EMPOISONNEMENT DU DUC DE SAVOIE EMMANUEL II
Cette conspiration est appelée assez improprement affaire Vanens , du nom d'un des coupables , car elle comprend d'autres prévenus beaucoup plus importants; mais elle tire son origine de l'arrestation de ce personnage.
Charles-Emmanuel II , le chasseur enragé que nous connaissons déjà par l'histoire de Castanieri, avait épousé la princesse Marie de Nemours. Né en 1634, il mourut subitement le 12 juin 1675 , à la suite de l'absorption d'une boisson rafraîchissante. Comme tant d'autres membres de sa famille, ce malheureux prince avait été empoisonné. Pour quels motifs? sous quelle haute influence? L'histoire est muette làdessus. Le hasard seul, assure-t-on, fit découvrir cette bande
* Ravaisson, t. IV, p. 314,
d'empoisonneurs. Ce fut en recherchant l'origine d'une lettre de change qu'on mit la main sur les acteurs de ce terrible drame, dont les pièces sont consignées dans le tome ÏV des Archives de la Bastille, de M. Ravaisson.
Arrêté le 5 décembre 1677 pour indiquer la provenance d'une traite de deux cent mille livres payable à Venise chez les sieurs Castelh et Pocobelh et déhvrée par un banquier de Paris fort connu, le sieur Cadelan ; interrogé le lendemain même, il se déclara âgé de trente ans, natif d'Arles, officier d'infanterie réformé. Ces dépositions et les papiers compromettants qu'on trouva au domicile de sa maîtresse , mademoiselle Leclère, dite Finette, permirent à LaReyniede découvrir une nouvelle bande de malfaiteurs. Tel fut le point de départ de cette curieuse et étrange procédure qui effraya jusqu'aux juges eux-mêmes et dévoila toutes les turpitudes de la cour de Savoie , ainsi que tout un monde d'assassins et d'empoisonneurs. Sans entrer dans le récit de cette affaire , qui prend les proportions du roman le plus insensé, je me contenterai de donner des renseignements sur quelques-uns des accusés.
Louis de Yanens , ancien officier, natif d'Arles , perdu de dettes, agent du marquis de Chasteuil, voyageur en poisons, empoisonné lui-même par ordre du maître , le marquis de Chasteuil, mort à la Bastille.
Le marquis de Chasteuil, chef de cette bande d'empoisonneurs. Il prenait le titre de major au régiment de la Croix blanche (Savoie). C'est ce François Galaup , dit le chevalier, dont j'ai donné l'ordre d'arrestation adressé par Louvois à Saint-Mars et à d'Herleville en 1675.
Barthominat, dit la Chaboissière, dit Delorme, empoisonneur, habitué de l'hôtel de Soissons, dont il connaissait les êtres et où il recevait de l'argent. Né à Saint-Germain en Auvergne, il était âgé de trente-cinq ans quan dilfut amené à la Bastille , le 29 novembre 1677. Il fut convaincu d'avoir reçu de l'argent d'un parent du chanceher d'Aligre , pour l'empoisonnement de ce dernier.
AFFAIRE VANENS. 303
Pierre Gadelan, banquier à Paris et secre'taire du Roi. Natif de Castres, il était âgé de quarante ans, marié et père de famille lorsqu'il fut arrêté le 30 décembre 1677. En relations d'affaires avec les sieurs Castelli et Pocobelli, banquiers à Venise, Pedi, banquier à Rotterdam , banquier lui-même de cette bande de malfaiteurs , il fut interrogé pour la première fois le 4 juillet 1678, et enfermé à la Bastille, où sa femme n'eut permission de le voir tous les jours qu'à partir du 29 juillet 1682'. Transféré à Besançon le 5 septembre 1683^, ily mourut l'année suivante, et le 30 septembre 1684 Louvois, en faisant part à La Reynie de la fin du misérable , lui envoyait la bague qu'on avait trouvée au doigt du défunt ^
Le nommé Ponsieux, agent inconnu , voyageur en poisons, résidant à Venise et en Allemagne.
Le comte de Castelmajor était intimement lié avec Bachimont, Vanens et Cliasteuil pour l'affaire des poisons. On trouva de lui des lettres fort compromettantes dans les inventaires faits chez Vanens et Bachimont. Ce comte. Portugais d'origine, habitait Turin. Il avait une position élevée et occupait un rang fort honorable, car le 21 novembre 1671, Servient, notre ambassadeur à Turin, écrivait à Louvois : K M. le comte de Castelmajor est sur le point de son départ » pour se rendre à la cour. Il portera des lettres très-favora- «bles de Leurs Altesses Royales, et j'ai même pris la liberté
» de lui en donner une pour vous Il désire obtenir de
» passer le reste de ses jours en Portugal, dans sa famille , » sans vouloir, à ce qu'il proteste fort expressément, s'ingérer » d'aucune affaire de l'Etat^. » Et le 6 février 1672, il ajoutait : « M. le comte de Castelmajor, qui arrive jeudi dans » cette ville, ne peut se taire de l'accueil, des grâces qu'il a " reçues de Sa Majesté^. »
1 p. 535, V. 679, Mss. Dépôt de la guerre.
2 P. 132, V. 696, Mss. Dépôt de la guerre, 2 P. 502, V. 717, Mss. Dépôt de la guerre. ^ P. 181, V. 264, Mss. Dépôt de la guerre. ^ P. 59, V. 299, Mss. Dépôt de la guerre.
Le comte de Bacliimont s'appelait Robert de La Mire , sieur de Bachimont, Rurecourt et Yvranches, Agé de cinquante ans, il était né à Bachimont en Artois. Très-lié avec les empoisonneurs, il fut enfermé au - château de Pierre-en- Cise , et interrogé pour la première fois le 1 7 mai 1678. Ce Bachimont habitait près de Lyon avec sa femme, dans une maison isolée où il faisait de Talchimie et qui servait de repaire aux agents de Turin , de Paris , Lyon , Bàle et Bordeaux. Ce M. de Bachimont était de bonne lamille. Ancien capitaine dans Picardie, il avait été un fort mauvais officier, signalé au ministre pour ses absences continuelles. Dès le 18 juillet 1669, Louvois lui écrivait : « Par « tous les extraits des revues des compagnies du régiment de >i Picardie , la vôtre paroît la plus foible et en plus mauvais " état. Il est aisé de juger que ce désordre vient de votre >) absence'. » Le 2 août, Louvois renouvelait ses reproches^. Cassé et renvoyé du corps, Bachimont retourna à Paris, où il vivait déjà depuis longtemps avec sa maîtresse , qu'il n'épousa qu'en 1674, En 1675, il fit plusieurs voyages à Turin, au moment de l'empoisonnement du duc, et à l'aide des sommes qu'il toucha, vint se réfugier près de Lyon et acheter la maison mystérieuse dont nous avons parlé.
Madame de Bachimont était fille d'un conseiller au parlelement de Rennes, le sieur Paul Hay, comte de Coëtlan. Sa mère était fille du président Fouquet. Le fils d'un frère de sa mère avait épousé Pauline de Grignan. Elle avait également une sœur, du nom de Madeleine, qui en 1659 s'était mariée avec Charles Louis deSimiane, marquis d'Esparan , ancien capitaine et alors conseiller au parlement de Grenoble. En 1639, elle avait pris pour mari Siméon de la Haye, sieur du Plessis-au-Chat, qu'elle avait fait assassiner. Gravement compromise , enfermée , puis relâchée , elle était allée rejoindre son amant , le capitaine de Bachimont , dont elle ne prit le nom qu'en 1674.
> P. 172, V. 234-, Mss. Dépôt de la guerra. 2 P. IG, V. 234, Mss. Dépôt de la guerre.
PONGET D'ORVILLIERS. 305
Le chevalier Gonnor, Anglais au service de France, habitait tantôt Rouen, tantôt Paris. Il existe aux Archives de la guerre une lettre de Louvois à ce personnage. Elle est du 26 septembre 1672, et ainsi conçue : « Ceux qui vous ont
» dit que le avoit mandé que vous étiez du complot du
» sieur Witternigton, n'étoient pas bien informés, puisqu'il » n'en a jamais écrit, mais l'on a jugé qu'il étoit comme im- " possible que vous en ayez quelque connoissance. Au sur- » plus, Sa Majesté ne désire pas rétablir le sieur Witternig- » ton, mais elle disposera volontiers de sa compagnie '. >'
Dalmas, chirurgien aveugle, compromis dans l'empoisonnement du chancelier d'Aligre. Arrêté le 22 février 1G78^, il fut envoyé au château de Besançon , le 5 septembre 1683.
Rabel , médecin de Paris. Il avait reçu de Charles II , roi d'Angleterre, des sommes considérables. Il était aux gages du sieur Cadelan C'est ce même Rabel que nous avons vu à Cannes et à Nice en rapports intimes avec Saint-Mars et Louvois.
Femme Leclère, dite Finette, maîtresse de Vanens ; femme Catherine Leroy, servante; femme Dusoulaye , ])lanchisseuse; le sieur de Sainte-Colombe, le sieur ïerron du Clauzel, mademoiselle de Montalais, le président Trnchi , le marquis de Saint-Maurice, un prêtre nommé Baub, etc.
Tels sont les principaux personnages de ce drame curieux qui n'a pas encore eu son historien,
MADEMOISELLE DE LAGRANGE ET PONCET d'oRVILLIERS.
Cette histoire, qui paraît isolée et se passe à Paris et à l'étranger, se rattache pourtant à tous les drames de Turin , Londres et Bruxelles, par la connaissance que les accusés ont les uns des autres. Voici les noms de quelques-uns des coupables :
Madeleine Gueniveau, veuve de Robert, sieur de Lagrange,
1 p. 201, V. 288, Mss. Dépôt de la guerre.
2 P. 421, V. 571, Mss. Dépôt de la guerre.
receveur des gabelles et tailles d'Anjou , âgée de trente-sept ans, fut exe'cutée le 25 février 1679. Cette demoiselle de Lagrange est une sorte de virago , de démon femelle ; elle donna des détails si circonstanciés sur les complots dirigés contre le Roi, désigna tant d'individus, fut si claire dans ses dépositions, qu'on s'empressa de la faire disparaître de ce monde *.
Le comte de Gonnor, agent anglais^.
Poucet d'Orvilliers , capitaine réformé du régiment de Piémont en 1675. Cet officier criblé de dettes avait fait de nombreux voyages en Angleterre et en Belgique. Il fut trouvé porteur d'une somme de dix mille livres qu'il venait de toucher à Londres. Il était en relations avec la Philibert, la demoiselle de Lagrange, la Voisin, Gonnor, Bachimont, etc. Cet agent opérait principalement dans les Pays-Bas. Il fit des révélations importantes et compromit beaucoup de monde. En 1681 , il était encore à la Bastille.
Le curé de Lannoy, complice de la demoiselle de Lagrange, fut exécuté le 25 février 1679.
De cette épouvantable affaire, dite des poisons , qui vint se dérouler devant la fameuse chambre ardente^, de cette plaie dont la découverte effraya tellement les contemporains, on n'a eu et on n'aura jamais qu'une idée superficielle. Malheureusement la blessure était trop profonde pour qu'on voulût la sonder complètement. On se contenta de la cicatriser par quelques exemples sévères , et de faire disparaître
* Dépêctes de Louvois à Le Tellier, pages 44, 45, 46, 5 février, volume 318, Dépôt de la guerre.
2 Voir affaire Vanens.
^ La Chambre ardente fat composée de treize membres , savoir : sept conseillers d'État, Boucherat, de Breteuil, Voisin, Fieubet, Le Pelletier, de Pommereu , d'Argouges ; six maîtres des requêtes , de Fortia, de La Pieynie^ Turgot Saint-Clair, de Sève, de Thuisy , et Lefèvre d'Ormesson.
lès individus compromettants. Il eût fallu sévir contre trop de gens et surtout remonter trop haut dans l'échelle sociale pour avoir les vrais coupables.
Je signalerai simplement les noms des principaux accusés :
Le nommé Dubuisson , qui prit plus tard le nom de Lesage. Déjà enfermé en 1667, conduit aux galères, il en sortit par le crédit de la Voisin. Enfermé de nouveau en 1679, il fut interné à Besançon. Ce fut lui qui avoua à Louvois, avec lequel il eut plusieurs entretiens, ses relations avec la Montespan, Vanens, la Lagrange, etc.
Le prêtre Mariette, ancien précepteur, habitué de l'hôtel de Soissons et de la maison de la Montespan. Enfermé à Saint- Lazare en 1667, il s'échappa, prit le nom de prieur de Sainte- Catherine, et ne fut arrêté à Toulouse que le 27 février 1680 ^ et conduit avec la plus grande précaution à Vincennes.
Le nommé Belot, arrêté le 24 février 1679 et conduit à Vincennes ^ .
Le sieur Gollin , le sieur Vautier , M. de Broglio, le marquis de la Bosse. Ce dernier fut pris à Lyon et conduit à Vincennes^. Il était accusé d'avoir eu des rapports suivis avec Fouquet^.
Le nommé Lemaire , déjà poursuivi à Turin en 1670 et 1673 , fut enfermé le 24 septembre 1679 ^. Ce Lemaire, conduit à la frontière le 18 août 1682, reçut l'assurance d'une pension annuelle de cent cinquante pistoles, l'ordre de voyager et de ne jamais rentrer en France, et surtout de ne souffler mot de ce qu'il avait pu entendre à Vincennes^.
Le sieur de Zurlabat^; le prêtre Danon*^; Bock, pris à son débarquement à Dunkerque ^ ; La Boissière , 11 jan-
1 P. 496, V. 638, Mss. Dépôt de la guerre.
2 P. 107, V. 618, Mss. Dépôt de la guerre.
3 20 mai 1679. P. 324, v. 621. Mss. Dépôt de la guerre.
4 P. 162, V. 622, Mss. Dépôt delà guerre. ^ P. 540, V. 624, Mss. Dépôt de la guerre.
6 P. 463, V. 680, Mss. Dépôt de la guerre.
7 Octobre 1679, p. 322, v. 625, Mss. Dépôt de la guerre.
8 25 octobre 1679. P. 503, v. 635, Mss. Dépôt de la guerre.
9 3 décembre 1679. P. 34, v. 627, Mss. Dépôt de la guerre.
vier 1680 ' ; le sieur Trabot , le sieur Gallet, qui fut pendu; le sieur Racine , l'abbé Girard , l'abbé Olivier , le médecin Rabel. L'ordre d'arrestation est du 24 janvier 1680'^. Il était encore à la Bastille en 1681.
M. de Cessac et son valet, le sieur de Boncourt, les sieurs Morlaix, de LaMesnardière, Lafontaine, le chevalier de Monteau, le sieur Dabois, qui fut trouvé possesseur d'un coffre rempli de papiers compromettants pour mademoiselle de Montalais et madame de Rouville ; le sieur Latard , qui fut l'objet de plusieurs interro^f],atoires personnels de Louvois ; le comte de Montemayor, enfermé à la Bastille, fut interné à Salces, où il fut oublié^ ; le sieur Touroude ; Lépreux, bénéficiaire de Notre-Dame; Villeneuve, Le Prieur, Guibourg, Trabon, Lefranc, de La Michelière, Coffiniac, Saurin , Charpentier, Lunesy, Vauchon , Lacroix, Gautier, le chevalier de Villers, de Lendricourt, Baron , de Grois , Berlise, Coquet, de La Forge , Lalonde, Bors du Barret , mort à la Bastille ; Etienne de Bray , exécuté le 2 septembre 1681 ; Récaraet, qui était continuellement gardé à vue par trois hommes ; Barentin et son fils, Guédon, Chevalier, sommelier de M. de Bissy ; de Vassart, Desbordes, le marquis de Termes, le marquis de Monteran , Lemaure , le sieur Mathurin Chapon, de Croy, condamné à mort; Passavant, Arnould Moret, dit Jolicœur, Maupassart , Bergeron , Le Grain, Guillaume Bosse, de Buret; Laferge, mis en liberté, puis repris et exécuté; Oudat, Barbu, Pierre, Petit-Charles, Martin Bicq , le marquis de Feuquières , de Saint-Meurs, marquis de Dampierre, des Rochers, chirurgien du Roi ; le comte de Clermont, Alexandre de Ganonville , marquis de Raffetot , etc.
En fait de femmes : mademoiselle Philibert , mademoiselle d'Arcy, la présidente Le Véron, madame de Dreux, madame de Broglio , la nommée Roussel , la Voisin , exécutée ; la Trianon , morte à Vincennes ; la nommée Dode , qui se coupa
1 P. 288, V. 637, Mss. Dépôt de la guerre.
3 2 janvier 1683, v. 683, Mss. Dépôt de la guerre.
la gorge dans sa prison après son interrogatoire ' ; la Poulain, qni fut arrêtée à Senlis par M. Bourdereau, prévôt de Senlis , le 18 octobre 1679^. On trouva chez elle une cassette pleine de papiers fort importants. La Pilastre, morte à la Bastille ; la dame Larcher. Madame de Poligncc ; l'ordre d'arrestation envoyé à l'intendant de Maries par Louvois , est du 14 janvier 1680'^ ; il ne put être exécuté. Madame de Polignac, en fuite, fut condamnée par contumace'''. La comtesse de Soissons, également en fuite. L'ordre d'envoi à la Bastille est daté du 24 janvier 1680. On rechercha longtemps un jeune homme avec qui elle avait des rapports et à qui elle donnait beaucoup d'argent. Madame la comtesse d'AUuy, la nommée Frémont, madame veuve Bontroux et sa fille, la dame de Bouville, mademoiselle de Montalais, la nommée Jeanne Cohgne, la nommée Raby , Baleron , la Vinaigrière, la Charnue , la Joly , qu'on trouva munie de poison dans sa coiffure ^ ; la Wertmar, Marguerite La Haye , la Poligny, la Oranger et sa fille, la dame du Sausay-Garadoz , arrêtée à Rouen ; les deux filles de Sottinet, la nommée du Fayet , la Gagnière, la demoiselle Anne Robert, la Doublet, la veuve Sandotine , la Lefebvre , la gouvernante des enfants de la marquise de Gœuvres , introduite dans la famille par le cardinal d'Estrées" ; mesdames de Villedieu, de Lnzancy , la duchesse de Bouillon , la princesse de Tingry , la comtesse du Roure , madame Escalopier, Marie de La Ghaussade de Gallonge, veuve du marquis de Bougy, lieutenant général; la dame dite à Double-Queue. Qu'était cette dame? Le 18 novembre 1680, Louvois écrivait à La Reynie ' : « Au « sujet de la dame dite à Double-Queue, il faut la faire confron- » ter avec les autres prisonniers. » Gette confrontation eut
* P. 346, V. 624, Mss. Dépôt de la guerre.
2 P. 362, V. 625, Mss. Dépôt de la guerre.
3 P. 623, V. 637, Mss. Dépôt de la guerre.
4 25 février 1680. P. 170, v. 638, Mss. Dépôt de la guerre. ^ 4 août 1681.
G 25 août 1680. P. 369, v. 644, Mss. Dépôt de la guerre. ' P. 315, V. 626, Mss. Dépôt de la guerre.
310 LES EMPOISOISNEURS.
lieu effectivement le 20 novembre , à dix heures du matin ; elle amena des révélations importantes ^ . Mais les deux dépêches qui se rapportent à cette personne ne permettent pas de connaître qui elle peut être.
Mademoiselle Desponts ne fut arrêtée que pour disparaître aussitôt et être enAoyée en mission en Angleterre.
Il me reste à parler de trois personnes que Louvois semble avoir poursuivies avec insistance dans le courant de cette procédure. Ce sont : mesdames de Vivonne et de Montespan, et le maréchal de Luxembourg.
Pour madame de Vivonne , en effet , Louvois indique à La Reynie ~ ce qu'il faut faire afin d'obtenir des preuves de complicité de cette dame avec la Pilastre. Dans une seconde dépêche, il prescrit au même La Reynie, qui est appelé chez le Roi, de ne pas craindre de dire tout ce qu'il sait sur cette dame.
Françoise-Athénaïs de Rochechouart-Mortemart, marquise de Montespan , née en 1641 , morte le 28 mai 1707 , avait épousé à vingt-deux ans en 1663 le marquis de Montespan. «G'étoitune diablesse incarnée, a dit d'elle la princesse Pala- » tine , mais la Fontanges étoit bonne et simple. Toutes deux " étoient fort belles. La dernière est morte , dit-on , parce )' que la première l'a empoisonnée dans du lait. Je ne sais si )) c'est vrai, mais ce que je sais bien , c'est que deux des gens » de la Fontanges moururent, etl'ondisoit publiquement qu'ils » avoient été empoisonnés. » La Filastre, dans son interrogatoire, prétendit également que madame de Montespan avait fait donner du poison à mademoiselle de Fontanges et que Guibourg était à sa solde. « Il résulte aussi, dit La Rey- » nie à Louvois, des interrogatoires de Lesage et de Mariette, « les faits suivants, que, dès 1667, madame de Montespan » était entre les mains de la Voisin , qui avait déjà travaillé » avec Mariette pour elle contre La Vallière ^ » La femme
2 25 septembre 1680, p. 385, v. 644, Mts. Dépôt de la guerre.
3 Ravaisson, t. IV, p. 13.
Voisin chargeait également madame de Montespan , et , le 22 juillet 1680, Louvois annonçait à La Reynie qu'il avait lu au Roi la déclaration de la fille Voisin, si injurieuse pour la favorite. Il ménageait en même temps une explication entre madame de Montespan et Louis XIV '. « Dans ce mo- » ment, écrivait madame de Maintenon , ils sont aux éclair- » cissements, et l'amour seul tiendra conseil aujourd'hui. Le » Roi est ferme , mais madame de Montespan est bien aima- » ble dans les larmes. » — « Cet éclaircissement a raffermi le » Roi, ajoutait-elle le 23 août; je l'ai félicité de ce qu'il avoit » vaincu un homme si redoutable. Il avoue que M. de Lou- » vois est un homme plus dangereux que le prince d'Orange, )) mais c'est un homme nécessaire. » Il est en effet certain que dans toute cette histoire de poison , Louvois a joué deux jeux. D'un côté, il s'acharne contre la Montespan, Luxembourg, madame de Vivonne , de Feuquières ; il pousse La Reynie à découvrir la vérité , il le harcèle , l'engage à parler directetement au Roi , pendant que de l'autre il accable ces mêmes personnes de ses assurances d'amitié.
« Tout ce que Votre Majesté a vu contre MM. de Luxemî) bourg et de Feuquières , écrit-il au Roi , le 8 octobre 1679, » n'est rien auprès de la déclaration de cet interrogatoire... » Et à quelques mois de là , il annonce à ce même Luxembourg^ qu'il a appris avec plaisir sa justification , mais qu'il est fort affligé de l'ordre qui le fait éloigner de la cour. « Je j) vous supplie , ajoute-t-il , d'en être persuadé et de la part M sincère que je prends à ce qui vous touche , étant véritable- » ment tout à vous. »
Absent , il engage continuellement son père , Michel Le Tellier, et son oncle, Saint-Pouenges, qui le remplacent au ministère, à communiquer au Roi les documents nouveaux qu'on découvre *.
«J'ai reçu votre lettre du 1" de ce mois, qui ne désire
i Pierre Clément.
2 28 mai 1680.
3 V. 623, 624, 625. Mss. Dépôt de la guerre.
312 LES EMPOISO:NiNEURS.
» point de réponse, écrit-il à M. de Saint- Pouenges le » 2 septembre 1679 ; je vous adresse une lettre que je viens » de recevoir de Desgrez, que vous lirez au Roi et la bi^ûle- » rez ensuite, comme vous avez fait des précédentes... » Il promet également à La Reynie et à Desgrez de ne jamais parler à qui que ce soit des pièces et des mémoires qu'ils ont en main et qu'ils lui communiquent. Il a des agents à lui, partout, à l'étranger, à l'intérieur, au grand déplaisir des autres secrétaires d'Etat. Avant tout, il veut être seul à posséder les détails de cette vaste procédure, seul à pouvoir en entretenir le Roi. Saisit-il la corrélation qui existe entre toutes les différentes affaires de Vanens, de Poucet, etc. ? J'en ai l'intime conviction. Dès 1671 et 1673, en effet, les mesures prises par Louvois aux différentes frontières sont parfaitement coordonnées. Les instructions données aux agents sont précises et concordantes; elle se suivent et se confirment les unes les autres, les années suivantes. Le 14 octobre 1676, Louvois envoie l'ordre suivant au chevalier du guet :
« Je vous adresse des ordres du Roi pour faire arrêter un " nommé Gayant , duquel le sieur Desgrez sait la detneure. Il » faudra que vous vous saisissiez de tous ses papiers et que » vous me les envoyiez; cependant vous prendrez soin de » dire à M. de Besmaus que l'intention du Roi est qu'il fasse » garder cet homme-là avec tant de précaution qu'il ne » puisse avoir communication avec qui que ce soit, ni de " donner de ses nouvelles à qui que ce soit, de la même » façon que le gentilhomme flamand qui a été fort longtemps » dans la Bastille, sans que l'on ait pu savoir pendant ce » temps-là ce qu'il étoit devenu. »
Le 27 novembre 1679, il écrit à l'agent Mézières ' : «J'ai )' eu des nouvelles de l'homme que vous avez ordre de faire » arrêter. Il est arrivé à Beauvais, où il a vu sa fille, de j) laquelle ayant appris ce qui lui étoit survenu à Roye, il >. n'a pas jugé à propos de se mettre en carrosse et est venu
* V. 500, Mss. Dépôt de la guerre.
LES POISONS ET LA CHAMBRE ARDEiNTE. 313
» h Paris en intention d'aller rejoindre son carrosse ou de » l'aller attendre à Saint-Sébastien. Il est extrêmement » déguisé, ayant une barbe de plus de trois semaines, qui » est blanche et noire. Il a un chapeau noir, une perruque » noire et une grande jaquette grise de bouracan , quelque » peu d'or et d'argent à sa camisole, et ressemble extréme- » ment à un opérateur. Il avoit avec kii un officier espagnol » de petite stature, vêtu de drap gris avec des boutonnières » d'argent des deux côtés et de gros boutons d'argent, de » quoi j'ai jugé à propos de vous donner avis, afin que cela » vous puisse donner des facilités pour le reconnoître. Il » seroit bon que vous changeassiez de temps en temps M d'habillement et de chevaux, afin que la femme qui est » dans le carrosse pût moins s'apercevoir d'être suivie. » En toutes les grandes villes où vous passerez, informez- » vous toujours s'il n'y a point de lettres pour vous, sans » dire que ce sont des lettres de ma part que vous cherchez. » Pour les procédures, il réclame, en 1679 et 1680,. h Lamoignon, à Pellot , etc., de lui faire parvenir les mémoires et extraits des affaires de madame de Casteldys (Caen, 1667), de Madeleine Bavant (Rouen, 1669), de la Brin-
villiers, etc
«Le Roi seroit bien aise, écrit-il h M. de Lamoignon, le " 4 février 1680, de voir les mémoires ou extraits que feu » M. le premier président a faits sur les affaires de madame « de Brinvilliers ; je vous supplie de me les envoyer, et, » après en avoir rendu compte à Sa Majesté, j'aurai soin de " vous les faire livrer sûrement. » Et le lendemain , il le » renvoie à La Reynie en ajoutant : « Vous trouverez dans « ce paquet ce que M. de Lamoignon m'a envoyé des » extraits que M, son frère avoit faits pour le procès de la » dame de Brinvilliers, desquels je vous prie de prendre le » soin nécessaire, pour qu'après que vous n'en aurez plus » besoin, vous les lui puissiez rendre. » Le ministre et La Reynie se réjouissaient d'y trouver la liaison de ces différentes affaires.
Mais les découvertes qu'on avait faites, les arrestations opérées, avaient pris de telles proportions, l'opinion publique s'était tellement émue de ce débordement de crimes, que, sur l'avis même de La Reynie et de Louvois, on dut accélérer les mises en jugement. Des deux cent quatre-vingt-six principaux accusés, trente-six périrent par la corde ou autrement. «Les gazettes ne parlèrent de rien, tout se fit » sans éclat; de temps à autre seulement, dit M. P. Clément, » on annonçait un jugement, voilà tout.»
Officiers, prêtres, filles de joie, grands seigneurs, grandes dames, tels étaient les agents et les complices de ces infamies. . « Or, si tous ces procès, comme l'a dit avec justesse un his- » torien, eussent été portés au parlement, les ministres de » Louis XIV n'eussent pu les diriger au gré de leurs intérêts » et de leur maître, qui voulait sauver les nobles coupables. » La commission de l'Arsenal ne condamna que les fabricants » et les débitants de poison. Les seigneurs et nobles dames » qui les avaient employés furent tous déclarés innocents... » Les ministres avaient pensé, sans doute, qu'il suffisait de » débarrasser la société des fabricants de poison. Cette con- » descendance pouvait avoir et eut les plus funestes consé- » quences. Les moyens de détruire n'ont jamais manqué aux » criminels qui ont voulu les employer, et la honteuse par- » tialité des commissaires de l'Arsenal laissa la société sans » garantie contre de nouveaux attentats. » La preuve en fut que, si momentanément on enraya le mal, si l'on empêcha la personne du Roi d'être atteinte, on ne put faire que les personnes qui lui touchaient de près ne succombassent successivement d'une manière étrange. En 1681, mourut ainsi mademoiselle de Fontanges ; en 1689, périt également la princesse Marie-Louise , fille de Madame Henriette , mariée en 1679 au roi d'Espagne. On découvrit à Paris le complot; on envoya tout aussitôt le contre-poison à Madrid, mais le courrier arriva trop tard.
«La reine d'Espagne, raconte Dangeau, qui rapporte j) les propres expressions de Louis XIV au souper de la
» cour, étoit morte empoisonnée dans une tourte d'an- » guille ; la comtesse de Pernist, les came'ristes Zapata et " Nina, qui en avoient mangé avec elle, étoient mortes du >' même poison. «
Plus tard encore, Louis XIV devait voir s'éteindre subitement et mystérieusement tous les membres de sa famille qui lui étaient le plus chers. Quant à celui qui devait être Louis XV, il ne réussit, dit-on, à être sauvé que grâce au contre-poison que lui fit prendre sa gouvernante. Dans toute cette série d'infamies, on pressent donc le crime et la honte à chaque pas; on entrevoit comme une lugubre légende sous cette apparence brillante du règne de Louis XIV, et l'on en arrive à admettre une sorte de corrélation fatale entre toutes ces horreurs.
Qu'on se reporte aux années 1669, 1670, 1671, 1679, partout apparaissent les mêmes noms. Or, la rencontre de ces personnages dans cette vie de crimes et de désordres n'est évidemment pas due au hasard. Ces empoisonnements de souverains et de ministres, ces révoltes de provinces, ces complots perpétuels, dont les instigateurs possèdent des points de contact si étranges, ont certainement un centre. Ils émanent d'un groupe d'individus organisés puissamment à l'intérieur et à l'extérieur. Ils obéissent à un mot d'ordre. C'est contre eux que, de 1672 à 1681, luttent sans pitié Louvois et son père, le chancelier Le Tellier. Est-ce enfin à cause des relations constantes de ces agents en poison avec les protestants, que Louis XIV, Louvois et Le Tellier se firent les promoteurs de ces mesures terribles contre les gens de la religion prétendue réformée , et promulguèrent la fatale révocation de l'édit de Nantes? Est-ce à la fatale influence des Jésuites qu'ils obéirent? Est-ce sous la menace de leurs vengeances qu'ils agirent? « Le numéro du 31 décem- » brel683, dit M. Hattin, le savant compilateur des gazettes » de Hollande et de lapresse clandestine, parut avec les lettres M initiales du titre imprimées en rouge, ce qui ne manqua pas, » on le pense bien, d'intriguer les lecteurs et donna lieu à
316 LES EMPOISONINEURS.
)' toutes sortes de suppositions. C'était un signe convenu oitre « le chancelier de France, Michel Le Tellier, et le révéla- « teur d'un complot tramé par les Jésuites contre la vie de w Louis XIV. » Quel était ce complot? Je dirai peut-être dans une autre étude ce qu'il en était, ce qu'il y a de faux ou de vrai dans cette allégation contre la puissante société ; mais pour la question que j'étudie, je ne puis, pour l'instant, qu'émettre cette hypothèse.
Quoi qu'il en fût, dans la poursuite de tant de crimes monstrueux, la justice, je l'ai dit, ne fut pas toujours appliquée avec équité. Les petits passèrent à travers le crible de cette sorte de vanne judiciaire et vinrent mourir de ci, de là ; les gros demeurèrent; quelques-uns , pris de remords ou inquiets eurent peur et se sauvèrent ; d'autres portèrent haut leur infamie , comme les Luxembourg, les Cessac, etc. D'autres enfin, comme l'Anglais Gonnor, le capitaine Gaudin de Sainte-Croix, Vanens, le marquis de Ghasteuil, Bachimont, Poncet, La Tréaumont, Castelmajor, Montemajor, Paul Sardan, Audijos, le Masque de fer, Lisola, de Grave, Yan den Enden, etc. , furent plus ou moins atteints. Quant à leurs rapports, ils étaient évidents. Les chefs actifs agirent de Londres, Bruxelles, Rouen, Lyon, Turin, Rome,
Madrid , véritables points stratégiques choisis d'après
une organisation bien entendue. Ils eurent leurs banquiers, leurs chefs et leurs sicaires. A la faveur des maisons religieuses, des exactions des généraux de Louis XIV, des folies des traitants, ils exaltèrent les passions honnêtes des populations bénévoles, ils attirèrent à eux tous les faibles d'esprit et les nobles perdus de dettes et de débauches, tels que les Rohan, les Louvigny, etc..
Comme auxiliaires, ils attirèrent les officiers aventureux, les cadets de famille, les prêtres éliontés et leurs pénitentes toujours avides de foi, de mysticisme, d'argent, de luxure et de luxe. Comme but, ils eurent la soif de l'or, des charges, des monopoles; comme moyens, l'empoisonnement ou l'assassinat de ce qui les gênait, et comme espérance, pour quel-
c|ues-uns peut-être, une place sur un trône. Ils furent, en réalité, les termites de cette société, étincelante à la superficie, mais [jangrenée jusque dans ses parties les plus essentielles.
Les sociétés sont comme les arbres et les plantes, elles ne se conservent et ne se régénèrent que par la base, par les racines, et cette base, ces racines ne sont autres que la masse populaire qui leur fournit une sève toujours nouvelle. Arrêtez cette sève perpétuellement ascendante, et l'arbre, quelque beau fruit qu'il donne, est appelé fatalement à périr.