‹ La vérité sur le Masque de fer (les empoisonneurs)Chapitre 41 sur 152 · LE GOUVERNEUR DU DONJON, M. DE SAINT-MARS · texte numérisé non relu

LE GOUVERNEUR DU DONJON, M. DE SAINT-MARS

Le gouverneur du donjon, Bénigne d'Auvergne de Saint- Mars, seigneur de Dimon et de Palteau, bailli et gouverneur de Sens, né en 1626, dans les environs de Montfort-l' Amaury , mourut à la Bastille, le 26 septembre 1708, à quatre-vingtdeux ans. Il fut enterré au cimetière de l'église Saint-Paul, le 28 du même mois. Voici quelles furent les phases connues de l'existence de ce personnage :

Enfant de troupe en 1638.

Mousquetaire k la première compagnie (1650).

Brigadier des mousquetaires (1660).

Maréchal des logis (1664).

Maréchal des logis, commandant le donjon de Pignerol, et capitaine d'une compagnie franche (1665-1681).

Gouverneur du fort de Pérouze (1665-1687).

Gouverneur du fort de l'Escluze (1665-1687).

Sous-lieutenant de mousquetaires en 1679.

Commandant la citadelle de Pignerol, pendant l'absence de M. de Rissan , le 26 septembre 1680,

Gouverneur titulaire de la citadelle, 25 avril 1681.

Gouverneur du château d'Exilés, 12 mai 1681.

Gouverneur des îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat , 1687,

Enfin, gouverneur du château de la Bastille, 1698-1708 (26 septembre).

« 13 juillet 1681 . P. 170, v. 656, Mss. Dépôt de la guerre.

Était-il petit gentilhomme de province, comme certains auteurs l'ont affirmé? Était-ce simplement un soldat de fortune? « Le nommé Pierre Bertrand, du village de Juigny , « près d'Étampes, raconte Constantin de Renneville, jadis « clerc de procureur, que j'ai connu très-particulièrement dans » la Bastille, m'a affirmé avec serment que le propre nom de ■•> Saint-Mars étoit Bénigne Dauvergne et qu'il avoit une nièce )) nommée Anne Dauvergne, servante chez M. de Tuméry. » Ce qui est certain, c'est qu'il ne fut anobli qu'en 1673. « Le Roi , lai écrit en effet Louvois , le 10 janvier 1673 , vous » a accordé les lettres de noblesse que vous demandez. Je les

« ferai expédier et délivrer de suite au sieur de Nallot ' »

Ce nom de Saint-Mars n'est du reste qu'un surnom. Il ne se fit appeler Saint-Mars qu'au régiment, comme c'était alors l'habitude de tous ceux qui s'enrôlaient. Son père était mort jeune; il fut probablement élevé par son oncle, petit gentilhomme champenois , le sieur Zachée de Byot , écuyer et seigneur de Blainvilliers, qui le fit entrer avec son cousin dans la première compagnie des mousquetaires comme enfant de troupe à l'âge de douze ans. Il resta depuis en pied dans la compagnie , fut de ceux enfin qu'on chargea avec d'Artagnan d'arrêter le surintendant Fouquet et plus tard de garder l'ex-ministre par suite du choix qu'on fit de lui pour commander le donjon de Pignerol. Dans cette forteresse, il se trouva mis en rapport avec le sieur Damorezan , commissaire des guerres, dont il épousa une des deux sœurs, renommées toutes deux pour leur beauté et leur sottise. De son mariage, Saint-Mars eut deux fils. L'un fut le filleul de Louvois. «Monsieur, lui écrit ce dernier le 9 mars 1671 , j'ai appris ') avec joie l'accouchement de madame votre femme, d'un » fils , et je m'en réjouis avec vous. Je veux bien en être le par- » rain, puisque vous m'avez choisi pour cela — ^» Cet enfant fut naturellement destiné à la carrière des armes , et vingt ans après, en 1692, Saint-Mars s'occupait de lui acheter une

* P. 78, V. 301, Mss. Dépôt de la guerre. 2 P. 75, V. 255, Mss. Dépôt de la guerre.

charge militaire. « Sa Majesté, lui répond à ce sujet Barbe- >i zieux, n'a pas jugé à propos de vous accorder le brevet de » colonel que vous demandez sur la charge du colonel-lieute- » nant du régiment colonel général des dragons , dont elle a 51 trouvé bon que vous traitiez pour monsieur votre fils. » Mais ce jeune officier mourait probablement dans le courant de l'année 1693, car, à la date du 7 septembre ', le ministre ajoutait : « Sa Majesté vous plaint et voudroit pouvoir faire " quelque chose pour vous à l'occasion de la perte de votre

» fils » Quant à son second fils, il devint commissaire

des guerres , épousa la fille du sieur Desgranges , premier commis de M. de Pontchartrain , et mourut à la fin du dixseptième siècle. A quelle date exactement? Je n'ai pu le savoir. Ce qui est certain, c'est que Saint-Mars, laissé sans postérité, laissa sa fortune à M. Desgranges et à ses neveux, les Formanoir.

Lui-même avait hérité , avec ses cousins et cousines germaines, de l'oncle qui l'avait élevé, le sieur Zachée de Byot, seigneur de Blainvilliers. En 1670, il céda sa part d'héritage à son cousin germain et lieutenant dans sa compagnie, le sieur de Blainvilliers^. Avait-il un frère? Il existait bien alors un officier du nom de Saint-Mars , qui , blessé au siège de Maëstricht, en 1673, dut se retirer du service. Mais s'il eût été parent du geôlier, il eût par conséquent participé à la part d'héritage et aux mutations que j'ai signalées dans les pièces notariées de 1670. Je ne crois donc pas à la parenté. Voici, du reste, la pièce originale, la seule que j'ai rencontrée. Elle est autographe, signée Sainct-Mars, et adressée de Maëstricht, le 20 juillet 1673 , à M. Louvois^ : « Mon- 5) seigneur, si la blessure que j'ai reçue ici n'est pas assez )) considérable pour m'empêcher de finir la campagne, la " même maladie qui me retint dernièrement à Metz pendant

1 9 décembre 1692. P. 165, v. 1132, Mss. Dépôt de la guerre.

2 Les pièces probantes viennent de M. Ed. Barbier d' A ucourt, référendaire honoraire, actuellement propriétaire du domaine de Blainvilliers, près de Montfort-l'Amaury.

3 Mss. Dépôt de la guerre.

» quelque temps me met tout à fait hors d'état de la pou- )5 voir continuer. C'est pourquoi, Monseigneur, je vous « supplie très-humblement avoir la bonté m'accorder mon » congé, lequel je recevrai comme une marque de l'hon- ,7 neur de vos bonnes grâces, avec regret de n'avoir jamais )) trouvé occasion de la mériter, vous protestant, Monsei- » gneur , que le plus fort de mes désirs seroit de vous faire » connoître avec quel attachement de fidélité et de respect » je suis, Monseigneur, votre très-humble et votre obéissant » serviteur'. »

Elle est annotée par Louvoisdela façon suivante : « Saint- » Mars, si c'est qu'il ne veut plus servir et se deffaire de sa » charge, ou s'il a besoin d'un congé pour s'aller remettre, M afin que j'en parle au Roi. »

Son beau-frère, le commissaire des guerres Damorezan^ avait toujours été fort apprécié par Le Tellier et par Louvois,. qui disaient de lui : « C'est un fort honnête homme et un » très-bon serviteur. »

Il paraîtrait, toutefois, que cette honnêteté lui pesait, car en 1683, à la suite de fâcheuses histoires d'argent, ce même Damorezan se vit obligé de quitter la France, ainsi que l'abri momentané que lui avait offert son parent dans son poste, pourtant bien retiré, d'Exilés. « Sur l'avis que vous avez )' eu, lui écrit le ministre, que M. Damorezan passoit par " Suze pour se retirer à Turin, vous l'avez convié de venir « à Exiles. Vous demandez qu'il puisse y rester en sûreté, " sur quoi j'ai à vous dire qu'il faut que vous vous donniez 3) bien garde de l'y^retenir, parce que les trésoriers généraux V ont un ordre du Roi entre les mains pour le faire arrêter » partout où il se trouvera. Ainsi, il vaut beaucoup mieux » que vous lui conseilliez de sortir du royaume le plus tôt » qu'il pourra, que de rester dans un lieu où indubitablement » il sera arrêté ^. "

De toute la famille , la personne la plus influente fut sans

1 23 janvier 1665. P. 193, v. 191, Mss. Dépôt de la guerre.

2 4 septembre 1683. P, 116, v. 696, Mss. Dépôt de la guerre.

contredit la sœur de ce Damorezan et de la femme du geôlier. F ille d'un apothicaire, elle épousa Elie Dufresnoy, attaché au secrétariat de la guerre, et, depuis, premier commis de Louvois. Cette madame Dufresnoy devint, vers 1670, la maîtresse de Louvois, qui fit créer pour elle, en 1673, la charge de dame de lit de la Reine. Dans ce milieu de courtisans, son influence fut considérable, autant que sa sottise. « Ce qu'il y a de plus grand de l'un et de l'autre j) sexe , dit La Fare , est appliqué à faire sa cour à cette » femme, qui, de son côté, y répond avec toute l'insolence » que donnent la beauté et la prospérité, jointes à une basse « naissance et à fort peu d'esprit ^ »

« Sans vanité, je sais des nouvelles à l'arrivée des courriers, » écrit madame de Coulanges à madame de Sévigné ; c'est » chez M. Le Tellier qu'ils descendent, et j'y passe mes jour- » nées. Il est malade, et il paroît que je l'amuse; cela me suf- » fit pour m'obligera une grande assiduité... Nous avons ici «madame de RicheHeu ; j'y soupe ce soir avec madame » Dufresnoy. Il y a grande presse de cette dernière à la cour, » il ne se fait rien de considérable dans l'Etat où elle n'ait » part^. » Le 20 mars 1673 elle ajoute : « Madame Dufresnoy » fait une figure si considérable que vous en seriez surprise. " Elle a .effacé mademoiselle de S... (d'Usa de Salusses?) » sans miséricorde. » Et plus loin, le 10 avril : « M. de La » Rochefoucauld a passé le jour avec moi ; je lui ai fait voir )) madame Dufresnoy, il en est tout éperdu... »

Il n'en faut pas tant pour expliquer l'origine des gratifications continuelles accordées à Saint-Mars, de l'attention prêtée à ses prisoriniers , et de la confiance de Louvois dans ce geôlier. Le jeune secrétaire d'Etat pouvait sans crainte être le parrain de son neveu de la main gauche. Du reste, tout ces Dufresnoy furent comblés de grâces et d'argent Un beau-frère, le sieur Dufresnoy, devint lieutenant de Roi dans la citadelle de Dunkerque, et la fille de la maîtresse du

1 La Fare, t. IV, p. 224.

2 26 décembre 1672.

ministre épousa en 1680 Jean d'Alègre, marquis de Beauvoir, dont elle eut aussi une fille, mariée en 1710 au comte de Boulainvilliers. Quant au mari complaisant de la belle protégée, il mourut en 1698, pleuré même par le fils de son ancien chef, M. de Barbezieux , qui s'empressa d'adresser ses condoléances à M. de Saint-Mars : « Je commencerai , « lui écrit-il le 1" mars, par vous faire mes compliments sur » la mort de M. Dufresnoy, votre beau-frère, dont vous ne » doutez point que, pour ses services et l'amitié que j'avois » pour lui, je ne sois très-fâché ', »

Saint- Mars avait une sœur, nommée Marguerite. De son mariage avec Éloi de Forraanoir, sieur de Corbest, naquirent trois neveux qui furent ses héritiers. L'aîné, Guillaume, servit comme cadet dans sa compagnie. En 1693, Saint-Mars sollicita pour lui le brevet de lieutenant à la place du sieur Boisjoly : « Lorsque, lui répondit le ministre, vous M m'aurez mandé l'âge du sieur de Formanoir, votre neveu, » qui y sert en qualité de cadet, et auquel vous voudriez » faire toucher cette lieutenance, j'en rendrai compte volon- « tiers au Roi , et je vous ferai savoir ce qu'il a plu à Sa Ma- » jesté d'ordonner. » Le 8 janvier 1694 il ajoutait : « Le Roi » a trouvé bon d'accorder au sieur de Formanoir, votre » neveu, la lieutenance de votre compagnie^. » Ce neveu avait alors quarante-quatre ans.

Ce fut lui qui accompagna Saint-Mars à la Bastille , administra le château de concert avec l'aumônier Giraut, et se montra le digne élève de Saint-Mars en fait de rigueur et de rapacité. Furieux de n'être pas nommé gouverneur de la célèbre forteresse à la mort de son oncle, et d'être distancé par M. de Bernaville, il donna sa démission, et se retira dans la terre de Palteau dont il avait hérité. « Il étoit encore plus » méchant que son oncle, a dit de lui Constantin de Renne- » ville. Son front, pas plus large que le pouce, semble être » une étiquette de parchemin grillé , sous lequel s'enfoncent

» deux petits yeux de cochon brûlé , noirs comme des pru- « neaux relavés... »

Le fils de ce Guillaume se livra à l'agriculture, et fournit plus tard à Saint-Foix les renseignements qu'il réclamait pour élucider la question du prisonnier masqué.

Pour le second des neveux, je n'ai retrouvé qu'une dépêche du 3 juin 1683, relative h un bénéfice que le ministre ne peut accorder : « Comme les pensions sur les bénéfices , » écrit Louvois à Saint-Mars, s'éteignent par la mort des « personnes qui les possèdent, il n'y a pas moyen de don- » ner à votre neveu celle qu'avoit le sieur Vignon, sur l'ab- » baye de Bonne-Espérance \ »

Ce neveu s'appelait Louis- Joseph ; il hérita du titre de seigneur de Saint-Mars. En 1714, il était chevalier de l'ordre militaire de Saint-Louis, et demeurait ordinairement à Montfort.

Le troisième neveu, Louis, servit également aux îles dans la compagnie franche de M. de Saint-Mars. En 1714, il portait le titre de chevalier et de seigneur de la terre d'Erimont, dont il avait hérité à la mort de son oncle ^.

Saint-Mars commandait d'une manière absolue dans le donjon, et, quoique résidant dans la citadelle, n'avaitpas plus à demander au lieutenant de Roi qu'au gouverneur général. Pour les ordres à recevoir et à exécuter, il ne dépendait que du secrétaire d'État de la guerre, le marquis de Louvois, du département duquel ressortaient exclusivement Pignerol et Pérouse. Pour le fort de l'Écluse, il avait affaire à Golbert. Aux îles de Lérins, tout en restant comme officier et commandant de la place soumis à M. de Louvois, il faisait partie, pour l'administration, du département de M. de Seignelay. Enfin, en 1690, quand M. de Pontchartrain eut ce poste, ainsi que celui de la maison du Roi, Saint -Mars retomba sous sa direction pour les prisonniers (ministres protestants"! . Il en fut de même à la Bastille.

2 Voir aux Pièces justificatives les papiers de la famille de BlainviUiers.

Comme type de geôlier, Saint-Mars est certainement le plus parfait qu'un chef absolu ait pu rêver. Il n'a jamais eu en vue que deux ide'es fixes, l'exécution stricte de l'ordre donné et un intérêt particulier. C'est un vrai bouledogue auquel, de temps à autre, le maître jette quelque os nouveau à ronger. De rapports difficiles avec ses supérieurs et ses égaux, Saint-Mars paraît pourtant s'être attaché ses inférieurs, malgré sa sévérité; mais très-rude pour lui-même dans le service, il sait demander beaucoup pour les autres. Avant tout, Saint-Mars est un homme avide. C'est le vrai soldat de fortune qui toirte sa vie ne sait que solliciter quelque grâce nouvelle et se plaindre des injustices du sort. Il met la même opiniâtreté à se plaindre qu'à surveiller les malheureux confiés à sa garde. « Saint-Mars étoit un petit homme, » très-laid, qui paroissoit âgé de quatre-vingts ans, quand je » l'ai vu pour la première fois en 1702, dit Renneville, tout » courbé et tremblant , et d'un emportement terrible , jurant )» et blasphémant continuellement, et paroissant toujours en

» colère, dur, inexorable et cruel au dernier point » Le

portrait n'est pas flatteur, il est même peut-être exagéré ; pas trop pourtant, quand on se représente cet étrange gouverneur passant ses nuits sur les arbres pour mieux surveiller les faits et gestes de ses victimes.

L'état suivant, qui existe aux Archives nationales, donnera du reste une idée exacte des dépenses et des revenus de ce personnage :

« Pour 66 hommes, 1 capitaine, 4 lieutenants, 3 sergents, » 3 caporaux, 5 anspessades et 50 soldats, à raison de : » 87 livres 10 sols au capitaine.

— au lieutenant.

— à chaque sergent.

— à chaque caporal.

— à chaque anspessade

— à chaque soldat.

» 9xx l. m l. 10 s. (par mois).

V Au capitaine pour augmentation de solde. 3361. 10 s.

» — pour subsistance 87 —

» — pour maréchal des logis de

mousquetaires 75 —

» Par mois 5001.

« Pour l'augmentation de solde que Sa Majesté a accordée « pendant ledit mois à trois desdits lieutenants qui sont mous- » quetaires de ladite compagnie :

» A raison de 50 1. chacun.

)) Plus 36 de subsistance.

)) Plus 60 comme mousquetaires.

» Total. 145 1. pour chaque lieutenant.

« Pour le quatrième lieutenant , qui n'est pas

» mousquetaire 110 1,

» Pour le chapelain qui dit la messe de Fouquet. 25

» Pour la nourriture pendant ledit mois dudit

" Fouquet et de son valet 500

» Pour le payement des gages dudit valet. . 50

» Pour le payement pendant ledit mois des » bois et chandelles , tant de la chambre dudit

» Fouquet que des corps de garde 100

» Au nommé Salvator Vitta , qui a traité de la » fourniture des casernes de Pignerol, pour l'entre- » tien de vingt lits qui servent à coucher les sergents » et soldats de ladite compagnie, à raison de 18 de- » niers par lit, par jour, y compris deux bûches » fournies par lit 45

« Total par mois 23461.

» Par trimestre 7038 1.

» Le 27 janvier 1668.

)) Signé : Louvois.

» Le Glert, trésorier général de l'extraordinaire'. »

Donc, pour Fouquet, un valet, sa compagnie et ses appoin- 1 K, 120.

tements, Saint-M.irs a touché, et cela eu dehors de toutes les autres gratifications, etc — , une somme de deux millions quatre cent mille lièvres, le tout pour quinze ans.

A partir de 1G70, il reçut six cents livres par mois pour Lauzun , plus cent cinquante livres pour ses deux valets, plus cent livres de supplément pour sa compagnie , plus cent vingt livres pour chacun des autres prisonniers (quatre en moyenne), plus deux cents livres par mois pour augmentation de solde , plus cent cinquante livres comme souslieutenant de mousquetaires. A ces chiffres qu'on ajoute les appointements de gouverneur des châteaux de la Pérouse et de l'Écluse, appointements payés par Colbert, et l'on pourra se rendre un compte exact de la fortune de ce maître geôlier, qui posséda un revenu annuel de plus de cent cinquante mille livres.

C'était une bonne aubaine pour un maréchal des logis, et qui explique bien des soins et bien des tracasseries. Mais cette énumération des ressources régulières ne suffit pas ; il faut assister à la série des demandes et des faveurs pécuniaires accordées au geôlier, pour achever de peindre ce personnage. Il voulait encore des honneurs et des places.

« J'ai pris la liberté, écrit-il au ministre, le 27 février » 1672\ de vous mander que ce qui pouvoit me faire vivre » ici en santé étoit un peu d'honneur. Il y a si longtemps que » je suis maréchal des logis, que je suis le doyen de tous. L'on » me mande que Maiipertuis va monter à la charge de Jau- » velle ; si vous n'avez la bonté, Monseigneur, de représen- » ter à Sa Majesté mon ancienneté, je mourrai ce que je

» suis » Cette fois, la réclamation a été écoutée. Par le

retour du courrier, le 5 mars, il reçoit six mille livres de gratification (trente mille francs de notre monnaie). Au mois de juin, le 28 , il écrit derechef à Louvois pour lui faire part de sa malheureuse situation , lui demander son changement et le droit de vendre sa charge à M. de Cachac. Le ministre lui répond du camp d'Utrecht, le 6 juillet : « Sa Majesté

* Mss. Dépôt de la guerre.

» m'a paru disposée à vous établir Je m'en vais écrire

» pour que l'on m'envoie ici le sieur de Cachac, qui est lieu- » tenant dans la compagnie de Navailles. Je le ferai aussitôt

«partir pour vous aller trouver '» L'année suivante,

1673, Saint-Mars se dit malade et dé^^oûté de tout. Louvois, qui connaît son homme , feint de ne pas comprendre ce que sa lettre veut dire et lui écrit le 4 août : « Je vois par votre » lettre du 20 de ce mois, qu'étant fort incommodé et hors » d'état de service, vous êtes obligé de demander congé ; je » vous prie de me faire savoir si c'est pour vous retirer entiè- » rement du service du Roi et vous défaire de votre charge, » ou si c'est seulement pour aller vous faire traiter , afin que » je puisse parler au Roi en conformité de ce que vous me » manderez^. » En 1675, nouvelles plaintes du personnage. «Je ne fais pas de doute, dit-il, que tout autre que moi ne » fît encore mieux que je n'ai fait depuis quatorze ans que je » fais ce métier-ci, tant sous défunt M. d'Artagnan, qu'ici où » je suis depuis onze années... Je vous demande en grâce )» de me donner quelque honneur ou la permission de me » faire casser la tête aux armées, où j'ai toujonrs servi depuis » l'âge de douze ans. » En 1677, il recommence encore, et Louvois répond le 1 i janvier : « Sa Majesté m'a commandé » de vous faire savoir que si vous traitez du gouvernement n dont vous me parlez, elle voudra bien vous aider de dix » mille écus pour vous donner moven de l'acheter. » Il ajoute le 9 novembre : « Expliquez-moi enfin quelle est la marque » d'honneur que vous désirez que le Roi vous donne, afin que H si je juge qu'elle soit de nature que Sa Majesté vous la « pourra accorder, je lui parlerai en votre faveur. »

Pour Saint-Mars, l'honneur c'est l'argent, car, parleretour du courrier, il reçoit une forte gratification de trente mille livres (cent cinquante mille francs).

Mais l'appétit vient en mangeant.

L'année suivante, notre homme réclame à tout prix un

1 P. 9, V. 467, Mss. Dépôt de la guerre. ~ P. 47, V. 305, Mss. Dépôt de la guerre.

gouvernement quelconque, Philippeville, Tliionville ou Avesnes. Il fait flèche de tout bois. Louvois répond toujours par des fins de non-recevoir : « Le Roi ne veut pas que le gou- » vernement de Thionville soit vendu. Cherchez-en un autre. » «Le gouvernement d'Avesnes n'est pas à vendre...» « Le » gouvernement de Philippeville ne vous convient pas, parce » qu'il faut que le gouverneur y ait sa résidence... » Puis, fatigué des sollicitations perpétuelles de son geôlier, il lui envoie une nouvelle gratification de quinze mille livres (soixantequinze mille francs , valeur moderne) , joli denier pour un maréchal des logis de mousquetaires, mais juste suffisante pour calmer l'appétit du gouverneur (30 janvier 1679), Cela ne l'empêche pas, en effet, de renouveler sesplaintes pendant toute l'année 1680. Il prétexte cette fois les ennuis que lui cause M. d'Herleville. Il est bien gouverneur de la citadelle de Pignerol, mais il veut être son maître. Le 12 avril 1681 , Louvois lui apprend que Sa Majesté « a paru disposée à lui » donner le commandement de la citadelle dudit Pignerol ; à » y conserver une compagnie franche sur le pied des autres " compagnies qui sont entretenues en garnison et à conser- » ver deux de ses lieutenants pour veiller sous ses ordres à la » garde des prisonniers qui y restent. » Il ajoute , le 25 , que Sa Majesté lui accordera le même caractère dans ce poste qu'à M. Dumetz dans celle de Lille, c'est-à-dire, pécuniairement parlant, six mille livres par an (trente mille francs), sans compter les indemnités, la subsistance et le casuel. Mais Saint-Mars n'est pas satisfait. Il accepte bien les six mille livres; quant à cette idée de rester sous les ordres directs de son ennemi M. d'Herleville, il ne peut la supporter; il se plaint, et par le courrier suivant (12 mai 1681) se voit nommé au commandement du fort d'Exilés. Là, du moins, il pourra faire de l'autorité tout à son aise.

La même année, il reçoit, en deux fois, trente mille francs pour les réparations à faire à son logement d'Exilés , logement qu'il ne devait occuper que pendant cinq années. Quinze mois se passent assez tranquillement ; puis avec les derniers

jours de l'année 1683 recommencent les jérémiades de ce geôlier émérite. « Sa Majesté m'a paru disposée h se souvenir « de vous V , lui répond Louvois. En 1684, il sollicite de nouveau, et comme l'affaire traîne en longueur, il prétend avoir quelque chose de fort important à faire connaître au ministre à propos de ses deux prisonniers, et demande l'autorisation de venir à Paris ; mais le ministre fait la sourde oreille et se contente de lui dire : « Si la chose est grave, écrivez-moi de la «façon que vous savez. » Saint-Mars obéit à contre-cœur, ne sait qu'inventer et finit par une nouvelle prière. « J'ai vu » par ce que contient votre lettre , lui répète Louvois , ce que " vous ont dit vos prisonniers , qui n'est d'aucune conséw quence, et combien vous désirez de changer de gouverne- » ment. J'en rendrai compte au Roi dans les premières occa- » sions qui se présenteront, et vous devez être persuadé que » je suis toujours très-véritablement tout à vous'. «

Pendant les années 1685 et 1686, même palinodie, qui se termina par la nomination de Saint-Mars au gouvernement des îles Sainte -Marguerite et Saint-llonorat. Aux îles, il reçut cette fois une nouvelle gratification de sept mille livres (trente-cinq mille francs) , pour les réparations nécessaires aux prisons et à son logement, cinq mille vingt-quatre livres le 16 mars 1687, dix-neuf cents livres le 17 août 1687, plus des frais de route considérables. Il obtint continuellement des dons nouveaux , soit pour lui , soit pour ses fils ou ses neveux, et, pour dernière faveur, il se vit gratifié du gouvernement de la Bastille, le poste le mieux rétribué de France, avec vingt-cinq mille francs d'indemnité de déplacement^.

A la Bastille, en effet, le revenu fixe s'élevait à plus de cent mille francs , revenu auquel s'ajoutaient les bénéfices énormes provenant de l'entretien des prisonniers. Les malheureux que Saint- Mars eut sous sa garde dans les différentes forteresses ne furent pour lui que de véritables poules couveuses, mais des poules aux œufs d'or. Il n'y a

1 P. 575, V. 741 , Mss. Dépôt de la guerre.

2 P. 235, V. 781; p. 308, v. 783, Mss. Dépôt de la guerre.

donc pas lieu de s'étonner des richesses qu'il laissa à sa mort. Outre une vaisselle d'argent fort belle, des meubles somptueux, des armes et des bijoux de grande valeur, on trouva dans ses coffres plus de six cent mille francs d'argent comptant. Tel fut le lot qui échut au père de sa belle-fille, M. Desgranges. Ses trois neveux, les Formanoir, eurent les terres de Dimon, de Palteau et d'Erimont, propriétés seigneuriales qui valaient plus de deux millions de livres (dix millions, valeur moderne). Mais que de larmes, que de misères de la part des malheureux détenus, devait représenter une pareille fortune !

Une des périodes les moins connues de l'existence de Saint- Mars est celle qui correspond à ses rapports avec un charlatan célèbre de l'époque , alchimiste et quelque peu empoisonneur, le sieur Rabel. Ce Rabel, qui faisait des voyages continuels en Angleterre et dans les Flandres , passait pour avoir gagné beaucoup d'argent à ce commerce de drogues avec les plus hauts personnages de la cour d'Angleterre. Compromis, à la suite du procès de la Brinvilliers et des enquêtes de la chambre ardente, il dut, par ordre, quitter Paris et gagner la frontière. Il n'obéit toutefois qu'à moitié, se retira à Avignon, et là fut réclamé par Louvois, qui écrivait, le 22 janvier 1687, à l'intendant Morant : « Sa Majesté trouve bon » que vous fassiez venir le sieur Rabel auprès de vous pour » vous traiter pendant quinze jours. Vous lui ferez , s'il vous j> plaît , entendre qu'il faut qu'il sorte du royaume après ce » temps-là , et lui expliquerez que Sa Majesté ne compte pas » que ce soit lui obéir que de demeurer à Avignon , où elle » le fera arrêter s'il y retourne". » Rabel se conforma aussi peu à cette injonction qu'à la précédente, et se contenta d'aller à Cannes, puis à Nice. Ce fut à Cannes qu'il entra en relation avec M. de Saint-Mars, qui avait permission d'aller deux fois par mois voir ses amis de la côte. Saint-Mars se prit de belle amitié pour lui, écouta. ses propos, et n'eut rien de plus pressé que de faire part à Louvois des décou-

1 P. 401, V. 779, Mss. Dépôt de la guerre.

vertes de ce personnage. «Vous me ferez plaisir, lui répondit » le ministre, de m'envoye»^ votre secret par écrit; mais Rabel -» étant un fripon , vous ne devez pas avoir de commerce » avec lui. » Le gouverneur revint à la charge , et sut si bien plaider la cause de son protégé , que Louvois , dès le mois suivant , lui disait : « J'ai reçu les mémoires de Rabel qui ac- 1' compagnoient votre lettre. Le Roi A^eut bien dissimuler le 5) séjour qu'il fera chez le gentilhomme de vos amis dont vous « me parlez, pour travailler à ses remèdes '. » C'est là tout ce que j'ai pu découvrir de cette liaison étrange. Mais de tout ce récit il résulte un fait constant, c'est qu'il y a eu plus que de l'amitié entre Saint-Mars et Louvois ; il a existé une sorte de connivence , un marché conclu entre ces deux hommes. Des gouverneurs des citadelles de France , Saint-Mars est , sans contredit, le seul ayant joui d'une pareille autorité et ayant fait cette fortune. Il pouvait demander impunément; d'avance il était sûr de n'être jamais repoussé, et quand le ministre mourut, il continua à posséder la même faveur auprès du fils, qu'il alla voir à Paris. Il fut et resta l'agent fidèle, l'exécuteur des hautes œuvres des Le Tellier. , Une fois Saint-Mars parti pour Exiles , il n'y eut plus de gouverneur spécial du donjon. Fouquet mort, Lauzun rendu à la liberté, les deux prisonniers de la Tovu' d'en bas installés à Exiles, le donjon de Pignerol devint une prison ordinaire, au même titre que celles des citadelles de Besançon , Villefranche, etc. Ce simple fait autorise à dire que si les historiens du Masque de fer s'étaient occupés de l'étude que j'ai entreprise ici, étude qui, au premier abord, paraît inutile, ils eussent évité bien des erreurs , et particulièrement celle relative à Mattioli , ce prisonnier laissé pendant treize ans à Pignerol, loin de Saint-Mars.

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