‹ La vérité sur le Masque de fer (les empoisonneurs)Chapitre 19 sur 152 · TROISIEME HYPOTHESE · texte numérisé non relu

TROISIEME HYPOTHESE

Duc de Monmoutli,fils de Charles II et de Lucie Watthers.

L'ex-officier de cavalerie qu'on appela Germain-François Poullain de Saint-Foix ^ , est le seul écrivain qui ait voulu faire de ce malheureux duc de Monmouth l'homme dit au masque de fer. Mais s'il est seul, il se bat comme quatre pour défendre sa fable, basée sur une relation du supplice de Montmouth et les propos d'un chirurgien anglais, appelé Nélaton, un habitué du café Procope. Tout d'abord, il fait paraître un article dans V Année littéraire de Fréron (1768, t. IV) , un second dans le Joiumal encyclopédique (novembre 1768, p. 112). Le tout se résume en un petit in-douze publié par Venta (Amsterdam-Paris, 1768), suivi bientôt d'une réponse de M. de Saint-Foix auR. P. Griffet (Paris, Venta, libraire, à la Montagne Sainte-Geneviève, 1770, p. 94;in-12).

Mais le R. P. Griffet redevenu silencieux, le combat finit faute de combattants, et le querelleur Poullain de Saint-Foix resta seul avec son opinion de son vivant, et après sa mort, avec l'appui timide de M. de Sévelinges , qui, dans un article de la Biographie universelle de Michaud, émit l'avis que de toutes les conjectures faites à ce sujet , c'était

peut-être une des moins déraisonnables Il est juste

d'avouer du reste qu'il fallait une grande bonne volonté pour

1 Né le 5 février 1698., mort le 25 août 1776.

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accepter cette thèse de la décapitation simulée de Monmouth, le 16 juillet 1685, à la suite de son débarquement, de sa révolte, de sa défaite et de sa condamnation, et pour admettre, l'envoi du fils de Lucie Walthers à Sainte-Marguerite. Les récits du temps, les rapports officiels, les dépêches également officielles de l'ambassadeur de France en Angleterre des 15 et 16 juillet 1685 sont là pour fournir les détails les plus circonstanciés sur cette exécution. Mais ce brave Poullain y tenait absolument, et, morbleu ! il aurait dû s'attendre à un bon coup d'épée, celui qui n'aurait pas accueilli favorablement son opinion. Qu'aurait dit pourtant Saint-Foix, si, à même de compulser les archives de la guerre, il eût vu qu'à cette date de ]685 Saints>Mars était encore gouverneur du petit fort d'Exilés , où il veillait sur deux malheureux prisonniers , les seuls assez de conséquence que le ministre eût voulu laisser à sa garde depuis son départ de Pignerol en 1681 , et qu'il ne devenait gouverneur des îles qu'en 1687? Use fût tu très-probablement, et c'est ce qu'ont fait après lui les écrivains quelque peu sérieux, en ne s'occupant plus de cette explication insensée.

QUATRIÈME HYPOllHÈSE.

Matlioii, agent du duc de Mantoue.

(28 juin 1770.)

Cette hypothèse de Mattioli n'est pas nouvelle, puisqu'elle vient la quatrième par ordre de date , en 1770. Elle n'en a pas moins été acceptée avec faveur par plusieurs écrivains et historiens contemporains. C'est à ce titre que je l'examinerai avec plus d'attention que les autres.

J'ai dit qu'elle venait la quatrième, parce que c'est seulement en 1770 qu'un baron de Heiss a voulu défendre cette supposition, par ignorance sans doute de ce qui avait été écrit auparavant sur ce sujet dans les différents pays étrangers.

A une époque relativement éloignée de celle où le capi-

taine du régiment d'Alsace, retraité à Phalsbourg, pour occuper ses loisirs, s'amusait à émettre cette supposition nouvelle, il y avait déjà beau temps que l'eniprisonnement du sieur Mattioli était connu et ne faisait plus un mystère pour personne. L'idée n'était donc Avenue à aucun écrivain de s'occuper d'un personnage dont l'enlèvement et l'incarcération étaient de notoriété publique en Italie, en France, et dont le nom se trouvait inscrit tout au long dans les dépêches des commis de la guerre, de la trésorerie et du département des affaires étrangères.

En effet, vers 1685, Pierre Marteau éditait à Cologne un petit in-douze, qui n'était autre qu'un pamphlet pohtique intitulé : La Prudenza trionfante di Casale con l'armi sole di irattare negociati politici délia M. Chr., et destiné à faire connaître à l'Europe indignée les procédés étranges de Louis XIV et de son violent secrétaire d'État de la guerre pour arriver à leurs fins et faire disparaître les agents politiques de leurs ennemis. Ce pamphlet, qui, suivant Reitli , a été imprimé postérieurement au 30 septembre 1681 et antérieurement au 27 juin 1695, fut suivi bientôt après d'un article plus curieux encore, A cette date, un émigré, un protestant français ,■ Jacques Bernard, avait entrepris à Leyde , chez Claude Jordan, de 1685 à 1687, la publication d'une Gazette intitulée : Nouvelles extraordinaires de divers endroits, où se trouvaient intercalés des articles portant le titre à' Histoire abrégée de V Europe. Dans le numéro du mois d'août 1687, il donna à propos de Mantoue la traduction d'une dépêche italienne où il était dit : « Mat- » tioli ne resta pas longtemps à Pignerol , qui étoit trop près » de l'Italie , et quoiqu'il y fût gardé très-soigneusement, on » craignoit que les murailles ne parlassent. On le transféra » donc aux îles Sainte-Marguerite, où il est à présent, sous » la garde de M. de Saint-Mars »

En lui-même , le fait n'était pas complètement exact , puisqu'à l'heure où Saint-Mars venait d'arriver aux îles, MattioH, comme je le montrerai plus tard officiellement, était

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encore à Pignerol , où il devait rester jusqu'au moment de l'abandon de cette place (1694). Mais en tout cas il prouve qu'à cette époque l'Europe était informée de l'enlèvement du personnage, de son incarcération, et qu'aucun écrivain ou historien ne se serait avisé d'aller mettre un masque ou une légende sur la figure d'un prisonnier si avéré. C'eût été naïvement vouloir enfoncer une porte ouverte. D'ailleurs, l'historien Muratori , dans ses Annales cV Italie, publiées à Milan en 1749, parlait aussi de cet événement comme d'une aventure sans valeur ^ .

Il fallut donc la trouvaille de la lettre de 1687, insérée dans la feuille détachée de Jacques Bernard , par cet officier retraité de Phalsbourg, le baron de Heiss, pour que celui-ci se crût dans l'obligation d'adresser une note au Journal encyclopédique, note qui parut dans le numéro du 15 août 1770, et qui fut reproduite par le Journal de Paris de 1779 (22 décembre) ^.

La publication de cette traduction raviva un débat épuisé , et , sans se préoccuper de ce qu'il y avait d'étrange à vouloir faire un mystère de ce qui ne l'était plus pour personne, on voulut rechercher dans cette hypothèse la solution désirée, et on négligea les notices d'un écrivain bolonais, Fantuzzi^, qui s'occupait alors tout au long de Mattioli. On ne parla plus que d'un article paru dans le supplément de la Gazette de Leyde, n° 67 (1786), article qui acheva de prêter à l'hypothèse du baron de Heiss le caractère fantastique nécessaire à son acceptation dans le public.

ft On nous promet, y disait-on , des notes fort curieuses » sur l'Homme au masque de fer ; elles ont été trouvées à ) Turin, dans la bibliothèque d'un seigneur mort depuis " peu , qui lestenoit de ses ancêtres. Elles prouvent que cette » célèbre victime d'un ressentiment personnel étoit Gerolami » Magni, premier ministre du duc de Mantoue, qui s'attira

1 T. XI, p. 352.

2 T. IV, p. 287, 291, t. VI, p. 132, 235, 1470.

» cette infortune pour avoir suscité, ou du moins contribué )) beaucoup à susciter la ligue d'Augsbourg contre Louis XIV. » Le marquis de Louvois, pour plaire à son maître, parvint, » par l'entremise de l'ambassadeur de Turin, à faire enlever ce » ministre, qui étoit encore à la fleur de son âge. On le prit » un jour qu'il étoit à la chasse ; et pour qu'on ne pût jamais )) le reconnoître , et aussi pour éviter toute réclamation , on j) imagina de lui mettre un masque de fer. »

Ce fut alors que le poëte et littérateur Louis Dutens', dans la lettre VP de la Correspondance interceptée (Londres, in-1 2, 1 789) , et dans les ^[émoires d'un voyageur qui se repose (1806, Bossange, deux volumes, pages 204 et suiv.), parut .adopter l'opinion du baron de Heiss, et donna les récits de son ami l'abbé Barthélémy ^ sur les îles Sainte-Marguerite et le nommé Claude Souchon , le fils de l'ancien officier de la compagnie franche de M. de Saint-Mars.

Louis Dutens, l'abbé Barthélémy et le marquis de Castellane considéraient comme avérée la mort de Mattioli aux îles Sainte-Marguerite, et ne s'occupaient de la question, du reste, que pour contredire la fable légendaire de Voltaire, parce que, tout en reconnaissant la réalité de l'enlèvement de Mattioli , ils ne voyaient et ne pouvaient voir dans l'inconnu de la Bastille qu'un produit de l'imagination du grand écrivain ou un personnage tout à fait étranger à Mattioli.

DaYis le deuxième volume de ses OEuvres philosophiques et littéraires {Hambourg, J. G.Hoffmann, 1795), Gabriel Sénac deMeilhan^, émigré , consacra un chapitre h cette étude sur le Masque de fer, en adoptant l'opinion du baron de Heiss, Il invoquait à l'appui de sa thèse le témoignage des journaux

1 L. Dutens, académicien libre, né à Tours le 15 janvier 1742, mort en Angleterre , le 23 mai 1812.

2 L'abbé Barthélémy (Jean-Jacques), historien, né le 20 janvier 1716 , à Cassis, près d'Auba{;ne; mort à Paris, le HO avril 1795.

3 Né à Paris en 1736; inort à Vienne, le 16 août 1803. Ci-devant intendant du pays d'Aunis, de Provence, Avignon, et du Hainaut, et intendant général de la guerre et des armées du roi de France.

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italiens de 1782, qui avaient rapporté l'anecdote de l'enlèvement de Mattioli, trouvée dans les papiers d'un marquis de Pancaliès de Prie, mort à Turin cette année-là. Cet article fut reproduit dans Les Mémoires historiques et la méthode de les résoudre appliquée à l'Homme au masque de fer, et signé C. D. O., article que le Magasin encyclopédique publia en 1800 (6" année, t. VI, p. 472).

La même année, le 26 novembre 1795, un ancien ministre de Prusse à Turin, M. d'Oleires, baron de Chambrier ', communiquait à la classe des belles-lettres de l'Académie de Berlin un Mémoire sur cette question, [Mémoires de V Académie de Berlin, pour les années 1794 e^l795^ classe des belleslettres, et Recueil de l'Académ,ie, 1799.)

Sa conviction provenait des documents qu'il avait découverts pendant son séjour à Turin, les mêmes qui engagèrent le citoyen Reith , commissaire organisateur de la loterie nationale dans la 27^ division militaire, à Turin , le 12 ventôse an XII, à poursuivre l'explication de cette théorie de Heiss. Ce Reith avait fait d'ailleurs les recherches les plus consciencieuses, et c'est une note émanée de lui qui fut insérée dans \e Journal de Paris (p. 814-816, 9 pluviôse an XI), sous la forme d'une lettre adressée à Jourdan , et publiée h Turin par le baron de Serrières, le 10 nivôse an XI (31 décembre 1802), et intitulée ; Véritable clef de V histoire de l'Homme au masque de fer. Quant aux documents qu'il avait réunis, le dossier qui les contient, et qui est considérable, existe aux Archives nationales ^.

Vers la même époque, en l'an IX (1800), parut chez Valade, à Paris, un in-octavo de 118 pages, dû à la plume ' de M. Roux-Fazillac^, ancien officier et député d'Excideuil à la Convention. Cet ouvrage, fait dans les idées de Reith et de Heiss, était intitulé : Recherches historiques et critiques sur l'Homme au masque de fer , d'oii résidtent des notions

* Ghambrier, cliambellan du Roi de Prusse, membre de l'académie de Berlin. ^ Archives nationales, M. 746.

^ Roux-Fazillac, ancien officier, régicide, banni en 1816; mort le 22 février

certaines sur ce prisonnier . Ouvrage rédigé sur des matériaux authentiques.

Ce ne fat qu'en 1825 que M. Delort ' reprit cette hypothèse de MattioH , dans son ouvrage intitulé : Histoire de la détention des philosophes et de l'Homme au masque de fer. (Paris, Delaforest, 1825, in-8''.)

M. J. Delort, comme George Elhs, son traducteur anglais ( The true history of the State prisoner commonly called tJie Iron Mask, by the Hon. Georg. Agar Ellis, London, J. Murray, 1826, in-8"), basaient leur système de Mattioli sur le caractère spécialement curieux des soins que M. de Saint- Mars avait mis à conduire les deux prisonniers de la Tour d'enbas de Pignerol à Exiles, et sur la certitude que Mattioli était l'un de ces malheureux. Or, l'on sait maintenant que Mattioh était resté à Pignerol de 1681 à 1694, pendant que Saint-Mars était à Exiles et à Sainte-Marguerite. L'hypothèse tombait donc d'elle-même.

Plus tard, des historiens, comme Depping, dans sa Correspondance administrative de Louis XIV, et Camille Piousset, dans son Histoire de Louvois (t. III, p. 111), acceptèrent également cette opinion.

L'hypothèse iliaîï/o/i en était là, lorsqu'un jeune écrivain de talent essaya, lui douzième, delà présenter à nouveau, dans un ouvrage critique intitulé V Homme au masque de fer (1 869) , en démontrant que le prisonnier resté treize ans à Pignerol, loin de Saint-Ma-rs, et ramené aux îles en 1694, n'en était pas moins l'Homme au masque, l'homme que ne quittait jamais Saint-Mars, contrairement aux preuves de ses devanciers, Louis Dutens, l'abbé Barthélémy, Sénac de Meilhan, Roux- Fazillac et Delort, qui, tout en admettant l'idée de Mattioli, ne le faisaient qu'avec la conviction de voir ce prisonnier à Pignerol et à Exiles.

L'entreprise était hasardée , surtout avec une devise aussi pompeuse que celle-ci : « Il faudra que personne ne sache ce » que cet homme sera devenu » ; ce que pourtant l'on n'igno-

1 Né à Miiande en 1789.

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rait pas , puisque l'annonce du fait était imprimée cinq années après l'arrestation de l'individu.

On peut donc diviser la série des travaux exécutés sur Mattioli en quatre phases distinctes :

La première, de la fin du dix-septième siècle à 1770, — pamphlets et études historiques à propos d'un prisonnier d(,nt on connaît le nom et l'incarcération.

La deuxième, de 1770 à la fin du dix-huitième siècle, — hypothèse de Mattioli, mais mort aux îles.

La troisième, de 1800 à 1869, hypothèse de Mattioli, mais a la condition de le voir prisonnier à Exiles et ne quittant jamais Saint-Mars.

La quatrième, celle de 1869 (M. Marius Topin), Mattioli quand même, quoiqu'on ait prouvé qu'il n'avait jamais été à Exiles et qu'il était resté treize ans loin de Saint-Mars, en dehors de ses deux autres prisonniers mystérieux.

C'est la dernière phase de cette métamorphose que je vais examiner.

Né à Bologne, Ercolo Antonio Mattioli s'était attaché à la fortune des ducs de Mantoue. Avide de richesses , ambitieux, placé près d'un prince voué uniquement à ses plaisirs et toujours besogneux, il songea probablement à se rendre important d'abord, nécessaire ensuite. Mis parles espions français Juliani, Yarano , marquis de Cauriane, au courant des démarches qui se renouvelaient sans cesse auprès du duc pour la cession de Casai, il se fit l'agent actif de cette trahison. Ce qui pour lui dès le début n'avait été que l'occasion d'une bona mano grassement payée, allait devenir une excellente affaire. Appelé à Paris pour négocier directement avec le Roi, présenté par l'abbé d'Estrades, passablement naïf en l'aventure, notre homme n'eut rien de plus pressé, une fois possesseur du traité et des cadeaux du Roi (près de cent mille francs, etc.), que d'aller vendre son secret à tous ceux qui avaient un intérêt majeur à l'inexécution du marché honteux dont il était porteur.

Le 8 décembre 1678, le traité était signé à Versailles,

l'argent livré ; dès le l*"" janvier 1679, communication du document était faite à la duchesse de Savoie et au président Truchi, cet ennemi personnel de Louis XIV, lié à toutes les affaires scandaleuses de l'époque et particulièrement à celles des empoisonnements (affaires Van eus, marquis de Chasteuil, Bachimont , comte de Fenil, comte de Castelmajor, Lagrange, Poucet, etc.). A son passage à Milan, Mattioli renouvelait sa trahison, moyennant finance, bien entendu ; à Venise, il s'abouchait avec le conseil des Dix, et de là écrivait à l'impératrice Eléonore d'Autriche. Malheureusement il comptait sans les indiscrétions de ses complices momentanés, A Turin, la duchesse de Savoie et le Père Bonzoni informaient M. de Pomponne de ce qui venait de se passer; à Venise, Juliani manifestait ses soupçons à M. de Pinchesne. Enfin le 11 mars, l'abbé d'Estrades, qui arrivait à la cour de Savoie, faisait part de ses inquiétudes au ministre , annonçait l'arrestation du baron d'Asfeld à Notre-Dame d'Ivrée, et, le 15 mars , donnait tout le menu détail de l'affaire. Pour un agent diplomatique fraîchement nommé (la lettre de créance était du 16 février 1679), la déconvenue était grande. Aussi sa colère contre Mattioli s'accrut-elle en proportion même de la sotte démarche que ce maître en trahison lui avait laissé commettre et de la défaveur qui devait s'ensuivre. Dès le 8 avril 1679, l'abbé proposait l'enlèvement de Mattioli; le 22 , Pomponne hésitait encore à accepter ce procédé péremptoire , mais, ce jour-là même, d'Estrades annonçait au ministre qu'il était résolu à ne pas attendre les ordres delà cour pour faire arrêter le coupable, que l'exécution était urgente, etc. Le 26 avril au soir, le courrier arrivait à Paris; dbs le 27 , Louvois prévenait Saint-Mars de la possibilité de l'arrivée d'un nouveau prisonnier, et le 28, Pomponne adressait à l'abbé d'Estrades la fameuse dépêche à

effet de M. Topin: « Puisque vous croyez le pouvoir faire

enlever sans que la chose fasse aucun éclat. Sa Majesté désire que vous exécutiez la pensée que vous avez eue. "

Quand la lettre ministérielle parvint à Turin , la suppres-

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sioii du personnage était chose accomplie. Le 2 mai, Mattioli, arrêté, avait été conduit le soir même à Pignerol, et le 4, le valet allait rejoindre le maître dans la trop fameuse forteresse. Tel est l'homme dont M. Marins Topin a cru devoir faire l'Homme au masque de fer, cent années après l'avoir vu accepté comme un prisonnier vulgaire , dont l'incarcération à Pignerol et à Exiles est connue de l'Europe entière.

Tout le système de M. Marins Topin repose donc sur. ces deux faits principaux :

1° L'arrivée mystérieuse de Mattioli aux îles en 1694, sans se préoccuper du séjour de treize ans qu'il aurait fait à Pignerol , loin de Saint-Mars ;

2° Le peu d'importance des autres prisonniers ;

3° La nécessité du mystère de l'incarcération de cet homme.

Je vais essayer de démontrer l'impossibilité de ce mystère en signalant quelques-uns des errata que M. Topin a pu commettre pour donner à sa thèse un caractère de vraisemblance.

l'y entier erratum (Topin, p. 307). «Lorsque, les 2 et 5 mai » 1679, dit M. Topin, Mattioli et son valet ont été incar- » cérés à Pignerol, cette prison d'Etat renfermait, outre « Fouquet et Lauzun , quatre prisonniers, incontestablement » obscurs et de très-minime importance;

)) L'un , Eustache Dauger, amené le 20 août 1669 ;

" Le deuxième, arrivé à Pignerol le 7 avril 1674, était un » moine jacobin, fripon achevé, écrit Louvois , et qui ne " saurait être assez malmené ni souffrir la peine qu'il avait » méritée. Louvois adressait ensuite à Saint-Mars l'injonc- » tion de ne le laisser voir par personne ni donner de ses )) nouvelles à qui que ce fût... mais cet ordre était en quel- » que sorte de pure forme, car une prescription semblable » avait été faite à Saint-Mars le 19 juillet 1669, au moment ') de l'envoi d'Eustache Dauger. »

Mais pourquoi, tout d'abord, M. Topin regarde-t-il comme insignifiantes la dépêche de Louvois à Saint-Mars du 10 mars 1674, et les suivantes, dont j'ai déjà donné quelques extraits?

« Le Roi ayant jugé à propos , pour le bien de son service , » d'envoyer à Pignerol z«i /??v'5onnie?'^ lequel, quoique obscur, « ne laisse pas d'être ho7nme de conséquence, Sa Majesté l'a fait » partir d'ici sous la conduite du sieur Legrain , qui le con- » duira jusqu'à la poste qui est au delà de Lyon, nommée Bron, » où il se trouvera le 30 de ce mois , où vous aurez soin de » l'envoyer recevoir de ses mains par dix hommes assurés de « votre compagnie , commandés par un de vos officiers auxj' quels le sieur Legrain donnera toutes les instructions néces- ') saires pour la manière dont ce prisonnier devra être gardé; " vous recommanderez i\V officier de le conduire sans éclat par » les chemins, et de le faire entrer dans PignéYol sans bruit et M même sans que Von s'aperçoive que ce soit un prisoniiier que « vos gens conduiront dans le donjon., oîi vous le traiterez de la M même façon que le prisonnier que M. Vauroy vous a amené. »

Pourquoi, d'ailleurs, prétendre qu'il n'y a plus de prisonniers à Pignerol, en dehors d'Eustache Danger (1669) , du moine jacobin qui serait le deuxième prisoruiier enfermé le 7 avril 1674?

Et Cron, enfermé par ordre du 23 mars 1668 ;

LoGGiER, arrêté le 4 septembre 1672;

Mathonet, ordre d'entrée, 18 août 1672;

Plassot, ordre d'entrée, 18 août 1672;

Heurtaut, ordre d'entrée, août 1672;

La dame Carrière, ordre d'entrée, 18 août 1672;

Le comte de Donane, ordre d'entrée, avril 1673 ;

Maî'.sailles, ordre d'entrée, juin 1673;

Butticaris, ordre d'entrée, 11 janvier 1673 ;

Castanieri, dit Saint-Georges, ordre d'entrée, 4 novembre 1673? Que fait M. Topin de ces prisonniers? Pourquoi les oublier et les passer sous silence ?

Deuxième erratum (p. 308). «Cet Eustaclie Danger, aussi ') bien que le moine jacobin, ajoute M. Topin, que Caluzio, 5) amené en septembre 1673, que Dubreuil, emprisonné en » septembre 1676, étaient traités d'une manière identique » et sans aucune espèce d'égards. »

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Ainsi donc ce Caluzio serait le troisième prisonnier et Dubreuil le quatrième. Or Dubreuil existe, mais Caluzio n'a . qu'incidemment fait partie des prisonniers du donjon. Fils du syndaco de Pignerol , cet homme était marié et greffier de M. de Saint-Léon , gouverneur de la ville. C'était un fripon qui se livrait à tous les métiers inavouables. Compromis dans des affaires d'empoisonnement, il se sauva , fut arrêté à Maestricht, enfermé le 18 août 1673 à Pierre-en-Cise, conduit par le sieur de la Pointe, premier sergent de la compagnie Saint-Mars, et deux hommes, à Pignerol, enfin incarcéré le 13 septembre dans la citadelle, puis quelques jours après dans les prisons de Messieurs du Conseil souverain , comme le prouvent les lettres du ministre à Loyauté et à l'archevêque de Lyon, du 24 juillet et du 3 août 1673. Le 20 \ l'archevêque répondait à son neveu, le marquis de Louvois : « Je ne manquerai pas, conformément à votre lettre du 4 de ■>■> ce mois , de faire garder avec soin à Pierre-Cise le sieur » Caluzio, que me remit le 18 de ce mois entre les mains » l'officier des sauvegardes du Roi qui en étoit chargé. J'ai i> averti M. de Loyauté de son arrivée afin qu'il l'envoie » prendre. »

Le 16 octobre, Loyauté écrivait : « Caluzio est devenu fou, » ou le contrefait dans les prisons de MM. du Conseil souve- » rain. Je l'ai fait visiter par les médecins. . . »

Ce malheureux, du reste, en fut quitte pour la peur, faute de preuves. « Nous avons seulement, ajoute Loyauté, un » témoin qui dépose clairement toute la conspiration , mais » comme cela ne suffit pas pour la condamnation d'un accusé, « qu'il faut pour cela plus d'un témoin, nous avons cru qu'il y> n'étoit pas hors de propos de vous demander un ordre du M Roi pour chasser de Pignerol et hors du royaume ledit Ca- " luzio et sa femme, laquelle est pire que son mari, qui négo- " cioit toute l'affaire , et que MM. du Conseil souverain tienw nent dans leurs prisons, d'oii elle menace les gens, etc. »

1 24 juillet, p. 199, V. 305; 3 août, p. 36, v. 305; 20 août, p. 244, V. 361. Dépôt de la guerre.

Ledit Galuzio et sa digne femme furent effectivement chassés de la place pie'montaise, comme je le raconterai plus loin . Mais que devient alors l'allégation de M. Topin?

Troisième eri^atuin (Topin, p, 308). « Les prisonniers » (autres que Mattioli) étaient tellement insignifiants, prétend )) l'auteur, que lorsque Saint -Mars fut appelé du comman- » dément du donjon de Pignerol au gouvernement d'Exilés, » Louvois lui demanda un mémoire des personnes dont il étoit )) chargé, en le priant d'indiquer à côté de chaque nom ce qu'il )) savait des raisons pour lesquelles ils avoient été arrêtés » (12 mai 1680). Il est certain, ajoute-t-il , et cela n'a fait » doute pour aucun de ceux qui se sont occupés de ce pro- )i blême, qu'on ne saurait rechercher l'Homme au masque de » fer parmi ces malheureux ignorés, de la détention desquels » le ministre lui-même avait oublié la cause... » * Cette fois, l'on se trouve en présence d'un erratum plus grave, une élimination de lettre. Tout d'abord, M. Topin la cite comme étant du 12 mai 1680 , tandis qu'elle est véritablement du 12 mai 1681. Ensuite elle existe complète dans Delort, à la page 268 , et au Dépôt de la guerre , à la page 232 du volume 654 his. M. Topin ne peut donc l'ignorer. Rétablie en son entier, elle donne un tout autre sens à l'interprétation qu'a voulu en tirer l'auteur. La voici in extenso :

«J'ai lu au Roi votre lettre du 3 de ce mois, par laquelle » Sa Majesté , ayant connu l'extrême répugnance que vous avez " à accepter le commandement de la citadelle de Pignerol, a ') trouvé bon de vous accorder le gouvernement d'Exilés, » vacant par la mort de M. le duc de Lesdiguières , où elle " fera transporter ceux des prisonniers qui sont à votre garde, » qu'elle croira assez de conséquence pour ne les pas mettre en 5) d autres mains que les vôtres.

» Je demande au sieur du Chaunoy d'aller visiter avec vous )) les bâtiments d'Exilés, et d'y faire un mémoire des répaw rations absolument nécessaires pour le logement des deux >i priso7iniers de la Tour d'en bas, qui sont, je crois , les seuls

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» que Sa Majesté fera transférer à Exiles. Envoyez-moi un )) mémoire de tons les prisonniers dont vous êtes chargé, et » marcjuez-moi , à côté , ce que vous savez des raisons pour les- » quelles ils sont arrêtés. A l'égard des deux de la Tour d'eti » bas, vous n'avez qu'à les marquer de ce nom, sans y mettre » autre chose.

» Le Roi s'attend que, pendant le peu de temps que aous » serez absent de la citadelle de Pignerol pour aller avec le » sieur du Chaunoy à Exiles, vous mettrez un tel ordre à la " garde de vos prisonniers qu'il n'en puisse mésarriver d'au- " cun, et qu'ils n'auront pas plus de commerce avec qui que » ce soit qu'ils en ont eu depuis que vous en êtes chargé. »

On voit quel tout autre aspect prend la de'pécbe, et combien l'on doit se tenir en garde contre ces suppressions de documents.

Si donc le Mémoire précité par M. Topin s'occupe de personnes tellement insignifiantes, que devient alors la personnalité de Mattioli , et combien augmente , au contraire , ia personnalité mystérieuse des prisonniers de la Tour d'en bas, à l'égard desquels, dit la dépêche de Saint-Mars, vous n'avez qu'à les marquer de ce nom sajis y mettre autre chose, et que Louvois juge d'assez de conséquence pour croire ne pouvoir les mettre en d'autres mains que celles de son geôlier favori.

Quatrième erratum (p. 333) . « L'attitude du geôlier change- » t-elle à cette époque? (1687) dit M. Topin. Est-ce alors que ^T nous trouvons trace de ces égards constatés à satiété et qui Ti sont un des traits caractéristiques de l'histoire de V Homme au M masque de fer? » La dépêche va nous fournir une réponse.

Barbezieux à Saint-Mars, 29 juin 1692 : « i'a? reçu votre » lettre du 4 de ce mois. Lorsqu'il y aura quelques-uns des pri- » sonniers confiés à votre garde qui ne feront pas ce que vous » leur ordonnerez ou qui feront les mutins, vous n'avez qu'à » les punir comme vous le jugerez à propos. "

L'assertion de M. Topin est d'autant plus fâcheuse que la citation ne s'applique pas au prisonnier.

D'aillem^s, pour Mattioli, où sont donc les traces de ces

égards constatés à satiété? En fait de procédés délicats pour Mattioli, je n'ai jamais vu que les suivants :

Louvois à Saint-Mars, 20 mai 1679 : «Je n'ai rien à ajou- » ter à ce que je vous ai mandé de la dureté avec laquelle " il faut traiter le nommé Lestang. »

Louvois à Saint-Mars, 22 mai 1679 : « Il faut tenir le » nommé Lestang dans la dure prison que je vous ai marquée » par mes précédentes, sans souffrir qu'il voie de médecin » que lorsque vous connoîtrez qu'il en aura extrêmement » besoin. »

Louvois à Saint-Mars, 1679 (Delort, p. 233) : « L'inten- " tion du Roi n'est pas que le sieur de Lestang soit bien traité, » et Sa Majesté ne veut pas que, hors les choses nécessaires )' à la vie, vous lui donniez quoi que ce soit de ce qui peut » la lui faire passer agréablement. »

Saint-Mars à Louvois, 24 février 1680 : « Le sieur de Les- V tang, qui est depuis près d'un an à ma garde, se plaint de ce » qu'on ne le traite pas en homme de sa qualité et ministre " d'un grand prince. Cependant je suis les commandements » de Monseigneur sur ce sujet au pied de la lettre. "

Louvois à Saint-Mars, 10 juillet 1680 : « A l'égard du )) sieur de Lestang, j'admire votre patience et que vous atten- » diez un ordre pour traiter un fripon comme il le mérite >i quand il vous manque de respect. »

Saint-Mars à Louvois, 26 août 1680 : « Mattioli a obligé » Blainvilliers à lui faire des menaces d'une rude discipline, M s'il n'étoit plus sage. » Et plus loin : « Faites-lui voir le 1) gourdin. S'il meurt, faites-le enterrer comme un soldat... »

Quant à cette dépêche même du29 juin J 692 , que M. Topin cite à l'appui de sa thèse , les termes qui la composent ont trait uniquement aux méfaits des ministres protestants récemment amenés à Sainte-Marguerite et non au prisonnier d'Exilés.

En effet, Saint-Mars écrit à Barbezieux, 4 juin 1692 : « Le premier de ces ministres protestants qu'on a conduits ici » chante nuit et jour, à haute voix, des psaumes, exprès

MATTIOLI. 79

« poio' se faire connoîire pour tel qii il est. Après lui avoir )) défendu par plusieurs fois de discontinuer, sous peine d'une )) grosse discipline que je lui ai donnée, ainsi qu'à son cama- ') rade M. Salves, qui a l écriture en tête sur sa vaisselle et sur )) son linge, des pauvretés , pour faire entendre qu'on le retient ■■• injustement pour la pureté de la J'oi. »

Et Louvois lui répond, le 29, la lettre que M. Topin met au compte du Masque de fer. Le 10 août , il ajoute : « J'ai reçu » la lettre que vous m'avez écrite sur vos prisonniers. Le » meilleur moyen de faire taire celui qui chante contmuelle- » ment et écrit sur du linge , est de lui faire donner souvent » la discipline. Je vous prie de continuer à me faire part de » ce qui leur arrivera ' . »

Ciîiquième erratum (p. 334) . « On a dit et répété sans cesse, » raconte M. Topin, que Saint-Mars ne s'est jamais éloigné " du fameux prisonnier depuis l'instant où il a été chargé de » sa garde. C'est là encore un des traits qui caractérisent le M mystérieux détenu, et l'on s'est toujours représenté ces » deux hommes en quelque sorte prisonniers l'un de l'autre. » Trouvons-nous au moins, soit à Exiles, soit dans les pre- » mières années du séjour aux îles Sainte-Marguerite, cette » particularité significative? > On va juger :

Louvois à Saint-Mars, 14 décembre 1681 : « Rien ne " vous peut empêcher d'aller à Casai de temps en temps pour " voir Monsieur de Gatinat. 55

Louvois à Saint-Mars , 22 décembre 1 68 1 : « Sa Majesté ne » trouvera point mauvais que vous découchiez d'Exilés pour » une nuit, quand vous voudrez vous aller promener dans le " voisinage. »

L'abbé d'Estrades à Pomponne. Turin, 9 janvier 1682: "M. de Saint-Mars est à Turin depuis hier... »

Louvois à Saint-Mars, 18 avril 1682 : « Le Roi ne trouve » point mauvais que vous alliez faire la révérence à M. le duc » de Savoie. »

Louvois à Saint-Mars, 7 mars 1685: « Le Roi veut que

1 P. 187, V. 1127, Mss. Dépôt de la guerre.

" VOUS alliez prendre l'air dans le lieu que vous jugerez le ') plus convenable à votre santé. »

Louvois à Saint-Mars, 20 mars 1685: " Madame de 5) Saint-Mars m'ayant dit que vous désiriez aller aux bains >; d'Aix en Savoie, etc. »

Louvois à Saint-Mars, 5 juillet 1688 : « Le Roi trouve » bon que vous vous absentiez de la place où vous com- » mandez , deux jours par mois... »

Les citations sont nombreuses, mais pourquoi sont-elles inexactes? Pourquoi M. Topin néglige-t-il celles qui le gênent. Pourquoi la dépêche du 18 avril 1682' est-elle donnée incomplète? Voici le texte rétabli dans son entier : « Le Roi » ne trouve pas mauvais que vous alliez faire la révérence à » M. le duc de Savoie auparavant son départ du Piémont, » après avoir mis ordre à la sûreté de vos prisonniers , de ma- » nière que, pendant votre absence, ils ne puissent avoir com- ,) merce avec persojine , et qu'il ne puisse mésarriver. » Elle prend donc une tout autre signification.

Pourquoi la dépêche du 11 mai 1682^ est-elle oubliée? « Votre lettre du 3 de ce mois m'a été rendue. Je ne vois pas » d'apparence que le Roi puisse consentir que vous vous « absentiez du gouvernement que Sa Majesté a bien voulu » vous donner. Ainsi vous devez faire en sorte de mettre )i ordre à vos affaires sans quitter la place où vous êtes. »

Pourquoi la dépêche du 5 janvier 1685^ est-elle négligée? «Gomme il n'y a point d'apparence que le Roi veuille vous » donner présentement le congé que vous demandez, vous M pouvez m'écrire ce que vous aurez à me dire , en marquant ') sur l'enveloppe... et sur celle-là une autre... »

Pourquoi celle du 7 mars 1685 ^ n'est-elle pas entière ? «Le Roi veut bien que a'ous alliez prendre l'air dans l'endroit » que vous jugerez le plus convenable à votre santé , mais

1 P. 419, V. 676, Mss. Dépôt de la guerre.

» Sa Majesté vous recommande de donner de si bons 07'dres » pour la sûreté des prisonniers , que personne n ait commuai nication avec eux pendant votre absence et qu'il n'en puisse 1) mes arriver. »

La dépêche de Saint-Mars à Louvois, du 20 janvier 1687, est tout aussi concluante : » Je donnerai si bien mes ordres » pour la garde de mon prisonnier , que je puis bien vous en " répondre, Monseigneur, pour son entière sûreté et même " pour l'entretien que j'ai toujours empêché d'avoir avec mon » lieutenant, à qui j'ai défendu de lui jamais parler, ce qui » s'exécute ponctuellement ' . »

Ces procédés d'élimination et de coupure de lettres de M. Topin sont pénibles à constater, quand il s'agit d'un travail aussi considérable. Remarquons d'ailleurs qu'à Pignerol, Saint-Mars se trouvait dans une place de guerre avec un gouverneur général, un gouverneur de ville, un commandant de citadelle, tout un personnel nombreux militaire et civil, ainsi qu'une population hostile; il y avait donc danger à s'absenter. A Exiles et à Sainte-Marguerite, au contraire, Saint-Mars est maître absolu et complètement isolé. De 1681 à 1692, il n'a qu'un, deux ou trois prisonniers sous sa garde; le péril n'est par conséquent plus le même, et, comme on l'a vu et le verra plus tard , les précautions sont bien prises.

L'exclamation de M. Topin, à la page 351 : " Le nouveau » prisonnier de plus de conséquence que les autres arrive )) aux îles... depuis ce moment, Saint-Mars ne quitte plus » ses prisonniers» , n'a pas de fondement plus certain, car le 8 janvier 1694, Barbezieux écfit à Saint-Mars: « A l'égard » de celui des prisonniers qui sont à votre garde qui se con- » duit mal , je vous prie d'en user de la même façon que je >) vous l'ai marqué quand je vous en ai parlé ici^ . »

Ce qui prouverait qu'à la suite de la mort de son fils aîné (août 1693), Saint-Mars se serait rendu à la cour, aurait vu

1 Delort, p. 282. A rcliives nationales.

le ministre et se serait entretenu avec lui de son prisonnier. C'est la seule trace que j'aie rencontrée d'un voyage de ce personnage à Paris. La de'pêche est claire pourtant. Il est probable en effet que, par la même occasion, le ministre et Saint-Mars s'entendirent pour le chiffrage et l'expédition de leur correspondance, car, le 9 février 1694, Barbezieux écrivait au gouverneur des îles : « J'ai reçu la lettre que vous avez » pris la peine de m'écrire le 21 du mois passé. Je vous " puis assurer que personne ne l'a vue que moi, et quand » vous aurez quelque chose de, secret à me demander, vous » pourrez en user de la même manière*. »

Sixième erratum (p. 339). « Mais voici, dit M. Topin, un » autre résultat de nos recherches, tout aussi inconnu jusqu'ici « que celui qui vient d'être exposé... Tout à coup, le 26 février » 1694; , le ministre lui annonce la prochaine arrivée aux îles » de trois prisonniers d'Etat qui se trouvent dans le donjon M de Pignerol... Quelques jours après, en effet, arrivaient aux ') îles, entourés d'une très-forte escorte, conduits par le com- » mandant du donjon de Pignerol... trois prisonniers, parmi 1) lesquels, nous allons le voir, se trouvait celui que Saint- « Mars, quelques années après, emmènera à la Bastille. »

J'appellerai l'attention sur ce passage, car c'est là un des points de l'argumentation de M. Topin. Il lui faut, en effet, faire arriver mystérieusement à Sainte-Marguerite, et en une fois, des prisonniers qui pourtant n'y ont été envoyés qu'ostensiblement et en plusieurs fois. Et pour ce faire, il modidifie la dépêche concluante de Barbezieux à La Prade, du 20 mars 1694 ^ : « Le Roi ayant résolu de faire transférer aux " îles Sainte-Marguerite, en Provence, aux ordres de M. de M Saint-Mars, les trois prisonniers d'Etat qui sont à votre » garde dans le donjon de la citadelle de Pignerol, Sa Majesté » m'a ordonné de vous écrire qu'elle vous a choisi pous les con- ?) duire, les uns après les autres , c'est-à-dire que , quand vous 5) en aurez mené un , vous en reviendrez prendre un autre.

* P. 96, V. 1242, Mss. Dépôt de la guerre. 2 P. 200, V. 1243, Mss. Dépôt de la guerre.

» J'adresse pour cet effet à M. le comte de Tessé l'ordre de " Sa Majesté nécessaire pour que M. le marquis d'Herleville » laisse partir du donjon de Pignerol lesdits prisonniers et une " lettre de cachet pour ledit sieur de Saint-Mars que vous lui M remettrez avec le premier de ces prisonniers. M. de Tessé » pourvoira aux escortes et vous fera donner l'argent que vous » lui demanderez pour la dépense du voyage, suivant les » intentions du Roi que je lui explique par la lettre que je viens » de lui écrire ; vous observerez de choisir quelque personne » sage pour prendre en votre^bsence le soin des deux pri- » sonniers qui resteront , pendant que vous conduirez le pre- « mier; vous en exécuterez de même pour le troisième prison- " nier, tant que vous partirez avec le second. Vous savez de » quelle conséquence il est que ces gens-là ne parlent et » n'écrivent à personne pendant la route ; le Roi vous recom- » mande d'y tenir régulièrement la main et qu'il n'y ait que " vous qui leur donniez à manger, comme vous avez fait depuis » qu'ils ont été confiés à vos soins. Vous ne devez partir de ') Pignerol avec le premier priso?inier que lorsque deux ser- » gents de la compagnie de Saint-Mars, qu'il y doit envoyer, » y seront arrivés, lesquels il doit choisir pour vous aider à )) cette conduite. »

Il y a loin de là , ce me semble, au mystère de la litière de M. de Saint-Mars et au récit de l'auteur de Mattioli.

Septième erratum (p. 349 et 350). « Les prisonniers remis «par La Prade à Saint-Mars, prétend M. Topin , étaient » d'anciens détenus que celui-ci avait déjà gardés à Pignerol. » Cela ressort jusqu'à l'évidence, etc.. »

Pour moi l'évidence n'est pas sî complète, puisque l'auteur ne dit mot des prisonniers qui sont entrés au donjon depuis le départ de Saint-Mars. En effet, dans sa dépêche du 25 juin 1681, ce dernier écrit à l'abbé d'Estrades : « Mattioli » restera ici avec deux autres prisonniers » . Or, le 20 janvier 1694, le ministre donne bien l'ordre de transférer trois individus à Sainte-Marguerite , mais le 1 1 janvier il demande ienom d'un prisonnier mort; donc, à la fin de l'année 1693 ,

i] y avait quatre incarcérés et non pas trois. Quel est ce quatrième ? M. Topin n'en parle pas plus que des suivants : les frères Borelli (octobre 1681) ; les consuls de la Pérouse et le sieur Broardi (1682); le nommé Breton (1682); le sieur Robelin fils (1683); les sieurs Talmot, Morel et Boucher (1684), le sieur de Herse (1687); le comte de Fasquignioli (1690) ; le comte de Fenil (1693), etc.

Et les ordres d'emprisonnement de ces malheureux sont aussi intéressants que ceux de leurs prédécesseurs. Qu'on en juge! J

Louvois à Villebois, 5 décembre 1682: » Je mande par ') ordre du Roi à M. d'Herleville de vous envoyer le nommé » Breton , qui est présentement prisonnier dans la ville de » Pignerol, pour être détenu... ' »

Louvois à Villebois, 23 juillet 1684 : « Il faut que vous » m'envoyiez tous les trois mois un mémoire de la dépense » que vous ferez pour la subsistance du prisonnier que le sieur » Des(jrez vous a amené ^. »

Louvois à Villebois, 22 août 1687 : « Vous verrez par la » lettre ci-jointe que Sa Majesté vous envoie un prisonnier » nommé de Herse, qu'elle désire que vous fassiez garder " fort étroitement, et vous aurez soin de pourvoir à sa sub- » sistance sur le même pied des autres prisonniers dont vous » êtes chargé^. »

Un des arguments de M. Topin prend son appui dans cet extrait d'une dépêche de Barbezieux à Saint-Mars : « Je ne " vous en mande pas le nombre , persuadé que vous le " savez. » L'explication de ce propos est cependantbien simple. Quand Saint-Mars était à Exiles, il avait emmené avec lui sa compagnie. Villebois comme La Prade , ses lieutenants, ne furent que détachés et ne possédèrent jamais de compagnie propre. Ils restèrent avec Saint-Mars dans les rapports d'un lieutenant actuel avec son capitaine, c'est-à-

' P. 132, V. 683, Mss. Dépôt de la guerre.

2 P. 548, V. 715, Mss. Dépôt de la guerre.

3 P. 394, V. 783, Mss. Dépôt de la guerre.

dire obligés de lui envoyer un rapport régulier. Ces lieutenants, ces culs de plomb , comme les appelait leur capitaine, ■ étaient si bien stylés , qu'ils ne chercbaient même pas à connaître leurs prisonniers , auxquels ils avaient défense de parler. En 1681 , ils étaient au nombre de quatre : le chevalier de Saint-Martin, le sieur Blainvilliers, le sieift- de La Prade et Villebois. Saint-Martin et Blainvilliers, après la mise en liberté de Lauzun, reçurent de l'avancement. De La Prade, le plus jeune, resta avec Saint-Mars; de Villebois fut détaché à Pignerol. Il était aide-major depuis 16 74, à la place de Mathonet, ce lieutenant emprisonné et chassé, par suite de ses rapports suspects avec mademoiselle de La Motte, la maîtresse de Lauzun , et les trois complices de cette dernière, Heurtant, Plassot et la dame Carrière.

Le remplacement de Ville]()ois par La Prade s'explique tout aussi simplement. Villebois est malade , Louvois écrit à d'Herleville : « Il faut espérer que la santé du sieur Villebois " s'est rétablie ; le Roi désireroit que vous fassiez prendre soin » des prisonniers qui sont dans le donjon de la citadelle « jusqu'à ce que Sa Majesté étant informée de sa mort, je >; vous eusse envoyé d'autres ordres'. »

Villebois se rétablit momentanément pour retomber plus gravement en 1690. Louvois adresse alors à Saint-Mars la dépêche suivante : « J'ai rendu compte au Koi de la propo- « sition que vous faites d'envover le sieur de La Prade, lieu- » tenant du Roi des îles Sainte-Marguerite , commander dans « le donjon delà citadelle de Pignerol, h la place du sieur de » Villebois, à qui l'on donnera l'emploi dudit sieur de La » Prade. Si vous voulez que ledit sieur de Villebois m'écrive » qu'il donnera les mains à ce changement, je prendrai l'or- » dre de Sa Majesté pour expédier ceux qui seront nécessaires » pour cet effet ^. « Mais la maladie de Villebois s'aggrave, et le lieutenant meurt au commencement de l'année 1692. Louvois écrit aussitôt à Saint-Mars : « Le sieur de Villebois ,

1 ler août 1678, p. 8, V. 783, Mss. Dépôt de la guerre.

2 5 janvier 1691, p. 158, v. 1021, Mss. Dépôt de la gurrre.

» qui étoit chargé de la garde des prisonniers qui sont déte- » nus par ordre du Roi dans le donjon dePignerol, étant mort, « l'intention de Sa Majesté est que vous envoyiez incessam- » ment en poste audit Pignerol le lieutenant de votre com- » pagnie que vous avez destiné pour prendre soin de ces pri- )i sonniers. Je lui expédierai une ordonnance pour son voyage ; » cependant, je vous adresse l'ordre de Sa Majesté nécessaire » pour l'y faire reconnoître'. »

Ces dépêches n'ont pas besoin de commentaires ; elles sont suffisamment concluantes.

Huitième erratutn (p. 358). « Mais le masque , dira-t-on? » s'écrie M. Topin au commencement de son chapitre XXIV, » le masque qui est le trait caractéristique, distinctif du pri- » sonnier mystérieux..., etc.

» Avec l'Italien Mattioli, au, contraire, l'emploi d'un mas- » que a son explication toute naturelle... Il aura certaine- » ment fait partie de ses hardes et de ses effets, saisis en » 1678, près de Turin... »

Cette argumentation, on le sent, est une des grandes préoccupations de l'auteur. Dès le début de l'exposition de sa thèse , il la prépare. A la page 273 , il dit : « Giulani voit » Charles IV à Mantoue, et l'on convient qu'une entrevue » entre celui-ci et l'abbé d'Estrades aura lieu à Venise d'au- » tant plus secrètement , qu'à cause du carnaval tout le » monde, même le doge , les plus vieux sénateurs , les cardi- » naux et le nonce ne vont qu'en masque. » A la page 274, il ajoute : « Le 13 mars 1678, à minuit, au sortir d'un bal, » l'ambassadeur de Louis XIV et le duc de Mantoue se » rencontrent comme par hXisard au milieu d'une place, et » là, éloignés de toute oreille indiscrète, cachés aux regards » par un masque semblable à ceux que tous les seigneurs >' portent alors à Venise, ils s'entretiennent une heure durant « des conditions du traité. » Puis il termine par le brillant récit du chapitre XXIV , do^t je viens de donner quelques

1 5 mai 1692, p. 73, v. 1123, Mss. Dépôt de la guerre.

extraits, et qui se résumerait par ces mots : Mattioli est Italien , donc il doit porter le masque. C'est absolument comme si l'on se permettait de dire : Puisque ce monsieur est Espagnol, il doit avoir des castagnettes.

Des questions comme celle du Masque de fer doivent être examinées plus froidement. Formanoir, Blainvilliers ne parlent pas d'un masque de fer, ni même d'un masque habituel. Que dans le voyage et à la Bastille pour traverser les cours, on se soit servi d'un masque, le fait est naturel. D'ailleurs la Gazette d'Amsterdam, du 14 mars 1695, ne dit-elle pas qu'un lieutenant de galère amena à la Bastille un prisonnier m.asqué?

N'est-il pas supposable que la mesure prise à la Bastille tient à un détail de la prison , comme le Père Griffet l'a fait entendre avec raison? Pour moi, je crois plutôt que le prisonnier était connu de beaucoup de gens à Paris, qu'il avait déjà habité la Bastille avant d'aller à Pignerol , et qu'on ne voulait pas le laisser reconnaître, au moment où il traversait les cours de la forteresse pour se rendre à la messe ou chez le gouverneur. Je suis d'autant plus disposé à admettre cette explication naturelle, que Louvois écrit à Besmaus à propos de notre homme, le 10 mai 1673 ' :

«Il est de la dernière importance que l'on continue à ne

" savoir point ce qu'est devenu le sieur de Je vous prie

» de prendre sur cela toutes les précautions suffisantes et

" d'obtenir qu'il reste au M où quelqu'un qu'il connoît

» est aussi intime de tant de monde, etc »

Quant à Mattioh, quelle utilité y eût-il eu à mettre un masque sur la figure d'un homme dont l'incarcération était connue de l'Europe entière, d'un homme qui parlait mal le français et n'avait jamais habité la France?

Dernier erratum : La mort de Mattioli. Qu'est devenu Mattioli ? Voici l'expHcation que M. Topin donne de la disparition de son personnage (p. 348) : « Il fut l'un des trois pri-

» sonniers d'État que, le 19 mars 1694 , le Roi de France fit » transférer de Pignerol aux îles Sainte-Marguerite. Non pas 3' que son nom ait été alors prononcé. Depuis la dépêche du « 27 décembre 1693, concernant ce qu'il avait écrit sur les » poches de son justaucorps , on cessa de le nommer. Plus » que jamais , en effet, il importe de dissimuler à tous cette )) victime d'un audacieux et inexcusable attentat contre le

)) droit des gens Mais si grandes qu'aient été les précau-

» tions prises, si réservés que -se soient montrés depuis Bar- » bezieux et Saint-Mars dans leurs dépêches , elles renfer- » ment quelques mots révélateurs , et le fil qui va nous per- « mettre de suivre Mattioli jusqu'à sa mort, quelque fin qu'il « soit , est néanmoins visible. »

Comment imaginer pourtant qu'un personnage dont tous les commis, pendant quatorze ans, ont vu le nom tracé en toutes lettres dans leurs dépêches , dont tant de gens en Italie, en France, en Europe, connaissent les méfaits et l'incarcération, devienne tout d'un coup le mystérieux personnage de la Bastille? Comment baser cette hypothèse sur le départ de Mattioli pour Sainte-Marguerite, quand ce transfèrement est forcé et ne provient que de l'abandon d'une forteresse bombardée et cédée à la cour de Savoie? Pour moi, le disparu de 1693 est mort et bien mort à son arrivée aux îles, le 27 ou le 28 avril 1694, comme l'a affirmé du reste au marquis de Castellane, à l'abbé Barthélémy et au Père Papou, Claude Souchon, sur le dire de son père et de l'aumônier Favre,

En effet, en 1681 , quand Saint-Mars se rendit à Exiles , il emmena deux prisonniers (les deux merles) , et laissa les trois autres à Pignerol. Les trois prisonniers de Pignerol sont : 1" Eustache Danger, arrêté en 1669; 2" Duhreuil, arrêté à Bâle en 1676, conduit à Pignerol la même année. Il estbien à Pignerol après le départ de Saint-Mars pour Exiles, car Louvois écrit à Villebois, Ifi 24 mai 1682 : " J'ai reçu » votre lettre du 10 de ce mois, par laquelle je vois la peine » que vous fait le sieur Dubreuil. S'il continue à faire le fou.

» VOUS n'avez qu'à le traiter comme les gens qui ont perdu » l'esprit, c'est-à-dire le bien étriller, et vous verrez que cela ') le fera revenir dans son bon sens. Mais lorsqu'il vous a » demandé d'entretenir M. de Saint-Mars, il eût été plus à » propos que vous eussiez dit qu'il commandait toujours dans » le donjon. Et il ne fallait pas plus se donner la peine de lui « venir parler que de lui répondre comme vous avez fait\ "

Le n" 3 est Mattioli, et son valet. Or , de tous ceux enfermés à Pignerol depuis septembre 1681, Borelli, Broardi, Breton , Bobelin fils , Fasquignioli , comte de Fenil , de Herse, il n'y a que ce dernier qui soit resté dans le donjon. Du reste, voici les dépêches qui concernent ce prisonnier.

Louvois à l'archevêque de Lyon, 6 août 1687 : «Ordre » de prêter main-forte au sieur de la Coste pour un prison- » nier qu'on dirige sur Pignerol". "

Louvois à Villebois, 22 août 1687 : «Vous verrez, par la ') lettre du Roi ci-jointe, que Sa Majesté vous envoie un pri- )i sonnier nommé de Herse qu'elle désire que vous fassiez » garder fort étroitement, et vous aurez soin de pourvoir à » sa subsistance sur le même pied des autres prisonniers dont ') vous êtes chargé*. »

Saint-Mars à Villebois, 7 février 1689 : «Comme je ne me » souviens point qui est le nommé de Herse, prisonnier au » donjon de Pignerol, que vous dites qui a déclaré qu'il avoit » eu dessein de se tuer , je vous prie de me le mander ^ . »

Barbezieux à La Prade, 28 juillet 1692 : « J'ai reçu votre » lettre du 16 d^ ce mois. Le Roi a bien voulu vous accorder » une ordonnance de voyage pour vous être rendu à Pigne- " roi, et je vous l'adresserai au premier jour. L'on ne peut » qu'approuver ce que vous avez fait à l'égard du dernier pri- » sonnier qui a été merié à Pignerol, pour le rendre sage, » et vous ne sauriez prendre trop de précautions pour la

1 P. 548, V. 677, Mss. Dépôt de la guerre.

" sûreté de ceux de la garde desquels vous êtes chargé ' . »

Barbezieux à La Prade , 10 décembre 1692 : "J'ai vu par » votre lettre du 21 du mois passé, la violence qu'a faite le » dernier prisonnier qui a été envoyé au donjon de Pi.wnerol , » pour se sauver. L'on ne peut qu'approuver que vous en j' usiez comme l'on a fait par le passé , pour empêcher que )) celui-là et les autres que le Roi a confiés à votre garde ne " fassent la même chose. Cependant, pour punir ce dernier » de son entreprise. Sa Majesté trouvera bon que vous le " fassiez un peu... ainsi que vous le proposez^. "

Donc , lorsque La Prade arriva à Pignerol en 1 692 , il y trouva quatre prisonniers d'État : Eustache , Dubreuil , Mattioli et son valet, enfin de Herse.

Le 16 janvier 1694, Barbezieux écrit à Saint-Mars : " Le » sieur de La Prade, à qui le Roi a confié la garde des ^rz50?i?z2er5 » qui sont détenus par ordre de Sa Majesté dans le donjon de » Pignerol, m'écrit que le plus ancien est mort et qu'il n'en sait » pas le nom. Comme je ne doute pas que vous ne vous en soii- » veniez , je vous prie de me le mander en chiffres ^ . »

Le plus ancien est Eustache Dauger ; par suite, au commencement de l'année 1694, La Prade se trouve n'avoir plus que trois prisonniers, Mattioli et son A^alet, Dubreuil et le sieur de Herse. Ce sont eux que le gouverneur du donjon est chargé de conduire individuellement à Saint-Mars. Ces prisonniers arrivent en effet aux îles, et le lieutenant de Saint- Mars reçoit, comme récompense de ses services, le comman dément de la citadelle de Besançon , où se trouvaient renfermés des infortunés tout aussi intéressants que ceux de Pignerol.

A Exiles, en 1681 , Saint-Mars amène deux prisonniers, les deux merles. L'un d'eux meurt en 1686, donc le nouveau gouverneur, en arrivant aux îles, n'a plus qu'un prisonnier, celui dit le Masque de fer.

2 P. 192, V. 1132, Mss. Dépôt de la guerre.

3 P. 128, V. 1242, Mss. Dépôt de la guerre.

MATTIOLI. 91

A partir de 1689, il reçoit successivement plusieurs prisonniers protestants, comme je le prouverai plus tard par pièces officielles ' , ce qui fait qu'au commencement de 1 année 1694 il a six prisonniers , dont un m.eurt [Mehac) . Il lui reste à cette date cinq ministres protestants, Valsec, Cardel, Lestang , Girard et Gardien, et le prisonnier d'Exilés. En avril, mai et juin 1694, La Prade lui en amène successivement, de Pignerol à Sainte-Marguerite, trois nouveaux : Mattioli et son valet. Herse et Duhreuil. Saint-Mars a donc quatre prisonniers d'État, plus un valet, provenant du donjon de Pignerol , et cinq prisonniers protestants provenant de la Bastille. Les prisonniers d'Etat sont paye's à raison d'un écu par jour et par tête (le prisonnier d'Exilés depuis 1681, les autres depuis leur départ du donjon, 1694); les ministres protestants, à raison de quinze sols par jour. La première dépense est soldée par le département de la guerre, la seconde par celui de M. de Pontcbartrain ".

A la fin de l'année 1697, Saint-Mars garde toujours quatre ministres : Lestang, Valsec, Girard et Gardien, à propos desquels Pontcbartrain écrit le 5 janvier 1695 : « Le Roi a )) réglé cinq cents livres pour chacun par an. Sa Majesté a w bien entendu que c'était pour leur nourriture et entretien

» d'habits, linge et toute chose, etc » Or Barbezieux paye

de son côté régulièrement Saint-Mars, pour ses autres prisonniers d'État, à raison d'un écu par tête, et le 27 juillet 1697, « il lui annonce qu'il peut faire habiller d'hiver les « quatre prisonniers dont il lui parle et leur faire donner ') les autres choses qu'il croit qui leur sont nécessaires...^. » Donc il a quatre prisonniers d'État, et lorsque, le 10 mai 1694, Barbezieux écrit à Saint-Mars : « J'ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire le 29 du mois passé; » vous pouvez, suivant que vous le proposez, faire mettre » dans la prison voûtée le valet du prisonnier qui est jnort ,

1 Voir l'historique des prisonniers (chapitre IV.)

2 Secrétariat de la maison du Roi.

3 P. 188, V. 1391, Mss. Dépôt de la guerre.

» observant de le faire garder aussi bien que les autres , sans » communication de vive voix ni par écrit avec qui que ce

n soit ^ », les quatre prisonniers sont le Masque, Eus-

» tache, Dubreuil et le valet.

Mais de maître ayant un valet, il n'y en a qu'un, Mattioli; l'erreur n'est donc pas possible. La conjecture concorde du reste parfaitement avec les dépositions de Formanoir de Palteau, de l'aumônier Favre et de l'officier de la compagnie franche, Jacques Souchon. Par conséquent Mattioli aurait succombé, et de cette façon la disparition subite du fameux agent italien se trouverait naturellement expliquée. Effectivement, la fin de l'année 1693 avait été assez dure pour les prisonniers de Pignerol, par suite de l'investissement et du bombardement de la place ; le plus ancien des détenus était mort. De leur côté, Mattioli et son valet n'avaient pas dû se trouver dans un état parfait de santé, car ils étaient alités quand on fouilla leurs vêtements... « Si » quelqu'un des prisonniers, dit Barbezieux ^ à La Prade, )) le 27 décembre 1693, qui sont attaqués de fièvre double, «tierce et continue, viennent à mourir, il n'y a qu'aies » faire enterrer comme des soldats, mais je suis persuadé » qu'ils ne mourront pas encore de cette maladie. Vous n'avez « qu'à brûler ce qui reste des petits morceaux de poches » sur lesquelles les nommés Mattioli et son homme ont écrit » ce que vous avez trouvé dans la doublure de leur justau- » corps, où ils les avoient caches. »

Des prisonniers de Pignerol , Mattioli était relativement le plus de conséquence. D'ailleurs, malade, il a dû partir le premier pour les îles. La dépêche de Barbezieux à Saint- Mars pour la mise en route de deux sergents à destination de Pignerol, arriva le 24 ou le 25 mars. Les deux sous-ofH-

2 Mss. Dépôt de la guerre. M. Topin n'a donné que la deuxième parlie de cette dépêche. Pourquoi? Etait-ce par crainte de montrer le peu d'importance de Mattioli , qu'on ordonnait de faire enterrer comme un soldat s'il venait à mourir? . .

MATTIOLÎ. 93

ciers quittèrent Sainte-Marguerite le 26 ; en six jours ils furent à Pignerol. Le mouvement de transfèrement s'est donc exécuté dans les premiers jours d'avril , et Mattioli et sou valet ont dû arriver aux îles du 15 au 17 avril. Le 27 ou le 28, l'agent italien y mourait, et le 20, Saint-Mars écrivait au ministre pour savoir ce qu'il devait faire de son valet. Or, je ne saurais trop le faire remarquer, le prisonnier d'Exilés n'a jamais eu de valet; Dubreuil, l'empoisonneur, le fripon, l'espion , n'en était pas digne ; Herse a été amené seul ; les ministres à quinze sols par jour sont dans le même cas. Seul, Mattioli a un valet, mais un valet exceptionnel, qui a subi le sort de son maître par suite de la connaissance qu'il a eue de l'affaire de Casai. Il est bien resté à Pignerol, puisque je retrouve sa trace en 1684 et en 1693 (décembre) ; il est toujours auprès de Mattioli, partage sa prison; ce n'est qu'à lui que peut s'appliquer le texte de la dépêche ministérielle. On peut donc en conclure, avec toute la certitude désirable, que Mattioli est bien mort à la date que j'ai indiquée.

Tels sont les principaux errata du dernier auteur qui a voulu faire de Mattioli le prisonnier inconnu. J'espère avoir démontré leur évidence et détruit cette argumentation basée uniquement sur deux dépêches inexactement et incomplètement reproduites, celles du 12 mai 1681 et du 20 mars

Tout en rendant justice au vrai talent d'exposition de M. Marins Topin , qu'il me soit permis d'ajouter qu'il est regrettable que cet auteur n'ait pas procédé par méthode synthétique, en exposant les pièces du procès, quelque contraires à son opinion qu'elles aient pu paraître. C'est ce procédé que j'ai toujours employé, et il m'a réussi , car il m'a donné la clef de bien des événements de cette époque, et mis sur la voie de beaucoup d'autres. Dans les enquêtes, à quelque époque que l'on se reporte, c'est la seule qui soit rigoureusement applicable , si l'on désire obtenir la vérité.

En réalité, Mattioli ne pouvait être le prisonnier de la Bastille. Mattioli ne parlait pas français; son aventure était

connue de toute l'Europe ; sa mort n'avait pas été un mystère pour les officiers des îles. S'il n'a pas été mis en liberté , c'est qu'il n'a pas eu le temps de l'être : en effet, la guerre dure encore quand il meurt , et à Paris on ne devait guère tenir encore à renvoyer un homme qui avait pris part à l'occupation par surprise de cette malheureuse place de Casai qu'on était obligé de rendre au Piémont. Pourquoi d'ailleurs serait-il resté treize ans loin de Saint-Mars? Or, s'il a été transféré aux îles , c'est uniquement à cause du bombardement et pour faire de la place dans le donjon en vue des approvisionnements et des logements nécessités par un nouveau siège. Quant au masque, le pauvre petit seigneur mantouan n'en avait guère besoin. Qui diantre aurait été reconnaître ce personnage, à cette époque de surveillance extrême pour les voyageurs? Il a fallu cent années et l'oubli naturel de l'histoire du temps pour qu'un officier vînt en occuper ses loisirs de la retraite et raviver le débat , en jetant dans la circulation une hypothèse qui n'avait qu'un côté avantageux , une certaine concordance de nom avec celui du registre mortuaire de Saint-Paul, nom que chacun écrit à sa façon à cette époque, et qui, selon les habitudes du château et au dire même du confesseur de la Bastille , le Père Griffet, pourrait bien ne pas être celui du prisonnier.

Tout dans cette hypothèse est en opposition avec l'histoire, avec la tradition, et avec la logique. Il n'y a donc pas lieu d'y attacher une grande importance. C'est ailleurs qu'il aurait fallu chercher.

M. Marins Topin a hésité dans son ouvrage, on le sent, et M. J, Loiseleur , avec sa parfaite sagacité, a judicieusement observé cette oscillation inconsciente. C'est de ces hésitations mêmes et des pièces douteuses qu'il avait entre les mains, sans nul doute, que M. Marins Topin aurait dû entretenir le pubhc. En sacrifiant moins à la légende , il aurait acquis une autorité plus grande qu'en venant, lui douzième, ressasser une aventure dont la conviction n'était pas même complète dans son esprit.

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