ONZIÈME HYPOTHÈSE
Un prisonnier mystérieux.
Cette hypothèse est la dernière que j'aie à examiner. Elle est énoncée par le savant bibliothécaire de la ville d'Orléans.
M. Loiseleur est le premier qui, à propos du Masque de fer^ ait mis la question à sa véritable place , en la débarrassant de tout le fatras légendaire et emphatique que les auteurs avaient accumulé autour de cette énigme pour la rendre plus attachante. Les articles parus dans la Revue contemporaine y en 1867 et 1869, sont sévèrement et logiquement déduits. 11 n'y a rien à y changer. Ce n'est donc que sur un point de détail que je me trouve en désaccord avec M. J. Loi-
1 Pour le rccit de cette curieuse aventure, je ne saurais indiquer de meilleure source que les intéressants chapitres XIV et XV de M. Marius Topiii dans son ouvrage sur le Masque de fer.
seleur. Au milieu de cette foule de dépêches , il y a un point noir pour M. Loiseleur, et c'est à ce point que le judicieux écrivain veut voir surgir peut-être la solution du prisonnier masqué.
« J'ai bien des fois regretté, m'écrivait M. Loiseleur , le » 20 mars 1870, de n'être pas dans la position favorable où » vous vous trouvez pour puiser à une source dont l'accès est » assez difficile. Vous faites aujourd'hui le travail que j'aurais n voulu pouvoir faire, et vous élucidez ce que je n'ai pu » qu'apercevoir.
1» J'ai lu avec grand soin votre premier article. Permettez- » moi devons soumettre, dans l'intérêt même de votre succès » et de la solution cherchée, un point qui , dans mon esprit , » semble soulever quelque difficulté. Vous faites la brève » analyse des pièces relatives au prisonnier d'Exilés, à ce » personnage que M. Topin considère, départi pris, comme » insignifiant.
» Pourquoi omettez-vous la dépêche de Louvpis à Saint- » Mars du 20 septembre 1681 , que j'ai donnée dans mon » article de 1867 (p. 267 de la Revue)y et que M. Topjn a » reproduite à la note de sa page 335? C'est celle où il » dit : « Le Roy ne trouvera point mauvais que vous alliez M voir de temps en temps le dernier prisonnier que vous » avez entre les mains, lorsqu'il sera étably dans sa nouvelle « prison. »
» Serait-ce que vous n'avez pas trouvé cette missive ? ou » que vous la jugez insignifiante? ou que vous la réservez » pour plus tard? ou, enfin, que vous adoptez l'interpréta- » tion que M. Topin a donnée? Vous savez que, pour lui, ce » dernier prisonnier, c'est Gatinat. Je doute que cette expli-
» cation fantaisiste résiste à l'examen Il faut donc trou-
» ver une autre solution. Cette explication est peut-être fort » simple, mais il est utile de la découvrir »
En me permettant de reproduire la lettre particulière que M. Loiseleur a bien voulu m'écrire, j'ai cru indiquer d'une manière plus complète la nature de son observation.
Je vais donc essayer d élucider cette partie du débat au moyen de pièces nouvelles.
Il en est des projets comme des idées, ils reviennent sans cesse sur Teau. Depuis leur secret voyage en Piémont, en 1670, Louvois et Yauban n'avaient pas renoncé à leurs desseins sur la forteresse de Casai, regardée comme un point militaire d'une grande importance. La mésaventure de Tabbé d'Estrades en 1679 et l'arrestation de Mattioli à l'heure de l'exécution du premier projet sur Casai, n'avaient rien modifié aux intentions de la cour de France sur cette place de guerre. C'était un désagrément, un temps de repos, mais non un renoncement définitif.
Dans les dépêches diplomatiques , en effet, on annonçait que l'on n'avait jamais eu la moindre velléité de possession sur ce point du Piémont, que toute cette histoire n'était que pure calomnie , qu'il y avait bien eu des commencements de pourparlers, et dans un but simplement éventuel et parfaitement évasif..Mais parler politique, c'est mentir le plus effrontément du monde , paraît-il , car tout en même temps on envoyait à Turin MM. le marquis de Pianesse et de la Trousse pour traiter du mariage du jeune duc avec une princesse de Portugal , et obtenir la Jbonne volonté de la cour de Savoie en vue de la cession de Casai. On donnait également de nouvelles instructions à l'abbé Morel, qui se rendait auprès du duc de Mantoue. Quant à l'abbé d'Estrades, relégué au second plan ; il ne restait à Turin que pour empêcher les cours étrangères de croire le renvoi de cet agent causé par l'insuccès de sa première négociation. Du reste, il ne devait pas rester longtemps à son poste, et. l'année suivante Louvois parlait déjà au marquis de Pianesse de la nécessité du remplacement de ce personnage.
Interrompu momentanément, le travail diplomatique relatif à la possession de Casai fut repris plus vivement que jamais pendant l'hiver de 1 680 à 1 68 1 . Dès le 11 février 1 681 , Louvois, qui était en correspondance réglée avec Pianesse par l'intermédiaire unique de Saint-Mars, annonçait au marquis
PRISONNIER MYSTERIEUX DE 1681. 11:î
la mission prochaine de Gatinat et de Bréant, et le 14 aoùt^ il écrivait à M. de Boufflers :
u Le sieur marquis de Boufflers a été instruit du traité -«4 qui avoit été signé vers la fin de Tannée 1678 avec le » nommé Mattioli , ci-devant ministre du duc de Mantoue , » par lequel ledit duc de Mantoue s*obligeoit à faire remettre » la ville et citadelle et château de Casai au pouvoir de V Sa Majesté, et de l'infidélité avec laquelle ledit Mattioli » avoit communiqué le traité qu'il avoit signé au nom de son » maître aux ministres du duc de Savoie et au gouverneur de w Milan. Sa Majesté envoya l'abbé Morel peu de temps après n pour sommer le duc de Mantoue de l'exécution du traité , » sur ce qui avoit été signé sur un pouvoir de lui en bonne » forme, ce qu'il refusa de faire jusqu'au commencement du » mois passé, que par un nouveau traité signé à Mantoue, le- ^ dit duc s'est obligé de remettre seulement la citadelle au w pouvoir de Sa Majesté , le 30 du mois de septembre prory chain. Le marquis de Boufflers fera en sorte que l'infan- » terie arrive le 27 septembre sous Pignerol, où, par les » soins du sieur Catinat, on lui donnera des munitions de n guerre, du pain et de la viande pour quatre ou cinq jours. ^) L'intention de Sa Majesté est que ledit marquis fasse arrin ver un officier à Turin, le 27 vers le soir, lequel portera à » l'abbé d'Estrades le paquet ci-joint, et que ledit marquis ^ commence à marcher assez à temps pour arriver au point » de le 28, à la pointe du jour. »
Or, on a pu lire dans l'intéressant récit de MM. Delort et Topin, à propos de la première entreprise sur Casai, les précautions de toutes sortes employées pour cacher Catinat ^ Pignerol. Et quelles précautions! J'en ai retrouvé une nouvelle preuve dans l'envoi de la lettre de Louvois au sieur Ducros, commis de la poste à Lyon, en date du 6 février 1679* :
« -Vous trouverez dans ce paquet une dépêche que je
* P. 270, V. 657, Ms«. Dépôt delà guerre.
^ P. 63, V. 618, MsH. Dépôt de la guerre.
n désire qui soit portée à M. de Saint-Mars, à Pignerol, san» » que Ton sache qu'elle vienne de ma part; faites-la partir V en poste par un homme qui soit persuadé que ce sont les » lettres de M. Fouquet. Ordonnez-lui de faire diligence çn » revenant, et vous m'enverrez la réponse par un courrier » exprès. Prenez gajrde de vous conduire en tout ceci de ma- » nière qu'âme vivante ne sache que je vous ai donné ces 9 commissions, et comme si vous en donnez part à qui que » ce soit, soit à Lyon, soit ailleurs, cela ne manqueroit pas »» de me revenir, vous devrez vous tenir à l'exécution bien )i précise de ce que je vous recommande, si vous voulez que » je continue à me servir de vous, »
Aussi, dans les premiers jours de l'année 1681 , quand on reprit le projet de 1679 sur Gasal , les mesures de précaution ne manquèrent pas de la part de M. de Louvois. Gomme, en ce moment-là, M. de Saint-Mars venait d'obtenir son changement de résidence, et par conséquent ne pouvait plus servir de correspondant entre le marquis de Pianesse et le ministre, ce dernier fit part au marquis de la modification survenue :
d Je suis obligé de vous faire observer , lui dit-il , que , » comme le Roi vient de donner le gouvernement d'Exilés à n M. de Saint-Mars , et qu'il partira apparemment dans quinze » jours ou trois semaines pour s'y aller établir^ je ne pourrai » plus guère me servir de cette voie pour vous faire tenir mes » lettres'. Ce sera M. Du Ghaunoy, commissaire des guerres, n qui se chargera de notre correspondance^. » Louvois prévenait également ce Du Ghaunoy : « Je vous adresserai à l'ave- » nir, lui écrivit-il le 2 juin, les lettres pour le marquis de • » Pianesse, que vous devez garder jusqu'à ce qu'on les vienne » demander de sa part. Gomme il a un fort grand intérêt qu'on » ne sache pas le commerce que j'ai avec lui, je vous recom- » mande d'être si secret sur cela que qui que ce soit n 'en ait con- » noissance. » Malheureusement, sur ces entrefaites Du Cbau-
1 il mai 1681. P. 194, v. 654, Mss. Dépôt de la guerre.
2 P. 62, V. 655, Mss. Dépôt de la guerre.
noy tomba malade, et si gravement que Louvois dut changer encore une fois ses instructions, et prescrire à Saint-Mars de traîner son départ en longueur, en prétextant l'urgence de réparations nouvelles h Exiles, de manière à rendre plausible la prolongation de son séjour à Pignerol . C 'est ce qui explique tout naturellement le retard que mit Saint-Mars à se rendre audit Exiles avec ses deux prisonniers. EfFectivement, le 22 juillet Louvois écrivait à Saint-Mars : « Gomme le ser\'ice du Roi » pourra requérir que vous demeuriez à Pignerol encore tout » le mois suivant, il sera bon que vous diligentiez assez peu » lesdites réparations d'Exilés pour que vous ayez prétexte de 1» ne partir de Pignerol que vers les premiers jours du mois M d'octobre, observant de vous conduire de manière qu'il ne » paroisse point d'affectation au séjour que vous y ferez, » Et le l" août il ajoutait* : « Ce mot n'est que pour accom- » pagner la lettre ci-jointe pour M. le marquis de Pianesse, » que je vous prie de lui faire tenir avec les précautions ordi- • naires. »
Le 3 août, il lui prescrivait de se rendre en secret chez ledit marquis, sous l'apparence d'aller à Turin y mais en ne découchant pas plus d'une nuit de suite de la citadelle de Pignerol^. Toutes ces allées et venues et ces mesures préparatoires avaient pour but l'entreprise sur Gasal. Cette fois, comme en 1679, Catinat demeurait chargé delà partie active de l'expédition , le marquis de BoufHers avait le commandement général, et le commissaire des guerres, Bréant (le futur intendant de Casai) , devait s'occuper de tout ce qui concernait la partie administrative, et organiser à Pignerol et à Turin les moyens d'action nécessaires pour la réussite parfaite du projet. Dès le 22 juillet, et non pas le 2 août, comme l'a prétendu M. Marins Topin, Louvois écrivait à Catinat* : « Le service du Roi dési^ n rant que vous fassiez incessamment un voyage pareil
< P. 12, V. 657, Ms8. Dépôt de la guerre.
2 Delort. p. 275.
3 P. 332, V. 656, Mss. Dépôt de la guerre.
» à celui du commencement de l'année passée/ je vous en M donne avis afin que, prétextant quelque affaire de fa- » mille, vous mandiez à vos amis en Flandre que monsieur » votre frère vous a obtenu un congé de deux mois , et que » effectivement vous partiez pour vous rendre en ce lieu-ci en » douze ou quinze jours, sans omettre Fontainebleau^ où je > vous entretiendrai et vous remettrai les ordres du Roi de ce » que vous avez à faire. » Il lui envoyait en même temps ses instructions et lui annonçait sa nomination au grade de maréchal de camp sous les ordres du marquis de Boufflers * . Le 1 3 août, il prévenait Saint-Mars de l'arrivée de Catinat* :
« Le Roi ayant ordonné à M. de Gatinat de se rendre au » premier jour à Pignerol pour la même affaire qui l'y avoit » mené au commencement de Vannée 1679 , préparez-lui un » logement dans lequel il puisse demeurer caché pendant trois >' semaines ou un mois; conduisez-le dans le donjon de la cita- » délie dudit Pignerol^ avec toutes les précautions nécessaires » pour que personne ne sache quil soit avec vous, »
Arrivé le 3 septembre à Pignerol, Gatinat écrivait, le 6, au ministre ' : « Je suis arrivé ici , le 3 rfu mois , et y n serois même arrivé le second sans les mesures que j'ai » prises avec M. de Saint-Mars pour y entrer secrètement, » Je m'y fais appeler Guibert et y suis comme ingénieur, » qui a été envoyé par ordre du Roi. Guibert est de Nice, » et je me suis fait arrêter au delà de Pignerol, sur le chemin » de Pancalier, M. de Saint- Mars me tient ici prisonnier « dans toutes les formes, néanmoins avec une profusion de
«figues d'une grosseur et d'une bonté admirables »
C'est ce qui donne la clef de la fameuse lettre de Louvois à Saint-Mars, du 20 septembre 1681 : « Le Roi ne trouve » pas mauvais que vous alliez voir de temps en temps le » dernier prisonnier que vous avez entre les mains, Lors- « qu'il sera établi dans sa nouvelle prison et dès qu'il sera
» P. 346, V. 657, Mss. Dépôt de la guerre.
2 Delort, p. 276.
» P. 2, V. 664, Mss. Dépôt de la guerre.
ji parti de celle où vous le tenez ^ Sa Majesté désire que vous » exécutiez Tordre qu'elle vous a envoyé pour votre établis- M sèment. Je vous prie de rendre le paquet ci-joint, en mains » propres, à M. de Richemont, » Or, c'est dans cette dépêche que M. J. Loiseleur a voulu voir la trace d'un nouveau prisonnier; mais le récit de Catinat ne suffirait -il pas à prouver l'exactitude de notre assertion, que la missive elle-même nous en fournirait la preuve irrécusable. L'autographe existe aux Archives nationales (K. 120) ; il provient de la succession de Saint-Mars , et au bas de l'ordre ministériel on lit ces mots tracés par la main même de Saint-Mars : » Ce nom veut dire M, de Catinat, que je tenois » pour lors enfermé à PigneroL » L'explication de cette énigmatique dépêche est donc naturelle ; elle ne signifie en résumé que ceci : Allez voir M. Guibert (Catinat) quand il sera à Casai, remettez-lui le paquet dès qu'il pailira; rendez-vous, de votre côté, à votre établissement nouveau d*Exiles.
Quant aux ordres donnés pour l'occupation de Casai, ils se succédaient avec la rapidité habituelle à Louvois. Le 3 septçmbre 1681', le ministre indiquait à Catinat les moyens de correspondre sûrement avec l'abbé Morel, alors à Mantoue. Le 5^, il prévenait que, le sieur Du Chaunoy étant à toute extrémité, le sieur Bréant serait chargé de l'intérim à Pignerol. Le même jour', l'abbé Morel annonçait à Louvois le départ du marquis Maximilien Cauriani de Mantoue pour Casai, à l'effet de remettre à Catinat, le mercredi 29 ou le jeudi 30 septembre, la citadelle dont il était gouverneur. Les jours suivants, les instructions les plus détaillées étaient adressées de Paris à BoufQers , Catinat, Pianesse, Bréant, Saint-Hilaire*. Tout était prévu à l'avance, et le 27 septembre, Saint-Mars pouvait dire h l'abbé d'Estrades : u J'ai rendu votre lettre à M. de
M Catinat, lequel aura Thonneur d'entretenir commerce avec » vous, dès qu'il sera établi. Il part demain avec l'infan- " terie. Il est gouverneur à Tournay et a été reçu maréchal » de camp ici, et le 1*' mai, gouverneur de la citadelle » que vous avez fait avoir au Roi. « Le 30 enfin ', le marquis de Boufflers écrivait au fameux ministre : « Nous
» sommes entrés dans la citadelle de Gasal M. de Gau-
" riani, qui en étoit gouverneur, jetoit de grands soupirs en » lisant l'ordre de M. le duc de Mantoue et en voyant sortir
» la garnison En vérité, ce lieu est un beau poste et
M digne de la grandeur du Roi » Le même jour, presque
il la même heure, à l'autre extrémité de la frontière française, tombait également entre nos mains une place plus importante encore^ Strasbourg , toute française déjà par le cœur, comme elle l'est aujourd'hui par la reconnaissance, le souvenir et l'espérance. Mais la citadelle de Casai occupée, restaient la ville et le château, que le duc ne voulait pas céder. Or, avoir Gasal sans en posséder le réduit, c'était ne rien tenir. Gatinat partit donc pour* Mantoue et échoua tout d'abord dans sa négociation , comme il en fit part au ministre dans sa dépêche du 15 octobre*. Or, pendant ce temps-là, l'infanterie avait exécuté son mouvement de concentration sur Gasal, et, le 10 novembre, elle entrait dans la ville à l'heure où la cavalerie, sous les ordres du marquis de Boufflers, en sortait pour rentrer en France. Gette fois l'argument était péremptoire ; devant la force il n'y avait qu'à céder, et le 21 décembre Louvois annonçait à Gatinat les conditions acceptées par le duc, et réglait tous les détails de la mise en possession. Le 26 enfin, le château était occupé par le sieur de Lisle, qui en restait gouverneur particulier '. Tel est \e. récit succinct de cette fameuse affaire de Gasal. Était-ce de la bonne politique? Non. Gar, d'indécis qu'étaient la cour de
• P. 20, V. 664, Ms8. Dépôt de la ^erre.
2 P. 37 , V. 664 M88. Dépôt de la Ruerre.
3 P. 129 , V. 661 , Mss. Dépôt de la guerre.