NÉCESSITÉ DE LA LÉGENDE
voles demeurent , prêts à commettre tous les actes d'humilité possible pour atténuer les mesures que les raisons politiques ou religieuses ont déchaînées contre eux. Les forts, les énergiques, les plus intelligents, les plus riches, c'est-à-dire les plus indépendants, ceux qui produisent réellement dans la nation ce que les autres consomment, s'expatrient, s'éloignent, et vont porter à l'étranger et mettre à sa disposition leurs industries et leurs rancunes. Les gouvernants croient éviter ainsi un écueil, se débarrasser d'un ennemi, et pouvoir assurer la paix intérieure. Ils n'obéissent en fin de compte qu'à deux sentiments misérables, l'égoïsme et la peur, et rejettent sur leurs enfants les conséquences de l'acte fâcheux qu'ils ont commis. Or, ce que l'on voit se passer avec tristesse encore aujourd'hui, fut de règle pendant trente années, et cela pour toute la France, à la fin du dix-septième siècle, grâce à l'ambition démesurée du parti religieux- de la Saint- Barthélémy, toujours renaissant, toujours inassouvi, aux remords d'une favorite sur le retour, et à l'orgueil d'un Roi infatué de sa grandeur et de ses succès passés , effrayé des complots mystérieux qui l'entourent, et croyant voir dans chaque Français de la P. R. R. (prétendue religion réformée) un assassin ou un vengeur.
La révocation de l'édit de Nantes a donc été l'un des actes les plus fatals du règne de Louis XIV. Elle a consacré officiellement les poursuites dont les protestants étaient l'objet depuis de longues années de la part des ministres et des gens de robe et d'Eglise. Elle a peuplé les Etats voisins de la France de toute une population haineuse, qui accueillait avec joie tout ce que la calomnie pouvait lui rapporter de fâcheux contre cette cour des Gliamillard, des Maintenon et du Père Lachaise, en attendant qu'elle fournît ces généraux et ces officiers d'état-inajor que la France de 1870 devait trouver si implacables et si savants. Mais à la fin du dix-septième siècle, on se contentait d'imprimer libelles sur libelles contre ce gouvernement tombé en quenouille, et Londres, la Haye, Amsterdam, Cologne, possédaient des
éditeurs français qui, malgré LaKeynie et d'Argenson, inondaient la France de livres destinés à saper dans sa base ce gouvernement qui avait cru se trouver adroit en se montrant cruel. Et ces écrits avaient un tel succès que , malgré les prohibitions d'une police toujours impuissante, ils se multipliaient par des éditions successives et se vendaient partout au poids de l'or.
Or, c'est parmi ces écrits, ces pamphlets, dont les plus anciens remontent à 1631, à Amsterdam, qu'il faut aller rechercher les premières traces de l'histoire du prisonnier inconnu.
C'est ainsi que, en 1672, paraît à Amsterdam la Gazette ordinah^e qui annonce l'emprisonnement des conspirateurs de 1673. En 1685, s'édite à Cologne, chez Claude Marteau, un petit in-douze de cinquante-huit pages, pamphlet politique intitulé : La Prudenza trionfante di Casale con l'anni sole di trattare negotiati politici délia M. Chr .
En 1687 également se publient à Leyde, chez Claude Jordan', les Nouvelles extraordinaires de divers endroits- C'est un émigré français, Jacques Bernard, qui en est l'auteur, et qui donne le récit de la légende de Mattioli.
En 1695, en 1698, c'est la Gazette d'Amsterdam qui reproduit les aventures du prisonnier masqué et du prisonnier de M. de Saint-Mars.
C'est en 1715 enfin que se vend à Amsterdam, chez Etienne Roux, un in-douze, d'un ex-prisonnier de la Bastille, Constantin de Renneville.
1 Arch. nat., Dossier Reith. Depuis longtemps déjà, Amstei'dam possédait une ou plusieurs gazettes françaises. La Gazette d'Amsterdam s'imprimait chez Cornélius lansz (1663-1667). La Gazette ordinaire d'Amsterdam paraissait cliez Otto Rernart Simient (1667). Bruxelles également avait son Courrier ve'rilahle des Pays-Bas on Relations fidèles^ extraites de diverses lettres (27 août 1649-1791). Leyde avait la sienne depuis 1678, Rotterdam vers 1680, la Haye vers 1690, Utreclit en 1710. Toutes ces gazettes étaient écrites uniquement par des réfugiés et se débitaient dans toutes les cours de l'Europe, oii elles jouissaient de beaucoup de crédit.
Le véritable nom de la Gazette de Leyde était : Nouvelles extraordinaires de divers endroits. Elle remonte à 1680, et eut pour fondateur un certain Lafond. (E. Hatin.)