‹ La vérité sur le Masque de fer (les empoisonneurs) d'après des documents inédits des archives de la guerre et autres dépôts publicsChapitre 146 sur 170 · DE MAUCHIEL A 'LA BASTILLE · texte numérisé non relu

DE MAUCHIEL A 'LA BASTILLE

sième Bertaudière à la chapelle; or, la consigne de tenir le prisonnier au secret le plus absolu ëtait trop constante pour que Saint-Mars se crût permis d*y contredire. Cfe ne fut qu'à partir du 3 novembre 1698, sur le reçu d'une dëpéche de H. le comte dePontobartrain, ainsi conçue : « Le Roi trouve » bon que votre frisormier de Provence se confesse et corn- » munie toutes les fois que vous le jugerez à propos », qu on modifia le régime d'emprisonnement du malheureux. C'est donc probablement pour cette simple cause, conséquence d'une détention de tant d'années, et daiFS la crainte de laisser reconnaître le prisonnier de 1673, qu'on mit un masque sur la figure du malheureux lorsqu'il traversait les Vastes cours du château.

Dans cette célèbre prison, Marohiel recommença pendant cinq nouvelles années une existence de tristesse et de silence. Il y fut gardé, comme il l'avait été à Pignerol, à Exiles et aux iles, par de Rosarges et le porte-clefs Ru. 'Qu'il y eiU été traité avec plus d'attenftion que les autres détenus, il n'y a là rien de surprenant. Quand on est resté trente années avec un individu, aussi prisonnier que lui en réalité, le 'voyant, lui parlant chaque jour, quelque dur geôlier qu'on puisse être, on finit par s'attacher à sa victnne , comme on le ferait pour le premier anhnal domestique venu, et l'on est en droit de lui procurer les douceurs et les facilités qu'on a en son pouvoir, surtout si elles rapportent de jolis bénéfices.

Notre homme, du reste, était loin de se trouver seul dans la fameuse forleresse.

Voici les noms de ces coprisonniers , en 1698, tels que j'ai pu les établir au moyen des dépêches insérées dans les registres de la maison du Roi ' :

Madame Guyon (avec une fille) ;

Le nommé Dubois;

Le sieur Wanderbourg ;

Le sieur de Vie ;

^ Archives nationales. *

Le sieur Girardot ( avec un valet) ;

Les deux Prémoutrés ;

Une demoiselle irlandaise (enceinte);

Quatre femmes;

Un inconnu^ celui dont la Gazette de Hollande de 1695 annonçait Tafrivée avec un masque sur le visage {Cardif);

Le sieur Gordon , Anglais ;

Jacques Delfino, Gënois» secrétaire de M. Walstein;

Le chevalier de Pennes;

Le nommé Val ;

Le nommé Desimbert; Ce qui formait un total de vingt prisonniers. Cinq années encore d'Oldendorf demeura enfermé dans la tour Bertandière. Pris de malaise soudain le 18 novembre 1703, il mourut le lendemain.

« Du même jour lundy 19* de novembre 1703, le pri- » sonnier inconeu , touiours masqué d'un masque de ve- » lours noir, que M. de Saint-Mars, gouverneur, a mené » avecque luy en venant des isles Sainte-Marguerite, qu'il » gardet depuis lontamps, lequel s'étant trouvé hier un peu » mal en sortant de la messe, il est mort cejourd'huy, sur » les dix heures du soir, sans avoir eu une grande maladie, » il ne se peut pas moins. M. Girant, notre homonier, le i> confessa hier ; surpris de sa mort , il n'a point reseu les » sacrements, et notre homonier Ta exorté un moment avant » que de mourir. Et se prisonnier inconeu, gardé depuis si » lontamps, a esté entere le mardy, a quattre heures de la » pres-midy 20""* novembre, dans le semetière Saint-Paul, » nottre paroisse. Sur le registre mortuer ip, on a done un yy nom aussy inconeu que monsieur de Rosarges , maior, et r W Reil, sieurgien , qui hont signe sur le registre.

» -j. /e apris du depuis qu'on Vavet nome sur le registre m W de Marchiel; que l'on a paï'e 40 liv. d' enter ement. »

Telle fut la péroraison de ce drame historique, de cette aventure que la faveur incroyable du millionnaire Saint-

IDENTITE DU PRISONNIER. SON NOM. 4t5

Mars auprès de Louvois, Barbezieux et Pontchartrain , {j^ràce à sa belle-sœur madame Dufresnoy et au père de la femme de son fils, M. Desgranges, les procédés particuliers de celui qui restera le premier geôlier de France, ses déplacements nombreux, ses contes jaunes, et, plus tard, l'imagination inventive et mordante de Voltaire, devaient rendre légendaire.

De Marchiel était resté trente ans sept mois et dix-neuf jours en prison, depuis son arrestation près de Péronne jusqu'à sa mort à la Bastille, et vingt-neuf ans sous la surveillance inquiète de M. de Saint-Mars. C'est donc le prisonnier if il y a vingt ans de la fin de 1691.

De tous les prisonniers que Saint-Mars a eus sous sa garde, et que l'on connaît sans exception aucune, de Marchiel est le seul répondant à ces nécessités de temps, d'intérêt et de soins exigées par la critique sérieuse.

Cet homme, en effet, comme tous les individus convaincus d'intention de crime de lèse-majesté, a payé de sa liberté les projets qu'il devait exécuter pour d'autres personnages plus puissants. Agent des Espagnols, des Hollandais et des mécontents de France, il a été enlevé avec ses papiers par ordre de Louvois et de Michel Le Tellier. Il a servi à la foi^ et la vengeance royale et celle de la famille des Le Tellier.

Il était de ceux qui , pour ces raisons , ne pouvaient être jugés et condamnés, parce que jugement et condamnation auraient réclamé une longue procédure, à laquelle auraient pris part nécessairement quantité de gens, trop même, de ceux enfin que la justice n'était pas alors en mesure d'atteindre. Les Le Tellier, d'ailleurs, ne tenaient probablement pas à divulguer cet escamotage humain, et pour cause. Ce qui le prouverait d'une façon péremptoire, c'est que cet homme et ses dépenses ne furent inscrits sur aucun des contrôles si détaillés des commissaires des guerres et des intendants. Il n'est traité que sur le pied convenable, ordinaire et régulier de quatre livres par jour. Les commissaires Loyauté, Duchaunoy, et plus tard l'intendant de Casai, M. de Bréant,

4M LE MAS<}nE DE FEB.

n'ont pas à le designer sur leurs registi>es, ooraiBe ûs Tont fait journélleuiefflt et nomin&leaient pour tous les autres, Mattioli, Dubreuil, de Herse et Eustadie Dauger. Pour Marchiel, au contraire, Saint-Mars n*a jainaîs envoyé que des états spéciaux, sans indication, adresses au secrétariat de la guerre, et payés directement par ordre expédié des bureaux, sans nulle explication du trésorier de l'extraordinaire des guerres et sans passer par la filière admiaistrative habituelle.

Depuis le jour de son arrestation , enfin , ce personnage n'a jamais été vu que par de Lespine-Beauregard , lieutenant de Roi à Péronne, cousin de Louvois, qui n'a pas su ce qu'il était deveiiu;

Par le sieur Legrain, prévôt général de la connétablie et maréchaussée de Fitinoe, amz de Louvois;

Par Louvois lui-même et Le Tellier, son père, qui Pont entretenu plusieurs fois à. la Bastille;

Par M. de Besmaus de Montlesun, gouverneur de la Bastille et son geôlier, d'avril 1673 à mars 1674 ;

Par M. de Saint-Mars ;

Par le chevalier de Saint-Miirtin, l'un des culs de plomb de Saint-Mars, à Pignerol ; par La Prade, à Exiles et à Sainte- Marguerite, jusqu'en 1 692 ; par de Rosarges, de 1692 à 1 703, et par le porte-clefs Antoine Ru, de 1673 à 1703.

A part ces personnes, u nulle âme au monde », dit luimême Saint-Mars, « ne peut s'être vantée £a\>oir vu le prison^ n nier et d'avoir causé avec lui. »

Les deux prisons qui s'identifient particulièrement avec lui sont celles d'Exilés, de 1681 à 1687, et de Sainte-Marguerite, de 1687 à 1690. Pendant cette période, en effet, l'isolement est complet. En 1681, il a quitté le donjon devenu trop bruyant. Depuis 1690, il a des voisins , les ministres protestants (écrivains et chanteurs), puis Mattioli, Dubreuil et de Herse, que le blocus et l'abandon de Pignerol ont obligé Barbezieux à faire évacuer sur les îles. Si nombreux qu'aient pu être ces déplacements de Péronne à la

IDENTITÉ DU PRISONNl£lL SON NOM. JOT

Bastille , de Ja Ba&tille à Bran et à Pignerol y de Pignerol à Exiles, d*Exiles à Sainte-Marguerite, de Sainte-Marguerite à la Bastille, ils ont nécessité des^ précautions et des moyens Éditiques (litière, chaise fermée, masque), qui n'ont aucune analogie avec ceux employés pour les autres prisonniers. Les procédés de surToillance ont été les mêmes que pour les crimineJs de cette espèce, sévères et durs au début, mais en. réalité réguliers, et s*adoucissant avec le temps et la multiplication des rapports entre le détenu et le geôlier. Ils forment, du reste , le cachet .particulier du gardien de Lauzun et de Fouquet, de celui qu'on appelle Bénigne Auvergne de Saint-Mars.

De MardiieT est grand , élancé, jeune encore en 1673; c'est un libéral qui a heaucoup vu , beaucoup lu , qui parle plusieurs langues , qui applique aux intrigues les merveilleuses Facultés dont il est doué; c'est un officier de cavalerie, un Lorrain, au service du duc de Lorraine dépossédé et de l'Empire. Son* existence n'est pas plus étrange que celle de ses collègues militaires du temps :

Gaudin de Sainte-Croix, capitaine dans Tracy-Gavalerie , l'amant de la Brinvilliers;

Le marquis et mestre de camp de Bonnesson ;

Le capitaine Boux de Marsilljy ;

Georges du Hamfil, sieur de La Tréaumont;

Paul Sardan dit marquis Dauphin , comte de Sardan , de Paul , Paul de Mirande , puis Françoâs de Raulo , marquis de La Houssaye;

Le lieutenant réformé Louis de Y anens ;

Foncenade et Âudijos;

Le comte de Gastelmajor , et de Montemajor ;

Le sieur Robert de La Mire, comte de Bachimont, sieur de Rurecourt et Yvrancbes, -capitaine de cavalerie;

Le chevalier de Gonnor ;

François Galaup, dit l'auteur ^ le chevalier; Blanchart, Boineau , le marquis de Ghasteuil , major au régiment de la Croix-Blanche, ex-«capitaine des gardes deCondé, corsaire.

gouverneur de prince royal , voleur, assassin , empoisonneur breveté ;

Enfin que, le fameux Byxontîn, comte de Watteville, officier déserteur , pacha, renégat, voleur, traître^ puis abbé de Baumes.

De Marchiel a disparu plus tôt que ses comparses de la scène du monde , où il aurait certes fait parler de lui ; voilà tout. Gomme beaucoup d'officiers de ce temps-là, comme les La Vallière, les Luxembourg , les Gessac, les Feuquières, les Rohan, les chevalier de Lorraine, etc., fous de luxe et de jouissances , il a cherché dans le crime et les complots les satisfactions qu'il rêvait. Ge fut un agent voyageur comme

Vanens; comme Ghasteuil Il est à Paris à la fin de 1672,

à Bruxelles quelques jours après ; il vient d'enlever la femme d'un colonel de Bohême; il compte lever un régiment de cavalerie et se prépare à revenir à Saint-Germain , en mars

1673. Il est initié à tous les complots Homme d'action,

il est sans doute l'un des chefs de cette vaste association criminelle, ou tout au moins l'un des agents les plus remarquables, dont la suppression a mis Le Tellier sur la voie de bien des crimes et de toutes les conspirations' qui ont éclaté à la même époque.

Louvois l'appelle le chevalier de KifFenbach, le chevalier des Armoises, le sieur Le Froid ou de Froid ; le gentilhomme et le Père Hyacinthe le nomment le mestre. de camp, le Lorrain, le libéral; Besmaus en fait l'homme de Lisola, l'homme que vous savez; Saint-Mars le gratifie du titre de l'homme de la Tour d'en bas, de merle; Barbezieux le cite comme le prisonnier d'il y a vingt ans , l'ancien prisonnier, le prisonnier de Pignerol ou de Provence ; Du Junca l'inscrit sous le nom du prisonnier masqué ^ le sieur de Marchiel; enfin , Formanoir de Palteau en parle comme d'un nommé Là Tour.

Ge prisonnier une fois mort, lorsque l'intérêt attaché à sa personnalité eut disparu, Saint-Mars fit-il un mystère au major de la Bastille d'un nom que lui seul connaissait? Ge

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