PRISE DE LA ROUTE DE FRANCE
)) Pour le dedans de la tour , je l'ai fait séparer d'une ma- )) nière où le prêtre qui leur dit la messe ne les peut voir, à » cause d'un tambour que j'ai fait faire, qui couvre leurs » doubles portes.
« Les domestiques qui leur pointent à manger mettent ce qui » est de besoin aux prisonniers sur une table qui est là, et mon 1) lieutenant le prend et le porte. Personne ne leur parle que 5) moi, mon officier, M. Vigneron (le confesseur), et un méde- « cin qui est de Pragelas , à six lieues d'ici, et en ma présence. )) Pour leur linge et autres nécessités, mêmes précautions que » je faisois pour mes prisonniers du passé '. »
1 Delort, p. 279.
Qu'on veuille bien se reporter aux plans que j'ai donne's , aux descriptions que j'ai faites de ce qui se passait à Pignerol, et l'on reconnaîtra là une identité de soins fort curieuse, qui ne laisse aucune prise à la critique.
Le ministre répond à cette dépêche, le 31 :
« J'ai reçu votre lettre du 11 de ce mois , avec le paquet » qui y était joint. Le Roi ne veut pas qu'un autre lieutenant » que celui qui a accoutumé de parler à vos prisonniers ait » commerce avec eux^ »
Louvois à Saint-Mars, 18 avril 1682 (de Saint-Germain) :
« Le Roi ne trouve pas mauvais que vous alliez faire la » révérence à M. le duc de Savoie auparavant son départ du j) Piémont , après avoir mis ordre à la sûreté de vos prisonniers, » de manière que pendant votre absence ils ne puissent avoir » commerce avec personne et qu'il ne puisse mésarriver^. »
Louvois à Saint-Mars (de Versailles) , 11 mai 1682 :
« Votre lettre du 2 de ce mois m'a été rendue. Je ne vois » pas d'apparence que le Roi puisse consentir que vous vous » absentiez du gouvernement que Sa Majesté a bien voulu » vous donner. Ainsi vous devez faire en sorte de mettre » ordre à vos affaires sans quitter la place où vous êtes " . »
Louvois à Saint-Mars, 3 juin 1683 :
« Je crois que vous savez que les prisonniers qui sont à " votre garde ne doivent point être confessés qu'ensuite d'un » ordre du Roi, ou dans un péril imminent de mort ; c'est ce " que vous observerez , s'il vous plaît ^. »
Louvois à Saint-Mars (à Versailles) , 16 avril 1684 :
« Il y a longtemps que vous ne m'avez parlé de vos prison- » niers. — Je vous prie de me mander comment vous les gou- » vernez et comment ils se portent. Mandez-moi aussi ce que ') vous savez de la naissance du nommé La Rivière et de l'aven- » ture par laquelle il fut mis au service de feu M. Fouquet^. »
1 Mars 1682. P. 698, v. 675. Dépôt de la guerre.
3 P. 231, V. 678, Mss. Dépôt de la guerre.
4 P. 25, V. 693, Mss. Dépôt de la guerre. ^ Piavaisson.
DE MARCHIEL A EXILES. 403
Louvois à Saint-Mars, 2 octobre 168-4 :
« Je vous prie de continuer à m'informer de ce qui se pas- » sera à l'égard de vos prisonniers'. »
Louvois à Saint-Mars, 5 janvier 1685 :
« Gomme il n'y a point d'apparence que le Roi veuille » vous donner présentement le congé que vous demandez, » vous pouvez m'écrire ce que vous avez à me dire en mar- » quant sur l'enveloppe que vous mettrez à votre lettre quelle )) me doit être rendue en mains propres, et sur celle-là une » autre avec une adresse à l'ordinaire^ . »
Louvois à Saint-Mars, 30 janvier 1685 : « La lettre écrite de votre main le 21 de ce mois m'a été » remise. J'ai vu par ce qu'elle contient ce que vous ont dit vos » prisonniers, qui n'est d'aucune conséquence^... »
Louvois à Saint-Mars, 7 mars 1685 :
« J'ai reçu votre lettre du 23 du mois passé. Le Roi veut » bien que vous alliez prendre l'air dans le lieu que vous juge- » rez convenable à votre santé ; mais Sa Majesté vous recom- » mande de donner de si bons ordres pour la sûreté des prisonn niers, que personne n'ait communication avec eux pendant » votre absence et qu il n'en puisse mésarriver ^ . «
Louvois à Saint-Mars, le 7 juin 1685 :
« Vous pouvez me mander en détail quelle est l'intention » de celui de vos prisonniers qui veut faire son testament, » et, en mettant en dessous de votre lettre que c'est pour » m'être remise en main propre, personne ne l'ouvrira^. »
Saint-Mars à Louvois, le 23 décembre 1685 : « Mes prisonniers sont toujours malades et dans les re- » mèdes. Du reste, ils sont dans une grande quiétude. »
Louvois à Saint-Mars, le 10 janvier 1686 :
« Je vous envoie le billet nécessaire pour vous faire tou-
1 P. 26, V. 718, Mss. Dépôt de la guerre.
2 P. 107, V. 741, Mss. Dépôt de !a guerre.
3 P. 575, V. 741, Mss. Dépôt de la guerre. ^ P. 127, V. 745, Mss. Dépôt de la guerre. 5 P. 89, V. 747, Mss. Dépôt. de la guerre.
» cher le remboursement de la dépense que vous avez faite » pour vos prisonniers^ . »
Louvois h Saint-Mars , le 9 janvier 1686 :
« J'ai reçu la lettre que vous m'avez e'crite le 26 du mois » passé, qui ne désire de réponse que pour vous dire que » vous auriez dii me nommer quel est celui de vos prisonniers y> qui est devenu hydropique"". »
Louvois à Saint-Mars, le 3 novembre 1686 :
« J'ai reçu votre lettre du 4 du mois passé. Il est juste de » faire confesser celui de vos deux prisonniers qui devient » hydropique lorsque vous verrez apparence d'une prochaine n mort. Jusque-là il ne faut pas que lui ou son camarade » aient aucune communication^. »
Le 4- janvier ce prisonnier mourait : le 5, Saint-Mars en faisait part à Louvois, qui lui répondait le 13 :
a J'ai reçu votre lettre du 5 de ce mois, par laquelle j'ap- » prends la tnort d'un de vos prisonniers'^ . "
Or, à ce moment même, un grand changement allait se produire dans l'existence du prisonnier restant et dans celle de Saint-Mars. J'ai dit quelles avaient été les plaintes du geôlier à propos d'Exilés et de sa santé qui s'affaiblissait de plus en plus. Elles avaient été écoutées, car le 8 janvier 1687 le ministre écrivait à Saint-Mars , deux jours avant d'avoir eu connaissance de la mort de l'un des prisonniers :
« Le Roi ayant bien voulu vous accorder le gouvernement » des îles Sainte-Marguerite, je vous en donne avis avec ') plaisir, afin que vous vous teniez prêt à vous transporter ') auxdites îles lorsque vous en recevrez les ordres de Sa Ma- » jesté, de laquelle l'intention est que, aussitôt que vous en » aurez reçu vos provisions, vous alliez faire un tour auxdites M îles, pour voir ce qu'il y a à faire pour accommoder un » lieu propre à garder sûrement les prisonniers qui sont à
1 P. 224, V. 761, IMss. Dépôt de la guerre.
2 P. 107, V. 769, Mss. Dépôt de la guerre.
3 P. 23, V. 770, Mss. Dépôt de la guerre.
^ P. 231, V. 779, Mss. Dépôt de la guerre.
DE MARCHIEL A PIGNEROL. 405
» votre charge, dont vous m'enverrez un plan et mémoire, » afin que je puisse prendre l'avis de Sa Majesté pour y faire » travailler. Cependant vous retournerez à Exiles, pour » attendre les ordres de Sa Majesté nécessaires pour les y » conduire ainsi que votre compagnie. — Je crois qu'il est » inutile que je vous recommande de prendre de telles mesures » que, penda?it le temps que vous serez à aller aux îles Sainte- >' Marguerite et à en revenir , lesdits prisonniers soient gardés » de manière qu'il n'en puisse mésarriver , et qu'ils n'aient » commerce avec personne ' . »
Le même jour, il écrivait au commis de la poste de Grenoble :
" Je vous adresse une lettre pour M. de Saint-Mars, gou- » verneur d'Exilés, que vous lui enverrez par un piéton » exprès aussitôt que vous l'aurez reçue , lequel vous cliarge- » rez de vous en rapporter la réponse que vous me ferez tenir » par le premier ordinaire qui partira de Grenoble. »
Et le 13 il ajoutait :
« J'ai reçu votre lettre du 5 de ce mois, par laquelle j'ap- » prends la mort d'un de vos prisonniers. Je ne vous réponds » rien sur le désir que vous avez de changer de gouverne- » ment, parce que vous avez appris depuis que le Roi vous » en a accordé un plus considérable que le vôtre, avec » bon air, dont je me réjouis encore avec vous , pour la part » que je prends à tout ce qui vous touche"^, »
Voici la réponse du geôlier; elle est du 20 janvier, par conséquent, c'est probablement celle qui a été rapportée par le piéton de la poste :
« Je suis pénétré de la nouvelle grâce que je viens de rece- « voir de Sa Majesté (gouvernement des îles). Si vous m'orn donnez d'y aller dans peu, je vous supplie de permettre » que ce soit par le Piémont , à cause de la grande quantité )) de neige qu'il y a d'ici à Embrun ; et à mon retour, qui )i sera le plus prompt que faire se pourra, de trouver bon que
1 P. 114, V. 779, Mss. Dépôt de la guerre.
2 P. 231, V. 779, Mss. Dépôt de la guerre.
» j'aille, chemin faisant, prendre congé de M. le duc de Sa- » voie, de qui j'ai toujours reçu mille honneurs. Je don- » nerai si bien mes ordres pour la garde de mon -prisonnier » que je puis bien vous en répondre, Monseigneur, pour » son entière sûreté, et même pour l'entretien que j'ai toujours )i empêché d^ avoir avec mon lieutenant , à qui j'ai défendu de )) lui jamais parler, ce qui s'exécute ponctuellement. Si je le Il mène aux îles , je crois que la plus sûre voiture serait une « chaise, couverte de toile cirée, de manière qu'il aur oit assez » d'air, sans que personne le pût voir ni lui parler pendant la » route, pas m.ême les soldats que je choisirai pour être proche « de la chaise, qui s er oit moins embarrassante qu'une litière » qui peut souvent se rompre * . »
Il est impossible de préciser plus les détails et de montrer mieux la similitude des moyens employés pour la conduite du prisonnier de la Bastille à Pignerol, de Pignerol à Exiles et d'Exilés aux îles. Louvois est satisfait, du reste, car il répond par retour du courrier :
« Je vous envoie les expéditions de gouverneur des îles « Sainte-Marguerite, et vous pouvez aller par le Piémont » pour pouvoir faire vos compliments à M. le duc de Savoie, " et éviter les neiges qu'il y a jusqu'à Embrun. Je vous prie » de bien examiner dans les îles ce qu'il y a à faire pour M pouvoir garder sûrement votre prisonnier, et de ne propo- » ser que ce qui sera absolument nécessaire pour cela.
» A l'égard de la manière de transférer le prisonnier , le '! Roi se remet à vous de vous servir de la chaise roulante » fermée de la manière que vous proposez , ou de toute autre » que vous jugerez à propos, pourvu que vous en puissiez » répondre^. »
Saint-Mars quitta donc Exiles vers le 8 ou le 9 février 1687, aussitôt après avoir reçu la dépêche ministérielle , se rendit à Turin, fit visite au duc de Savoie, et repartit pour les îles Sainte-Marguerite, où il arriva le 19. Il y tomba malade le
1 Delon, p. 282.
2 P. 506, V. 779. Dépôt de la {;uerre.
25 du même mois, et ne put être en état de retourner à Exiles que le 26 mars.
Le 2 mars , pourtant , il avait rendu compte de sa mission à Louvois , et le 16 celui-ci lui répondait aussitôt :
« J'ai reçu avec votre lettre du 2 de ce mois le plan et le » mémoire qui y étoient joints , et ce qu'il y a à faire pour » bâtir la prison et le logement que vous demandez (pour » rendre sûre la personne de votre prisonnier) dans l'île " Sainte-Marguerite, montant à 5,026 liv. que je donne ordre » au trésorier de l'extraordinaire d'envoyer aux vôtres , afin » que vous puissiez faire faire vous-même ce bâtiment de la » manière que vous le désirez,
» Vous trouverez ci-joint l'ordre du Roi nécessaire pour le » départ de votre compagnie du château d'Exilés. Moyennant » quoi il ne tiendra qu'à vous de partir, ce que je crois que « vous ne devez pas différer plus longtemps qu'aussitôt après » Pâques, ne doutant pas que vous ne trouviez moyen de faire » garder sûrement votre -prisonnier dans l'île de Sainte-Mar- 1' guérite pendant que l'on bâtira la prison que vous lui des- 1' tinez , de manière qu'il ne puisse avoir commerce avec per- V sonne et qu'il ne puisse mésarriver dans les bâtiments qui » sont déjà faits. Je ne vous recommande point de le faire ■» garder soigneusement dans le chemin, puisque je suis per- " suadé que vous n'y manquerez pas ^ . »
Ces constructions nouvelles furent les prisons qui bordaient la mer et qui communiquaient directement avec le château. Le château avait été élevé d'un étage et la chapelle installée au fond du corridor, pour que prisonnier et geôlier pussent s'y rendre sans être vus de qui que ce fût au monde.
Le 23 mars, Saint-Mars écrivait de Sainte-Marguerite au ministre :
«Ily a trente-deux jours que je suis arrivé ici ; j'en ai passé » vingt-six au lit
1 P. 235, V. 781. Dépôt de la guerre.
« J'ai envoyé prendre ma litière h Toulon pour partir M d'ici le 26 du courant, et j'espère être h Exiles en huit jours » par la route d'Embrun et de Briançon. Dès que j'aurai reçu " l'honneur de vos commandements, je me remettrai en mar- M che avec mon prisonnier , que je vous promets de conduire ici » en toute sicreté sans que personne le voie ni lui puisse parler. » Je ne lui ferai point entendre la messe depuis son départ » d Exiles jusqu'à ce qu'il soit logé dans la prison qu'on lui » prépare ici , oii il y aura joignant une chapelle. Je vous » réponds sur mon honneur de la sûreté entière de mon pri- » sonnier', »
Le 26, en effet, Saint-Mars quittait les îles de Lérins; le 5 avril, il arrivait à Exiles. Le 6 , le ministre lui écrivait :
« Il n'y a point d'inconvénient à ce que vous changiez le » chevalier de Thézut de la prison où il est pour y mettre votre V prisonnier , jusqu'à ce que celle que vous lui faites prépa- » rer soit en état de le recevoir.
» A l'égard du passe-port que vous demandez pour vos • hardes et équipages '^ »
Le 17 avril, Saint-Mars quittait définitivement le fort d'Exilés avec sa compagnie, ses lieutenants, sa famille, ses bagages et son pinsonnier , enfermé dans une chaise portée par huit Piémontais qui se relayaient le long du chemin , quatre par quatre. Il suivait îa route d'Embrun à Briançon, Grasse, Mougins, le Cannet et Cannes.
Le 30 avril, le geôlier et tout son monde étaient aux îles; et le 3 mai 1687 il pouvait écrire : « Je suis arrivé ici » le 30 du mois passé. Je n'ai resté que douze jours en che- " min , à cause que mon prisonnier étoit malade , à ce qu'il » disoit n'avoir pas autant d'air qu'il l'auroit souhaité; je » puis vous assurer, Monseigneur , que personne au monde ne » l'a vu, et que la manière dont je l'ai gardé et conduit pen- » dant toute ma route fait que chacun cherche à deviner qui » peut être mon prisonnier. Le lit de mon prisonnier étoit si
1 Delort, p. 283.
2 P. 105, V. 782, Mss. Dépôt de la guerre.
» vieux, si rompu, que tout ce dont il se servoit, tant linge 5) de table que meubles, qu'il ne valoit pas la peine d'appor- » ter ici, l'on n'en a eu treize écus. J'ai donné à huit por- » teurs qui m'ont apporté une chaise de Turin et mon » prisonnier jusqu'ici, comptant ladite chaise 203 livres que » j'ai déboursées. »
Par le retour du courrier, Louvois, alors à Luxembourg, répondait le 22 mai : i'. J'ai reçu votre lettre du 3. C'est " de l'argent comptant que l'ordre que je vous ai envoyé " pour le nouveau bâtiment que vous devez faire faire aux » îles Sainte-Marguerite, et vous n'avez qu'à vous adresser » à M. l'intendant, qui vous en ordonnera le payement. Ainsi " rien ne doit vous empêcher de commencer à taire travailler. » Vous pourrez acheter les choses qui seront absolument » nécessaires pour votre prisonnier, et en m'envoyant un >' état de ce que tout cela vous aura coûté, je vous en ferai » payer.
» Vous trouverez ci-joint l'ordre nécessaire pour vous » rembourser des 203 livres que vous avez dépensées pour » votre prisonnier du château d'Exilés aux îles Sainte- " Marguerite ' . »
Le prisonnier est donc réellement installé aux îles. Cette succession de dépêches ne laisse subsister aucun doute dans l'esprit. L'identité et la régularité la plus parfaite se retrouvent dans les procédés et dans les traitements employés à l'égard du personnage.
Pour la nouvelle période d'avril 1687 à 1694, les lettres que je vais présenter achèveront de démontrer cette unité et cette uniformité de précautions.
Louvois à Saint-Mars, 17 août 1687 :
« Sa Majesté a trouvé bon de vous accorder les dix-neuf
» cents livres que vous avez été obligé de dépenser de plus
» que le Roi ne vous avoit fait fonds pour l'accommodement
» de votre logement et des prisons (la prison) que vous avez
1 P. 156, V. 783, Mss. Dépôt de la guerre.
» eu ordre de faire faire, et vous les recevrez au premier jour. » Cependant vous pourrez changer votre prisonnier (lorsque » le bon état de sa. . .) du lieu où il est lorsque vous le jugerez » à propos. " Et il ajoutait : « Pour la lettre que vous m'avez » écrite en faveur du sieur Faure, aumônier et confesseur » des prisonniers qui sont à votre garde, j'en ai rendu compte » au Roi, qui a bien voulu augmenter ses appointements » jusqu'à six cents livres par an. Je vous adresse un ordre » pour lui faire toucher trois cents livres sur le fonds de » l'extraordinaire des guerres ' . »
Le 8 janvier 1688, Saint-Mars donnait à Louvois des détails aussi circonstanciés sur sa conduite à l'égard du prisonnier qu'en 1682, lors de son arrivée à Exiles :
« Monseigneur,
» Je me donneray Ihonneur de vous dire comme j'ay mis » mon prisonnier quy est toujours valtudinaire à son ordi- » naire dans l'unne des deux nouvelles prisons que j'ay fait » faire suivant vos commandemant. Elles sont grandes, belles » et claire, et pour leur bonté je ne croy pas qu'il y en ait » de plus fortes ny de plus asseurés dans l'urope, et mais- » memant pour tout ce qui peut regarder les nouvelles de " vive voix de prêts et de loing, se quy ne se peut trouver " dans tous les lieux où j'ay esté à la garde de feu monsieur " Fouquet depuis le moment qui fut aresté. Avec peu de pré- » caution , l'on peut maisme faire promener des prisonniers " dans tout l'isle, sans crainte qu'ils se puissent sauver, n'y >> donner n'y resevoir auqunes nouvelles. Je prends la liberté, « Monseigneur , de vous marquer en détail la bontté de se » lieu, pour quand vous auriés des prisonniers à vouloir » mettre en toute seureté avec un honneste liberté.
» Dans toute sette province Ion dit que le mien est mo?i- » sieur de Baufort, et dautres dissent que cest le fis de feu » Cronvel.
i P. 308, V. 783, Mss. Dépôt de la guerre.
DE MAllCIIIEL AUX ILES DE LERINS. 411
» Voisy sy ioint un petit mémoire de la depance que j'ay " faite pour luy l'année dernière. Je ne le met pas en détail, » pour que personne par qui il passe puisse pénétrer autre » chose que ce quils croyent.
» Jay fait excequter, Monseigneur, les santances du con- " seil de guerre que le major d'ici c'est donne Ihonneur de )' vous envoi er.
» Mon lieutenant nommé Laprade prend la liberté , Mon- " seigneur, de vous suplier très humblement, par sa lettre " sy jointe , de luy vouloir accorder un congé de deux mois « pour aller en Gasconnie vaquer à ces afferes , ou davoir la » bonté de luy faire donner un Commitimus , pour faire venir » les parties quil le plaides au parlement d'Aix, ce quy feroit » qu'il sacomoderoient plutost que de passer de leurs pro- ') vinces en sellesy. Je vous demande en grâce la permission » de me dire avec tout le respect et la soumition possible , » Monseigneur,
« Votre très humble , très obéissant et très oblige serviteur ,
» DE Saint-Mars.
' » Aux Isles, ce S"' janvier 1688. «
Le 16 janvier 1691 fut la date de la dernière lettre du célèbre ministre à son geôlier. Cette lettre, insignifiante, n'avait trait qu'à un acquit de dépenses \ Mais Louvois mort, rien ne fut changé dans l'exécution des services.
Saint-Pouenges, Tilladet, Garpatry, Darbon, etc., étaient toujours au secrétariat, avec Ghamlay cette fois, pour aider le fils de Louvois, le marquis de Barbezieux, dans sa difficile mission.
Barbezieux était-il au fait de l'identité du personnage? Je le suppose. Les détails, je crois, lui étaient inconnus, et il ne les obtint que quelque temps après, de la bouche même
1 P. 15, V. 911, Mss. Dépôt de la guerre.
Louvois mourut jeune encore, à cinquante et un ans. Lui-même fut-il empoisonné, comme certains auteurs l'ont assuré, ou succomba-t-il à la douleur d'une disgrâce royale ? C'est ce que j'examinerai dans une autre étude.
de Saint-Mars, quand ce dernier vint à Paris en 1693. En tout cas , quinze jours après la mort de son père , le nouveau secrétaire d'Etat envoyait, le 13 août, la dépêche suivante, curieuse à plus d'un titre, parce qu'elle permet de contrôler la date de la première incarcération du prisonnier :
« Votre lettre du 26 de ce mois passé m'a été rendue. " Lorsque vous aurez quelque chose à me mander du pri- " sonnier qui est sous votre garde depuis vingt ans , je vous » prie d'user des mêmes précautions que vous faisiez quand » vous les donniez à M. de Louvois.' »
Or, de Marchiel a été arrêté en 1673 et remis à Saint-Mars au commencement de 1674; c'est un espace de dix-huit ans qui s'est écoulé. La date indiquée par le ministre et les faits sont donc en parfaite concordance.
De 1690 à 1693, six autres ministres protestants ont été confiés aux soins de Saint-Mars : Cardel , Valsec, Molan , Malzac , Girard et Gardien. Un seul est mort, Malzac; je l'ai prouvé.
Par conséquent, au commencement de l'année 1694, sept années après son arrivée aux îles, treize après son départ de Pipnerol, le geôlier Saint-Mars a six prisonniers, de Marchiel et cinq pasteuYs protestants , accusés de crime de lèsemajesté.
Le 28 janvier, il a écrit au ministre pour lui faire part d'un fait particulier, et le 9 Barbezieux lui a répondu :
" J'ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m' écrire « /e 21 du mois passé. Je vous puis assurer que personne ne " l'a vue que moi , et quand vous avez quelque chose de » secret à me mander, vous pouvez en user de la même » manière ^ . »
Or, c'est à cette même date, un mois plus tard, que Barhezieux, forcé par les circonstances de la guerre, par le dernier bombardement de Pignerol, prendra la résolution d'envoyer aux îles les trois prisonniers du donjon confiés à
1 P. 246, V. 1034, Mss. Dépôt de la guerre.
2 P. 98, V. 1242, Mss. Dépôt de la gaene.
la garde de Villebois et de La Prade, et que va reparaître le fameux Mattioli, dont M. Topin, annihilant d'un seul trait de plume les treize années qui viennent de s'écouler et les dépêches si curieuses que j'ai mises sous les yeux du lecteur, a voulu faire le prisonnier tnystérieux de M. de Saint-Mars. Ce qui m'étonne le plus dans l'erreur de cet écrivain d'un talent si vif, c'est qu'il a eu comme moi entre les mains tous les volumes où j'ai puisé ces multiples dépêches que j'ai citées et dont j'ai ressassé mon livre, au grand détriment du style. Pourquoi donc les a-t-il négligées? De quel droit les a-t-il passées sous silence? Il est trop intelligent pour se targuer d'ignorance ou d'oubli. Mais, je ne saurais trop le répéter, la plus grave assertion de cet auteur a été d'avoir voulu faire de la venue de Mattioli et de ses coprisonniers aux îles une aventure mystérieuse , se produisant tout d'un coup, avec des allures étranges, tandis qu'elle n'était que la conséquence de l'abandon d'une place qui , deux ans après, était cédée à la Savoie et qu'on commençait déjà à démanteler. Le 20 mars 1694, en effet, Barbezieux écrivait à M. de La Prade, à Pignerol :
« Le Pioi ayant résolu de faire transférer aux îles Sainte- « Marguerite en Provence , aux ordres de M. de Saint-Mars , » les trois prisonniers d'Etat qui sont à votre garde dans le » donjon de la citadelle de Pignerol, Sa Majesté m'a ordonné » de vous écrire qu'elle vous a choisi pour les conduire les » uns après les autres , cest-a-dire que, quand vous en aurez 35 mené lai, vous reviendrez en prendre un autre. J'adresse, » pour cet effet, à M. le comte de ïessé l'ordre de Sa Ma- « jesté nécessaire pour que M. le marquis d'Herleville laisse « partir du donjon de Pignerol lesdits prisonniers, et une » lettre de cachet pour ledit sieur de Saint-Mars que vous » lui remettrez avec le premier de ces prisonniers. M. de M Tessé pourvoira aux escortes et vous fera donner l'arpent » que vous lui demanderez pour la dépense du voyage. Sui- « vaut les intentions du Roi que je lui explique par la lettre » que je viens de lui écrire, vous observerez de choisir quel-
» qvie personne sage pour prendre en votre absence le soin >) des deux prisonniers qui resteront pendant que vous con- V duirez le premier ; vous exécuterez de même pour le » deuxième prisonnier, tant que vous partirez avec le second. » Vous savez de quelle conséquence il est que ces gens-là » ne parlent et n'écrivent à personne pendant la route ; le » Roi vous recommande d'y tenir régulièrement la main , et » qu'il n'y ait que vous qui leur donniez à manger comme » vous avez fait depuis qu'ils ont été confiés à vos soins. " Vous ne devez partir de Pignerol avec le premier prisonnier " que lorsque deux sergents de la compagnie de Saint-Mars » qu'il y doit envoyer y seront arrivés, lesquels il doit choisir » pour vous aider à cette conduite ^. »
Je n'ajouterai pas les dépêches complémentaires adressées par Barbezieux à MM. d'Herleville et de Tessé. La première est concluante, et suffit pour retirer tout le merveilleux que M. Topin leur a voulu prêter. Mais je n'ai pas à revenir sur la mort du prisonnier Mattioli, dont l'incarcération et l'internement aux îles étaient connus du public et racontés dans les gazettes du temps. Ce sont des événements qui sont sans importance dans mon récit. Ce que je fais actuellement et ce que j'ai uniquement à continuer, c'est la production des pièces, quelles qu'elles soient, nécessaires pour l'achèvement de l'étude que j'ai entreprise.
De 1694 à 1698 , époque où Saint-Mars se rend à la Bastille , les dépêches sont peu nombreuses ; il en existe pourtant assez pour compléter la série des dépêches qui concernent de Marchiel et d'Oldendorf , et montrer la liaison parfaite .
Le 20 juillet 1694, Barbezieux écrit à Saint-Mars'^ : «J'ai » reçu la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire, sur ') les mesures que vous avez prises pour la garde de vos pri- " sonniers. J'en ai rendu compte au Roi , qui a approuvé tout » ce que vous proposez. Je vous prie seulement de me
1 P. 200, V. 1243, Mss. Dépôt de la guerre.
2 P. 270, V. 1247, Mss. Dépôt de la guerre.
» mander ce que c'est que le sieur de Nesmond dont vous me » parlez. »
Pour l'année 1695, je retrouve deux dépêches seulement; les voici. Barbezieux à Saint-Mars : « Le Roi trouve bon » que vous permettiez au nommé Le Rousseau (Girard, dit Le » Rousseau, l'un des ministres protestants) et à tous vos » autres prisonniers, de faire leurs dévotions à Pâques, obser- >' vant que ce soit un ecclésiastique en qui vous ayez confiance ') qui leur administre les sacrements'. »
Barbezieux à Saint-Mars, 20 décembre 1695 : «Gomme " il est quelquefois arrivé que , par maladie ou autrement , " vous n'avez pu visiter les prisonniers qui ont été commis à » votre garde, je vous prie de me mander qui a été chargé de » ce soin à votre défaut, comment l'on en a usé en cestemps- » là, afin que le Roi puisse donner ses ordres en conformité » lorsque le cas arrivera^. »
C'est à cette dépêche interrogative que M. de Saint-Mars répond par cette autre si curieuse, qui forme le complérnent de celles de 1682 et de 1688 , et qui prouve la parfaite conformité dans les procédés ^ :
«Monseigneur,
» Vous me commandes de vous dire comment l'on en euze » quand je suis apsent, ou malade, pour les visites etprécau- » tions qui se font iournellement aux prisonniers qui sont » commis à ma garde.
» Mes deux lieutenants servent à manjer aux heures réglées, » insy qu'ils me l'ont veu pratiquer, et que je fais encore
1 25 mars. P. 362, v. 1292, Mss. Dépôt de la guerre.
2 P. 108, V. 1303, Mss. Bépôt de la guerre.
3 » Les originaux des dépêches du 8 janvier 1688 et du 6 jan%'ier 1696, que 11 n'avait pas connues M. Topin » , raconte M. Loiseleur, « m'ont été confiés 11 par M. Mauge du Bois des Entes, conseiller honoraire à la cour impériale » d'Orléans, qui les tient de sa cousine, mademoiselle Mathilde de Thury. Le 11 haut de la seconde feuille de la lettre de 1696 a été déchiré par inadver- » tance et probablement par un domestique, qui, voyant ce papier sur le 11 bureau de son maître et le jugeant sans importance, en a pris un morceau » pour allumer une bougie : il n'y a pas d'autre mystère dans cette lacune. »
» très-souvent lorsque ie me porte bien ; et voicy comment, M Monseigneur. Le premier venu de mes lieutenants quy » prend les clefs de la prison démon ensien -prisonnier par ou » l'on commence, il ouvre les trois portes et entre dans la » chambre du prisonnier quy luy remet honnestement les » plats et assiettes qu'il a mis lui-même sur les autres , poui )) les donner entre les mains du lieutenant quy ne fait que » de sortir deux portes pour les remettre à un de mes ser- « gents qui le resoit pour les porter sur une table à deux pas » de là, ou est le segond lieutenant quy visite tout ce quy » entre et sort de la prison , et voir s'il n'y a rien d'écrit sur )) les vaisselles : et après que l'on luy a tout donné le nésé- « saire, l'on fait la visite dedant et desous son lit, et de là » aux grilles des fenestres de sa chambre, et aux lieux, insy » que par toute sa chambre, et fort souvent sur lui; après luy » avoir demandé fort sivilement s'il na pas besoin d'antre » chose , Ion ferme les portes pour aller en faire tout autant » aux autres prisonniers.
» Deux fois la semaine, Ion leurs fait changer de linge de » table, insy que de chemises et linges dont ils se servent, V que l'on leurs donne et retire par compte après les avoir » tous bien visités.
» Lon peut estre fort atrapé seur le linge qu'on sort et » entre pour le service des prisonniers qui sont de considéra- « tion , comme i'en ay eu qui ont vouleu corompre par » argen les blanchiseuze qui m'ont avoué quels navoit peu "faire ce que lon leurs avoit dit, attendeu que je fesois » moullier tout leurs linge en sortant de leurs chambre, et « lorsqu'il étoit blanc et à demy sec, la blansicheuse venoit » le passer et detirer chez moy en présence d'un de mes » lieutenant quy enfermoit les paniers dans un coffre ieusque » a se que l'on le remit aux vallets de messieurs les prison- » niers. Dans des bougies il y a beaucoup à se méfier ; ien ay » trouvé ou il avoit du papier au lieu de mèche en la rompant, » ou quand lon s'en sert. J'en envoies (envovais) ageter à » Turin à des boutiques non affectée. Il est ausy très dange-
DE MARCHIEL AUX ILES DE LÉRIINS. 417
» reux de sortir du ruban de ches un prisonnier seur lequel » il écrit comme seur du linge sans quon sen apersoive.
» Feu monsieur Fouquet fesoit de beau et bon papier, » seur lequel je luy laisois écrire, et après jalois le prandre la » nuit dans un petit sacchet qu'il avoit couseu au fond de » son au de chose que j'envoies à feu monseigneur votre » père. »
(Le commencement de la seconde feuille a été déchiré par inadvertance ; il ne reste que ce qui suit : )
«en
)i l'hon " quy » 1 Y a
» quy a leurs » des prisons, dont je ne veux pas q...on entende une voix.
» Pour dernière précausion, l'on A'isite de temps à autre » les prisonniers de jour et de nuit à des heures non réglées, » ou souvent l'on leurs trouve quil ont écrit seur de mauvais " linge quy ny a queux qui le saures lire , comme vous aves » veu par ceux que ie eu Ihonneur de vous adresser. — S'il » faut que je face , Monseigneur, autre clioze pour mieux )) remplir mon devoir, je feray gloire toute ma vie de vous » obéir avec le maime respect et soumission que je suis, » Monseigneur,
» Votre très humble, très obéissant et 1res obligé serviteur.
» DE Saint-Mars.
1) Aux Isles, ce 6*^ janvier 1696, "
Le 15 janvier', Barbezieux, satisfait, répondait : «J'ai reçu M la lettre que vous m'avez écrite le 6 de ce mois , sur la » manière dont vous gouvernez les prisonniers qui sont » commis à votre garde. J'en ai rendu compte au E.oi , qui a » été bien aise de savoir les mesures et les précautions que » vous prenez sur cela , à quoi Sa Majesté n'a pas jugé à
i P. 122, V. 1339, Mss. Dépôt de la guerre.
» propos de rien ajouter, et Elle vous recommande seulement » de continuer à les faire observer. »
Dans l'année 1696, je ne trouve plus qu'une dépêche du 26 octobre, pour faire envoyer les serrures des portes du donjon de Pignerol, afin de rendre plus sûre la réclusion des détenus qui se trouvent à Sainte-Marguerite. Cette mesure n'a rien d'étonnant, si l'on se souvient qu'à cette époque la place de Pignerol est rendue au duc de Savoie, et qu'elle doit être démantelée ^ .
Le 27 octobre de l'année suivante, Barbezieux écrit : ftVous pouvez faire habiller d'hiver les quatre prisonniers » dont vous me parlez , et leur faire donner les autres choses » que vous croyez qui leur sont nécessaires^. »
Et le 17 novembre, il ajoutait dans une dépêche où se retrouvent quelques mots à propos de Marchiel : « J'ai reçu » avec votre lettre du 10 de ce mois la copie de celle que » M. de Pontchartrain vous a écrite, concernant les prison- » niers qui sont aux îles Sainte-Marguerite, sur des ordres » du Roi, signés de lui, ou de feu M. de Seignelay. Vous M n'avez point d'autre conduite à tenir à l'égard de tous ceux » qui sont confiés à votre garde, que de continuer à veiller à » leur sûreté, sans vous expliquer à qui que ce soit, ce que )■> fait votre ancien prisonnier^ . »
Deux jours après, il adressait à La Prade, un émule de Saint-Mars, l'un de ses lieutenants de Pignerol, d'Exilés et des îles , devenu gouverneur de la citadelle de Besançon , où il gardait les empoisonneurs et empoisonneuses, cette dépêche : « Je vois, par votre lettre ce qui se passe à l'égard des pri- » sonniers dont vous êtes chargé ; vous avez très-bien fait de » m'en rendre compte, et ce que vous avez de mieux à faire, » est de tenir la main à ce qu'ils soient gardés sûre^nent, et saîis » recommandatio?i^ . »
1 P. 352, V. 1348. Dépôt de la guerre.
2 P. 188, V. 1390. Dépôt de la guerre.
4 19 novembre. P. 189, v. 1392, Mss. Dépôt de la guerre.
Si j'ai cité cette dépêche, c'est pour démontrer l'unité dans les procédés et dans les soins pour les différentes prisons d'État qui sont du département du secrétaire d'État de la guerre.
A la fin de l'année 1697 , le prisonnier de 1674 est donc toujours aux îles, quelques mois avant que Saint-Mars soit engagé par le ministre, comme je l'ai raconté longuement dans les affaires du personnel , à accepter le gouvernement de la Bastille. Or, h cette époque, Dufresnoy, le beau-frère de Saint-Mars, le chef du troisième bureau du secrétariat (patentes et commissions, etc.), lui avait déjà proposé de venir à Paris. A la mort de Dufresnoy, Barbezieux , à la sollicitation d'un autre parent de Saint-Mars , M. Desgranges , revenait à la charge le l^"" mai, et Saint-Mars lui répondait le 8 du même mois'.
Le 1 5 juin , Barbezieux répliquait à son tour : « J'ai été lonp^- » temps sans répondre à la lettre que vous avez pris la peine " de m' écrire le 8 du mois passé, parce que le Roi ne » m'a pas expliqué plus tôt ses intentions. Présentement je » vous dirai que Sa Majesté a vu avec plaisir que vous soyez » déterminé à venir à la Bastille pour en être gouverneur. » Vous pourrez disposer toutes choses pour être prêt à partir » lorsque je vous le manderai, et emmener avec vous, en » toute sûreté, votre ancien 'prisonnier'^ . »
Ce ne fut que le 19 du mois suivant que le ministre lui adressa, de Marly, l'ordre définitif de route, ainsi conçu : «Le Roi trouve bon que vous partiez des îles Sainte-Mar- » guérite pour venir à la Bastille , avec votre ancien prison- » nier, prenant vos précautions pour empêcher qu'il ne soit » vu ni connu de personne. Vous pourrez .écrire par avance » au lieutenant de Sa Majesté du château de la Bastille , de » tenir une chambre prête pour pouvoir m.ettre ce prisonnier à » votre arrivée ^' »
1 P. 1, V. 1430, Mss. DéjDÔt de la guerre.
Cinq jours après, Saint-Mars envoyait au sieur Du Junca, lieutenant de la Bastille, l'ordre de préparer la troisième chambre de la tour Bertaudière, et le même jour il faisait part au ministre des précautions qu'il comptait employer. Ces précautions, on les connaît.
De Marclîiel devait être conduit dans une litière, aussi sévèrement qu'il l'avait été à Exiles, aux îles et à Pignerol.
Le 4î août, du reste, Barbezieux répondait aux propositions du geôlier par une adhésion complète : « J'ai reçu, lui M écrivait-il, la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire >' le 24 du mois passé, par laquelle vous me marquez les » précautions que vous devez prendre pour la conduite de » votre prisonnier . J'en ai rendu compte au Roi, qui les a « approuvées et trouve bon que vous partiez avec lui, ainsi " que je vous l'ai mandé par une de mes précédentes, que je » ne doute pas que vous n'ayez reçue présentement.
» Sa Majesté n'a pas jugé nécessaire de faire expédier )) l'ordre que vous demandez pour avoir des logements sur " votre route jusqu'à Paris, et il suffira que vous a'ous logiez, » en payant, le plus commodément et le plus sûrement )) qu'il sera possible, dans les lieux où vous jugerez à propos » de rester ' . »
Saint-Mars reçut le 10 la dépêche ministérielle. A la fin du mois, il se mettait en marche, laissant le commandement des îles et la garde des ministres protestants à M. de la Motte- Guérin. Il emmenait avec lui son neveu Formanoir, un autre officier, de Rosarges; son porte-clefs, Antoine Ru. Saint-Mars avait alors soixante-douze ans ; il voyagea par petites journées , en remontant le Rhône , s'arrêta à Lyon , où il déposa, dit-on, à, Pierre-Cise un autre prisonnier, le dernier survivant peut-être des trois de Pignerol (le sieur de Herse?), et fit une station à sa terre de Palteau.
Le jeudi 18 septembre, à trois heures de l'après-midi, il entrait à la Bastille avec son prisonnier, et le lieutenant
^ P. 56, V. 1432, Mss. Dépôt de la guerre.