‹ La vérité sur les Arnauld: complétée à l'aide de leur correspondance inéditeChapitre 5 sur 22 · JULES DE VILLENEUVE · texte numérisé non relu

JULES DE VILLENEUVE

Le quatrième et dernier des fils d' Amauld d'Andilly, Jules de Villeneuve, a laissé quelques souvenirs à peine dans les Mémoires de son père, de la mère Angélique^ sa tante, de Lancelot, de Fontaine, de Du Fossé, solitaires de Port-Royal ; et ces souvenirs se rapportent plutôt à son enfance qu'à son existence virile.

ARTICLE !•'

Biographie de Jules d'après les Mémoires de Port-Royal.

Jules de Villeneuve a dû naître dans le mois d'août 16342. L'ami de son père, l'abbé de Saint-Cyran, dont c'était, comme on sait, la dévotion d'élever des enfants^

1 La plus profonde estime attachait d*aiUeurs à Luzancy, TlUemont, qai lui offrit de vivre en commun après la mort de Sacy. (Le Clerc, Vieê édif., t. IV, p. 117.)— « Il m'étoit impossible de connoitre une personne si humUe • sans Taimer, et cet amour faisoit partie de ma vie. » (Jbid., t. iv, p. 445, lettre de Sainte-Marlhe.)

2 Lettres de la M. Angélique, t. i, p. 40» lettre xxxii, du 19 aodt 1634*

3 Mém. de Fontaine, L i, p. 192 ; Mém. de Lancelot, U i, p. 290. — M M. de Saint-Cyran ayant cette idée de l'éducation de la jeunesse et la re- « gardant comme un des emplois les plus nécessaires à Tétat et à TÉglise, « dlsoit souvent, et il me Ta écrit autrefois, qu'il auroit été ravi d> passer « toute sa vie.» (Mém, de Lancelot, t. ii,> 338.) Nous ne savons trop corn-

( seule dévotion d'ailleurs qui lui fût commune avec les Jésuites^) , réorganisait en 1640, du fond de ce cachot de

ment accorder avec eux-mêmes Saint-Gyran et Lanoelot, lorsque Tun dit et que Tautre rapporte ces paroles : « II est indigne d'un prêtre de s'amuser « à régenter des classes de lettres Humaioes et de sciences profanes, comme « on fait dans les collèges. x> (Mém. de Lancelot, U ii, p. 167.) Il ne faudrait pas cependant conclure de ce passage que Saint-Cyran fût un fauteur ardent de l'éducation laïque. Ce n'était pas pour retirer des collèges les professeurs ecclésiastiques, mais c'était pour mieux retirer à ceux-ci leurs élèves que le fondateur des écoles de Port-Royal déclamait contre l'éducation déricalë; car il se permettait, en deliors des collèges, ce quUl blâmait chez les prêtres attachés à ces établissements : « Un jour qu'il alla acheter une « paire de bas chez un marchand, il vit un petit garçon qui lut parut de « bonne espérance. Il eut regret d'apprendre qu'on l'envoyoit au collège, « où il étoit en danger de se gâter (voir plus haut, p. 38, n. 3), et il dit à « ce marchand qu'il l'envoyât chez lui Lil était prêtre depuis longtemps], et ' or qu'il lui feroit la leçon avec son neveu, ce qu'il fit pendant quelque «tems. Mais cet enfant n'ayant pas correspondu depuis au bien qu'il lui « vouloit, il Alt obligé de le renvoyer. Dans sa prison il avolt pris trois « petits enfants qu'il se donnoit la peine d'instruire... » {Mém. de Lancelot, X. II, p. 343.) Saint-Cyran ne fut pas plus heureux avec les élèves qu'il s'était donnés sous les verrous qu'avec celui qu'il avait arraché à la corruption des collèges. « Un de ces petits garçons, dit Lancelot (ibid,^ p. 333), « ayant commencé par dérober à M. Singlin une vieille calotte qu'il vendit « deux liards pour avoir de quoi jouer, et prenant ensuite tout ce qu'il « pou voit friponner, iL s'avança tellement à grands pas dai»ie précipice « qu'il prit jusqu'à des cuilliers d'argent, et tomba dans "toutes sortes de « désordres. » M. SingKn, dont ce misérable déroba la calotte, avait été ordonné prêtre par Vincent de Paul, avant de connaître Saint-Cyran. (Cerveau, Néerol.t t. m, p. 90.) « Mais, dit Lancelot (ibid.j p., 3^', d'abord «r que M. Singlin se fut donné à M. de Saint-Cyran celui-ci fut ravi de la « proposition qu'il lui fit de se consacrer aux enfants, et il ledesliuoit à cet « emploi pour lequel il me disoit autrefois que Dieu le lui avott envoyé. » — Il est vrai que Saint-Gyran avait cru à cette mission avant tpie son élève eût dérobé une calotte ; or ce dernier fait avait pu lui révéler l'inconvénient de donner aux enfants des précepteurs ecclésiastiques.

* Dans celte dévotion il y avait des nuances. Saint-Cyran ne fouellait les enfants que pour de grandes fautes (Mém, de Lancelot ^X, ii, p. 335; ; mais il mettait au nombre des grandes fautes les éclats de rire. Il y avait en outre une différence esseiitielle entre la manière dont Saint-Cyran et les Jésuites entendaient leur dévotion. Chez ceux-ci, on sait combien elle était libérale, et comme elle s'adressait gratuitement à toutes les classes pauvres

!86 LES FILS D'ARNALLD D'AxNDILLY. '-

Vincennes où l'avait jeté Richelieu, les petites écoles de Port-Royal, dont il avait poàé les fondements dès avant

de la société. Saint-Cyran au contraire avait à ce sujet des restrictions beaacbup pi as aristocratiques, ce II ne pouvoît scftiffrlr qu'on fit le capital, ff dans l'éducation des enfants, des sciences et de Fétude, comme on fait « aujourd'hui. Il regardoît cette conduite comme une des grandes fautçs ff qu'on pouvoit faire dans la sainteté de cet emploi, et obserTOÎt qu'outre 6 qu'elle dégoûtoit ceux qui étoient tardifs, et donnoit de la vanité aux « autres [Saint-Gyran n'eût pas approuvé ïes concours généraux], elle reff tomboit eneore ensuite sur la république et sur l'Église, chargeant l'é- «r pouse de Jésus-Christ de quantité de gens qu'elle n'a point appelles, et l'État <r d'une infinité de personnes oisives qui croyent être audéssus de tous, « depuis qu'ils savent un peu de latin, et qui penseroient être déshonorés « de suivre la profession où leur naissance àuroit pu les engager. C'est « pourquoi il disoit qu'entre les enfants dont on auroit été eutièremeiit i maître, quoiqu'en grand nombre, on n'en auroit dû faire étudier que fort « peu, et seulement ceux en qui on auroit reconnu une grande docilité et <t soumiiaionj et quelque marque de piété, et d'une vertu assurée. )>(Af(?m. de Lancelot, t, ii, p. 338.) Heureusement ce n'est pas notre attire de dérendre ces thédries contre les. prétentions des capaciléà. Nous recommandons à celles-ci la lecture d'un autre passage de Lancelot {ibid.,/p, iH) ' « Ce qui « est bien reniarquable, c'est qu'il ne se régloit nullement sur les talents i naturels pour faire ce discernement [entre ceux qu'il fallait bu qu'il ne • fallait pas( faire étudier] ; mais sur les semences de vertu qu'il voyoit que « Dieu jeltoit dans le fond de ràmè. Lorsque j'allai à Sainl-Gyran, à la fin ff de 1639) on me mit entre les mains un enfant qui pâroissoit un prodige ff d'esprit pour son âge. La mémoire et le jugement alîôient de pair, et ff sûrpassoient tout ce qu'on en peut dire. Car à l'âge de huit ou neuf ans f il apprenoît lui seul les principes du latin, voyant que Je ne voulois pas ff les lui apprendre, et il expliquoit quelquefois assez heureusement l'oflice « de l'Eglise. l\ vetenoit tout ce qu'il lisoit et entendoit, de sorte qa'il savoit c une infinité de choses, sans qu'on pût presque dire comment il péoétroit ff tellement dans tout ce qu'il lisoit, qu'il en fesoit ensuite des discours et « des livres. Je lui surpris une fois un traite qu'il avoit fait de l'Antéchrist a composé de ce qu'il avoit ramassé de côté et d'autre, qui avoit beaucoup « de suite et qui surprit tout le monde. M. de Saint-Cyran voùïut qu'on le ff lui envoyât dans sa prison pour le voir. On ne remarquoit en cet enfant ff rien qui tînt de ta corruption, mais seulement une avidité étrange de ff savoir, jointe à une grande curiosité, avec un désir ardent de se jetter « dans l'Église et d'avoir des bénéfices, désir que s^s parents lui avoicnt « inspiré sans qu'il pût seulement savoir ce que c*éfoit. M. de Saîut« • Cyran voulut que je lui en disse mon avis, et après que je l'en eus averti,

CHAP. iv, SECT. IV. ART. 1. 187

163Ô '. Le jeune Villeneuve, âgé de sept ans, y entra en 1641 2. De 1641 à 1643, c'est à dire tout le temps qu'elles furent établies dans les dehors de Port-Royal dé Paris, il y demeura Sous la conduite de Lancelot. En 1648 elles furent transportées à Port-Royal-des-Champs, et plus particulièrement soumises à la direction du célèbre avocat pénitent, Antoine Le IWaistre, cousin-germain de son élève'. Celui-ci, qui avait aussi retrouvé parmi lés habitants dû désert son frère Luzancy, fut obligé eu 1644 de quitter Le Mtaistre, Luzancy et le désert, par suite de l'éclat que faisait alors le livré du docteur son oncle, sur la Fréquente communion^, Jules étnigra avec ses condisciples au Chesnay, près de Versailles, chez Tûn des solitaires qui y possédait une demeure ^ En 1645 les jeunes émigrés revinrent à î^ort-Royal-des-Champs, et en 1646 à Paris, où les écoles furent fixées pendant trois ans, près du Luxembourg, impasse Saiùt-Dominique-d'Ènfer^ sous la direction de Wallon de Bîeaupuis, dont les prîn-

« il èonâfit ràlis diJTérer <ni*il ne fàUoH point da toat le faire étndiêr, et f cela fut absolument exétuii, • Les Jésuites ont à se reprodier' d'hoir fait étudier Voltaire. Nous ne eroyons pas que Saint-Gyran ait fai| I*édi^ealioa d*au<mn bomme de génie; sa sagddté ne le mit en défaut que lorsqu'il s*dgissait d*enfants qui, au lieu de songer à s'eniYrer de la icienee de leurs maîtres, s'appliquaient àen dérober la calotte. (Voir la notepréoédenle.)^

* Ù. Clèmcncel,.iîi«f. de P. R., i li, p. 82 et 448.— Cf. Mèm. d» P'ontaine^ sur les écoles de Pert-Boyal, t i, p. cxtii ; Mém. de Lancelot, L i, p. 290» 356 ; Goujet, Vie de Nicole, part, i, p. 21 ; Vie de Wallon de Beaupui$t p. 60.

2 D. Ciémencet, i^d., t ii, p. 450 ; t iii» p. Zkht et Mém. de Lancelot, U tt, p. 258 et 844. .

> D* Glémencet,î6i</.^ t ii, p. 450; Mém, deFontaine, 1 1, p. 191, 195-198; Mèm, de Du Foa$é^ p. 2a et 58 ; Mém. de Lancelot, t. r, p. 108.

4 D. Clémencet, t6tU^ t. h, p. 451 ; Mcm* de Du Fa5s^^ notice, p. xviii.

^ D. Clémencet, ibid.

• D. Clémencet» ibid, ; Mém* de Du Fossé, nolicc, p. xviii; Goujcl, Vie de Nicole, part, i, p. 23,

188 LES FILS p'ARNAULD D'ANDIILY.

cipaux collaborateurs étaient Nicole et Lancelot ^ En 1649 2, les écoles, transférées de nouveau au Chesnay,, et en même temps aux Troux et à Magny, près de Port^ Royal-des-Champs', enfurent expulsées lel2 marsl660*, et se reformèrent, dès 1660 même, toujours à Port-Boyaldes-Champs. Jules de Villeneurey retrouva d'Andilly, qui s'y était retiré au moment où son fils avait quitté le désert pour Paris, vers 1646. En 1662, la Fronde porta le trouble dans les écoles ^, et quoique Luzancy fût toujours censé en faire partie, vers janvier 1664, il étudiait à Port-Royal-des-Champs sous un précepteur particulier®. Enfin, le 20 mars 1 666, un ordre de la cour dispersa ces écoles, et les jeunes gens qu'elles contenaient se réfugièrent ime dernière fois dans des résidences particulières % jusqu'à ce que le 12 mars 1660 elles fussent à tout jeûnais anéanties. ^

Dès 1666, le jeune Villeneuve, alors âgé de vingt et un ans, avait cru ne pas devoir prolonger cette éducation am-

1 D. Clémencet, Hi»U de P. A., p. 449, 451.— CC Lettres de. la M. Àngé^ liquejt t ù p. 360 ; Vie de Wallon de BeaupuU, p. 63.

2 Croujet, Vie de Nicole, parU i, p. 36, place cette dispersion en 1648.

» D. Clémencet, Hist. de P. A, p. 453; Mém. de Du Fossé, noUce, p. z»; Goujet, Vie de Nicole, part, i, p. 28.

4 Goujet, ibid,, p. S7«

8 Dans la Vie de Wallon de Beaupuis, p. 73, il est dit que les éeoles subsistèrent à Paris de 1647 à 1653, sans doute paroequ'en 1652 la Fronde y avait ramené une partie des élères de la campagne.

^ Mém. de Le Maistre dans le Recueil in-12, p. 213 et 321. —Dès 1653 une partie des condisciples de Villeneuve étaient retournés au Chesnay avec Wallon de Beaupais.CFie«^ff^a/(on^ p. 74.— Cf. Recueil in-t2,p.331.)

7 D. Clémencet, ibid., t. m, p, 341 ; Mém. de Du Fossé, p. 469, et surlout le récit de Ponlchâteau dans le Recueil in-12, p. 228; Vie de Wallon de Beaupuis, p. 99.

8 Mém. de Lancelot, t. i, p. 317; le RecueUïn-ii, p. 235; Hist, des PersécuU, dise, prélim., p. x; Vie de Wallon deBeaupuis, p. 117,

bulaçte que son père et Port-Royal n'auraient pas mieux demandé de^ransformer en vocation définitive. Agitation pour agitation, il préféra celle des camps, où dès sa première expédition il trouva son repos dans la mort ^ Un de ses compagnons d'études, Thomas Du Fossé, aconsacré à sa mémoire ces lignes toî^çhantes : « Ce fut « alors [1656, lors de la dernière dispersion des écoles, « ou plutôt en 1655, car les souvenirs de Du Fossé, « nous le verrons plus tard, doivent le mal servir] que « je me vis séparé de M. de Villeneuve^ avec lequel j'a- « vois été si uni, depuis Tannée 1643 que j'allai demeu- « rer la première fois à Portî-Royal. Comme il persista « toujours à vouloir embrasser la profession des armes,. « il mourut dès sa première campagne, lorsqu'il étoit « enseigne-colonel du régiment du maréchal' Fabert..... « J'avoue que cette séparation de M. de Villeneuve fut tt pour moi le sujet d'une grande tristesse, car nous « nous aimions, et nous n'avions rien de secret l'un pour « l'autre. Il avoit beaucoup de disposition pour les étu- (r des, et sa mémoire jointe à la pénétration et à la vivats cité naturelle de son esprit, le rendoit capable de « soutenir avec éclat la gloire et la réputation de tous «^éùx de sa famille. Il étoithabile en blason et en généa- (dogie. Il savoit parfaitement la géographie et l'histoire. « Il àvoij; trouvé de lui-même des règles certaines pour « faire en très peu de tems toutes les anagrames qui se « pouvoient faire eut chaque nom des personnes. Il dé- « chiffroit tous les chiffres très ]^romtement. Enfin on « peut assurer que ce jeune geutilbomme avoit d'excel- « lentes qualités; et s'il «ûtxoptinué de s'appliquer aux

1 iUew, (TÂrn. d^AndiUy^ part ii, p. 157 ; Aff'm, de Lancelot, 1. 1, p. 339.

l96 . LES FILS d'arnaild d'andilly.

« sciences, comme il avoit commencé, il aurôit été eussî

a loin en ce genre qu'on peut aller ^ »

Cette courte oraison funèbre et les faits qui la précèdent contiennent les seules indications que Ton puisse jusqu'à cette teure recueillir sur l'existence de JuleB de Villeneuve. Mais personne n'y avait encore puisé ïes éléments d'une biographie, malgré les plaintes élevées ^puîs longtemps à ce sujet par les éditeurs des Mémoires de Lancelot, contre tous ceux qui se sont occupés âé la famille Arnauld ^. Pour réparer cette lacune nous pouvons, grâce à notre dépôt, faire mieux que rapprocher des textes épars, mais connus. La correspondance de Fabert et de d'Àndilly, nous l'avons déjà entrevu, contient sur Villeneuve des renseignements inédits, d'autant plus précieux qu'ils suppléent à ce que nous ignorons du fils, et ajoutent à ce que nous savons du père,

ARTICLE IL Biographie de Jules complétée par Fabert,

D'Andilly, qui, dans le siècle, avait deatiné à l'ambi* tion celui de ses fils dont le caractère aspirait à la soUtudè ^ retiré du siècle, voulait consacrer à la solitude le plus jeune de ses fils, qui brûlait d'ambition. C'était toujours cette même volonté inflexible dans son égoïsme, s' forçant de façonner, de ployer, de tordre à son image tout ce qni l'environnait. Mais dans ses pérégrinations d'écoli^ le jeune Villeneuve avait été soustrait de bonne heure à c^t ascendant impérieux, et tout en combinant

1 Mém. fU bu Fossé, p. 129-130.

3 51ém. de LanceloU 1. 1, |»« 340, n.

^ Voir plus haut, t. ii, p. i79-i84«

CHÀP. IV, SECT. IV, ÀKT, II, § I. l&l

ses aiiagrames, tout en décomposant ses chiffres, il rêvait beaucoup plus à Thôtei Rambouillet et à la carrière dès ambassades qu'aux cloîtrés de Port-Royaï. Or d'Andilly, qui n'était plus dans le monde pour lui apprendre 'comme à ses aînés, de quelle manière se tressaient les guirlandes poétiques ' , et qui avait donné à son fils préféré la carrière de la diplomatie, insistait par lui-même et par tous les siens pour que Villeneuve imitât plutôt iuzancy que Pomponne. Voyant que rien ne pouvait y décider lé jeune étudiant, il lui permit enfin de recommencer au loin la carrière chanceuse que le premier et le moine aimé de ses fils avait abandonnée après Favôir obtenue à la suite d'une résistance semblable ^

S I, Vocation entravée.

' C'était à Philipsbourg, à Metz et à Verdun, sur ïes frontières, et non par les molles oisivetés d'une vie de page ou de garnison, qu'Antoine avait dû s'initier dans Je rude métier auquel l'avait condamné Timpuissancè d'en choisir un autre qui lui convînt ^. Ce fut à Sedan fnous savons pourquoi Sedan fut préféré à Metz ou k Verdun)* que Villeneuve dut commencer son apprentissage. La correspondance de son père nous apprendra si

1 Voir iftus haut, t. ii, p. 44î -

2 Voir également, t. ii, p. l-i20.

s II est juste de remarquer toutefois que d^AndilIy avait laissé à son fils tfiné le choix entre Fontainebleau et Metz, après avoir voulu Texpédier à Phitîpsbourg, bù les rèver^.d'un de ses parents [Isaac Afnauld] Tavaient cmpCché de se rendre. (Mém» de Cabbé Amauld, part i, p. 21 et 33.) -* Villeneuve ne parait pas avoir été consulté*

4 Voir plus haut, 1. 1, chap. ir, secU n, arl, x, J 1» — ? Ct la Vie de Fa'» bert, du P. Barre, t« u, p* i51«

on lui en adoucit les débuts. — D' Andilly écrit à Fabert le 18 novembre 1655 : « Monsieur, ayant conservé depuis « tant d'années qu'il y a que je n'ay eu l'honneur devons « voir, la mesme estime pour vostre mérite, et la mesme « confiance en l'amitié que vous m'avez fait la faveur» « de me promettre, que si je n'avois point esté esloigné « de vous, vous ne devez pas, s'il vous plaist, Monsieur, « estre surpris de la marque que je vas vous en donner « par la prière que je me resous de vous faire, et par la « plus grande ouverture de cœur aVec laquelle on puisse (( parler à une personne que l'on honore parfaitement. <( — De quatre fils que Dieu m'a donnez, il y en a trois (( dont je ne sçaurois estre plus satisfait que je le suis. « [Nous savons à quelle condition il était satisfait d' Ance toîne, déjà dépouillé des biens paternels [1643], et qui (( bientôt [1660] devait l'être du patrimoine de sa mère.] « Le quatriesme, qui est le plus jeune de tous, et qui a « environ vingt et un ans [il est donc né en 1634], est tel « que je vas vous le dépeindre. Il a tesmoigné avoir de « l'esprit dans l'estude des langues, de la philosophie, « et de quelques autres choses. Mais je ne sçaurois avoir « bonne opiniomde son jugement ^ puisqu'il s'est porli^ « à prendre une espée, quelques raisons ,que j'aye pu luy « représenter pour l'en destourner ; et quoy que je luy « aye dit pour luy faire connoistre combien il pouvoit « estre heureux en suivant d'autres conseils que je luy

1 La mère Angélique avait à peu près la même opinion du père de Jules ; seulement elle rexprime moins crûment : « Voire bonté, lui dit-elle, « prévaut quelquefois au dessus de votre jugement. » (Lettres de la M, An" gélique, t. i, p. 29, lettre du 28 mai 1026.) -^ Si quelque chose avait pr6« vahi sur le jugement de d'AndiUyi à Toccasion de Villeneuve, ce n'était à coup sûr point la bonté.

CHAP. lY, SECT. IV. ART. U, $ I. 193

« donnois. Ce qui me fait aussi voir qu'il ne se connoist c( pas bien luy-mesme, c'est qu'encore que grâces à Dieu « il ne soit ny petit, ny de mauvaise taille, il ne voit pas (( qu'il n'a pas le corps fait d'une manière avantageuse, y « ayant je ne sçay quelle contrainte, au lieu de la liberté « qui rend la tailje des hommes agréable, et qui donne « de la grâce à ce qu'ils font; outre ce qu'ils {sic) parle « avec une certaine lenteur dans laquelle il paroist quel- « que chose de niais. Mais ce qui me donne le plus de (( peine à souffrir, c'est que non obstant ces deffauts, il « tesmoigne n'avoir pas mauvaise opinion de luy-mesme « et est si aveugle que de se persuader qu'il pourra faire « fortune. [Nous savons que les prédilections de d'An- « dilly reposaient sur celui de ses fils qui s'était montré « le plus apte à faire fortune.] Quant à ses mœurs, elles « sont fort bonnes jusques icy, grâces à Dieu ; et il a « l'humeur fort douce. — Voilà, Monsieur, une fidelle « peinture de ce garçon; Que si elle est peu agréable, au Cl moins vous fera-t-elle connoistre que je ne me flatte « pas en ce qui regarde mes enfans. Voyant donc que ce je ne pouvois détourner ceïuy-cy de ce dessein, je luy « ay fait apprendre la perspective à desseigner, et l'exerce cice du mousquet avec assez de méthode; car pour ce qui ce est de l'esprit, il comprend les choses facilement ; et un c( peu à danser et à tirer des armes, afin de luy former ({ le corps ; à quoy je doute fort qu'il ait réussy. Après ce cela, considérant tous les amie quç Dieu. m'a donnez, c( ne voulez-vous pas bien. Monsieur, que j'aye jette les ce yeux sur vous pour vous supplier très humblement de c( trouver bon que mon fils aille ajjprendre auprès de ce vous comme en la meilleure éschole du monde, à mon c< gré, le mestier qu'il a résolu de suivre. Mais afin que

\^ LKI5 HLS P'ARÎÎALJ.D D'ANDIFXY.

« ma prière ne soit point indiscrète, je n'ay pas voulu « vous l'envoyer sans sçavoir auparavant si vous Taurez « agréable, et si ce n'est point abuser de yo^e bonté « que de vous supplier d'en vouloir prendre quelque « soin. Ce soin iroit principalement. Monsieur, à vous « conjurer de commander qu'on le traitast jen simple « soldat, et sans l'espargijer en quoy que ce soit, afin « qu'il se rende capable de cette profession.

Nous verrons bientôt quelle est la sincérité, sinon de cette dernière recommandation, au moins du prétexte dont elle s'appuie, et si elle a pour but de former le jeune soldat à sa profession ou de l'en dégoûter; car dès sa seconde lettre, datée du 11 décembre 1Ç55, d' Afidilly écrit à Fabert : «La connoissance que j'ay de }uy [de Villeneuve] « et du siècle auquel nous vivons, où il faut avoir un « mérite aussi extraordinaire qu'est le vostre pour con- « traindre la fortune de céder quelque chose à la vertu « {toujours l'inaptitude au succès préoccupe d' Andilly], « me fait vous renouveller ma très humWe supplication « de n'espargner, s'il vous plaist, à mon fils aucune de « toutes les fatigues ^ des moindres soldats, afin que l'exa périence d'un mestîer si rude, faisant dans son esprit:- « l'impression que mes raisons n'y ont sceu faire, ou îïlL <( surmonte toutes ces peines par une violente incjinatioxn « pour la profession qu'il n'embrasse, ^ mon ^vis, que « ipanque de la connoistre, ou qu'il s'en rebutte, et re- « vienne auprès demoypour ^n choisir une [que je sçay - « par mes propres espreuve^ estre] la pjus heureuse du « monde {principalement à une personne qui, ayant es-

^ La mlome de i:etle lettre, toiteiwr un lecrélaitt, portait avomc ^ fatigues ; ç'ffii d*An4^jr.qui ajoute de «a maHi-: de toute» let fatigm.

CHAP. IV, SECT. IV, ART. II, S !• i^^

(( tudié; a de quoy s'entretenir plus facilement ayeC Diçu « dans la solitude] . . . w ^

Fàbert répond le 1*' janvier 1666 : « J'ay trouvé tout « ce que vous m'aviez comfiez du jugement que vous « avez fait de monsieur vostre fils. [Ainsi Villeneuve a n'était plus à Port-Royal, comme le dit Du Fossé 2, lors « de la dernière dispersion des écoles, qui eut lieu le « 20 mars 1656.] ^ Je l'ay fait mettre dans une pention ({ avec beaucoup d'autres personnes de condition. . . Quand « à la fatigue, il n'y aura entre luy et le moindre soldat « aucune diférence. Je sçay cella estre important; et puis a vous l'ordonnez ainssy, qui est tout pour moy. » — Le jeune soldat se tire fort bien de ce noviciat aggravé, et^ Fabert croit faire plaisir à son père en le lui apprenant.

[10 février 1656.] « Quand à monsieur vostre fils,

« il vist icy en sorte que vous devez en eatre 3atisfaict. « J'ay fait un voyage d'un mois pour viziter les troupes « logées dans la Champagne *... Celuy qui comande icy - « en mon absence m'asseure qu'on ne saui'oit mieux vivre « que monsieur vostre fils a vescu dans la condition où (( il est à présent. Je sçay que cella vous doimera de Ja ttjoye...»

Voici comment se manifeste la joie de d' Andilly [28 février 1656] : « J'ay un sensible desplaisir de ce que

« mon fils n'est pas tel que je le souhaiterois, pour pou- « vpir^ profiter des avantages qu'il a d'estre auprès de « vous. Car qu'est-ce d'avoir seulement des mœurs assez

^ Ce qui se trouve ici entre { ] se trouve dans la minute, mais biffé par d'AndUly.

2 L*é4itear du Recueil in-12, p. t0i, ftut d^ailleurs la même faute que Du Fossé.

d J). Clémencet, HisU de P. R., t. m, p. 343. — Cf., p. 844*

A Cf. le P. Barre, Vie de Fabert, t. ii, p. 154 et 303.

196 LES FILS D'ARNAUtD D*AND1LLY.

« réglées, et de manquer des autres qualitez capables « de le faire aussi bien réussir que vous me faites Thon- « neur de le désirer...?» — Fabert, un peu déconcerté, ou n'ayant rien de mieux à dire, se contente de répondre [12 mars 1656] : « Celuy [de messieurs vos fils] qui est « icy, dans sa condition cherchera de la gloire. » Puis il ajoute comme par une triste prévision^ : « Je prie Dieu

i On sait que, d'après les bruits populaires, Fabert était doué du don de prédire l'avenir. Nous transcrivons à ce sujet une note manuscrite que nous croyons dictée par M. de Paulmy, et qui se trouve en tête de la Vie du maréchal, par le P. Barre. [Biblioth. de TArsenal, imprimés, HisUf n« 6840, in-i2 ] : « J'ai entendu, dans mon enfance, des vieillards dont les a pères avoient connu le maréchal Fabert, et qui répétoient encore que « Fabert avoit commencé par être soldat, et que s'étant donné au diable « pour devenir maréchal de France, le diable, après lui avoir tenu parole, « s'étoit payé par ses mains en Pétranglant dans son lit de mort — Ce « sont deux sottises. — Fabert étoit fils d'un homme riche, et petit-fils d'un a homme anobli pour ses services. H avoit donc le droit de commencer « comme tant d'autres par le grade d'officier. l\ se fit cadet aux Gardes a Françoîscs à l'âge de quatorze ans [Cf. le P. Barre, 1. 1, p. 41], et le fut a quatre ans. Le service des cadets étoit réputé noble, comme celui des a Mousquetaires... l\ parvint de bonne heure à une haute considération.

A quarante ans il avoit la confiance intime de Richelieu... — Ce qui a pera suadé que le maréchal Fabert donnoit dans la magie est facile à expli- « qucr. C'est 1* L'audace extraordinaire avec laquelle il se présentoit aux a dangers, sa sécurité pour lui-même, ses pressentiments pour d'autres a dont il a prédit les malheurs. Le soldat se figuroit que Fabert savoit a charmer tes armes»,, 2* La complaisance qu'il avoit de laisser subsister « cette prévention sur ses connoissances surnaturelles ; c'éloit un des arts a de sa politique*. • S° A l'audace et à la politique se joignoit chez Fabert a le foibie pour l'astrologie judiciaire et la confiance en son horQSi^ej qui « ne le menaçoit qu'à soixante-trois ans... [Cf. le P. Barre, t. u, f»«t^(t.} « Ce fut ù cet âge qu'il mourut. — Fabert étoit un homme trop célèbre filSur a que ses faiblesses fussent ignorées. On savoit donc qu'il croioit à l'aslro^ « trologic judiciaire, science... qui dans l'opinf^n vulgaire se confond aw « la magie. De là naquit l'impertinente fable qu'à sa mort le diable lui « tordit le cou. Un écrivain qu'il avoit mécontenté inventa ce beau récit ; « et il se trouva des gens pour le croire. » (Cf. le P. Barre, Vie de Fabert, t. II. p. 263.)

a qu'il y soit aussy heureux qull faut Testre pour y vivre (( longtemps avec ce sentiaient ! »

Trois lettres succèdent à celles-ci sans que Fabert fasse même une allusion à sa jeune recrue ; et lorsqu'il en reparle, c'est pour dire [28 mai 1656] : a Quand à ce qui

« est de monsieur vostre fils, il doit vous escrire ses sen-

« timents, et me montrer sa lettre. Il advoue avoir le « defiaut de la veue, le pire qu'un homme de guerre (( puisse avoir pour luy-mesme et pour le service, Mans « il dict que ne voyant nul moyen de s'establir daàs la « robbe comme il le souhaitteroit, ny dans l'églize avec « des bénéfices, qu'il ne luy reste que l'espée à laquelle <( par force il se résoud; ne le pouvant de.s' attacher au- « près de vous, par la craintte qu'il a qu'eu vous perdant « il ne se trouvast perdu aussy, demeurant engagé pour (( toute sa vie dedans un lieu où rien ne l'auroit fait en- « trer que le désir d'estre auprès de vous. Je n'eusse « pas creu. Monsieur, dans une personne de son aage « trouver de^ raisons aussy fortes qu'il en donne pour « apuyer son opinion^ ny tant de fermeté à un jwne « esprit qu'il en tesmoigne pour suivre ce qu'il choisit. « Je. plain ce defiaut de la veue, car sans cella je serois <(d'avîs qu'il suivist les armées. Un homfme d'wtant de « force y mouroit, ou y réussu'oit. Mais ses yeux à mon tt opinion luy sont un grand obstacle â'sa fortune. Je luy « en parleré encor ; et en cella et en toute chose, je fer^, « Monsieur, toute ma vie tout ce qu'il 'vétfô plaira me « commander. »

Dans la lettre suivante [2â juillet 1656] Fabert est

encore plus explicite : « J'ay veu la lettre que vous es-

« crivez à M. de Villeneufve, laquelle iLm^onna hier. -11

« m'a aussy fait veoir la responcé qu'il y faict. Je ne sçay.,

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