‹ La vérité sur le Masque de fer (les empoisonneurs)Chapitre 6 sur 152 · PRISONNIERS MYSTERIEUX AU XYII^ SIECLE · texte numérisé non relu

PRISONNIERS MYSTERIEUX AU XYII^ SIECLE

» à Pignerol le nommé , il est de la dernière importance

» à son service qu'il soit gardé avec une grande sûreté et » qu'il ne puisse donner de ses nouvelles en nulle manière ni » par lettre à qui que ce soit. Je vous en donne avis par » avance, afin que vous puissiez faire accommoder un cachot " où vous le mettrez , observant de faire en sorte que les » jours qui sont au lieu où il est ne donnent point sur les » lieux qui puissent être abordés de personne , et qu'il y ait » assez de portes fermées les unes sur les autres pour que » vos sentinelles ne puissent rien entendre »

Le même Louvois adressait au Père Hyacinthe , le 2 avril 1673 ^ , un ordre ainsi conçu : i< Etant très-important au ser- » vice du Roi que celui qui sera indiqué par le porteur du » présent billet soit arrêté et gardé sûrement »

Le 16 janvier 167-4^, il prescrivait d'arrêter et au besoin de tuer l'un des confidents de l'empereur d'Allemagne : " Ilya de l'apparence , écrit-il à son agent, que M. de L isola » doit bientôt partir de Liège pour s'en retourner à Cologne. » Gomme ce seroit un grand avantage de le pouvoir prendre " et que même il n'y auroit pas grand inconvénient de le tuer, » pour peu que lui ou ceux qui seroient avec lui se défendis- " sent , parce que c'est un homme fort impertinent dans ses » discours et qui emploie toute son industrie , dont il ne man- » que pas , contre les intérêts de la France avec un acharne- " ment terrible, vous ne sauriez croire combien vous feriez » votre cour à Sa Majesté si vous pouviez faire exécuter )' ce projet dès qu'il s'en retournera. »

Mais l'authenticité de ce procédé n'autorise pas l'accusation que la légende et des historiens consciencieux ont portée contre M. de Louvois, à propos de ce Bretonnière, de ce gazctier qui aurait été enlevé à la Haye et enfermé au mont Saint- Michel, dans une cage de fer où il serait mort. D'ailleurs, si je parle ici de ce détail, c'est pour démontrer comment, même à des époques récentes , les erreurs se perpétuent. On a bien

1 P, 19, V. 303, Mss. Dépôt de la guerre.

2 V. 379, Mss. Dépôt de la guerre.

mis un journaliste au mont Saint-Michel dans une cage , on l'a bien arrêté en pays étranger : mais c'est à un Français, du nomdeDubourg, que l'horrible aventure s'applique , c'est à Francfort que l'enlèvement a eu lieu, enfin c'est en 1746 que ce fait s'est passé, c'est-à-dire soixante ans après la mort de Louvois. M. Eugène Hatin , dans un savant travail sur les gazettes de Hollande, a donné les preuves de cette invention ^ .

Ces procédés, toutefois, étaient un peu dans les habitudes de tous les ministres de cette époque.

En 1684^, le chancellier Le Tellier et M. de la Reynie ordonnaient, à propos d'un prisonnier amené la nuit à la Bastille, de ne le laisser parler à qui que ce fût, et de faire en sorte que personne n'eût connaissance de son nom. Le 18 avril 1689 ^, M. de Seignelay adressait un ordre de même nature à M. de Saint-Mars : .< Sa Majesté ne veut pas que » l'homme qui vous sera remis soit connu de qui que ce soit, ■» et que vous teniez la chose secrète, en sorte qu'il ne vienne w à la connaissance de personne quel est cet homme »

Le 30 novembre 1693^, M. le comte de Pontchartrain agissait de même : « M. de la Reynie, écrivait-il à M. de " Besmaus , fera conduire à la Bastille un homme pour la » sûreté duquel le Roi veut que vous preniez un soin parti- » culier. Pour cet effet, il faut le mettre dans la chambre la plus « sûre que vous ayez, avec deux hommes que M. de la Reynie » vous dira, empêcher qu'il n'ait communication avec qui » que ce soit , au dedans ni au dehors, et tenir à son égard la » conduite que M. de la Reynie jugera à propos. » M. de Barbezieux prescrit des mesures semblables à M. de la Prade, commandant la citadelle de Besançon, le 1 7 septembre 1697 ^ : « L'intention du Roi est que vous ne vous rapportiez à per- » sonne de la garde et subsistance des prisonniers qui sont

i Eugène Hatln, Les Gazettes de Hollande et la presse clandestine aux dixseplième et dix-huitième siècles; 1865.

2 La Bastille dévoilée, 2 Depping.

4 D<;p|)ii.{;, t. II, p. 697.

5 P. i;55, V. 1391, Mss, Dépôt de la guerre.

PRISONNIERS MYSTÉRIEUX AU XYII^ SIÈCLE. 23 » dans la citadelle de Besançon, lorsque vous pourrez en j) prendre soin vous-même, et que vous ne leur laissiez com- » munication avec qui que ce soit, de vive voix ni par écrit, 3) sans un ordre exprès de Sa Majesté..... »

Le 25 février 1686 , le Père de Hamm, jacobin irlandais, entra à la Bastille et y mourut après trente-six années de .séjour, le 3 décembre 1721. En 1691, dans la même forteresse , le nommé Pierre-Jean Lemierre fut gardé trente années, et Jones de Lamas, vingt années.

Le sieur Isaac Armet de la Motte , gentilhomme champenois, enfermé en 1696, y était encore en 1750. Il mourut cette année-là, après cinquante- quatre ans et cinq mois de séjour. En 1710, fut également séquestré un homme important dont on avait ordre formel de taire le nom, et qui resta toute sa vie au secret le plus absolu.

D'ailleurs les extraits des gazettes d'Amsterdam, et particulièrement l'incarcération du prisonnier tnasqué de 1695, que j'ai cité au début de ce chapitre, fournissent des exemples plus frappants encore.

Mais que deviennent alors la légende du Masque de fer et toutes les conséquences et hypothèses des écrivains du dixhuitième siècle? Comme on le voit, les ordres mystérieux relatifs à des prisonniers d'Etat ne manquent pas , et pourtant je n'ai parlé que des plus importants, de ceux qui rentrent presque dans le cadre du problème que je cherche à résoudre. Or, qu'on veuille bien réfléchir qu'en dehors des donjons de la Bastille , de Pignerol , d'Exilés, il existait en France bien d'autres prisons d'Etat, également dignes d'intérêt, telles que Vincennes , le mont Saint-Michel , la citadelle de Besançon, Pierre-Cise , Villefranche , Salces , le Ghâtelet, la tour Saint-Bernard, les Frères de la Charité de Charenton , Bicêtre , l'Hôpital général , l'hôtel de la Force , Saint-Lazare, les châteaux de Senlis, de Ham, de Saumur,

du Taureau, de Saint-Yon, etc , où gisaient nombre de

malheureux, et l'on pourra dire avec quelque apparence de raison , qu'à cette époque de bon plaisir royal et ministériel,

on possédait en France pas mal de petits Masques de fer, tout aussi curieux, sans doute, que celui qui m'occupe. Ces misérables, inconnus d'ailleurs, ont presque plus droit à la pitié que ces victimes des geôliers de la Bastille et de Pignerol. Ces derniers du moins aaront eu leur histoire, bien incomplète peut-être, mais enfin ils auront participé à la notoriété de ces grandes citadelles et du gouverneur qui en était le chef. Quant aux autres , quel mystère ! Que de douleurs enfouies, ignorées de tous, sous ces voûtes humides ! Et quand on se reporte aux emprisonnements des vingt années du régime impérial que la France vient de subir à une période dite de libre examen et de lumière , quand on réfléchit de quels oublis le plus souvent sont entourés les malheureux qui n'ont pas de relations assez puissantes pour plaider leur cause et solliciter un adoucissement à leurs maux, on a le droit de rester effrayé de l'égoïsme et de l'insouciance humaine.

J'ajouterai , du reste , un détail plus affreux encore , qui achèvera de dépeindre la situation terrible des incarcérés de ces siècles néfastes de notre histoire. Quand un prisonnier mourait, après des années de souffrance, dans ces prisons éloignées, de Pignerol, de Villefranche, du mont Saint- Michel, etc, le ministre qui avait fait enfermer l'individu et à qui on rendait compte de sa mort ne se rappelait souvent plus ni son nom ni le motif pour lequel il l'avait envoyé pourrir dans une prison d'État. Et dire qu'il sufGsait d'un libelle, d'une chanson , d'un quatrain trop réussi , d'un propos mal interprété ou faussement rapporté , d'une colère de la maîtresse d'un de ces potentats, pour disparaître ainsi du monde, et parfois pour toujours! Ce n'est pourtant pas que ces ministres , dont quelques-uns ont été des hommes remarquables, fussentd'une nature plus farouche que les contemporains, mais une lettre de cachet était si vite donnée ! D'ailleurs, il est un axiome toujours vrai : la faculté de pouvoir faire le mal et surtout l'impunité, sont de trop grands encouragements pour les coquins et pour les faibles. De la constatation de ces

injustices et des autres dont elles étaient les conséquences sont sorties pendant quinze siècles la lutte du droit contre la force et le bon plaisir, et la série de révolutions qui ont agité les vieux États européens.

Au dix-septième siècle , la Bastille et le donjon de la place forte de Pignerol jouissaient d'une réputation méritée. Pour la Bastille, le fait n'avait rien d'étonnant : le voisinage de la capitale, la vue constante de ces hautes murailles, suffisaient pour rafraîchir journellement la mémoire des Parisiens et des voyageurs. Pour Pignerol, une explication est nécessaire.

Une citadelle, un donjon, autour de la citadelle une ville ceinte elle-mérhe de vastes fortifications à l'entrée de la vallée de la Pérouse, sur la rivière du Ciusone, à sept lieues sud-ouest de Turin , vingt-huit de Nice et trente est de Grenoble , voilà Pignerol, la ville piémontaise du dix-septième siècle.

Par suite d'une situation qui donnait au possesseur de cette forteresse un accès facile en Italie , Pignerol avait de tout temps servi d'objectif aux ambitions de la cour de France. Rendue au Piémont en 1574, reprise en 1633, cette place s'était vue l'objet des ambitions particulières du secrétaire d'État de la guerre, Michel Le Tellier. Ce ministre, en effet, le plus grand que la France ait possédé et le seul qu'elle ignore, avait été intendant de police et de finances à Turin, à l'armée d'au delà des monts, de 1640 jusqu'à l'époque de sa nomination au secrétariat de la guerre, le 11 avril 1643. Il connaissait donc Pignerol , il appréciait son importance , et dans son grand travail de l'organisation défensive de la France, il avait voulu faire de cette place, comme de Dunkerque , d'Arras , de Perpignan , de Sedan et de Brisach , un modèle du genre, un centre assuré de résistance pour nos troupes en cas de revers. Dans ce but, il y avait créé un hôpital, un arsenal, et, qui plus est, une fonderie qui mérite l'attention, car (i^Q^vXX'iXfremière fonderie nationale deFrance.

Le personnel de cette ville forte se composait de troupes

françaises et de sujets italiens , avec un gouverneur général, un commandant de ville , un lieutenant de Roi gouverneur de la citadelle, un commandant particulier du donjon, un commissaire des guerres, un major, deux aides-majors, deux capitaines des portes, un commis de l'extraordinaire des guerres, un directeur de fonderie, un conseil de guerre, un conseil souverain pour diriger tout ce petit monde assez indisciplinable. Il y avait donc un mouvement continuel de va-et-vient dans cette place frontière, qui se trouvait d'ailleurs sur l'itinéraire obligé des officiers de Paris et de Taurin pour rejoindre leurs garnisons et leurs corps respectifs à l'armée d'Italie. L'arrivée de M. de Saint-Mars, de d'Artagnan, de prisonniers aussi célèbres queFouquet et Lauzun, n'avait fait qu'accroître la renommée du donjon , dont chaqvie officier , courrier ou voyageur devait conserver un souvenir ineffaçable quand il longeait à pied ou à cheval les hautes murailles de la prison pour se rendre, soit en deçà, soit au delà des monts, comme on disait en ce temps-là. L'humeur mystérieuse et passablement rébarbative du gouverneur du donjon n'était pas faite pour diminuer le nombre des histoires et des commentaires dans les cabarets et logis de la petite ville. Du reste, la faveur croissante de Saint-Mars, dont la belle-sœur, la belle madame Dufresnoy , était la maîtresse du terrible secrétaire d'Etat de la guerre; l'entrée de ces hôtes inconnus dans le donjon , les soins assidus du gouverneur, les mille précautions prises, surexcitaient vivement la curiosité. Or, dans un espace aussi restreint, les cancans vont vite, bien plus à cette époque et dans une place isolée de la France, où les événements de l'intérieur, l'introduction d'un nouveau visage suffisaient pour défrayer pendant tout un mois la conversation des officiers et des habitants. Saint-Mars fut même si obsédé des démarches que l'on tentait près de lui pour satisfaire les commérages, que le 12 avril 1670 ', c'est-à-dire neuf mois après l'arrivée d'Eustaclie Danger, il écrivait à Louvois : « Il y a des personnes qui

1 Mss. Dépôt de la guerre.

V sont quelquefois si curieuses de me demander des nouvelles » de moti prisonnier ou le sujet pourquoi on fait tant de re- » tranchements pour sa sûreté , que je suis obligé de leur )) dire des contes jaunes pour me moquer d'eux. »

Quels étaient ces contes? Etaient-ce ceux relatifs à la disparition d'un prisonnier imaginaire, d'un prince de sang royal, du duc de Beaufort, du fils de feu Cromwell, etc.? • Cela est certain, car en 1687, à l'époque où il conduit son prisonnier d'Exilés à Sainte-Marguerite , on le voit écrire à

Louvois ' : « Je puis vous assurer, Monseigneur, que

" personne ne l'a vu, et que la manière dont je l'ai gardé et 11 conduit pendant toute ma route fait que chacun cherche à )) deviner qui peut être mon prisonnier, n Mais il paraît que le bruit qui s'est fait autour de ce transport est considérable, car, le 8 janvier^, il ajoute au ministre: « Dans toute cette )) province l'on dit que tnon prisonnier est monsieur de Beauyi fort, et d'autres disent que c'est lejîls de feu Cromiuell... ^ . " Evidemment, il ne fallait pas espérer revenir d'Exilés à Sainte- Marguerite aussi secrètement que de Pignerol à Exiles. Les habitants des villes et villages que traversait cette litière fermée devaient jaser, comme le firent onze ans plus tard ceux qui virent passer le même gouverneur avec une autre litière, pour se rendre cette fois de Sainte-Marguerite à la Bastille. Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que les suppositions les plus impossibles , les solutions les plus insensées , fussent déjà la conséquence de ces propos à la suite de ces conduites de prisonniers inconnus. Du reste, si nous nous reportons à Pignerol, il faut avouer qu'en 1670 V arrivée mystérieuse de Louvois dans le donjon , le changement complet et passablement imprévu du personnel de la forteresse, les précautions adoptées pour que les officiers nouvellement nommés n'eussent aucun rapport avec ceux qu'ils devaient

^ Mss. Dépôt de la guerre.

2 Mss. Dépôt de la guerre.

3 Richard Cromwell, né en 1626, signe sa démission et retourne en Angleterre en 1680. — Henri Cromwell, disparu en 16G0, gouverneur d'Irlande en 1654.

remplacer, les ordres de plus en plus sévères du ministre , les efforts tentés au dehors par de grandes dames éprises d'amour, pour délivrer Fouquetet Lauzun , la curieuse figure de Saint- Mars au milieu de toutes ces intrigues, avaient jeté un vernis passablement pittoresque sur ce coin ignoré de notre frontière italienne. L'arrivée mystérieuse du tout-puissant secrétaire d'État de la guerre avait surtout fort intrigué la population militaire et civile.

En effet, le 21 juillet 1670, Louvois écrivait à M. de Séjournant, directeur de la poste à Lyon , la curieuse dépêche suivante ^ : « Je me propose de partir dans quelque ') temps d'ici pour aller à Pignerol, et comme je serai obligé » d'aller en poste de Lyon à Pignerol, je vous prie de me faire « trois selles de même façon , savoir , les quartiers de vache » de Roussi, et le siège de velours sans or ni argent, toutes » simples. Il faut que les sièges soient larges, longs et rele- » vés de devant , en sorte que l'on puisse être dessus fort à » l'aise, et qu'elles soient garnies de croupières, de sangles et » d'étriers. Dès qu'elles seront faites, vous les enverrez au » Pont-de-Beauvoisin , chez le sieur de la Porte, qui me les « fournira au passage. »

Le samedi 3 août 1670, dans la soirée, le marquis de Louvois quittait Paris. Le jeudi, également dans la soirée, il entrait dans la place de Pignerol, logeait chez M. de Falcombel, et le dimanche 10, chez M. de Servient, à Turin. Le 26, il était de retour dans la capitale.

Quinze jours après, il disait dans une lettre ^ : « J'ai lu tout

» ce qui s'est passé entre vous et madame la comtesse de

» J'eusse bien souhaité qu'après que vous lui eûtes remis mon )) diamant, vous ne vous fussiez point chargé de porter le » paquet à son ami; mais puisque cela est fait, il n'y a plus » de remède, et je vous prie de le renvoyer dans une lettre ; et » afin que l'on ne puisse pas le sentir, vous observerez de » joindre ensemble des feuilles de papier blanc, de l'épaisseur

^ P. 115, V. 247, Mss. Dépôt de la guerre. 2 P. 104, V. 248, Mss. Dépôt de la guerre.

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