LES TROUPIAI.ES-COUCOUS
et les bœufs, les suit de près et les accompagne dans les pâturages où il pique la terre pour y prendre les insectes que les pieds de ces animaux en font sortir. Lorsqu'il est fatigué, ou que la fantaisie lui en prend, il saute sur leur dos, et se laisse porter où ils veulent, sans s'occuper, contre l'opinion de Sonnini, de manger la vermine qui les dévore.
Sur le vert gazon des plaines ondulées qui environnent Maldonado, dit M. Darwin, en 1847, on peut souvent voir deux ou trois de ces Oiseaux sur le dos d'une vache ou d'un cheval. Parfois, perchés sur une haie, et nettoyant leurs plumes au soleil, ils essayent de chanter ou plutôt de siffler, mais leur chant, qui est tout particulier, ressemble au bruit que ferait le sifflement de l'eau passant à travers un étroit orifice; ou, selon l'expression de M. Hudson, qui les a si consciencieusement étudiés, en 1870, au bruissement d'un grand vent dans les arbres, lorsqu'ils sont réunis en grand nombre.
Ce Bruantin n'est ni rusé, ni prévoyant, ni avisé; il tombe aisément dans les pièges ; il accourt à l'appât, et, si on l'épouvante, il fuit en jetant des cris aigus, sur les arbres les plus voisins, pour revenir bientôt, quoiqu'il voie ses pareils pris ou tués. Pour changer de cantons, ces Oiseaux se rappellent, prolongent leurs clameurs pendant qu'ils volent, et les redoublent s'ils rencontrent une autre bande d'Oiseaux de leur espèce. Leur vol est rapide, soutenu et élevé en quelques occasions. Ce ne sont pas des Oiseaux querelleurs, et ils sont communément en troupes, qui se mêlent quelquefois à d'autres bandes d'espèces différentes, et même à celles des Guiras-Cantaras et des Anis, avec lesquels, du reste, ils ont plus d'une habitude commune; on les voit même mêlés à des bandes de Perroquets. Les sociétés qu'ils forment entre eux subsistent toute l'an-
HISTOIRE NATURELLE DES COUCOUS
née, quoique souvent elles se séparent en trois ou quatre petites troupes, ou qu'elles s'augmentent de nouveaux arrivants; on les rencontre aussi par paires.
Mais ce qui est remarquable, c'est que, soit au nord de l'Amérique, comme aux États-Unis, soit au sud, comme au Rio de la Plata, ou au Texas, les Bruantins, de même que certains Coucous, construisent rarement un nid, ou plutôt n'en construisent aucun, se contentant de pondre ou d'introduire leurs œufs dans des nids étrangers.
Les espèces de l'Amérique méridionale déposent leurs œufs, d'après d'Azara, dans les nids des Fourniers 1 , des Paroares 2 , des Cardinaux 3 , des Chingolos 4 , des Suiriris 5 , etc. D'après les naturalistes du Beagle, 'dans celui de la Passerine à cou roux 6 (Oiseau qui, dans l'ornithologie de l'Amérique du sud, occupe la place de notre Moineau Commun d'Europe). M. Dresser trouva un œuf de cet Oiseau, en 1863, dans le nid d'un Viréon de Bell 7 ; et à en juger, dit-il, d'après d'autres nids, contenant des œufs .de ce Bruantin, qui lui furent apportés, il semble, au Texas, se servir des nids des petits Gobe-Mouches, de préférence à ceux d'autres Oiseaux. Plusieurs témoins ont assuré avoir trouvé des petits de Bruantins mêlés avec les petits de ces espèces forcément hospitalières.
D'Azara déclare ne les avoir jamais vus s'occuper à construire un nid. Plus récemment, M. Salvin dit ne l'avoir jamais vu, non plus personnellement sur le nid d'aucune autre espèce, qu'il ne l'a jamais vu davantage en cons-
1 Furnarius.
% Paroaria.
3 Cardinalis.
4 Zonotrichia Matutina.
5 Fluvicola Bicolor.
6 Zonotrichia Ruflcollis.
7 Vireo Belli.
LES TROUriALES-COUCOUS.
truire, ni occupé à aucune préparation domestique quelconque de ce genre, d'où l'on puisse induire qu'il couve lui-même. Mais, ajoute-t-il, ses œufs se trouvent ordinairement dans le nid de l'Orphée Mignon 1 et quelquefois dans celui de la plus grande espèce des Pitanguas, le Pitangua de Derby 2 ; enfin, ce qui paraîtra plus extraordinaire, dans le nid du Carouge à Manteau noir 13 , nid qui est suspendu et en forme de longue bourse!
M. Hudson, confirmant les observations de d'Azara, mais plus favorisé que lui, avant pu minutieusement étudier leur manière de vivre, écrivait, en 1870', que les Bruantins Communs, connus à Buenos- Ayres sous le nom de Pajaro Negro qui, avec une régularité caractéristique, quittent souvent ce pays à la fin de mars, en apparence pour tout de bon, s'y montrèrent de nouveau, en 1869, en grand nombre.
D'habitude, à la fin de l'été, ces Oiseaux se réunissent en bandes immenses et on les voit alors, pendant plusieurs jours de suite, se diriger vers le nord ; mais il parait peu probable, à ce savant observateur, qu'ils émigrent à une grande distance. Ils passent, dit-il, avec un vol rapide, peu élevé et ondulé, une troupe suivant l'autre, et leurs ailes produisent un son doux et agréable.
Ils cherchent leur nourriture sur le sol : au printemps, ils suivent la charrue pour trouver des vers, et aiment à se tenir dans les pâtures auprès des bestiaux, se posant fréquemment sur leur dos.
Le chant du mâle, lorsqu'il courtise sa femelle, est accompagné de mouvements et de gestes étranges; gonflant
1 Mi mus Orpheus.
J Pitangua Derbyi.
3 Xanthornus Gularis.
i « Ibis. »
HISTOIRE NATURELLE DES COUCOUS
et hérissant ses plumes comme un Coq d'Inde, il prend souvent tout à coup son vol, s'éloigne en ligne droite de sa femelle, et fait un grand circuit autour d'elle en chantant tout le temps. Ce chant commence par des notes remarquablement sourdes et rentrées, se terminant par d'autres élevées et pures. La femelle, avec son air modeste, dans sa robe terne couleur de souris, paraît fort indifférente aux avances de son brillant compagnon. Les mâles, lorsqu'ils viennent à être dérangés le soir, alors qu'ils sont perchés, quittent leurs juchoirs et recommencent à chanter en prenant leur vol. Ils se perchent aussi par les jours pluvieux pour chanter, et prolongent leur concert durant des heures entières.
« Ce qu'il y a de plus remarquable chez notre'Bruantin, continue M. Hudson, dans une de ses pages les mieux pensées et les mieux écrites, c'est sa manière de se reproduire , et ce serait une étude intéressante pour un naturaliste philosophe. On sait que, de même que le Coucou d'Europe, il pond ses œufs dans les nids des autres Oiseaux. Mais le Coucou ne pond qu'un œuf dans chaque -nid, et son habitude singulière a une chose en commun avec les instincts des autres animaux : elle est régulière et définie, assure la conservation du petit, et, malgré tout ce qu'on a dit du contraire, est invariable comme la matière et la force. Tout autre est l'instinct du Bruantin, variable, indéfini, et véritablement une monstruosité; c'est comme si le véritable instinct eût été en partie détruit ou défiguré; de telle sorte que les traces s'en montrent sous diverses formes et divers degrés d'intensité chez différents individus; assez fortes quoique altérées, chez quelques-uns, pour assurer la sécurité du petit; chez d'autres, si obscurcies, si incertaines, que la reproduction de l'espèce semble en devenir impossible. Si Darwin avait bien connu les habi-
LES TROUl'IAI, ES-COUCOUS.
tudes de cet Oiseau, il ne lui aurait certainement pas assigné une place distinguée dans Y Origine des espèces; et il n'aurait pu trouver un cas plus remarquable pour démontrer les aberrations et les imperfections auxquelles l'instinct est sujet, cet instinct qu'il regarde comme si favorable à sa théorie. »
Il y a, à Buenos-Ayres, peu de petits Oiseaux, dans le nid desquels la femelle du Bruantin commun ne s'introduise pas; et grande est la confusion domestique occasionnée par ses visites. Elle ne choisit pas les nids pour leurs dimensions, ou en considération de ce que leurs architectes ont le bec plus ou moins dur ou plus ou moins mou; mais elle pond ses œufs sans distinction partout où elle peut. M. Hudson n'a cependant jamais trouvé ses œufs dans le nid du Pyrocéphale Rubin, probablement parce que ce petit Oiseau querelleur reste auprès de son nid, et qu'il peut la chasser. Ce en quoi les observations de cet habile ornithologiste diffèrent de celles de d'Azara et de celles de M. Salvin, c'est qu'il affirme n'avoir jamais non plus remarqué que le Bruantin pondit dans les nids voûtés ou couverts, quoiqu'il en ait vu constamment des bandes auprès des nids en forme de fours des Fourniers, grimpant dessus, regardant à ^intérieur, y entrant même et les
examinant avec beaucoup de curiosité. Il serait difficile d'énumérer toutes les petites espèces d'Oiseaux qui sont forcées d'élever les jeunes Bruantins; mais les nids qu'ils préfèrent, probablement parce qu'ils sont plus faciles à trouver, et qu'ils sont sans défense contre leurs empiétements, sont, d'après M. Hudson, indépendamment de ceux que nous avons déjà indiqués : ceux du Pipit Correndera 1 , de la Passeriiie à chaperon 2 , du Tarin ou Chardonneret
1 Anthus Correndera.
* Zonotrichia Comata.
HISTOIRE NATURELLE DES COUCOUS
barbu ', du Petit Tyran ou Milvule Violent 2 et du Carouge Dragon 3 . Ils préfèrent surtout les nids des deux derniers; et M. Hudson a rarement trouvé un nid de l'un ou de l'autre, qui ne contint plus d'œufs du Bruantin que de ceux de ses véritables propriétaires, tandis qu'on voj'ait autour depuis une ou deux jusqu'à six femelles de Bruantin.
Elles commencent souvent à pondre leurs œufs avant que le nid ne soit terminé, et il est alors généralement abandonné; il y a fréquemment, en outre, un si grand nombre d'œufs pondus dans le même nid que, quand même ils seraient couvés, il y en a peu ou pas un qui pussent éclore. On trouve ordinairement dans le nid du Milvule ou Tyranneau Violent depuis une demi jusqu'à une douzaine d'œufs de Bruantin; et dans celui du Carouge Dragon, qui est plus profond, de quinze à vingt! mais le nid peut rarement contenir tous les œufs qui y ont été pondus, car, en regardant sous l'arbre ou le buisson, on en trouve souvent beaucoup plus qui ont été rejetés par le Bruantin femelle. Une habitude destructive qu'a cet Oiseau (destructive pour sa propre multiplication comme pour celle des autres espèces), est celle de percer avec son bec les œufs qu'il trouve dans le nid où il pond. Ce n'est pas, il est vrai, une habitude constante et invariable, mais irrégulière, comme sont tous ses instincts de reproduction. Les coquilles sont quelquefois tellement brisées, que le jaune en est répandu dans le nid ; parfois ils ne percent que de petits' trous dans les coques, ou bien enfoncent leur bec dans l'œuf, qu'ils emportent en volant. M. Hudson en a été témoin, et a souvent trouvé, à plusieurs pas du nid, un œuf percé, ap-
1 Nemosia Nigricollis.
2 Milvulus Violentus.
3 Leistcs Virescens.