LE COMPLOT DE 1G73. SES INSTIGATEURS
d'éloigner les poudres voisines des maisons que devait habiter le Roi à son passage.
Quels étaient donc les instigateurs de ce complot que Michel Le Tellier et le marquis de Louvois allaient connaître par l'arrestation d'un des chefs de l'entreprise, l'un des agents les plus actifs des Hollandais et des Espagnols, agent et chef qu'ils devaient faire disparaître de la scène du monde, et au moyen des secrets duquel ils pourraient, en rendant un service signalé à leur Roi et maître, tenir en main les secrets de quantité de gens et mettre fin à la cabale que certains personnages de la cour' avaient soulevée contre eux?
MM. de Molina, de Lisola, van Buninghen , van Bulen et le marquis de Grave paraissent avoir été accusés le plus volontiers par Louvois de cette machination infernale.
Le 11 avril , en effet , Louvois écrivait à l'évéque de Strasbourg : « Vous ne sauriez prendre trop de précautions pour » vous garantir des misérables qui ont intention de vous assas- » siner, ni faire trop de choses pour faire sortir le marquis )) de Grave de Cologne, puisque, pendant qu'un homme V convaincu de tant d'infâmes projets demeure dans une ville, » elle ne peut passer pour neutre'^, »
Le 16 mai, il ajoutait au même personnage : « Le Roi se » remet à M. l'Electeur de faire ce qu'il jugera à propos sur » l'affaire du nommé van Bulen ; mais Sa Majesté croit qu'il » seroit de méchant exemple de donner grâce à un homme M convaincu d'être entré dans un aussi méchant complot que » celui où il étoit... »
M. de Lisola, du reste, ne devait pas moins que MM. de Grave et vj?n Bulen, exciter les désirs de vengeance du ministre. Ce dernier, en effet, à quelque temps de là, écrivait : « Il y a de l'apparence que M. de Lisola doit bientôt
1 Cette détermination de la noblesse n'a jamais fait de doute. L'affaire Rohan était déjà préparée à cette époque. Dans les Archives de Simancas se trouve une lettre du Roi à Molina pour correspondre secrètement avec M. de Lovtvigny, le frère de Guiche, alors grand prévôt à Valenciennes. Cette lettre si compromettante est du 4 janvier 1673. (Archives nationales.)
2 P. 192, V. 30.J, Mss. Dépôt de la guerre.
« partir de Liège pour s'en retourner à Cologne. Gomme ce )) seroit un grand avantage de le pouvoir prendre, et que )i même il n'y auroit pas grand inconvénient de le tuer , pour » peu que lui ou ceux qui seroient avec lui se défendissent , » parce que c'est un homme fort impertinent dans ses dis- :> cours , et qui emploie toute son industrie , dont il ne manque » pas , contre les intérêts de la France , avec un acharnement » terrible, vous ne sauriez croire combien vous feriez votre «cour à Sa Majesté, si vous pouviez faire exécuter ce projet » dès qu'il s'en retournera'. »
De qui Louvois et Le Tellier tenaient-ils cet important secret? L'ambassadeur de Venise prétend qu'on en fut redevable au Roi d'Angleterre. Or, le Père Hyacinthe , Père provincial des Récollets d'Arras, qui a été l'un des principaux agents dans cette affaire , écrivait , à propos de ce complot , le 31 mars ^ : " Ledit gentilhomme Y^trïe sur toutes choses qu'on V ne sache pas que c'a été le baron d'Aspres, chef des états de « Zélande, qui a donné avis de la conspiration. » Il se peut que le Roi d'Angleterre et notre ambassadeur, a la suite des complots de 1664, de 1568, de 1669, aient tenu la cour de France au courant des rumeurs vagues qui circulaient; mais pour le cas particulier qui m'occupe, j'ai tout lieu de supposer que le point de départ réel est dans cette confidence du baron d'Aspres. Gomme c'est de Bruxelles, d'ailleurs, que les conspirateurs devaient partir, la concordance est plus naturelle. Dès le 6 octobre 1672, en effet. Le TelUer^, alors au secrétariat, écrivait au Père Hyacinthe pour le remercier des avis qu'il avait fait parvenir, et l'engager à faire savoir confidentiellement de qui il tenait lesdits avis. Le 25 novembre, il lui donnait des instructions pour le prier d'envoyer secrètement à la cour un gentilhomme hollandais ^ . Dans une autre dépêche, il 1 engageait à adresser à Paris,
1 P. 113, V. 304, Mss. Dépôt de la guerre.
2 P. 280, V. 333, Mss. Dépôt de la guerre.
3 P. 61, V. 269, Mss. Dépôt de la guerre.
* P. 217, V. 274; p. 320, v. 269, Mss. Dépôt de la guerre.
au Père Germain Allard, le susdit gentilhomme pour qu'on le pût voir sans éveiller l'intention. Le Père Hyacinthe exécuta, paraît-il, à la lettre les ordres du ministre, car le 14 décembre il était à Paris, et adressait au ministre la curieuse dépêche suivante : « C'est pour assurer Votre Excellence » que je suis hier arrivé avec le gentilhomme en cette ville, » où il a reçu l'avis ci-joint selon l'adresse que j'avais donnée » pour ses lettres. Le Père Germain Allard m'a écrit de ne » pas passer outre et de l'attendre ici aujourd'hui. Je me » persuade que c'est par ordre de Votre Excellence. Le gen- » tilhomme et moi attendons ici l'honneur de vos comman- » déments ' . »
Le théâtre où cette partie du drame va se dénouer est donc circonscrit sur les frontières des Flandres françaises, de Cambrai à Arras, de Saint-Quentin à Péronne. Les instigateurs du complot, je l'ai dit, sont Espagnols, Romains et Hollandais. Les agents que Le Tellier et Loùvois emploieront pour mener à bonne fin la découverte de cette conspiration sont :
M. de Lespine-Beauregard , cousin de Louvois, lieutenant de Roi à Péronne (agent exécutif) ;
M. de Perthuis, lieutenant de Roi à Cambrai (agent exécutif) ;
Le Père Hyacinthe (Lefebvre), Père provincial des Récollets d'Arras (agent secret) ;
Le Père Germain Allard (agent secret) ;
Un gentilhomme d'Artois (le sieur de Fiennes, baron d'Aisne , agent secret) ;
Le sieur de Lorette ou Lorette (agent secret) ;
M. Carpatry, secrétaire et commis de Le Tellier et de Louvois ;
M. Nallot, agent de Louvois;
M. Cayte , agent secret;
Le baron de Quincy, fort lié avec M. des Mottes, secrétaire de M. de Monterey;
1 P. 250, V. 281, Mss. Dépôt de la guerre.
MM. Wimbois et de la Tixère , attachés au cabinet noir;
M. Legrain, géne'ral de la connétablie et maréchaussée de France ;
Le baron d'Aspre, chef des états de Zélande ;
M. des Carrières, agent secret à Liège, etc.
Tous ces gens sont dévoués; ils ne songent qu'à bien fairepour être récompensés, et à sauver la vie de celui qui représente pour eux le chef du pouvoir exécutif. Rien de curieux comme leurs dépêches au ministre : « Je souhaite que Dieu M me fasse la grâce de me rendre maître du chef de ces exé- (icrables ^ pour rendre ce service important à Sa Majesté» , écrit de Lespine-Beauregard le 27 mars. « Quant à la détestable n conspiration, ajoute le Père Hyacinthe, Votre Excellence » doit avoir reçu deux de mes lettres sur ce sujet; je n'omet- » trai rien pour la diligence et pour faire savoir à Votre » Excellence tout ce qui viendra à ma connoissance. » Et plus loin : « Je souhaite de tout mon cœur pour que celui « qui est arrêté soit le détestable chef de la conspiration, car » par ce moyen la personne sacrée du Roi sera en sûreté, et » hors d'inquiétude. Ce seroit un effet des soins et des » ordres ponctuels que m'auroit donnés Votre Excellence, » dont je la congratule par avance^. » Tous, du reste, reçoivent de fortes indemnités, des frais d'espionnage grassement évalués. Pour avoir découvert le chiffre d'une correspondance de ces conspirateurs avec de grands seigneurs de la cour, Wimbois obtient de Carpatry une gratification de six cents livres (trois mille francs).
Le zèle est donc certain; mais quelle méthode compte employer Louvois pour arriver à découvrir ce complot? Évidemment Le Tellier et son fils n'ont pas laissé de résumé des ordres qu'ils ont envoyés; toutes leurs dépêches sont éparses , au milieu d'une quantité d'autres , dans nombre de volumes. C'est donc un travail de reconstruction qu'il a fallu entreprendre.
1 P. 256, V. 359, Mss. Dépôt de la guerre.
2 P. 292, V, 310, Mss. Dépôt de la guerre.
A la fin de l'année 1672, sur l'ordre de Michel Le Tellier, le Père Hyacinthe et le marquis de Piennes s'étaient rendus secrètement à Paris. La preuve de ce fait et de l'ingérence du père de Louvois dans cette aventure se trouve dans une lettre adressée le 5 février 1673 par le Père Hyacinthe : « J'ai cru, « ainsi que je l'ai dit à Monseigneur votre père qui l'a approuvé, » qu'il étoit important de ne pas laisser loger dans les auberges '" de Paris le gentilhotnine, lorsque je l'ai fait mettre à la mai- » son du sieur de Lorette, frère de mon secrétaire ^ » Ce fut donc Michel Le Tellier qui reçut le gentilhomme, qui l'entendit, le questionna, et qui eut le premier des indices certains de cette vaste conspiration; c'est lui, enfin, qui fit repartir le récollet et le marquis avec les instructions les plus détaillées à la fin de décembre 1672, avant le retour de son fils.
Le 10 janvier, en effet, le même Père Hyacinthe écrivait d'Arras au marquis de Louvois ^ : « A mon arrivée aujour- » d'hui en cette ville, le gentilhomme a trouvé ici les deux » billets dont j'envoie la copie à Votre Excellence. Il doit » partir incessamment pour la Zélande, afin de s'aboucher » avec la personne des états qui lui a écrit, et un acte des » mêmes états. Il doit ensuite aller à Bruxelles... Il rendra » un compte exact de ce qui se passera de plus secret. Le » gentilhomme a fait achat à Paris de plusieurs belles étoffes, » baudriers , miroirs et plusieurs autres bijoux, pour faire » présent à ses correspondants ^.,. »
Le ministre avait-il donc quelque signalement particulier du personnage? Ce que savaient effectivement Le Tellier et Louvois , c'est qu'à la fin de 1672 le chef de la conspiration habitait Paris; qu'il était retourné à Bruxelles pour chercher ses complices, qu'il s'y trouvait en compagnie de dix individus. La bande se composait de Hollandais, de Lorrains et
1 P. 73, V. 232, Mss. Dépôt de la guerre.
2 P. 31, V. 310, Mss. Dépôt de la guerre.
3 II y en avait, paraît-il, pour 2G04 livres. P. 73, v. 232, Mss. Dépôt de la guerre.
d'Irlandais. L'argent nécessaire à l'entreprise était fourni par un sieur Groët, habitant Amsterdam. Le traité signé par les conspirateurs était déposé à Bruxelles chez un nommé Abraham Kiffied.
Quant au chef actif du complot, il était jeune, élégant, Lorrain de naissance, ancien capitaine dans les troupes de cavalerie de l'Empire , mestre de camp pour l'instant. Gomme tous les aventuriers de l'époque, il portait plusieurs noms. A Paris , on l'appelait le chevalier de Riffenbach; à Bruxelles il se faisait nommer le c/ievalier des Harmoises . Fort instruit pour le temps, notre homme parlait plusieurs langues, menait grande vie, et passait pour avoir enlevé la femme d'un colonel de Bohême '.
Aussitôt après son retour, et dès qu'il eut communication de ces renseignements que venaient corroborer beaucoup d'autres de même nature, Louvois lança ses ordres avec la précision dans les détails qui le caractérise et qui a fait de lui un de nos plus grands chefs d'état-major.
Partout il prescrivit d'arrêter les courriers et les gens suspects. Dans les Flandres, ii envoya ses agents les plus intimes, Cayte et Carpatry. Sous prétexte d'assurer le service du Roi, il fit partir pour Péronne, Gambray, Saint- Quentin, des détachements de mousquetaires, les seules troupes sur lesquelles il put réellement compter. Il fit surveiller très-activement les abords de la résidence royale, et établir une vaste souricière près de la place de Péronne, assuré qu'il était par ses espions que les coupables (courriers ou conspirateurs) , trop prudents pour s'aventurer de jour dans les places françaises, essayeraient tout au moins de passer la Somme à gué pendant la nuit , gués qui se trouvaient des points obligés sur la route directe de Belgique à Paris ou à Saint-Germain. Tout était donc prévu par le sagace ministre, et les résultats furent tels qu'il les pouvait attendre.
1 Année 1673. V. 305, Mss. Dépôt de la guerre. Lettre anonyme de Louvois. (Autographe.)
LA SOURICIERE DE PEROiNNE. 361
Les détails fournis à ce sujet par Lespine-Beauregard sont des plus intéressants et des plus instructifs. Le lieutenant écrivait en effet, le 21 mars :
«Il n'est passé par Péronne, depuis le gentilhomme de » Silésie que j'ai arrêté, qui sera gardé sûrement à Avetti, » comme vous m'avez marqué, aucune personne qui puisse » être soupçonnée du détestable attentat contre la personne de » Sa Majesté, étant des nations et des portraits cjue vous m'avez r> inarcjnés. Je me fais fort lorsque le clief de cette conspiration , » s il prend son chemin par cette ville ,
» Je fais aussi veiller, le mieux que je puis, à nos faux pas- » sages; mais comme il y en a huit et qu'il faut de la dépense " poiu' assujettir des personnes de confiance jour et nuit aux- » dits passages, je ne puis faire autre chose que de recom- » mander à celui qui a la direction sur ses gens du sel et de » la douane, d'y avoir incessamment l'œil et de promettre une » bonne récompense à celui qui pourra saisir un des gens que •il je cherche, sans pourtant qu'ils sachent pourquoi \ » Et il ajoutait, le 27 ^ : « Suivant votre ordre, je mis dès hier sur neuf » faux passages de la Somme par lesquels 07i doit passer à » cheval, neuf p ers opines de confiance qui veilleront si bien, le » jour et la nuit, que si les scélérats que nous attendons se » présentent, ils seront assurément arrêtés, aussi bien que 5' ceux qui se trouveront porteurs de lettres ou paquets adressés » à des personnes de considération. Je vous prie de me mander » de quelle nation est le chef de la conspiration, si vous le
» savez Je donne vingt-cinq sous par jour à chaque
') employé sur les faux passages et ai promis une récom- » pense de grande considération à ceux qui arréteroient un )) de ceux que nous cherchons et particulièrement le chef » dont j'ai donné le portrait, comme il m'a été envoyé. J'ai » aussi toujours eu deux hommes aux portes de cette ville 11 depuis l'ordre que vous ni avez donné de faire veiller sur les M passages. Je souhaite que Dieu me fasse la grâce de me
1 P. 240, V. 360, Mss. Dépôt de la {{uerre.
2 P. 254, V. 359, Mss. Dépôt de la {{ueire.
>i rendre maître du chef de ces exécrables , pour rendre ce )) service important à Sa Majesté. »
Les mesures sont donc bien prises, et Louvois peut attendre en toute sûreté : d'ailleurs la correspondance entre le premier ministre et le Père Hyacinthe est active.
En voici quelques extraits, qui valent mieux que tous les récits: «J'ai reçu, écrit Louvois, le 14 janvier, votre lettre » du 10 de ce mois ; je serai bien aise d'avoir toujours des » nouvelles de celui dont vous m'écrivez et je vous prie de » continuer à m'en donner '. » Le 25, il renouvelle ses instructions'^ et l'invite à faire connaître si Vilvorde reçoit des fortifications^. Le 31, ilTengage à renouer des relations avec le baron de Quincy et à rendre compte de ce qu'il peut apprendre.
Le Père Hyacinthe à Louvois (Arras, 5 février) : « Le )) gentilhomme me mande sur toutes choses de ne pas lui » écrire par les messagers ordinaires^. »
Louvois au Père Hyacinthe, le 15 février :
« Donner des nouvelles de l'intelligence que le ministre » des Mathurins qui est à Rouen a avec les Espagnols^. »
Le Père Hyacinthe au ministre, 20 février :
<t Je me suis entendu avec le baron de Quincy, qui est » venu me trouver à Arras. Le baron est très-lié avec M. des M Mottes, le secrétaire intime de M. de Monterey *'. »
Louvois au Père Hyacinthe, 22 février :
« On lui envoie le montant de ses frais d'espionnage'. »
Le Révérend au ministre, 18 mars :
« J'envoie à Votre Excellence la copie de la lettre que le " gentilhomme m'a envoyée par son fils ainé^. »
1 P. 159, V. 301, Mss. Dépôt de la guerre.
2 P. 293, V. 301, Mss. Dépôt de la guerre.
3 P. â45, V. 301, Mss. Dépôt de la guerre. * P. 73, V. 232, Mss. Dépôt de la guerre,
5 P. 160, V. 301, Mss. Dépôt de la guerre.
6 V. 232, Mss. Dépôt de la guerre.
■^ P. 271, 344, 366, v. 301, Mss. Dépôt de la guerre. 8 P. 154, V. 333, Mss. Dépôt de la guerre.
A cette date, la surveillance entre dans sa période active ; les agents du ministre sont sur la piste.
Le 22 mars, le Père Hyacinthe écrit au ministre :
à Celui que j'ai euA'oyé à Bruxelles pour observer la per- » sonne qui est le chef de la bande qui a dessein d'attenter » sur la personne du Roi, m'a écrit du 19 qu'il a trouvé cet » homme et est logé avec lui. Il le dépeint entièrement comme M je vous l'ai dépeint par ma dernière. Il me dit qu'il a trois n hommes avec lui qui le servent fort bien, vêtus sans livrée, )) mais tous diversement, et qu'ils sont souvent vêtus d'autre » façon, et qu'il n'a pu encore savoir de quelle nation ils sont, » car ils parlent diverses langues ; il me mande aussi que le » chef dit qu'il va lever un régiment de cavalerie, mais qu'il » doit faire auparavant un voyage dans la Lorraine. Il me « mande qu'il est fort libéral et qu'il y a des personnes de » condition qui le viennent voir souvent, et que ce sont des » étrangers qu'il n'a encore su connoître, mais qu'il a bien )) connu un député de Hollande qui a été, le 18, environ » quatre heures seul en sa chambre, proche de lui ; il a tâché » d'écouter ce qu'il disoit, mais il n'a entendu que quelques » mots qui n'ont pas de suite ; il a diverses fois entendu les » noms de Roi et de Paris ^. «
Le 31 mars, il ajoute : « Celui que j'ai envoyé à Bruxelles « m'a mandé que le chef de la bande est parti le 27 de ce » mois, et que les trois qui étoient avec lui sont partis le » 25. Il est parti fort secrètement et il n'a jamais dit où il » alloit, ni quand il partiroit, mais il a quelquefois dit qu'il » alloit lever un régiment de cavalerie ; le jour auparavant » qu'il est parti, il a eu une fort longue conférence avec le » député de Hollande'^. »
Au reçu de cette lettre, Louvois adresse au Révérend la lettre de cachet suivante, pour en faire usage, si besoin est.
« Étant très-important au service du Roi que celui qui sera » indiqué par le porteur du présent billet soit arrêté et gardé
1 P. 195, V. 333, Mss. Dépôt de la guerre.
2 P. 280, V. 333, Mss. Dépôt de la guerre.
» sûrement jusqu'à nouvel ordre de Sa Majesté, son inten- » tion est que MM. les gouverneurs de place, officiers de » troupes, lieutenants généraux des bailliages et présidiaux, M prévôts et maréchaux et autres officiers de justice, maires » et échevins et habitants des villes et autres lieux auxquels « le présent écrit sera montré, exécutent ponctuellement ce » qu'il contient.
» Fait à Saint-Germain' »
Il écrit en même temps au lieutenant de Roi dans Péronne qu'il approuve les soins pris par lui pour faire arrêter les gens coupables de pernicieux desseins, et qu'il l'engage à correspondre avec le Père Hyacinthe, provincial des Récollets de Flandre^.
D'autre part, Louvois avait adressé le 1" avril, au commissaire des guerres en Picardie , le sieur Drouard , une dépêche mystérieuse dont je n'ai pu encore découvrir le sens, afin de préparer un logement poia^ le prùicipal prisonnier^. Cette dépêche était ainsi conçue : « J'ai reçu votre » lettre du 30 du mois, avec le plan qui y étoit joint. J'ap- » prouve que vous changiez la porte de la chambre de M. de n Mesgrigny, ainsi que vous le proposez, aussi bien que )' celle qui va de la chambre dans ce qu'on appelle partout » la garde-robe ; à l'égard de la porte que vous proposez de » faire, pour aller de ladite garde-robe dans la grande » chambre, où doit loger le principal prisonnier, s'il y a une » fenêtre qui donne dans la cour, je suis d'avis de laisser le » passage où je l'ai marqué , pour ne le pas priver de pouvoir » lire dans son lit; car s'il n'y a point de fenêtre et que l'ou- » verture que je vous ai marquée sur le plan ne soit qu'une >' porte pour aller dans la cour, je suis d'avis que vous fassiez » ce que vous proposez. J'approuve aussi que vous ayez » envoyé le sieur Faye , et j'attends avec impatience d'ap- » prendre la réponse que vous en recevrez. Mandez-moi
* 2 avril. P. 19;, V. 303. Dépôt de la guerre.
- 4 avril. P. 74, v. 303, Mss. Dépôt de la guerre.
3 P. 16, V. 303, Mss. Dépôt de la guerre.
» quand vous pourrez vous en revenir, parce que je serois )) bien aise que vous fussiez ici pour le 15 ou le 16 de ce mois, » Louvois avait-il l'intention de rencontrer un personnage important et de le questionner personnellement dans le courant du trajet du Roi de Saint-Germain à Maëstrecht ? Cela est prësumable d'après les lettres au gouverneur de la Bastille. Ces dépêches ne suffiraient -elles pas, que la suivante, datée de Saint-Germain en Laye et adressée au sieur de La Clos , le 18 avril, le prouverait d'une manière péremptoire .
« Ces lignes sont pour vous recommander d'exécuter « ponctuellement ce que le sieur Drouard doit vous avoir dit » de ma part. Il faut que vous conduisiez l'homme que vous » devez accompagner par Péronne, Roye, Gournay , Pont-
)) Sainte-Max ence et son afin que si nous étions partis de
)i Paris , je puisse le rencontrer en un de ces lieux-là pour lui » parler ' . »
Mais la correspondance n'en continuait pas moins active entre le ministre et le Récollet d'Arras. Le 9 avril, en lui faisant parvenir la lettre de cachet, le ministre le priait d'avertir les états de Zélande que , s'ils voulaient traiter à l'insu de ceux de Hollande, on leur promettait un secret absolu^.
Le lendemain, le sieur Lefebvre , en religion Père Hyacinthe , lui écrivait à son tour :
«J'ai reçu celle qu'il a plu à Votre Excellence de m'écrire » le 28 mars, et ai envoyé au gentilhomme, afin qu'il fasse
') diligence sur son contenu
» Quant à la détestable conspiration , Votre Excellence !! doit avoir reçu deux de mes lettres sur ce sujet; je n'omet- » trai rien pour la diligence et pour faire savoir à Votre » Excellence tout ce qui viendra à ma connoissance^. »
Le 5 il ajoutait : « J'ai reçu hier, par l'ordinaire, celle » qu'il a plu à Votre Excellence de m'écrire le 2 de ce mois,
» avec le billet pour celui qui a été à Bruxelles. J'ai reçu en » même temps du gentilhomme le billet ci-joint, que je vous « envoie. S'il savoit qui est M. de Beauregard et son adresse, » il lui aurait écrit ce qu'on me mande de Bruxelles , touchant » le départ de cet abominable conspirateur , afin qu'il prenne )') ses mesures là-dessus. Si cet abominable chef passe par ici , » fai pris secrètement les miennes au juste pour quil ne nous n échappe pas ^ .
» Quand le gentilhomme m'est venu donner en personne 1) les avis, le 29 du mois passé, prévoyant bien que ce détes- » table chef sortiroit bientôt de Bruxelles , je lui demandai si » l'homme qu'il avoit envoyé pour l'observer pourroit venir '1 en cour. Car connaissant de vue ce misérable et les trois » complices de sa suite, il ne pourroit pas paroître à la cour » sans être reconnu de lui, et que ce seroit un moyen infail- » lible de conserver la personne sacrée dn Roi. Il me dit que M oui sur cette parole , et ce chef étant parti de Bruxelles , M je lui ai écrit ce matin, par l'exprès que j'ai renvoyé, " d'effectuer sa promesse et de m'adresser ici cet homme. Si » vous jugez qu'il soit nécessaire pour la conservation du Roi » que cet homme aille en cour, pour observer ce chef, je prie " Votre Excellence de me le faire savoir.
» Le sieur Lorette est parti ce matin avec l'exprès, pour » aller chez le gentilhomme; je lui ai donné quelques instruc- » tions que j'ai jugées utiles pour le service du Roi, en se » divertissant avec le gentilhomme. Il a le dernier déplaisir » de n'être pas été arrivé huit jours plus tôt ici ; il auroit été à » Bruxelles, pour connoître et observer ce malheureux chef. »
Le 7 , nouvelle dépêche : « J'ai reçu, dit le Révérend Père, >' celle qu'il a plu à Votre Excellence de m'écrire, du 4 du » courant. J'ai envoyé un exprès au gentilhomme , afin qu'il !' m'adresse ici incessamment l'homme qu'il avoit envoyé de " sa part à Bruxelles. Aussitôt qu'il sera ici arrivé, je lui » ferai prendre la poste selon les ordres que vous m'en don-
1 P. 34, V. 235, Mss. Dépjt de la guerre.
» nerez. Je souhaite de tout mon cœur pour que celui qui » est arrêté soit le détestable chef de la conspiration, car, 1) par ce moyen , la personne sacrée du Roi sera en sûreté , et " nous hors d'inquiétude. Ce seroit un effet des soins et des ■' ordres ponctuels qu'auroit donnés Votre Excellence, dont î je la congratule par avance'. »
Le 8 , autre lettre de Louvois : « Je vous ai mandé d'en- " voyer ici l'homme du gentilhomme qui connoît le malheu- " reux chef, pour voir si celui qui a été arrêté à Péroiine est -> lui. Il est important que vous le fassiez partir incessam- ■'' ment, pour se rendre auprès de moi, et de le faire partir •> en poste s'il est arrivé^. »
« Le gentilhomme, répond le Récollet le 12 avriP, ayant " reçu une lettre par laquelle je lui mandois de la part de •' Votre Excellence de m'envoyer ici incessamment l'homme ' qu'il avoit envoyé à Bruxelles, pour observer le détestable " chef, ledit gentilhomme est venu ici en persomme avec le » sieur de Lorette. Je lui ai demandé si l'homme étoit arrêté " avec lui, il m'a répondu que non, et lui en ayant demandé » la raison , vu que c'est une affaire de la dernière consé- » quence, et qui presse extrêmement, il m'a répondu que ce " n'étoit pas de un ses domestiques dont il s'étoit servi, mais ■■> un de ses lieutenants, dans la ville où il a du pouvoir, ■'' auquel il avoit donné ordre d'observer à Bruxelles ce détes- « table, sans lui dire le pourquoi.
» Qu'il se trouvoit maintenant fort embarrassé, ne sachant " quel prétexte prendre pour l'envoyer à Paris , à moins que « de lui confier le secret, craignant qu'après lui avoir confié, )> il ne voulût pas venir en France pour être confronté à ce " misérable, à cause que cela lui pourroit faire de méchantes » affaires.
') Ledit gentilhomme , qui est ici, a été fort en balance de » prendre la poste pour se rendre auprès de Votre Excel-
1 P. 292, V. 310, Mss. Dépôt de la guerre.
» lence ; il a cru que n'ayant pas vu ce détestable , son voyage )) seroit inutile. Si pourtant Votre Excellence le jugeoit néces- » saire, il partiroit incessamment pour la cour. Il attendra M ici vos ordres , Monseigneur.
» Ledit gentilhomme ayant ensuite conféré avec le sieur '! de Lorette sur le portrait de ce chef, lui dépeignant ce !' misérable, il s'est ressouvenu qu'étant avec le gentil- » homme à Paris, au faubourg Saint-Germain, au mois de » décembre dernier, allant chez M. Goulon , V académiste , ils " virent ensemble un homme qui étoit devant la boutique » d'un sellier^, avec un justaucorps de panne et des boutons )> d'argent. Ledit homme, après avoir regardé ledit gentil- » homme, il s'approcha pour le saluer. Ledit gentilhomme » passa outre sans le vouloir saluer, et à l'instant ledit sieur » de Lorette demanda audit gentilhomme pourquoi il ne » vouloit pas que cet homme le saluât ; il lui dit que c'étoit » un Lorrain, qui avoit été capitaine de cavalerie dans les troupes » de Lorraine , qu'il avoit vu à Bruxelles et à Varm,ée, qui » menoit fort mauvaise vie, grandes dépenses et n'avoit rien, " quil avoit enlevé la fe?nme d'un colonel de Bohême.
» Ledit sieur de Lorette, se ressouvenant à présent de » cette entrevue , a dit en ma présence audit gentilhomme : » Ne seroit-ce pas le même que celui qui a été arrêté , car il )' lui est semblable en tout? Ledit gentilhomme présumant » aussi que ce pourroit être cet homme, cela a fait résoudre " le sieur de Lorette, ensuite de quelques particularités que » le gentilhomme lui a dites, de partir incessamment pour " s'en aller auprès de Votre Excellence pour connoitre si ce » n'est pas le même. » Mais le même jour que le Père Hvacinthe adressait cette lettre et expédiait le frère de son secrétaire intime auprès du ministre , ce dernier réclamait ' de nouveau la présence du témoin promis. « Je serois bien aise, » répétoit'il, de voir arriver ici l'homme du gentilhomme. ') Il sera bon qu'il soit ici le plus tôt qu'il se pourra, et au
1 12 avril 1673. P. 225, v. 303, Mss. Dépôt de la guerre.
« cas qu'il ne soit pas encore arrivé à Arras lorsque vous )' recevrez cette lettre , vous le ferez partir en poste aussitôt n qu'il y sera rendu. » Louvois, d'ailleurs, n'est pas satisfait. Ses moments sont comptés; il est inquiet, il brûle, il touche au but. Il a fait arrêter quantité de gens, il a entre les mains le chef du complot, mais il ne possède pas encore les preuves capables de le convaincre ; il attend d'heure en heure les papiers contenus dans la fameuse cassette et qu'il a fait chercher à Bruxelles, chez Abraham Kiffied. Or, le départ du Roi est prochain. Avant de quitter Paris, Louvois n'aura donc pas le temps d'éclaircir ce mystère. Que n'a-t-il le télégraphe à sa disposition? C'est par des courriers qu'il est obligé de correspondre, courriers jamais assez rapides au («^ré de son impétuosité et de son impatience. Aussi est-il irrité et en méfiance contre tout le monde. Cette difficulté du gentilhomme l'agace , et de suite il le soupçonne , et il écrit au Révérend Père le 15 :
« J'ai reçu vos lettres des 12 et 13 de ce mois, avec le " mémoire qui y étoit joint; la conduite de ce gentilhomme )' me paroit fort suspecte, puisqu'il n'envoie pas l'homme )! qui connoît les gens que l'on cherche. Il faut qu'il y ait » peu de vérité dans l'avis qu'il a donné. Mais néanmoins » vous ne devez lui en rien témoigner et lui laisser espérer » une grande récompense pour ceux qui auront fait trouver » le chef. Il faut exciter à envoyer ici l'homme qui le connoît. » Cependant continuez à l'examiner de toutes manières, et de » la grande quantité de questions que vous lui ferez, tâchez » de tirer la vérité ' . . . »
Le Père Hyacinthe, en présence de cette impatience, se contente de lui répondre, le 18 avril ^ : «Le gentilhomme va » joindre à Bruxelles la personne que vous désirez d'avoir » pour la conduire auprès de Votre Excellence. Il a jugé que j) le meilleur moyen de lui faire faire ce voyage est de la prier » de l'accompagner en Artois, où il supposera d'avoir besoin
* P. 73, V. 303, Mss. Dépôt de la guerre. 2 P. 105, V. 333, Mss. Dépôt de la guerre.
» d'aller ensemble , et ensuite il l'engagera insensiblement « à aller jusqu'à Paris, sans rien lui dire, de crainte que s'il » lui faisoit la moindre ouverture, et notamment de ce qu'on M soubaite qu'il reste en cour, le gentilbomme croit qu'il ne » pourroit persuader audit homme de faire ce voyage... »
Il ajoute, le 20 : « Le gentilhomme est parti ce matin » pour aller chercher son homme pour l'amener en cour. En » partant, il m'a fort chargé d'assurer Votre Excellence de » ses respects ' . »
« Si celui que le gentilhomme doit envoyer à Paris peut » arriver, répète encore une fois Louvois le 22, il faut qu'il » s'y rende plus tôt, s'il est possible, et qu'il me vienne ') trouver ici. (Ce seroit bien nécessaire pour la confronta- » tion avec un prisonnier.) Mais s'ilnepouvoitpas y parvenir » sitôt , il ne pourra plus me rencontrer que sur la route du M Roi, Sa Majesté partant sans faute le 1" mai pour son » voyage, et il suffira qu'il se trouve à Péronne et qu'il m'y » attende. J'y serai le 6 ou le 7 du mois prochain^ . «
« Il est impossible que ce gentilhomme vous ait induit » en erreur, réplique le Révérend Père le 28; ce gentil- » homme est chef d'une des plus anciennes familles de » France , ayant une terre considérable dans l'Artois fran- » çois, ne demandant aucune récompense de ce qu'il fait... "Le gentilhomme ne laisse pas de soutenir la vérité de son » avis, disant qu'il veut qu'on lui coupe le cou s'il n'est pas >• véritable , et qu'il n'est pas un fripon, et que la vérité sera » reconnue avec le temps ^... »
Mais cette lettre est malheureusement la dernière. Le Roi * part, et Louvois l'accompagne, laissant son père au secréta-
1 P. 114, V. 334, Mss. Dépôt de la guerre.
2 P. 366, V. 303, Mss. Dépôt de la guerre.
3 P. 167, V. 334, Mss. Dépôt de la guerre.
^ A propos de ce départ, on pouvait lire dans la Gazette d' Amsterdam du jeudi 11 mai 1673, sous la rubrique a Paris, 5 mai » :
« Le Parlement fut vendredi à Saint-Germain faire ses adieux au Roi avec 1) Messieurs de ville; ils complimentèrent Sa Majesté sur son départ et sur la )' campagne qu'il entreprenoit. Les équipages de la Cour partirent dimanche;