‹ La vérité sur le Masque de fer (les empoisonneurs)Chapitre 109 sur 152 · LOUVOIS A PIGNEROL · texte numérisé non relu

LOUVOIS A PIGNEROL

n qui s'y faisaient. » Et le 15 septembre il ajoutait' : « J'ai » lu tout ce qui s'est passé entre vous et madame la comtesse

» de ^. J'eusse bien souhaité qu'après que vous lui eûtes

» remis mon diamant, vous ne vous fussiez, point chargé de » porter le paquet à son ami (ou amie) ; mais puisque cela est •) fait, il n'y a plus de remède, et je vous prie de le renvoyer » dans une lettre, et afin que l'on ne puisse pas le sentir, vous )' observerez de joindre ensemble des feuilles de papier blanc

" de l'épaisseur de deux bons doigts de , et de faire un

» trou au milieu de la largeur de la bague , de remplir le » surplus du trou de colle et de mettre par-dessus, de chaque " côté, deux ou trois feuilles de papier, phis même, un peu 5) de carton, afin que l'on ne sût pas le vide qu'il y a eu » dans le milieu des papiers. » A quels contes faisait allusion le ministre? Qu'était cette histoire de bague? Mais le plus curieux de l'aventure fut que, subitement et tout en même temps, le ministre changea totalement le personnel militaire de Pignerol.

« Présentement, écrit-il à Loyauté, que Sa Majesté a pris » la résolution de faire finir les contes tout d'un coup et de « faire mettre son service sur tout ce bon pied que l'on peut 1) désirer ; je vous en donne avis par cette lettre, qui vous » apprendra que le Roi a résolu d'en ôter MM. de La Bretonw nière, Saint-Jacques, Lestang et de la Moransane.

« Sa Majesté envoie en leur place M. de Saint-Léon pour » commander dans la ville, M. de Rissan pour commander ') dans la citadelle, et un homme, du nom duquel je ne me « souviens pas, pour commander à la Pérouse. Il faut que » vous ne parliez à qui que ce soit de ce que Sa Majesté a « résolu là-dessus , parce que son intention est que cela s'exé- " cute sans que l'on en sache rien. J'attends avec impatience » d'apprendre par vous en quel temps le sieur de la Brosse » aura passé au lieu où vous êtes. Souvenez-vous que lorsque

^ P. 104, V. 248, Mss. Dépôt de la {{uerre.

2 Nom fort mal écrit, que je n'ai pu déchiffrer. Voici à peu près sa contexlure : Havamaces ou Flavamces.

UN VOYAGE MINISTERIEL AU XVIF SIECLE. 321

" VOUS écrirez des choses qui le regarderont, de le faire toujours » dans une lettre à part que l'on enferme dans votre paquet w par une autre enveloppe sur laquelle vous mettrez une « croix, afin qu'il n'y ait que moi qui la voie. Lorsqu'il dési- » rera que vous m'envoyiez des courriers, faites en sorte de » si bien instruire celui que vous m'enverrez , qu'il ne donne » la lettre qu'à moi-même. Et comme je dois aller en Flandre » vers le 5 ou le 6 du mois prochain, et que j'y demeurerai » quinze ou seize jours, il faut faire que votre courrier n'ar- « rive dans ce même temps et le si bien instruire qu'en cas » que je fusse parti il m'attende sans donner sa lettre à âme » vivante. »

Le même jour , il faisait parvenir à M. de Saint-Léon, lieutenant de Roi à Dunkerque, l'ordre suivant' : « Mon- M sieur, le Roi vous ayant désifjné pour un emploi plus » considérable que celui où vous êtes , Sa Majesté m'a com- " mandé de vous donner ordre de vous dire que vous dépê- » chiez vos affaires, de manière que sept ou huit jours après î) que vous aurez reçu cette lettre, vous partiez de Tournai » sans passer par Paris , et que vous alliez à Lyon , où vous » trouverez entre les mains de M. le directeur du bureau des » postes un paquet qui vous apprendra ce que Sa Majesté « décidera de vous. Elle ne veut pas que cela se sache. Vous )) direz à M. de Renouard que je vous adresse votre congé, » et que vous serez deux ou trois mois absent. « Et en marge, on lisait, tracé de la main de Louvois :

a Idem à celui de Dunkerque qu'on lui donne deux

« cents écus, qu'il vende ses meubles. Que M. Dufresnoy » fasse une commission, à chacun de ces gens-là pour com- » mander pendant trois ans , et des lettres du Roi à ceux qui » sortent. »

Des ordres tout aussi laconiques étaient envoyés aux autres officiers (14 octobre 1670)^. La garnison elle-même

1 P. 88, V. 248, Mss. Dépôt de la guerre.

2 P. 88, V. 248, Mss. Dépôt de la guerre.

322 LOUVOIS A PIGiNEROL.

était changée; le régiment Lyonnais rentrait à l'intérieur. Le 27 octobre^ enfin, Louvois écrivait à Loyauté' : « J'ai )) reçu votre lettre du 18 de ce mois, par laquelle j'apprends » l'arrivée du sieur de La Brosse ; je vous adresse une lettre » que je lui écris , laquelle je vous prie de lui rendre la pre- » mière fois que vous le verrez. Cependant, si cette lettre » arrivait à Pignerol avant que vous ayez dépêché le cour- )) rier que je vous avois mandé de m'envoyer, ne le faites » point partir , et contentez-vous de m'adresser par l'ordi- « naire le paquet pour moi qu'il vous remettra, » Quant à la dépêche adressée à M. de La Brosse ^, elle était ainsi conçue ; « Le dessein pour lequel l'on vous avoit envoyé étant changé, » revenez-vous-en le plus tôt que vous pourrez ; mais afin de M tirer de l'utilité de votre voyage , si l'on pensoit encore à » cette affaire une autre année, retournez-y faire un tour, V et prenez vos mesures pour être revenu ici vers la fin du » mois de novembre. Si vous pouvez rencontrer M. de M Mesgrigny^, dites-lui bien, de ma part, de s'en revenir «incessamment, et, pour cet effet, montrez-lui cette lettre. » On comprend donc aisément comment le récit amplifié de semblables mesures pouvait avoir agi sur l'esprit d'habitants de nationalités différentes , confinés dans une place forte isolée, soupçonneux à l'excès les uns h l'égard des autres. Qu'on veuille bien se rappeler enfin qu'on est au dix-septième siècle, c'est-à-dire en pleine époque d'ignorance. Moi aussi, je l'avoue, j'ai voulu voir un instant dans ce voyage du ministre l'origine de l'aventure qui m'occupe. Ces selles commandées avec tant de soin , ces départs et ces arrivées de nuit , ces changements , toutes ces dispositions mystérieuses m'avaient fort surpris. Et pourtant, jamais voyage n'avait eu de motifs plus naturels et plus en accord avec les habitudes du moment. Ce n'était, en réalité, que l'affaire de

* V. 248, Mss. Dépôt de la guerre.

'■* Celait le faux nom de Vauban. Catinat agit de même en 1679 et 1681, et s'appela successivement de Richemont et Guibert. ^ Célèbre ingénieur militaire du temps.

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