CHAPITRE VL
Louvoîs à PigneroL (1670.)
Quinze jours à peine s'étaient écoulés depuis la mort de Madame H^uriette, lorsque le marquis de Louvois fit part, le 9 juillet , au commissaire des guerres de Pig^nerol , le sieur de Loyauté, de son intention de se rendre pour deux ou trois jours dans cette place frontière ^ Le départ était fixé du 15 au 20 septembre, mais le 10 juillet, Louvois avait déjà changé d'avis, car il écrivait à Yauban : « Devant partir » le 1 5 du mois prochain pour aller à Pignerol , je serai bien V aise de vous y mener et que , si ce que vous avez à faire » en Flandre peut vous permettre de vous rendre ici pour ce y> temps-là, vous me ferez plaisir^. » Le lendemain, en efFet^, il annonçait pour le 20 août son arrivée à Pignerol, où il logerait chez M. le comte de Falcombel, un vieil ami de son père. Il lui prescrivait également de faire établir des relais de Suse à Pignerol , et prévenait en même temps * le lieutenant de Roi, M. de S aint- Jacques , et le gouverneur de la ville, M. de la Bretonnière, d'avoir à s'entendre avec M. de Loyauté pour qu'aucun honneur ne lui fût rendu. Le même jour enfin, il envoyait à M. de Séjournant, directeur de la poste à Lyon , la curieuse dépêche suivante * : « Je me propose » de partir dans quelque temps d'ici pour aller à Pignerol, tf et comme je serai obligé d'aller en poste de Lyon à Pigne- » roi , je vous prie de me faire trois selles de même JFaçon : » tes quartiers de vache de Roussi et le siège de velours sans » or ni argent, toutes simples. Il faut que les sièges soient
* P. 3î, V. 247, Mss. Dépôt de la guerre.
" 2 p. 112^ V. 247, Mss. Dépôt de la guerre.
^ P. 114, V. 247, Mss. Dépôt de la guerre.
^ P. 115, Y. 247, Mss. Dépôt de la guerre.
^ P. 115, T. 247, Mss. Dépôt de la guerre.
TTN VOYAGE MINISTERIEL AU XVII» SIECLE. 319
» larges, longs et relevés du devant , en sorte que l'on puisse 9 être dessus fort à l'aise, et qu'elles soient garnies de crou- » pières, de sangles et d'ëtriers. Dès qu'elles seront faites, » vous les enverrez au Pont-de-Beauvoisin , chez le sieur de » La Porte, qui me- les fournira au passage. » Mais du 21 au 27 , les intentions du ministre changèrent une seconde fois; la date du voyage fut encore rapprochée. Le 27, en effet', Vauban recevait l'ordre de se rendre immédiatement chez le ministre, qui donnait, le 28, des instructions défi* nitives à Séjournant, à Loyauté, à Saint-Mars, ainsi qu'à FalcombeP. Il ajoutait même àServient, notre ambassadeur à Turin : « Ensuite du commandement que j'ai ,reçu du Roi » d'aller visiter les fortifications de Pignerol, je fais état de » partir d'ici samedi après midi, pour arriver & Pignerol le » jeudi 7 du mois prochain , sur les quatre ou cinq heures » après midi. J'arriverai le dimanche soir à Turin pour » rendre mes respects à Son Altesse Royale. Je vous supplie » très-humblement d'agréer que je mette pied à terre chez » vous', p Le déplacement s'exécuta comme l'avait réglé le ministre. Le samedi 3, dans la nuit, Louvois quittait Paris en compagnie de Vauban et de Nallot, son confident. Le jeudi , dans la soirée , il faisait son entrée dans Pignerol et logeait chez Falcombel, et le dimanche 10, à Turin, chez M. de Servient. Le 26, il était de retour dans la capitale. Quant à Vauban, il ne revint qu'un mois plus tard. Or, cette apparition du ministre parut plus qu'étrange à Pignerol , et fut le point de départ de bien des suppositions , car Louvois lui-même écrivait quelque temps après à Loyauté * : « La quantité d'affaires que j'ai eues depuis mon retour de » Pignerol m'avoit empêché de rendre compte au Roi de »j tout cç que j'avois vu, et c'est pour cela que je ne vous n avois rien mandé sur ce que vous m'aviez écrit des contes
1 P. 140, Y. 247; p. 308, t. 783, Mss. Dépôt de la guerre. > P. 112, 164, y. 247, Mss. Dépôt de la guerre. 3 P. 176, y. 247, Mss. Dépôt de la guerre.
^ P. 90, y. 218, Mss. Dépôt de la guerre.
320 LOUVOIS A PIGNKROL.
» qui s'y faisoient. » Et le 15 septembre il ajoutait * : « J'ai » lu tout ce qui s'est passé entre vous et madame la comtesse
» de '. J*eusse bien souhaité qu'après que vous lui eûtes
» remis mon diamant , vous ne vous fussiez, point chargée de » porter le paquet à son ami (ou amie) ; mais puisque cela £st •> fait, il n'y a plus de remède, et je vous prie de le renvoyer » dans une lettre, et afin que Ton ne puisse pas le sentir, vous » observerez de joindre ensemble des feuilles de papier blanc
» de Tépaisseur de deux bons doigts de , et de fiaire un
» trou au milieu de la largeur de la bague, de remplir le » surplus du trou de colle et de mettre par-dessus, de chaque » côté, deux ou trois feuilles de papier, plus même, un peu » de carton, afin que l'on ne sût pas le vide qu'il y a eu » dans le milieu des papiers. » A quels contes faisait allusion le ministre? Qu'était cette histoire de bague? Mais le plus curieux de l'aventure fut que, subitement et tout en même temps, le ministre changea totalement le personnel militaire de Pignerol.
« Présentement, écrit-il à Loyauté, que Sa Majesté a pris » la résolution de faire finir les contes tout d'un coup et de » faire mettre son service sur tout ce bon pied que l'on peut » désirer; je vous en donne avis par cette lettre, qui vous » apprendra que le Roi a résolu d'en ôter MM. de La Breton- » nière, Saint-Jacques, Lestang et de la Moransane.
V Sa Majesté envoie en leur place M. de Saint-Léon pour » commander dans la ville, M. de Rissan pour commander » dans la citadelle, et un homme, du nom duquel je ne me n souviens pas, pour commander à la Pérouse. Il faut que » vous ne parliez à qui que ce soit de ce que Sa Majesté a » résolu là-dessus , parce que son intention est que celas'exé- » cute sans que l'on en sache rien. J'attends aVec impatience » d'apprendre par vous en quel temps le sieur de la Brosse » aura passé au lieu où vous êtes. Souvenez-vous que lorsque
* P. 104, V. t48, Mss. Dépôt de la guerre.
* Nom fort mal écrit, que je n'ai pu déchiffrer. Voici à peu près sa con* texture : Havamaces ou Flavamces.
UN VOYAGE MINISTERIEL AU XVII» SIECLE. 32i
» TOUS écrirez des choses qui le regarderont, de le faire toujours » dans une lettre à part que Ton enferme dans votre paquet » par une autre enveloppe sur laquelle vous mettrez une » croix, afin qu'il n'y ait que moi qui la voie. Lorsqu'il dësi- » rera que vous m'envoyiez des courriers, faites en sorte de » si bien instruire celui que vous m'enverrez , qu'il ne donne » la lettre qu'à moi-même. Et comme je dois aller en Flandre » vers le 5 ou le 6 du mois prochain , et que j'y demeurerai » quinze ou seize jours, il faut faire que votre courrier n'ar* » rive dans ce même temps et le si bien instruire qu'en cas » que je fusse parti il m'attende sans donner sa lettre à àme » vivante. »
Le même jour, il faisait parvenir à M. de Saint-Léon, lieutenant de Roi à Dunkerque, l'ordre suivant' : « Mon- » sieur, le Roi vous ayant dési{;né pour un emploi plus » considérable que celui où vous êtes. Sa Majesté m'a com- » mandé de vous donner ordre de vous dire que vous dépê- » chiez vos affaires, de manière que sept ou huit jours après n que vous aurez reçu cette lettre, vous partiez de Tournai » sans passer par Paris , et que vous alliez à Lyon , où vous » trouverez entre les mains de M. le directeur du bureau des » postes un paquet qui vous apprendra ce que Sa Majesté » décidera de vous. Elle ne veut pas que cela se sache. Vous » direz à. M. de Renouard que je vous adresse votre congé, » et que vous serez deux ou trois mois absent. » Et en marge, on lisait, tracé de la main de Louvois :
91 Idem à celui de Dunkerque qu'on lui donne deux
TU cents écus, qu'il vende ses meubles. Que M. Dufresnoy » fasse une commission à chacun de ces gens-là pour corn- » mander pendant trois ans , et des lettres du Roi à ceux qui » sortent. »
Des ordres tout aussi laconiques étaient envoyés aux autres officiers (14 octobre 1670)'. La garnison elle-même
^ 88, Y. fMy Mm. Dépôt de la guerre.
\ 88, V. 248, Mas. Dépôt de la guerre.
322 LOUVOIS A PIGMEROL.
était changée ; le régiment Lyonnais rentrait à Tintérieur. Le 27 octobre^ enfin, Louvois écrivait à Loyauté' : « J'ai » reçu votre lettre du 18 de ce mois, par laquelle j'apprends » l'arrivée du sieur de La Brosse ; je vous adresse une lettre » que je lui écris , laquelle je vous prie de lui rendre la pre- » mière fois que vous le verrez. Cependant, si cette lettre » arrivait à Pignerol avant que vous ayez dépéché le cour- » rier que je vous avois mandé de m'envoyer, ne le faites » point partir , et contentez-vous de m'adresser par l'ordin naire le paquet pour moi qu'il vous remettra, » Quant à la dépêche adressée à M. de La Brosse^, elle était ainsi conçue : « Le dessein pour lequel l'on vous avoit envoyé étant changé, » revenez-vous-en le plus tôt que vous pourrez ; mais afin de » tirer de l'utilité de votre voyage , si l'on pensoit encore à » cette afFaire une autre année, retournez-y faire un tour, » et prenez vos mesures pour être revenu ici vers la fin du » mois de novembre. Si vous pouvez rencontrer M. de » Mesgrigny*, dites-lui bien, de ma part, de s'en revenir « incessamment, et, pour cet effet, montrez-lui cette lettre. > On comprend donc aisément comment le récit amplifié de semblables mesures pouvait avoir agi sur l'esprit d'habitants de nationalités différentes, confinés dans une place forte isolée, soupçonneux à l'excès les uns à l'égard des autres. Qu'on veuille bien se rappeler enfin qu'on est au .dix-septième siècle, c'est-à-dire en pleine époque d'ignorance. Moi aussi, je l'avoue, j'ai voulu voir un instant dans ce voyage du ministre l'origine de l'aventure qui m'occupe. Ces selles commandées avec tant de soin , ces départs et ces arrivées de nuit , ces changements , toutes ces dispositions mystérieuses m'avaient fort surpris. Et pourtant, jamais voyage n'avait eu de motifs plus naturels et plus en accord avec les habitudes du moment. Ce n'était, en réalité, que l'affaire de
1 V. 248, Mss. Dépôt de la guerre.
s C'était le faux nom de Vauban. Gatinat agit de même en 1679 et 1681, et s'appela successivement de Richemont et Guibert. 9 Célèbre ingénieur militaire du temps.