RETOUR DE LOUVOIS
» ayant jugé à propos, pour le bien de son service, d'envoyer » à Pignerol un prisonnier , lequel, quoique ohscnr, ne laisse » pas d'être homme de conséquence , Sa Majesté l'a fait partir » d'ici sous la conduite du sieur Legraia, qui le conduira ') jusqu'à la poste qui est au delà de Lyon, nommée Bron, >) où il se trouvera le 30 de ce mois, où a'ous aurez soin de » l'envoyer recevoir de ses mains par dix hommes assurés de » votre compagnie, commandés par un de vos officiers, aux- » quels le sieur Legrain donnera toutes les instructions néces- 3) saires pour la manière dont ce prisonnier devra être gardé ; » vous recommanderez à l'officier de le conduire sans éclat « par les chemins et de le faire entrer dans Pignerol sans bruit » et même sans que l'on s'aperçoive que ce soit un prisonnier » que vos qens conduisent dans le donjon, oit vous te traiterez » de la même façon que le prisonnier que M. de Vauroy vous a » amené >)
Le 7 avril, V homme que vous savez, le prisonnier de Péronne , se trouvait au fameux donjon, sous !a surveillance jalouse du plus parfait des geôliers, M. de Saint-Mars, l'âme damnée du secrétaire d'État de la guerre.
La première partie du drame était accompiie. Le Tellier et Louvois pouvaient vivre en paix dans la plénitude de la puissance et de la faveur. Ils avaient rendu au Roi le plus grand des services, et par la découverte de papiers importants, par les fils de l'intrigue qu'ils avaient pu débrouiller, se trouvaient être sur la voie des conspirations qui devaient éclater quelques mois après en Normandie (affaire La Tréaumont) , en Guyenne et en Languedoc (Audijos et Foncenade), etc., ainsi que des ténébreuses affaires de la Brinvilliers, de Poncet d'Orvilliers, de Vanens et des empoisonneurs; lutte immense d'une société sans nom, lutte qui devait avoir la révocation de l'édit de Nantes et les dragonnades pour péroraison sanglante. Par cette connaissance même des secrets de tant de gens, des intrigues qui s'étaient ourdies autour du Roi, grâce à l'appui des femmes galantes habituées delà cour, ils avaient pu combattre avec
avantage la cabale qui les devait emporter. La prise de Maëstricht n'avait pas suffi pour rétablir la faveur du jeune secrétaire d'Etat. Plus que jamais Louis XIV était assailli par les réclamations et les plaintes déguisées de gens intéressés à la chute de toute cette famille, si nouvelle et si puissante. Le prince de Gondé et Turenne avaient manifesté hautement leurs prétentions; on n'attendait donc que le retour du secrétaire d'Etat pour faire surgir l'occasion où éclaterait le mécontentement du Roi. Louvois semblait perdu; ses amis s'éloignaient déjà de lui, lorsqu'un revirement inattendu se produit à la suite d'une entrevue de Le Tellier et de Gondé. Le prince est devenu, tout à coup et comme par enchantement, plus bienveillant que jamais pour le jeune secrétaire d'Etat. Au lever du Roi, le lendemain, il l'accueille avec toutes les marques de la plus vive sympathie, ce que voyant , courtisans et valets s'empressent de l'imiter. Quant à Turenne , il suffit d'une démarche personnelle de Louvois, conseillée par l'habile Le Tellier, pour calmer les justes susceptibilités du maréchal. Que s'était-il donc passé dans l'esprit de ces grands seigneurs acharnés après le secrétaire d'État? Le Tellier a-t-il fait entendre à quelquesuns qu'il a de quoi les compromettre et même les perdre? Gela est plus que probable. Dans ces procès successifs qui' se déroulèrent depuis l'arrestation du voyageur de Péronne , il y eut à chaque instant de ces substitutions de personnes et de pièces. Je le montrerai dans une autre étude que celle-ci , je l'espère, et je ferai ressortir d'une façon plus évidente encore la duplicité , l'habileté , la fourberie constante que chacun se trouvait dans la nécessité d'employer pour rester bien en cour. Curieuse époque que celle-là, où tout n'est que compromis dans les paroles et dans les actes ! La lettre suivante de Louvois au duc de Montausier, gouverneur du Dauphin, en donnera une simple idée. Elle est du 23 juin 1673 :
« J'ai reçu une lettre de M. le lieutenant criminel, par )' laquelle il me mande que, procédant contre quatre faux » monnoyeurs qu'il a fait arrêter, ils ont accusé M. de Sainte-
DE MARCIilEL A PIGNEROL. 391
M Maure d'être un de leurs complices, et comme je sais que 5' vous prenez part en ce qui le touche, j'ai cru que je devois » vous donner avis de ce qui se passe en cela , afin que vous " puissiez profiter et empêcher que si ledit Sainte-Maure y est » effectivement mêlé, je ne tombe dans aucun inconvénient; n mais vous jugez bien qu'il est à propos que personne naît » connoissance de l'ordre que je vous donne sur cela , et que je " vous supplie de recevoir comme une marque de la passion
» avec laquelle je suis ' " Un ministre aidant à l'évasion de
faussaires , c'est un indice du temps ; tout d'ailleurs est dans ce goût. Le résultat des habiles mesures prises par Le Tellier et Louvois n'en avait pas moins été atteint. Au commencement de l'année 1674 , les individus arrêtés à Péronne étaient interrogés, mis en liberté ou enfermés. Quant au sieur Le Froid , dit Louis de Oldendorf , dit de Marchiel , il était à PigneroL Rien de curieux comme les détails de cette incarcératio;i , aussi complets que ceux donnés pour Péronne, que ceux qui seront envoyés plus tard pour Exiles et Sainte- Marguerite. On y reconnaît l'esprit d'ordre et de suspicion qui a fait de Louvois l'un des premiers organisateurs de la victoire. J'ai déjà donné plus haut la lettre de cachet pour le donjon à PigneroL Elle était accompagnée de la dépêche explicative suivante :
« M. Legrain partant présentement pour mener à la poste, » par delà Lyon , le prisonnier dont je vous ai parlé par mes » précédentes, je vous fais ce mot pour vous dire que l'in- » tention du Roi est qu'il soit gardé avec les mêmes précau- » tions que celui qui vous a été amené par le sieur de Vauroy ; » et comme c'est un fripon insigne qui en matière fort grave a » abusé de gens considérables , il faut qu'il soit traité par vous » durement et que vous ne lui donniez que les choses absolui) ment nécessaires à la vie, sans aucun autre soulagement tel » qu'il puisse être". »
Ces ordres si durs de Louvois sont dans ses habitudes. Il
1 P. 319, V. 304, Mss, Dépôt de la guerre.
2 P. 398, V. 345, Mss. Déjjôt de la guerre.
les donne pour assouplir les gens dès le début. C'est la me'thode qu'emploient les belluaires pour dompter leurs animaux. Saint-Mars et Louvois n'en usèrent jamais autrement, pour Fouquet comme pour les ministres protestants.
Mais où l'on reconnaît l'habitude de précautions minutieuses du ministre, c'est dans les prescriptions qui précèdent l'envoi du prisonnier. C'est le prévôt général de la connétablie et maréchaussée de France , le sieur Legrain , le favori de Louvois , qui a été chargé de la conduite du prisonnier. Une fois arrivé le 30 à Bron, petit relai situé près de Lyon , sur la route de Chambéry , il doit le remettre entre les mains des gens de M. 'de Saint-Mars. Or Louvois ne confie les détails de l'échange et de la direction à suivre ni à Legrain ni à Saint-Mars. C'est à M. de Séjournant, le directeur de la poste de Lyon, qu'il adresse l'ordre ' à donner à M. le chevalier de Saint-Martin et au sieur Legrain, avec injonction de ne le livrer qu'en main propre et contre reçu. Quant à cet ordre, il était ainsi conçu : " L'olficier de M. de Saint-Mars, » envové par lui auprès de Lyon pour recevoir 2in prison- « nier que le sieur Legrain lui doit remettre entre les mains, :i le conduira incessamment dai2S le donjon de Pignerol, pre- « nant les chenii7is pou?' passer toujours par les terres du Roi. » Il prendra les précautions nécessaires pour la sûreté de sa " garde, le fera, fortement attacher pendant la nuit et, outre )i cela, gardera vue, et l'etnpêchera d'avoir commerce ni de » vive voix ni par écrit avec qui que ce fût , ne souffrant point » qu'il parlât de quoi que ce fût de ses affaires ni à lui ni à yj aucun de ceux aui le qardenf. "
Du reste, Louvois savait à qui il avait affaire. Saint-Mars avait envoyé à Bron le plus irréprochable de ses culs de plomb, le chevaher de Saint-Martin. Aussi, Louvois, satisfait, lui écrivait -il le 30 mars : « J'ai reçu votre lettre " du 21 de ce mois; vous avez bien fait d'envoyer à cheval
1 24 mars 1674. P. 408, v. 305, Mss. Dépùt de la guerre. - 23 mars. P. 397, v. 365, Mss. Dépôt de la guerre.
^ DE xVIARCIIIEL A PIGNEROL. 393
» Jes soldats qui doivent conduire à Pignerol le prisonnier » que je vous ai mandé qu'ils trouveroient à Bron , et vous » n'aurez qu'à me faire savoir la dépense qu'ils auront faite, w afin que je vous en fasse rembourser. » Et il ajoutait le 18 avril ' : « J'ai été bien aise d'apprendre l'arrivée du pri- » sonnier que le chevalier de Saint-Martin vous a amené. " L'intention du Roi étant qu'il soit traité fort durement, il » il ne faut point lui donner de feu dans sa chambre , à » moins que le g^rand froid ou qu'une maladie actuelle ne " vous y oblige, et vous ne lui donnerez d'autre nourriture )' que du pain, du vin et de l'eau, étant un fripon achevé, » qui ne sauroit être assez maltraité ni souffrir la peine qu'il y a méritée. Cependant vous ])ourrez lui faire entendre la " messe , en prenant garde néanmoins que cela ne lui donne >' pas occasion d'être vu de personne, ni de donner de ses » nouvelles à qui que ce soit. Sa Majesté trouve bon aussi " que vous lui donniez un bréviaire et quelques livres de » prières^. » Le prisonnier était entré dans le donjon de la façon qu'avait souhaitée le ministre, par le chemin que j'ai indiqué, qui communiquait directement avec les prisons, et évitait tout contact avec les habitants. Il suffisait qu'on arrivât de nuit pour que personne au monde ne se doutât de la présence au donjon d'un nouveau malheureux.
A cette même date du 10 avril 1G74, jour de l'entrée du personnage dans la citadelle, Saint-Mars était un homme fort affairé. Le donjon , en effet, se trouvait avoir son complet de prisonniers. Fouquet et Lauzun habitaient la tour qui touchait au bâtiment central, Eustache Danger gisait dans l'une des prisons de la Tour d'en lias, Plassot, la dame Carrière et le bourgeois Butticaris occupaient également des chambres près des logements des officiers. Le nouveau venu hit donc installé dans la deuxième prison de la Tour d'en bas.
Du prisonnier, les nouvelles sont rares pendant cette
1 îlavaisson, p. 177.
2 P. 308, V. 366, Mss. Dépôt de la guerre.
période. Louvois est à l'armée , et n'écrit guère à son geôlier. Les seules dépêches qui le concernent sont du 25 juillet et du 6 décembre.
Celle du 25 juillet est ainsi conçue : «Le Roi trouve bon » que vous donniez au dernier des prisonniers qui ont été » conduits à Pignerol une feuille de papier et de la cire, » pour m'écrire une fois seulement , et vous aurez soin de la M retirer pour me l'envoyer. Au surplus, vous ne négligerez » rien pour le garder avec toute l'exactitude qui vous a été » prescrite en dernier lieu'. » Le 6 décembre, le ministre ajoute : «... Puisque vous voyez que celui que vous avez » envoyé quérir à Lyon ne peut pas vivre de ce que vous » aviez l'ordre de lui donner, vous pourrez le mieux nourrir )) que par le passé, et puisqu'il demande à se confesser, vous >Lpouvez le lui permettre à Noël, lui donnant le même ecclé- » siastique qui confesse M. Fouquet^.»
Le choix de cet ecclésiastique est un indice de la nature particulière de ce prisonnier, et de l'importance qu'y attache à cette datç le secrétaire d'État.
Les années 1675, 1676, 1677, 1678 sont de graves années pour Louvois, toujours absent et laissant son ministère, comme je l'ai prouvé, afin d'être à même de surveiller de plus près les opérations des généraux. Il écrit peu et reçoit encore moins de lettres de Saint-Mars, sur le compte duquel il est tranquille. Il faut remarquer, du reste , qu'il y a beaucoup de lacunes dans le volume des lettres reçues de cette époque. Les sacs qui les contenaient ont sans doute disparu ^ ou sont peut-être enfouis dans quelque autre ministère.
En 1675, Louvois est en rapports constants avec des Carrières. Il lui demande des nouvelles de ce qui se passe dans la maison d'un pensionnaire de Hollande où l'on soupçonne que des Français sont cachés ; il lui envoie, par le même ordinaire , un mémoire de M. de Saint-Mars^.
1 p. 215, V. 370, Dépôt de la guerre.
'•^ Archives nationales. Ravaisson, p. 179.
3 P. 420, 546, V. 427, Mss. Dépôt de la guerre.
DE MARGHIEL A PIGNEROL. 395
Le 2 décembre 1675, le ministre écrit au geôlier : «J'ai » reçu avec votre lettre du 23 du mois passé les papiers qui y » étoient joints; j'ai lu ce qui étoit écrit dans le billet séparé » de votre lettre. Ce qu'il contient n'est pas une chose qui » mérite de réponse. Le Roi ne désirant pas se servir des » expédients qui y sont marqués, vous pouvez néanmoins » répondre à celui qui vous a parlé, que vous n'osez m'écrire » de pareilles choses; cependant je vous prie de ne pas » laisser de m'avertir de tout ce qu'il vous dira^ »
Ce fut là tout ce qui transpira de l'aventure. Gastanieri dit Saint-Georges , Caluzio et sa femme , Dubreuil dit Samson, dit Martin, dit Louvigny , Mattioli et son valet, étaient venus occuper successivement le donjon, sans rien changer à la quiétude du prisonnier. Le silence s'était fait sur son existence, comme il s'était produit à la Bastille et à l'arrivée à Pignerol. Ses réponses d'ailleurs à M. de Besmaus, les conversations qu'il avait eues à Paris avec le ministre , avaient dû préparer ce malheureux à l'existence qu'il menait.
Le 11 mai 1681 donc, Louvois écrivait de Versailles au commissaire des guerres de Pignerol , le sieur Duchaunoy : « La mort de M. le duc de Lesdiguières ayant fait vaquer le » gouvernementd'ExileSjleRoïVadonnékM. deSaint-Mars, et « comme Sa Majesté désire que deux des prisonniers qui sont » à sa garde y soient transférés pour y être avec autant de sûreté » qu'à Pignerol , l'intention de Sa Majesté est qu'avec mondit » sieur de Saint-Mars vous alhez à Exiles, pour examiner )) l'état des lieux où ils pourront être enfermés , et les répa- « rations qu'il y a à faire , pour y rétablir une entière sûreté, » de la dépense desquelles vous m'envoyerez un mémoire, » observait que ce n'est que des logements de ces deux pri- » sonniers dont il doit faire mention , et que vous ne devez » parler en aucune manière d'eux dans ledit mémoire de « l'état présent du logement du gouverneur d'Exilés, ou des » réparations qu'il pourra y avoir à faire ^. »
1 Ravaisson , p. 182,
2 P. 205, V. 654, Mss. Dépôt de la guerre.
C'est qu'en effet à cette époque, la concorde, je l'ai dit, était loin d'exister entre M. de Saint-Mars et M. le marquis d'Herleville, gouverneur de Pignerol. Saint-Mars, qui\enait d'être nommé gouverneur de la citadelle , en remplacement de M. de Rissan , ne voulait pas admettre la suzeraineté du gouverneur général. Les deux femmes surtout ne s'entendaient guère; d'ailleurs, Pignerol et la citadelle allaient devenir un centre d'activité considérable et un lieu de concentration de troupes assez important, en vue de l'occupation de Casai et de l'extension qu'on devait donner à l'armée ■de Piémont. L'établissement d'ouvrages nouveaux vis-à-vis du donjon, dans la redoute de Sainte-Brigitte, pour se préparer à des éventualités cle défense, avait été décidé. Dans ces conditions, le donjon ne cadrait plus avec les exigences d'une prison d'Etat , aussi parfaite que celle que réclamait Louvois.
L'envoi à Exiles fut donc décidé. C'était peu agréable pour le gouverneur, qui se trouvait là plus isolé que jamais, mais au moins le secrétaire d'État pouvait être tranquille, et du côté des prisonniers et du côté du geôlier et de ses doléances continuelles. Il comptait sans son hôte : Saint-Mars n'était pas homme à demeurer une année sans quémander.
Les précautions n'en furent pas moins minutieuses , comme tout ce que faisait le ministre. C'est le 11 que Louvois écrit àDuchaunoy; le 12, il ajoute à Saint-Mars : «J'ai lu au Roi )> votre lettre du 3 de ce mois, par laquelle Sa Majesté, ayant « connu l'extrême répugnance que vous avez à accepter le " commandement de la citadelle de Pignerol , a trouvé bon ') de vous accorder le gouvernement d'Exilés, vacant par la )' mort de M. le duc de Lesdiguières, où elle fera transporter !) ceux des prisonniers qui sont à votre garde, quelle croira » assez de conse'quence pour ne les pas mettre en d'autres
» mains que les vôtres
" Je mande au sieur Duchaunoy d'aller visiter avec vous n les deux bâtiments d'Exilés, et d'y faire un mémoire des » réparations absolument nécessaires pour le logement des
DE MARCHIEL A EXILES. 397
)) deux prisonniers de la Tour d'en bas, qui sont, je crois , les » seuls que Sa Majesté fera transférer à Exiles. Envoyez-moi » un mémoire de tous les prisonniers dont vous êtes chargé, et M marquez-moi ci côté ce que vous saurez des raisons pour n lesquelles ils sont arrêtés. A l'égard des deux de la Tour " d'en bas, vous n'avez qu'à les marquer de ce nom, sans y » mettre autre chose.
» Le Roi s'attend que, pendant le peu de temps que vous » serez absent de la citadelle de Pignerol, pour aller avec le « sieur Ducbaunoy h Exiles, vous mettiez un tel ordre à la « garde de a^os prisonniers qu'il n'en puisse mésarriver » d'aucun, et qu'ils n'auront pas plus de commerce avec qui M que ce soit qu'ils n'en ont eu depuis que vous en êtes " chargé ' . »
Le 9 juin , le ministre adressait au geôlier les provisions de gouverneur d'Exilés : « L'intention de Sa Majesté, disait- » il , est qu'aussitôt que le lieu que vous aurez jugé propre 1) audit Exiles pour garder siirement les deux prisonniers de la ') Tour d'en bas sera en état de les recevoir, vous les lassiez » sortir de la citadelle de Pignerol dans une litière, et les » fassiez conduire sous l'escorte de votre compagnie, pour )) la marche de laquelle les ordres sont ci-joints ; et aussitôt après » le départ desdits prisonniers , l'intention de Sa Majesté est " que vous alliez audit Exiles , pour prendre possession du ^1 gouvernement , et y faire à l'avenir votre résidence. Vous " exécuterez ce que le Roi vous a ordonné , pour la subsis- » tance des susdits deux prisonniers , que Sa Majesté s'attend » que vous les garderez avec la même exactitude que vous avez ^1 fait jusqii à présent. Ainsi, il ne me reste qu'à vous recom- « mander de' me donner de temps en temps de leurs nouvelles. )) A l'égard des hardes que vous avez du sieur Mattioli, vous « n'avez qu'à les faire porter à Exiles, pour les lui pouvoir )) rendre, si jamais Sa Majesté ordonnait qu il fût mis en » liberté^. »
1 P. 232, V. 684, Mss. Dépôt do la guerre.
2 Delort, p. 269.
Deux jours après, il ajoutait : « Le Roi a trouvé bon de y vous accorder tnille écus, tant pour lesdites réparations que » pour celles que vous jugerez à propos de faire à votre loge- » ment; à quoi, moyennant cela, vous prendrez soin défaire » travailler incessamment , comme si cette dépense se faisoit » à vos dépens, et lorsque la prison sera en état, l'intention » de Sa Majesté est que vous transfériez les deux priso7iniers , » conformément à ce que je vous ai mandé par ma dertiière j) lettre, et qu'en conséquence vous remettiez en ce temps-là » au sieur de Villebois le commandement de la citadelle de » Pignerol \ »
Les ordres étaient donc explicites , et Saint-Mars pouvait écrire à l'abbé d'Estrades, en lui annonçant son départ: «J'aurai en garde deux merles que j'ai à Pignerol, lesquels » n'ont pas d'autres noms que MM. de la Tour d'en bas. » Mattioli restera ici avec deux autres prisonniers " "
Il se rendit, en effet, à Exiles en compagnie de M. Duchaunoy, trouva le château et la tour de César en parfaite convenance pour recevoir les prisonniers. Il était d'ailleurs impossible, comme on l'a vu par les plans d'Exilés et la description que j'en ai retracée, d'imaginer une prison plus sûre. On peut en conclure qu'Exiles, plus que Pignerol, plus que la Bastille, a été le véritable lieu d'internement de l'homme légendaire. Dans ce donjon , Saint-Mars est complètement isolé , en dehors de toute circulation, de tout lieu d'habitation et de tout contact avec une garnison particulière.
Le 12 juillet, Saint-Mars était de retour de son inspection. Il écrit tout aussitôt à Louvois pour le tranquilliser :
« Pour que l'on ne voie point les prisonniers , ils ne sorti- » ront point de leur chambre pour entendre la messe , et pour » les tenir en plus grande sûreté, l'un de mes lieutenants cou- » chera au-dessus d eux, et il y aura deux sentinelles jour et « nuit qui verront tout le tour de la tour, sans queux et les
1 Delort, p. 271.
2 Ravaisson, 25 juin 1681.
DE MARCHIEL A EXILES. 399
M prisonniers se puissent voir ni parler, ni pas tnême entendre ; » ce seront des soldats de ma compagnie qui seront toujours » posés en faction aux prisonniers. Un y a cju un confesseur qui « m'inquiète un peu ; mais si Monseigneur le juge à propos , » je leur donnerai le curé d'Exilés , qui est un homme de bien » et fort vieux, auquel je lui pourrai défendre, de la part de » Sa Majesté , de ne point savoir quels sont ces prisonniers- « là, ni leurs noms, ni ce qu'ils ont été, et de ne parler jamais » d'eux 671 nulle maison du monde, ni de recevoir de vive 11 voix, ni par écrit , aucune communication ni billets. »
On ne pouvait entrer dans plus de détails, et pourtant l'implacable ministre ne devait pas se déclarer satisfait. Saint-Mars se voyait d'ailleurs dans l'obligation de remettre le départ annoncé. Les événements précipités de Gasal , l'arrivée prochaine de Catinat qui, caché chez lui et enfermé comme faux prisonnier sous le nom de Guibert, n'allait quitter Pignerol que pour sa nouvelle résidence de Casai ; la correspondance secrète à entretenir avec le marquis de Piennes, et la maladie de Duchaunoy avaient modifié les projets primitifs. Ce fut donc dans les premiers jours d'octobre seulement que le nouveau gouverneur, sa famille, sa compagnie et ses prisonniers abandonnèrent définitivement et sans bruit le donjon d'historique mémoire pour se rendre à Exiles. Le 15 octobre , le déplacement était accompli.
Les dépêches pour cette période d'un séjour de cinq années au fort d'Exilés sont assez nombreuses. Les voici dans leur ordre. Elles satisferont mieux l'esprit de curiosité des lecteurs que la narration la mieux arrangée.
Le 18 novembre 1681, Louvois écrivait à Saint-Mars : « Le Roi approuve que vous choisissiez un médecin pour trai- 3) ter vos prisonniers, et que vous vous serviez du sieur Vigon » pour les confesser une fois l'an'. »
Louvois à Saint-Mars, le 14 décembre 1681 :
« Vous pouvez faire habiller vos prisonniers, mais il faut
1 18 novembre 1681 ; p. 197, v. 659, Mss. Dépôt de la guerre.
') que Jes habits durent trois ou quatre ans à ces sortes de » gens-là'. »
Louvois à Saint-Mars, 31 décembre 1681 :
« J'ai expédié l'ordre nécessaire pour vous rembourser >) les dépenses que vous avez faites pour vos prisonniers, et M vous le trouverez ci-joint'. "
Louvois à Saint-Mars, le 2 mars 1682 :
" Comme il est important d'empêcher que les prisonniers w qui sont à Exiles, que l'on nommoit à Piqnerol de la Tour » d'en bas , n'aient aucun cotmnerce , le Roi m'a ordonné » de vous commander de les faire garder si sévèrement » et de prendre de telles précautio?is que vous puissiez répondre )) à Sa Majesté qu'ils ne parleront à qui que ce soit, non-seule- » ment de dehors, mais même de la garnison d'Exilés ; je vous }' prie de me mander de temps en temps ce qui se passera à » leur égard ^ . »
D'où proviennent ce nouvel excès de sévérité et cette inquiétude subite de Louvois? Redoutait-il quelque confrontation avec les accusés de la Chambre ardente? Je ne sais, mais Saint-Mars n'en répondait pas moins par retour du courrier , le 1 1 mars :
« J'ai reçu celle qu'il vous a plu me faire l'honneur de » m'écrire, le 27 du passé, par laquelle vous me mandez, » Monseigneur, qu'il est important que mes deux prisonniers H n'aient aucun commerce. Depuis le commencement que » Monseigneur m'a fait ce commandement-là, j'ai gardé ces » deux prisonniers qui sont à ma garde aussi sévèrement et » exactement que j'ai fait autrefois MM. Fouquetet Lauzun, » lequel ne peut se vanter d'avoir donné ni reçu de nouvelles ') tant qu'il a été enfermé. Ceux-ci ne peuvent entendre parler » le monde qui passe au chemin qui est en bas de la tour où » ils sont , mais eux, quand ils voudroient, ne sauroient se « faire entendre ; ils peuvent voir les personnes qui seroient
1 P. 383, V. 660, Mss. Dépôt de la guerre.
2 P. 364, V. 661. Dépôt de la guerre,
3 P. 36, V, 675. Dépôt de la guerre.
DE MARCIilEL A EXILES.
» sur la montagne qui est devant leurs fenêtres, mais on ne » sauroit les voir à cause des grilles qui sont au-devant de » leurs chambres. J'ai deux sentinelles de ma compagnie » nuit et jour des deux côtés de la tour, d'une distance rai- « sonnable, qui voient obliquement la fenêtre de mes prison- » niers. Il leur est consigné d'entendre si personne ne leur » parle, et s'ils ne crient point par leur fenêtre, et de faire » marcher les passants qui s'arrêteroient dans le chemin ou » sur le penchant de la montagne. Ma chambre étant jointe à » la tour, qui n'a d'autre vue que du côté de ce chemin ^ fait » que j'entends et vois tout, et même mes deux sentinelles, » qui sont toujours alertes par ce moyen-là.
Ias croisiées Croisées de i'ap|iai"tement des prisonniers. de M. de Suint-Mars.
VUE DE LA TOUR DU CHATEAU d'exILES,