RÉALITÉ DU PRISONNIER MASQUÉ
Saint-Mars partdonc seul pour Sainte-Marguerite, revient chercher V inconnu y arrive le 30 avril' aux îles, et rend compte à son maître : «... Je puis vous assurer , Monseigneur , que per- » sonne ne Va vu, et que la manière dont je l*ai gardé et con- » duit pendant toute ma route, fait que chacun cherche à » deviner qui peut être mon prisonnier, » Il paraît, du reste, que la venue de ce nouveau gouverneur et surtout de cette chaise, contenant un prisonnier mystérieux, n'avait pas eu lieu sans surexciter quelque peu la vive imagination des habitants de la Provence , et autoriser les commentaires, tout au moins les questions indiscrètes, car, Tannée suivante, le gouverneur de Sainte-Marguerite, en rappelant ce'ljiii se passait dans la prison , ajoutait sous forme de conclusion , le 8 janvier 1688 * : «... Dans toute cette province l'on dit que » mon prisonnier est Monsieur de Beaufort^ et d'autres disent »> que c'est Xejils de feu Cromwell »
Sur ces entrefaites, le marquis de Louvois meurt. Son fils et son successeur , M, de Barbezieux, continue à se préoccuper du prisonnier qui est aux îles.
11 écrit en effet, le 13 août 1691 % à M. de Saint-Mars: « Lorsque vous aurez quelque chose à me mander du pri- » sonnier qui est sous votre garde depuis vingt ans , je vous » prie d'user des mêmes précautions que vous faisiez quand » vous les donniez à M. de Louvois. » Le gouverneur des îles s'empress£^, paraît-il , d'exécuter avec ponctualité les ordres du ministre, car celui-ci lui répond, le 9 février 1694*: « J'ai reçu la lettre que vous avez pris la peine n de m'écrire. Je puis assurer que personne ne l'a vue que » moi, et quand vous avez quelque chose de secret à me » mander, vous pouvez en user de la même manière. »
Du reste, les précautions sont absolument les mêmes que
^ Delort.
^ Loiâdeur.
3 P. 246, V. 1034, Mss. Dépôt de la guerre.
4 P. 96, V. 1242, Mss. Dépôt de la guerre.
SOUS Louvois; et comme Barbezieux n'est pas très au courant de la manière dont on procède pour la surveillance des prisonniers, Saint-Mars lui envoie de nombreux détails , parmi lesquels celui-ci * : « Le premier venu de mes lieute- M nants prend les clefs de la prison de mon ancien prisonnier » par où Ton commence »
Barbezieux écrit encore l'année suivante, le 17 novembre 1697 * : « Continuez à veiller à la sûreté de vos prison- » niers, sans vous expliquer à qui que ce soit de ce qua fait » votre ancien prisonnier, » Et six mois après, le 19 juillet 1698^, quand Saint-Mars a obtenu la faveur d'échanger son gouvernement des îles contre celui de la Bastille, Barbezieux lui dit dans sa.dépéche : « Le Roi trouve bon que vous par- » tiez des îles Sainte-Marguerite pour venir à la Bastille avec » votre ancien prisonnier , prenant vos précautions pour qu'il » ne soit ni vu ni connu de personne, n
Deux mois plus tard, en effet, Saint-Mars arrivait à la Bastille après s'être arrêté en route dans sa terre de Palteau , et le sieur Du Junca, lieutenant de Roi audit château, l'ami de madame de Sévigné , pouvait écrire avec quelque raison dans son Journal * : « Le jeudi 18 septembre, è trois heures » après midi, M. de Saint-Mars, gouverneur du château de >^ la Bastille, est arrivé pour sa première entrée venant de w son gouvernement des îles Sainte-Marguerite et Saint- »î Honorât , ayant mené avec lui dans sa litière un ancien pri- M sonnier qu'il avoit à Pignerol , dont le nom ne se dit pas, » lequel on fait tenir toujours masqué. »
C'est ce malheureux qui mourait à cinq années de là dans sa prison , événement que Du Junca consignait également sur son registre d'écrou.
Le mort mystérieux de la Bastille , inhumé dans le cime-
* Loiscleur.
2 P. 171, V. 1392, Mss. Dépôt de la guerre.
3 P. 129, V. 1432, Mss. Dépôt de la guerre.
^ Estât de prisonniers qui sont envoies par l'ordre du Roy à la Bastille, à commencer du mercredy honsiesiuc du mois d'octobre, que je suis entré en