimen dont cet organe soit en parfait état.

Pendant les journées chaudes et d'une atmosphère étouffante, lorsque la rosée est tombée, et que la végétation languit, on voit les Anis se diriger en petites troupes, au commencement de la soirée, vers les bords de la rivière. S'ils y ont découvert quelque endroit où un arbre déraciné sera tombé dans l'eau peu profonde, ils s'y perchent, quelques-uns la queue en l'air, buvant les eaux limpides qui coulent au-dessous d'eux; d'autres silencieux et indiffé-

1 Tyvannus Dominicensis.

2 « Ibis. »

LES COUCOUS FAUX PARASITES

rents ; quelques-uns nettoyant leurs plumes ; et d'autres encore, posés sur le sable accumulé autour de l'arbre renversé, et se baignant dans les bas-fonds. Il restent ainsi jusqu'au jour.

Ces habitudes, pour le moins singulières, chez des Oiseaux rangés parmi les Coucous, ne sont rien à côté de la singularité de leur mode de reproduction. Non contents de vivre en société, sans s'éloigner beaucoup les uns des autres, on voit, dans le temps qui précède la ponte, plusieurs femelles travailler simultanément avec les mâles à la construction d'un nid commun; et ensuite plusieurs femelles couver ensemble chacune leurs œufs et y élever leurs petits. Cette bonne intelligence, comme le dit le chevaler Lefebvre Deshayes, correspondant de Buffon, est d'autant plus admirable que l'amour rompt presque toujours, dans les animaux, les liens qui les attachaient à d'autres individus de leur espèce. Ils s'apparient de bonne heure dès le mois de février, les mâles recherchent les femelles avec ardeur ; et dès le mois suivant, le couple s'occupe de concert à ramasser les matériaux pour l'édification du nid. Ils sont beaucoup plus vifs et beaucoup plus gais dans cette saison qu'en tout autre temps.

Ils nichent généralement dans les arbrisseaux, dans les caféiers, dans les buissons et dans les haies. Ils choisissent la fourchette d'un arbre, d'un faux -cèdre, par exemple, et y construisent, pour y nicher en commun, dans l'Amérique du Sud, au Mexique, comme aux Antilles, un de ces nids.

Lorsque les femelles se mettent plusieurs ensemble dans le même nid, la plus pressée de pondre n'attend pas les autres, qui agrandissent le nid pendant qu'elles couvent les œufs. Ces femelles usent d'une précaution qui n'est pas commune aux Oiseaux de cette famille : c'est de

HISTOIRE NATURELLE DES COUCOUS

couvrir leurs œufs avec des feuilles et des brins d'herbes à mesure qu'elles pondent. Elles couvrent également leurs œufs pendant l'incubation, lorsqu'elles sont obligées de les quitter pour aller chercher leur nourriture. Les femelles qui couvent dans le même nid ne se chicanent pas, comme font les Poules lorsqu'on leur donne un panier commun; elles s'arrangent les unes auprès des autres; quelquesunes cependant, avant de pondre, font, avec des brins d'herbes, une séparation dans le nid, afin de contenir en particulier leurs œufs ; et s'il arrive que les œufs se trouvent mêlés et réunis ensemble, une seule femelle fait éclore tous les œufs des autres avec les siens ; elle les rassemble, les entasse et les entoure de feuilles. Chaque femelle fait plusieurs œufs par ponte.

Ces Oiseaux construisent leurs nids très solidement, quoique grossièrement, avec de petites tiges de plantes filamenteuses, des branches de citronniers ou d'autres arbrisseaux ; l'intérieur est seulement tapissé et couvert de feuilles tendres et qui se fanent bientôt; c'est sur ce lit de feuilles que sont déposés les œufs. Ces nids sont fort évasés et fort élevés des bords ; il y en a dont le diamètre a près de 50 centimètres ; la grandeur du nid dépend du nombre des femelles qui doivent y pondre. Il serait assez difficile de dire au juste si toutes les femelles qui pondent dans le même nid ont chacune leur mâle : il peut se faire qu'un seul mâle suffise à plusieurs femelles, et qu'ainsi elles soient, en quelque façon, obligées de s'entendre, lorsqu'il s'agit de construire les nids; alors, il ne faudrait plus attribuer leur union à l'amitié, mais au besoin qu'elles ont les unes des autres dans cet ouvrage.

M. Hill, dont les récits sur l'Ornithologie de la Jamaïque méritent la confiance la plus illimitée, s'en exprime ainsi :

LES COUCOUS FAUX PARASITES

« Le fait avancé, que l'Ani bâtit son nid en société, et que ce nid forme un immense panier construit par les efforts réunis de la bande entière, est une opinion générale dans toute la colonie. Une demi-douzaine de ces Oiseaux construisent ensemble un seul nid, assez vaste pour qu'ils puissent s'y réunir et y élever leurs petits. Ils sont très soigneux dans le travail de l'incubation, et ne quittent jamais le nid pendant ce temps, sans couvrir les œufs de feuilles, afin de leur conserver toujours une température égale. »

Et aussi, ajouterons-nous, pour les dissimuler aux recherches et à la vue de leurs ennemis naturels.

La seule fois que M. Gosse ait trouvé un de ces nids, quoiqu'elle ne soit pas concluante, est plutôt en faveur de cette opinion que de celle contraire. Il découvrit, au mois de juillet un uid d'Ani dans un Faux-Cèdre (Guazuma) : c'était une masse considérable de petites branches entrelacées et garnies de feuilles. Il y avait huit œufs dans le nid; beaucoup de coquilles s'y trouvaient également, et il y en avait une grande quantité de tombées sous l'arbre. Les œufs étaient de la grosseur de ceux d'une jeune poule, parfaitement ovales, d'un bleu vert, mais enduits d'une substance ressemblant à de la craie, rayée et corrodée sur tous, et facile à enlever.

Tous les nids cependant n'ont pas la même disposition ; et cela ce conçoit avec une telle agglomération de travailleurs.

Un de ces nids, que M. de Saussure a eu occasion d'examiner, dans ses intéressants voyages au Mexique, en 1S57, ne se composait que d'un simple plancher commun; il n'était pas cloisonné, et n'offrait aucune niche ni aucun compartiment. On ne saurait dire, d'après lui, si les Anis s'établissent par paires dans cette demeure com-

HISTOIRE NATURELLE DES COUCOUS

mune, et si ces Oiseaux ont des habitudes polygames, pas plus que si la promiscuité existe entre eux.

M. A. Newton, de son côté, décrit ainsi un de ces nids, qu'il observa vers la même époque, à l'île Sainte-Croix des Antilles :

« On me montra, dit-il, un nid de l'espèce ordinaire, l'Ani des Savanes, le 18 juin 1857. En m'approchant de l'arbre, un assez grand Tamarinier,, je vis deux Oiseaux perchés auprès de ce que je reconnus plus tard être l'emplacement du nid, qui était établi contre le tronc, à environ deux mètres du sol, et soutenu par quelques jeunes branches qui paraissaient n'avoir poussé que depuis peu d'années. C'était un grossier amas de baguettes' et de petites branches, grand et profond, mais en partie rempli de feuilles mortes, au milieu desquelles je trouvai quatorze œufs. Autour du bord étaient piquées droites quelques petites branches mortes de tamarin. Je retournai au nid le 23, et enlevai deux des neuf œufs que j'y retrouvai ; mais il n'en restait plus que quatre le 26, le nid ayant été probablement dévalisé par les enfants d'un village nègre peu éloigné. Il y avait huit œufs le 2 juillet; et le nid était entièrement détruit, lorsque j'y revins quelques jours après. Ce nid était évidemment une propriété commune; il y avait généralement deux ou trois Oiseaux perchés, soit sur le nid, soit auprès, et, dans l'arbre, peut-être cinq à six autres, qui ne cessaient de crier durant tout le temps de ma présence 1 .»

Cette absence de tout instinct de conservation de leur ponte, chez les Anis, est la meilleure démonstration, nous ne dirons pas de l'esprit d'association des femelles, mais du hasard de leur rapprochement et de leur promiscuité

« Ibis. »

LES COUCOUS FAUX PARASITES

dans la double opération de la ponte et de l'incubation. D'habitude, un Oiseau qui voit son nid dérangé, ou le nombre de ses œufs diminué, est bien prêt de tout abandonner, sauf à recommencer ailleurs à nouveaux frais. Pour les Anis, rien de semblable; le nid a été endommagé, les œufs ont été pillés, les femelles n'en continuent pas moins d'y revenir étourdiment en pondre de nouveaux, et n'abandonnent définitivement la partie que devant la destruction consommée de l'habitation commune.

En aucune contrée, les Anis, surtout l'Ani des Savanes, ne paraîtraient plus multipliés que dans l'Equateur. M. Fraser, qui en a vu un grand nombre, dit, en 1860, qu'il doit y en avoir des milliers ! Ce qui ne peut surprendre, si l'on réfléchit à l'étonnante reproduction de ces Oiseaux, en définitive plus inoffensifs et, sans nul .doute, plus utiles que nuisibles.

L'Ani, selon M. A. Newton, est appelé le Sorcier Noir, à Sainte-Croix. Or, il existe une opinion accréditée, que ces Oiseaux sont exempts du destin commun de la Création, et que ce nom n'est pas étranger à leur immortalité supposée. Mais ce nom, comme l'observe M. Salvin, n'est probablement pas étranger non plus à la singularité du cri de l'Ani qui, selon la juste remarque de M. Hill, résonne comme le glas funèbre de la mort. Cet Oiseau ne pouvait, en effet, échapper aux légendes.

Toujours est-il que ses deux cris différents lui ont encore valu d'autres noms : le premier aigre fortement, qu'on peut exprimer par on-i-o, d'où est venu le nom de Judio (Juif), qu'on a donné à l'Ani, à Cuba; l'autre, qui n'est qu'un gazouillement désagréable que les créoles de Cayenne ont comparé au bruit de l'eau bouillante dans une marmite de terre; de là la dénomination de Bouilleur des Canaris (du nom de ces vases de terres, canaris).

HISTOIRE NATURELLE DES COUCOUS

Les nègres de Saint-Domingue, eux, lui donnent différents surnoms, tels que Bout-de-Tabac , de Bout-de Petitn, iïAmangona, de Perroquet noir, etc.

Si singuliers que paraissent les Anis par leurs habitudes, si singuliers qu'ils soient dans leur mode de nidification et de ponte, ils le sont tout autant par la nature et la constitution de l'enveloppe solide de leur œuf et même de son contenu, comme s'ils avaient voulu réunir à eux seuls toutes les excentricités, non seulement de la famille des Coucous, mais de toute la classe des Oiseaux. Et c'est ici le cas de reproduire ce que nous en disions, en 1843, dans le Magasin de Zoologie.

De même que tous les groupes naturels, ils se font remarquer par l'homogénéité que présente leur œuf chez toutes les espèces. La forme en est exactement ovalaire, approchant parfois de la figure sphérique; la coquille, d'un grain très serré, à pores peu sensibles, d'un blanc légèrement bleuâtre dans la transparence de son épaisseur, le plus ordinairement plus ou moins recouverte d'une couche sédimenteuse, crayeuse ou demi calcaire, qui se peut facilement enlever par le frottement ou le grattage; dans tous les cas, mate et sans reflets ; la couleur le plus souvent d'une apparence de lait pur, qui n'est que la couche crayeuse accessoire à la matière calcaire de la coquille. De temps à autre, cette même couche laisse apercevoir, dans ses solutions de continuité naturelles , et au milieu de l'espèce de réseau ou de mailles qu'elle y dessine souvent, et sous forme de pointe, de raies et de losanges plus ou. moins nombreux et plus ou moins larges, la surface même de la coquille et sa véritable couleur d'un beau bleu d'aigue-marine. C'est cette double enveloppe, mal examinée par eux, qui a fait croire et dire à quelques ornithologistes que ces œufs étaient blancs, avec des raies et des

LES C'OrCOUS FAUX TARASITKS.

points bleus, prenant ainsi l'accessoire pour le principal. D'autres fois même, mais rarement, et sur les œufs derniers pondus, la couche crayeuse disparait totalement, et l'œuf se montre en entier de cette jolie couleur.

Ajoutons que quand l'œuf vient d'être pondu, ce dépôt calcaire blanc est très tendre, même friable, et facile à enlever, non sans blanchir les doigts; mais il durcit en peu do temps.

Nous avons dit alors quel était l'usage probable ou plutôt la nécessité de l'application de cette couche additionnelle, qui, on le sait, se produit chez l'œuf de quelques Palmipèdes, mais qui est unique et sans exemple parmi les Passereaux.

Exposés aux inconvénients résultant de la chaleur des climats qu'ils habitent, mais ayant de plus à lutter contre l'humidité brûlante des localités qu'ils fréquentent pour couver, telles que celles des Savanes et des Palétuviers, les Anis ont subi, dans la structure de la coquille des œufs, une modification particulière, qui se rapproche de celle qu'on' signale dans les œufs de Cormorans, dont le test est aussi bleuâtre sous sa couche crayeuse (singulière analogie!), et qui, nous le répétons, est unique dans toute la classe si nombreuse des Oiseaux dits Terrestres. Leur coquille, ainsi qu'on vient de le voir, a été revêtue d'une couche crayeuse et sédimenteuse de même nature que celle qui existe sur les œufs de certaines familles de Palmipèdes, laquelle, en obstruant, comme dans ceux-ci, les pores de la coquille mate, par lesquels s'effectue l'évaporation, et en retardant l'effet destructeur d'une perte trop active de calorique, procure le même avantage que le pouvoir réfléchissant, et n'en a pas les inconvénients; car la faculté de réfléchir s'acquérant aux dépens de l'épaisseur de la coquille, il en résulte que cette enveloppe, dans ce cas, en

HISTOIRE NATURELLE DES COUCOUS

devient plus accessible aux atteintes de l'humidité, et plus fragile. Rien n'eût donc été plus nuisible, pour les œufs des Anis, que d'être pourvus d'une coquille luisante : une coquille mate les préserve beaucoup mieux de cet inconvénient grave ; et la couche sédimenteuse dont elle est munie la préserve et la défend d'une évaporation abondante, que ne manquerait pas de provoquer l'ardeur brûlante de ces latitudes.

Si à ces causes bien suffisantes de préservation de l'œuf, on ajoute les observations de M. Gosse, desquelles il résulte : que le glaire en paraît moins tenace qu'à l'ordinaire et ressemble davantage à de la gelée, quoique d'une consistance moins épaisse; que, de plus, ce glaire remplit au moins les trois quarts de l'œuf, tandis que le jaune, aplati dans sa forme, et pas plus large en diamètre qu'un bouton d'habit et deux fois moins épais, adhère par un côté et un bout, est de couleur pâle, et ressemble à un œuf de poule qui vient d'être altéré par la cuisson , on en concluera facilement que la nature a bien pris ses précautions dans ce cas physiologique si spécial à notre Oiseau.

Les Anis forment donc, à tous les points de vue, une sous-famille exceptionnelle dans la grande famille des Coucous : promiscuité des ménages ou des couples, dans le triple travail de l'édification du nid, de la ponte et de l'incubation des œufs, comme de l'éducation des petits; et sans nul doute, polygamie au premier chef; en plus, caractère oologique, unique dans l'ordre des Passereaux, d'une couche crayeuse couvrant la coquille; et constitution organique spéciale de l'œuf.

Ainsi, il était écrit que la famille des Coucous, étudiée même méthodiquement, devait se terminer comme elle a commencé, c'est-à-dire, par l'exemple de phénomènes d'habitudes en dehors de toutes les règles que s'est générale-

ment tracées la nature ; en réunissant de la sorte ce qu'il y a de plus extrême : le parasitisme, qui n'est que la négation du moi ; le communisme, dans son acception la plus large; et le polymorphisme de l'œuf des premiers remplacé, chez les Anis, par une structure anormale et entièrement exceptionnelle de la coquille, sans parler de la constitution intime, non moins exceptionnelle, de ses parties organiques intérieures.

Et nous avions raison de dire que, sous tous les rapports, l'histoire des Coucous ne pouvait et ne peut qu'être des plus instructives à étudier.

Ce qui nous amène aux réflexions suivantes :

D'abord est-il bien certain que le groupe seul des Coucous proprement dits, dans cette famille, ne fait presque jamais de nid; et que les diverses espèces ne couvent pas souvent elles-mêmes leurs propres œufs?

Nous croyons que la seule étude, qui reste à faire sur eux à cette heure, est celle qui tendrait, par de bonnes observations, à démontrer que le fait, par ces Oiseaux, d'abandonner à d'autres le soin, non pas de l'éducation de leurs petits, mais de l'incubation de leur œuf, n'est qu'un fait purement accidentel et non d'organisation. La chose paraît d'autant plus vraisemblable, que nous l'avons établie, d'après les observations si précieuses de J. Verreaux, pour le Coucou Lucide ou Éclatant, et de M. Ramsay pour les Coucous Inorné et Flabelliforme ; et que nous la retrouvons dans les mœurs des Coucous Américains.

Car jusqu'à présent on a eu un tort grave, c'est de s'occuper exclusivement des habitudes de notre Coucou d'Europe, par rapport à lui seul, sans chercher à les comparer et à les conférer, comme nous l'avons fait ailleurs, comme nous le faisons encore aujourd'hui, et avec les habitudes des autres espèces du même groupe, et avec celles des

HISTOIRE NATURELLE DES COUCOUS

autres groupes de Coucous; enfin, avec celles d'autres familles étrangères aux Zygodactyles.

Nous venons de distinguer à l'instant, et non sans motif, l'opération de l'éducation des petits d'avec celle de l'incubation de l'œuf, dans les soins confiés par le Coucou à des Oiseaux étrangers. C'est qu'en effet, il n'arrive pas toujours que la mère, forcément adoptive, reste exclusivement chargée de nourrir le jeune Coucou, non pas, comme on l'a dit, qu'elle mourrait à la peine si à la nourriture de ses propres petits il lui fallait joindre celle du vorace étranger, sa mère ayant eu la prévoyance de diminuer le nombre de ses frères; mais par un pur instinct naturel, ce soin attentif parfois à veiller sur chacun des nids dépositaires de sa progéniture, elle se le réserve à elle-même, et, pour cela, elle profite des absences répétées de la propriétaire du nid, pour apporter à ses petits leur subsistance. Il importe donc peu alors que son œuf soit déposé dans un nid d'Oiseau granivore ou frugivore, etc.; la nourriture essentiellement animalisée du jeune Coucou, propre à toute la famille, ne lui fait jamais défaut, parce qu'elle lui est procurée par sa mère, beaucoup moins oublieuse, qu'on ne l'admet d'une manière générale, de ses soins maternels.

Il peut donc arriver, à la grande rigueur, malgré les observations contraires faites de parti-pris, que le mode d'accouplement des Coucous soit exactement le même que celui de tous les autres Oiseaux : qu'ils construisent un nid comme eux, et comme eux aussi se livrent au doux plaisir de couver leurs œufs, de faire éclore et d'élever leurs petits eux-mêmes; qu'alors, ainsi que cela a lieu pour les jeunes de la première année chez le Coucou Éclatant, groupés et réunis ensemble, il existe entre les deux sexes une équipante qui se prête à la formation de mena-

LES COUCOUS FAUX PARASITES

o-es réguliers; mais qu'ensuite, dans un moment donné, et par l'effet de la trop grande dispersion de l'espèce et dans certaines localités les mâles se trouvant en une majorité disproportionnée avec le nombre des femelles, celles-ci, par suite d'approches successives et trop fréquemment renouvelées, ne pouvant suffire au soin et au travail de la nidification et de l'incubation, en sont réduites à surprendre l'hospitalité d'autres espèces d'Oiseaux, pour leur imposer le dépôt et la garde de leur produit ovarien.

Ce qui semble venir à l'appui de notre raisonnement, c'est ce fait, précédemment indiqué déjà, observé chez plusieurs espèces d'Oiseaux étrangers à la famille des Coucous, tels que certains Troupiales de l'Amérique (dont nous allons nous occuper), qui se dispensent fréquemment de construire un nid, et introduisent leur œuf dans le nid d'une autre espèce. Or cette anomalie, chez eux, ne doit pas être le résultat d'un simple caprice, et doit se rattacher à la même cause ou à la même impossibilité qui pousse à ce manège le Coucou Éclatant et en général presque toutes les petites espèces de Coucous de l'Océanie et de la Nouvelle-Hollande, c'est-à-dire peut-être à un trop grand relâchement accidentel dans les attaches de la grappe ovarienne, et conséquemment à l'égrainement (si l'on peut s'exprimer ainsi) trop subit des œufs qui s'en échappent; on a des accouplements trop rapprochés de la part des mâles, beaucoup plus nombreux en certains moments et en certaines localités que les femelles, et réciproquement. D'où cette conséquence, qui semblera forcée, que ce qui a lieu chez ces derniers Oiseaux, peut et doit, dans les mêmes conditions, se présenter chez presque toutes les autres familles de Passereaux.

Reste donc encore, pour les ornithologistes et les obscr-

HISTOIRE NATURELLE DES COUCOUS

vateurs, à découvrir et à constater un fait de ce genre dans ce sous-ordre.

C'est pour les guider, en leur ouvrant la voie, que nous allons présenter l'histoire d'une de ces sous-familles, si concordante avec celle de la famille des Coucous, qu'en la lisant, on croit lire un chapitre de la biographie de ces derniers. Nous voulons parler de ces Troupiales d'Amérique, qu'en raison même de cette similitude, nous avons appelés Troupiales-Coucous.

Ce sera un hors-d'œuvre sans doute qui étonnera plus d'une personne peu familiarisée avec l'ornithologie générale, mais, à coup sur, un complément indispensable de l'histoire des Coucous, seul but de cette étude.

Page 1