‹ La vérité sur les Arnauld (volume 2)Chapitre 10 sur 99 · CHAP. U, SECT. U, ART. U, S Y · texte numérisé non relu

CHAP. U, SECT. U, ART. U, S Y

« parcequ'on ne sçauroit vous rien refuser. Je suis u trompé si cela ne vous confirme dans la créance que la « belle traduction est une chose beaucoup plus belle que (( l'on ne se Cimagine. »

Rancé prend une digne revanche dans sa réponse. Autant d'Andilly s'était pavané avec jactance dans son mérite de correcteur ^ autant Rancé s* humilie de bonne foi devant ses imperfections de traducteur : u 20 sep- (( tembre 1668. Je comprends aizément qu'il est d'uùe « extresme difficulté de bien traduire, non point parce ceque ma traduction n'a pas fort réussi, mais par la (( manière dont est faite celle que vous m'avez envoiée. c( J'y vois de grandes beautés dans les expressions, et (( dans la fidélité de rendre les chozes. Touttes les rec( marques sur l'explication de certains mots grecs sont (( les plus justes du monde. J'ai bien de l'obligation à « ceux qiû ont voulu se donner la pêne de jetter les yeux « sur ce que je vous avois envoie, et d'y mettre la main (( avec tant d'exactitude. Il me semble déjà que je me (( suis corrigé de beaucoup de cbozes, et que si on me « donne quelque nouvelle matière de m' occuper, j'y réus- (( sirai moins mal que je n'ai pas fait dans la première.»

Tant d'humilité n'eut pour récompense qu'une nouvelle et plus grande humiliation. D'Andilly dans sa correspondance dut laisser entrevoir qu'à son avis Rancé ne ferait jamais un bon traducteur , car ce dernier lui répond [ 6 octobre 1658 ] : « Je suis de vostre advis a pour les traductions, et je pance que je n'ai pas trop (c de loisir pour l'ouvrage que j'ai entrepris.... » Depuis

1 Mérite d'aUleun fort contcslé, car on a été jusqu'à prétendre que d'AndiOy ne saTait pas le grec Voir plus bas, ekap, rt^ tect. n, arU ii, S h les scirioes qne 0o Fossé rendit an solitaire pour ses traductions.

170 lOltERT ABirAULD îfàlfùau^i

ce temps, en effet, il n'est plus parlé de traduction dans \e^ lettres de Rancé. —La même sonmîssibn aveugle et dérouée aux conseils de Port^Royal s'y rétèle toujours. II avait écrit le 26 juin 1658 : « J'ai esté obligé par rai- « son de devoir de faire on vcnage à Blois, [près du duc «d'Orléans 9 dont il était aumônier?] [voyage qui a « esté] de deux jours seulement Cela ne peut pas m'ar- <i river plus de deux ou trois fois Tannée ; et je vous (( avoue que je l'ai fait par la déférence que j'ai eue aux H sentiments de la personne que vous me mandés, qui f( a passé chez vous les festes de la Pentecoi^rte, qui m'a « dit que je devois y aller. Mandes-moy , je vous en oon- « jure« si j'ai mal fait, car je ne suis pas incorrigible. . . » Le 10 juillet suivant : a Je lis Eusëbe, et ensuite j'irai

(f pas à pas par le chemin qui m'a esté marqué n

Le 18 du inème mois : « Je suis ravi que vous n'aies pas (( désaprouvé le toii^e que je vous ai mandé que j'avoîs

« fait n Enfin, le 10 septembre même, pendant que

d'Andilly le gdurmandait si magistralement sur sa version grecque^ il lui rendait compte de ses distractions en ces termes : h La personne que je vous ai mimdé que « j'attendois chez tnoi n'est point encor arrivée. M. de « Barillon y doit venir ce soir, et je pance M. de Càu- « martin au premier jour- Ce sont gens d'honneur et de « mérite, que l'on ne voit pas tous les jours de la vie, et « qui ne m'inspireront rien de contraire à ma conduitte « présente. » Après avoir senti la férule du maître, il lui écrit le 26 novembre 1668 : « Vous ne sçauriés croire le « chagrin que j'ai de ce que le monde qui m'est venu (( veoir cet automne m'a interrompu dans ma solitude. « Je me prépare pour cet hyver à un travaille fort as- <( sidu. Je vous en rendrai compte de temp^ m temps. «

CHAP. rf, Met. ri, à*i. h, g t. lll

Vingt jotir* â|Jf 6s, le là décertibré iêbê : « Vous atîés « beaucoup de tsdson de ine difè que l'hytet me reïnet- « troH eu bonne hùwettf , et Yeritâblement Je suis dans c< ïë jûû^ gf ând repoë An mondcîv Je ne »aiÉ point tîsitté, « et je n'ai psê ttfè*riè Fapréheîiôîon de l'êstrej èft je vols c( atec plaisir duc} ott At mois 06 j'ai seureté toufte en- « tière, sans qU*il y ait rien qui puisse ta'lntetrompre « dànâ mA âolittlde. h serai obligé d^en sortir au mois « de juin qui vient, pour aller teoir Testât de quelques « bénéfices que J'ai , et je tï*ài garde de manquer de tt pretidre moii chemîri Où je sçaural que vous serés. Je n m'âsseure que tous ne serés pas fasché qne Je Vous <( rende tin peu compte de ma tle, et que Je vdus parle (i de toattes chômes avec tmc ouv^dre que Fdn ne peut « pas avoir dans les lettres. »

11 eût été un moyeii fort simple pour Rancé de se procurer plus facilement ces ouvertures. C'eût été de se retirer à Fort-Royftl i et il Semble qte Ton n'eût pas été fort éloigné de Yf àccnéilllr, cÈt datts (ïette même lettre du ià octobre le disciple é<^f au niattre : a J'ai « une extresme joie de ce qné tdus me maûdés qtie M. k <i duc de Luines ne sefolt pas fascbé que ma solitude « ne fust pas si esloignée. [Le dtid de Luettes a toujours a des à propos qui ne défflaisent pas à Port-Royftl, jusci qu'au moment où il TtiMiidonne pour les Wux yeut (t d'Anne de Rohstil ; et, dâns Ce moment même, il a ena core l'heureux à-prOpos de léguer ft Fabbaye janséniste « son chftteau de Vâumilrlcr.] ' CTest une marque qu'il <i n'a pas tout à fait mauvaise ofriilion de moy. Jugés ce

1 Mém. de Cabbé Arnauld, part, ii, p. 155 ; Mém, de la M. Angélitf., t m, p. 539.

172 ROBERT ARNA|]LD D'ANDItLY.

<( que cela m'est, à moy, qui ai pour sa personne toutte <( sorte de respect et de vénération. Je vous asseure que « j'ai souhaitté bien des fois d'estre un peu plus proche « de vous que je ne suis pas, et qu'outre ma satisfaction « particulière, il me seroit d'une extresme utilité dans tt les sentiments où je suis de vous veoir plus souvent « qu'une fois dans une année. Mais il faut se résoudre (c aux cbozes quand elles ne peuvent estre comme nous « voudrions qu'elles fussent. »

C'était, à dire vrai, accueillir avec assez de tiédeur des ouvertures que Port-Royal avait mises sous le patronage du duc de Luynes ; et peut-être en résulta-t-il quelque refroidissement, car un mois après, le 16 janvier 1659, Rancé écrivait à d'Andilly: «J'ai receu vostre^ lettre du « troisiesme janvier. Vous me faites bien l'honneur de « me mander vostre sentiment sur le suget du livre du- « quel je vous avois escrit; mais vous ne me dites point « si on trouve que j'avance assez dans mon voiage parmi « les distractions que je n'ai pu éviter.' » Rancé d'ailleurs paraît avoir compris le motif de cette froideur; car, dans une lettre du 2 mars 1659, il semble redoubler de confiance envers Port-Royal, d'empressement à s'y rendre, et il fait habilement remarquer que lui-même a fait de sa solitude comme une annexe de cette sainte maison : <( Je n'oze vous escrire tout ce que j'ai apris « sur [le peu de cas que l'on a fait de la censure dont « cinq évêques jansénistes ' ont frappé \ Apologie des « Jésuites] ; je le réserve au temps auquel j'espère avoir (( l'honneur de vous veoh:, si Dieu m'en fait la grâce. Je (( fais un amas espouventable de chozes pour vous dire,

1 Voir plus haat, p. 64t n* 3*

CMAP. n, SECT. n^ ART. H, $ V. 173

H y aiant quelque apparence, qu'estant de retour dans (( mon désert^ je ne le quitterai pas de si tost. Je ne sçai « pas si vous remarqués que je me fais honneur tant que (( je peux du nom que je donne au lieu que j'habite préce sentement.... »

Port-Royal se repaisssdt peu de cajoleries. Il paraît qu'il ne répondit à celles de Rancé que par de nouvelles rigueurs. D' Andilly dut faire entrevoir à son correspondant que leurs relations, dont rien n'eût gêné le cours au même désert, devenaient, par la distance, une charge à laquelle il désirait se soustraire. Rancé lui réplique le 9 avril 1659 : « Si dans la nécessité où vous me mandés « que vous estes de vous retrancher d'une grande partie « de vos anciennes habitudes, vous ne laissés pas de « trouver bon que je vous importune quelquefois, je vous c( serai infiniment redevable. Vous m'y avez accous- « tumé, et je vous déclare que je ne sçaurois plus vivre H sans cela. Et puis la manière dont je suis à vous, et la « profession sincère que j'en fais, me doibt un peu dis- (( tinguer des autres gens. Je joins à cela les avantages « que j'en tire, desquels vous ne voudriés pas me priver, « estant très vrai que je ne reçois jamais de vos Jettres « que je n'en devienne meilleur. Quoiqu'en cela je vous (( paroisse un peu intéressé, je m'asseure que vous ne 0 m'en aimerés pas moins. »

La montagne ne venant pas, il fallait bien aller à la montagne; et ce fut alors que l'abbé Leroi, s' arrachant à sa solitude de la Mérentais, vint partager celle de Veretz avec son condisciple jusque là si soumis, et pour la première fois récalcitrant. Malheureusement la santé de Leroi ne put s'accommoder de ce nouveau séjour, et le 25 décembre 1659 Rancé écrivait à d' Andilly : « Enfin

a Qostre ami a egté coQ^aiRti par dos raiso»s 4^ ea santé a qu'il ne ppuvgit recouvrer dans ma maison, de retour- « per 4 Paris. U a fal^u qu« lui e|, woy ^ous douné cela « aux advi» des médepins ; car, outrp te mal de sa poi- « trine, qui estoit tout à fait considérable, il avoit à son a fpil une Ipcpmmodfté s) grande qu'il ne ppuvoit pas « s'eu servir pour rie» r^gW^^P? wesmp un seul mo- 0 ment. Ce mal consi^rtoit en «ne dowleur qui ne le quitu toit gu^res, et uqq feblesae si ejstrai^g^ de pette partie « qu'il q'pn voiatt poi»>. Et tout cela luy est arrivé pour « une d^nt qui luy avoit esté mal ^rrdcbép depuis quatre 0 mois. »

l\ serait possible que P^tte dept malepooptreuse eût été plus fimeste encore à Portr-Bayal qu'à son émissaire ; ear le départ de l-eroi eut lieu vers la fin de iôW; les lettres oiï il en est question sont les dernières dans notre dépôt où Raneé e'épaucbe avec d'Audilly; et i:'est au printemps de i06O, on se le rappela, m^ 1^ disciple de celui-ci deviut l'adepte d'un Jansénisme plus modéré-

Réçemmept toutefois. M, Cotmd a publié quatre lettres postérieures aui^ nétres, toutes quatre datées de 1600 ^ toutes quatre Cessées à d'^J^dilly, et qui néc^sairement dans le principe ont d& faire partie des arebives du solitaire. Cea lettres se lient entre eUea de manière à prouver qu'une cinquième seulement manque dans leur ensemble ^« 1^' année précé^ute [16^] eu compte quinze dans notre cplleçtien, el^ la première année des

t Lettre «as, du 6 février 1660, p. 387; lettre cc^du 5 avril 1660, p. 890; lettn ça, du i? oelobine i«^, p, 840, et leUns pài, 6 déoemlHre i36Q, p. W* M. de Cliateaubriaut avait piiblié la pnopîère, Vie de Rancé, p. 80«

2 La lettre absente aurait été écrite entre la première et la seconde^ ai tMitefois cU« a jaaaif eiisCé.

CRAP. U, SEGX. n, ^T. u, S V. 175

relationa de Raocé avec jd'Aodilly [ i668] y ea a déposé dU-buit.~^Les quatre iettrea d'ailleurs qui aj^artienoeiit seules & cette année de transition où leur auteur vu chercber, aux extrémités de la France* des conseils dont récemment encore il demandait i'assistance h Port-ftoyal, témoignent (pu» Rancé savait alors mettre autant de mesureà ménager une transition qu'il en mit plus tard à déguiser une rupture, allais la transition ménagée, h la fin de 1660, Rançé, qui cependant vécut [M^és de trois Mnées encore dm^ le monde, rompit tout h coup sa correspondance avec d' An4illy* C'est ce que prouve la réponse suivante provoquée par une lettre de celui-ci, qui, daps l'espoir sans doute de renouer avec son ancien disciple, lui avait écrit à l'occasion de la paix obt^ue par les Jansénistes ' ; u 24 octobre 1668. — Après la consott lation que j'ai receue çle la ppkix que la divine Prou yidepce vi^nt de donner à T^lglize, je ne pouvois en « avoir une plus vive que de veoir dans la lettre que 0 vo{is m'^vés fait rbonneur dp m'escrire, que non seu- « lement je ne suis pas eibcé de yostns mémoire, niais u que je peus croire par lee asseurances que vous m'en a donnés, que vous estes k mon esgard ce que vous esc( tiés il y a six ou sept ans. Si je ne sçaurois vous a exprimer sur cela les senijments de mon cœur comme « je le veudrois, je me omsole en oe que je ne doute 0 point que la disposition du vostre pour moy ne vous tt dise tout ce que je s^is. Je vous conjure, Honsienr, « de croire que quai que vatis en panaés, vous ne pouvés a aller trop loing, puisque ma joie ne sçauroit estre plus (( grande, non plus que la passion avec laquelle je suis

1 On le rappelle les leptimeatt de Ranoé pour le grand Araagid i Toccasion de cette paix. Voir plus liant, p» ISO.

n« ROBBRT ABNAULD D'ANDUXT.

« vostre très humble et très obéissant serviteur. » Après cette lettre, la correspondance s'interrompt de nouveau. — D* Andilly la renoue en annonçant au solitaire que le roi vient de confier le ministère au marquis de Pomponne ; et cette fois le solitaire échange jusqu'à cinq lettres ^ avec le père du nouveau ministre, à qui il recommande les intérêts de la Trappe. — Enfin une dernière lettre de Rancé, post^eure à la mort de d'Andilly [1674] et à la disgrâce de son fils [1679], félicite, en 1691, Pomponne de retour aux affaires. On ne voit pas que précédemment Rancé eût témoigné à celui-ci prendre part à ses revers.

De cet inventaire exact des deraières relations de l'abbé de la Trappe avec d'Andilly il résulte une chose certaine ; c'est que l'année 1659 est bien celle où ce dernier s'est vu enlever la seconde capture qu'il destinait k signaler son importance au profit de Port-Royal, lilaia ce qui reste inconnu, c'est la cause déterminante de cette perte. Dans la correspondance de Fabert nous avons vu agir les influences qui devaient amener un résultat semblable. Nous avons pris sur le fait, pour ainsi dire, les auteurs du mécompte de d'Andilly. Ici, au contraire, tout semble obscurité. On peut soupçonner, il est vrad, par la conduite ultérieure de Rancé, que des doctrines par trop excessives s' étaient révélées peu à peu dans leurs dangers à son esprit, à mesure qu'il les pénétrait davantage. On peut supposer encore que les insinuations faites en 1659 pour attirer à Port-Roya le jeune pénitent, et l'arrivée d'un condisciple, symptôme de surveillance sur sa personne, ou essai de colonisation sur ses terres, l'avaient amené aux

^ En date du 27 décembre 167 J, du 35 janvier 1672, du 7 et dn i9 juin i679, enfin du 2 juillet de la même année.

CHAP. H, SECT. n, AKT. fl, S V. 171

démarches foraines de 1660. Ces explications sans doute seraient assez plausibles ; mais elles ne sont pas complètes.

Eh effet, si le jeune pénitent a reconnu comme pernicieuses les doctrines du Jansénisme, pourquoi ne les rejette-t-il pas hautement, comme il a rejeté celles des Jésuites ? Jansénius l'avait sauvé de Molina. Pour se sauver de Jansénius n'avait-il pas l'Evangile? Ne pouvait-il dès lors recueillir la pure manne du Christ entre tous les camps, dans le vrai désert qui devait être témoin de ses jeûnes? Et lorsqu'il l'y recueillit plus tard, pourquoi sa démarche deviqt-elle embarrassée ? — Que si au contraire ces doctrines sont pures [lui-même écrit en 1676, nous l'avons vu : Je suis persuadé que tes Jansénistes n'ont point de mauvaises doctrines']^ pourquoi répudier ceux que lui-même a choisis pour en être les interprètes ? La surveillance plus active qu'ils veulent exercer sur lui en 1659 n'est-elle pas dans ses ',désirs tant de fois manifestés? La colonie qu'ils tenteraient à Yeretz ne ferait que consacrer à Dieu une propriété que, d'après l'avis des leurs, il donnera plus tard aux pauvres? Il ne se refuserait à rien de ce qui peut le rendre plus parfait et plus détaché, lui qui bientôt s'ensevelira tout vivant dans son sépulcre de la, Trappe. — Evidenmient deux choses restent toujours inexpliquées : les hésitations de Rancé en présence du Jansénisme ; sa rupture avec celui qui l'y avait initié. — Pour donner une solution à ce double problème, il faut donc non seulement indiquer comment Rancé a perdu sa confiance en d'Andilly, mais démontrer qu'envers Port-Royal il a engagé sa liberté.

Or, après bien des 'recherches, nous ne sommes point parvenu à une démonstration complète. Le second de I. 12

178 ROBBBT ARNAUtD D'ANDILLY.

ces faits seulement nous parait hors de doute. Nous n'avons acquis sur le premier que de fortes {urésomptions; et ces présomptions même, ce n'est pas dans nos archives que nous en avons trouvé les éléments. Pour cela il nous a fallu, contre nos habitudes, sortir de notre Arsenal, et faire des emprunts à un dépôt plus riche, à la bibliothèque du roi.

Dans un des cartons non catalogués de cette bibliothèque, la sollicitude de MM. les conservateurs a déposé une acquisition assez récite, celle de la correspondance de madame de Sablé. — Tallemant des Réaux rappellera beaucoup mieux que nous ne le ferons ce qu'était la marquise d^ Sablé : « Depuis cette perte [celle d* Armen- « tières, l'un dç ses amants], la marquise ne fit plus l'ar- « mour. Elle trouva qu'il étoit temps ds fahre la dévote ; f( mais quelle dévote, bon Dieu I H n'y a point eu d'in- « trigue à la cour dont elle ne se soit mèl^, et elle n'att voit garde de manquer à être Janséniste, quand ce ne « seroit que cette secte a grand besom de cabale pour « se maintenir ; et c'est i quoi la marquise se délecte sur u toutes choses depuis qu'elle est au monde... Elle alla (I loger tout contre Port-Royal. Depuis qu'elle y est, elle n a plus d'mtrigues que jamais ; elle se mêle de tout.. « Ajoutez que depuis qu'elle est dévote, c'est la plus « grande friande qui soit au monde. EUe prétend qu'il Q n'y a personne qui ait le goût si fin qu'dle, et ne fait a nul cas des gens qui ne goûtent poini les bonnes choses. c( Elle invente toujours quelque nouvelle friandise ^ » Tallemant décrit ensuite les terreurs ridicules que les maladies inspiraient à madame de Sablé, et ses prétentions au bel esprit sérieux.

1 Hiêtorktteê, t. ii, p. 8SS.

CHAP. 11^ SKCT, n, ART. II, § V, 179

Les Mémoires de la famille Arnauld confirment de tout point ceuî du satirique, moins le chapitre des intrigues. (( Le marquis de Pisany, fils de madame de Ram- « bouillet, écrit Tabbé Arnauld, avoit un tour plaisant « dans l'esprit qui le rendoit fort agréable... Il dit un c( jour sur la marquise de Sablé, qui avoit toujours aimé (( l£t bpniie clière et q^ s'étoit ^lise depuis peu dans la « dévotion, qu'plle avoit beau faire, qu'elle ne chasseroit « point le diable de çl^ez elle, et qu'il s'étoit retranché « dans la cuisine '• » Cette épjcurienne janséniste était en coTregpondanoe pon seqjepient avec la iqère Angér lique^, qui témoigne, commp Talleman^, de l'horrible frayeuT que |ps lïfeladies et la mort causaient à sa correspondante ; pQn seulement ^vpc le grand Arnauld ^, qui l'entretient de logique, cs^^ dit Tallemant, il lui faut toujours raiêùimer^^ elle écrivait aussi à d'Andilly, leur frère, et ^a le carton qui renferme sa correspondance il y a quatre-vingt-cinq lettres de ce dernier. Ces lettres

1 àUvu de Vabbé Âmauidj part, u P« 79.

2 leiu de taJIf. àngéU^fue, t. n» p. 586 ; t ni, p. 10, 9S, 94, 158, 170, 845, 362, 489, 529. — Cf. Ibid., i. i, p. 20 J, 248, 271 ; t. ii^ p. 278, 276, 284, 292, 801, 806, 501. *

8 OEutî. d^Amauld, t x, p. 806, lett. xcvi, da 20 août 1660. Il loi demande 800 avis sur un discours à mettre en tête de la torque de Port-Royali p. 871, lelt. CLiii, du 27 mars 1668, etc. Voir aussi p. 207, lett. ccui, letL xcTUi-c du 20, 21 et 24 août 1660, à M"** ***; ces *** remplacent le nom de H** de Sablé, car les originaux des lettrea publiées se trouvent dans les layettes de celle-ci ; seulement ils y sont plus courts. Est-ce pour faire perdre la trace de quelques falsifications que le nom de M"* de Sablé a été omis par les éditeurs ? Nous prenons 1^ liberté de recommander cette question à Uessieuri de TAcadémie française, car la lettre m.xcxt, p. 125 du L IV, sans date, écrite à M"* *** au sujet de la réponse de Messieurs de TAcadémie française à cinq questions que M. Arnauld leur avait fait proposer sur la grammaire générale, etc., se trouve dans la correspondance de M"* de Sablé, dat^ du 2i aovembre 1659 ; mais elle y est plus courte au moins des quatre cinquièmes que dans Timprimé.

4 mu^rietiee^ U n, p. 828.

180 ROBERT ARNAULD D'ANDOLY.

appartiennent à l'époque où Rancé retire à d'AndiUy la direction de sa conscience. — Y aurait-il entre ce fait et celle de nos deux énigmes qui parait le plus impénétrable quelque secrète analogie? Nous le supposons.

Une hypothèse (des présomptions ne peuvent aboutir qu'à une hypothèse) est, nous le savons, inadmissible en histoire. Mais elle suffit du moins à la vraisemblance littéraire; et pour un instant Von nous permettra sans doute de substituer, à propos des relations de d'Andilly avec madame de Sablée une étude littéraire à nos recherches historiques. En cela d'ailleurs nous ne ferons que suivre l'exemple de l'écrivain' dont le talent vient de faire asseoir Port-Royal au fauteuif académique. Et puisque nous sommes en veine d'imitation, pourquoi n'emprunterions-nous pas à M. Sainte-Beuve jusqu'à la forme? N'a-t-il pas soumis les plus célèbres épisodes de la biographie des Amauld à des combinaisons dramatiques 2? N'a-t-il pas groupé toute cette famille, et d'AndiUy lui-même, dans des scènes habilement rapprochées de celles d'Esther et de Polyeucte ? La voie se trouve donc, heureusement pour nous, frayée par un maître. Nous l'y suivrons. Seulement pour ne pas nous traîner trop servilement sur ses pas, nous laisserons les siens chausser le cothurne tragique; nous glisserons les nôtres derrière les talons rouges de Molière. L'ombre de Rancé en frémira sans doute ^; mais, à bien prendre

1 L'amitié dontM. Sainte-Beuve nous honore nous laisse moins de liberté qu'aux indiflérents, et nous interdit les épithètes dont tout autre userait en parlant de ses travaux.

2 PorURoyal, 1. 1., p. 105-189.

s L'ombre de M"** de Sablé nous apparaîtrait peut-être aussi, armée de cette lettre de d'Andilly que contient sa correHKmdance : — ■ 9 février idèl. « Si le plaisir que Ton prend d'entendre parier admirablement cootre une

CHAP. n, SECT. n, ART. IF, § V. 181

cependant, n'est-ce pas lui ménager une flatteuse réminiscence que de la mettre au régime des fictions?

• chose qui est blasmable n^esloit Je plus innocent du monde, je derrots

> estre dans ie scrupule d^aToir veu ce que tous avez écrit sur le n^ et de

• la comédie ; puisque je doute fort que ceux qui Taiment le mieux y pren- « nent plus de plaisir que je n'en ay eu à entendre traiter ce sujet d'une

• manière si délicate, si judicieuse et si forte toute ensemble, que les plus « opiniastres ne sçauroient n'estre pas persuadez de la vérité de ce que vous

• dittes. Aussi faut4l avouer que ce langage ne s'apiirend que dans le grand

• monde, et qu'il ne peut mesme s'y apprendre que par des personnes qui

• ont l'esprit fiiit comme vous l'avez ; ce que je n'ose spécifier plus particua lièrement, de crainte que vous ne m'accusassiez de vous flatter, lorsque je c ne ferois que vous dire très sincèrement ce que je pense. Mais je ne puis « vous dissimuler que je croy que vous ne pourriez mieux emfrfoyer quel-

• ques heures de vos jqnmées, qu'à écrire des choses semblables, puisqu'il « seroit presqu'impossible qu'elles ne fissent impression sur les personnes

• raisonnables; et qu'aiaû Dieu n'eust très agréable le bonheur que vous ■ leur procureriez en les détrompant des fausses opinions qne le relasche- € ment a introduitse, que la coutume a autorisées, et que l'exemple des « personnes les plus considérables fait cfue Ton n'ose contredire, à moins « que d'y estre porté par cet amour de la vérité si rare dans un siècle « ausù corrompu qu^esl le nosire. »

Contre les anathèmes de Rancé, de d'Andilly et de M** de Sablé, nous nous armerons d'un heureux à-propos que nous fournit, sur Tartuffe même. Racine dans sa seconde Lettre à Nicole*

Cl C'étoit chez une personne qui, en ce temps-là, étoit fort de vos amis; Cl elle avoit eu beaucoup d'envie d'entendre lire le Tartuffe ; et Von ne c a'opposa point à $a curiosité: on vous avoit dit que les Jésuites étoient c joués dans cette comédie ; les Jésuites au contraire se flattoient qu'on en c Youloit aux Jansénistes. Mais il n'Importe : la compagnie étoit assemblée; t Molière alloit commencer, lorsqu'on vit arriver un homme fort échauffé, « qui dit tout bas à cette personne : Quoif Madame^ vous entendrez une tt comédie le jour que le mystère de Viniquiié s'accomplit, ce jour qu'on « nous âte nos Mére§! Cette raison parut convaincante : la compagnie fut s congédiée, Molière s'en retourna bien étonné de l'empnissement qu'on a avoit eu pour le faire venir, et de celui qu'on avoit pour le renvoyer....

Comme depuis lors le Jansénisme a fini par triompher, et que depuis longtemps il ne court plus aucun danger, nous pourrons donc continuer avec Racine : c En efl'et. Messieurs, quand vous raisonnerez de la sorte, nous « n'aurons rien à répondre, il faudra se rendre : car de me demander,

> comme vous faites, si je crois la comédie une chose sainte? si je la crois « propre à faire mourir le vieil homme? je dirai que non. Mais je votts

> dirai en même temps qu'il y a des choses qui ne sont pas saintes, et qui

ROBWT ARNACtD D'ANDIUT.

5 M. Etude sur le XartiUre.

il, Saiiite-Beuve a choisi pour ses parallèles, comme fêla 9e devait, les chef-d'œuvres de Racine et de Cor-

« sont poortiut innocentes. Je tous demanderai si la diasse, la musique, f le |>laisir de f^ire des sabots, et quelques autres plaisirs que vous ne vous , rcÂiseï pas à rouMnême, sont fort propres à ftirc mourir le tIcU homme; « s*H fiittt fenoncer è tout ce qui dlTertil, s'tt fhut pleurer à toute heure? € Hélas, oui, dira le uâancoliquei Mais que dira le plaisant? Il Toudn « qu'il lui soit permis de rire qnelquefois^ quand ce ne seroît que d'ao « Jésuite; Il vous prouterar comme ont ftlt vos amis, que la raillerie est € permise, que les Pères ont ri, que Dieu même a raillé. Et tous semb1e-t-S

• que les Uttreâ Provinciales soient autre chose que des comédies ? Dile$- « moi, Messieurs^ qa'est-ce qui se passe dans les comédies? On y joae un « valet fourbe, un l)ourgeois avare, un marquis extravagant, et too! ce « quMI y a dans le monde de plus digne de risée. J*avoue que le Prorindal a a mieux choisi ses personnages : il les a cherchés dans les eonvents et « dans la Sorbonne; il introduit sur la soéne, tantôt des Jaccblns, tantôt

• des docteurs et toujours des Jésuites. Combien de rôles leur &H-U louer ! <r Tantôt il amène un Jésuite bonhomme, tantôt un Jésuite médiant, cttdb- « jours un Jésuite ridicule. Le monde en a ri pendant quelque temps, et le « plus austère Janséniste auroit cru trahir la vérité que de n'en pas rire.

m Reconnaisse! donc. Messieurs, que puisque] nos comédies ressemblent A si fort aux vôtres ; il faui bien qu'elles ne soient pas si criminelles que « vous le dites. Pour les Pères, c'est à vous de nous les citer, c'est à vous, ff ou à vos amis, de nous convaincre par une foule de passages que l'Église « nous interdit absolument la comédie, eu l'état qu'elle est : alors nous tt cesserons d'y aller, et nous attendrons patiemment que le temps vienne « de mettre les Jésuites sur le théâtre. » (Deuxième lettre & Nicole, Œuvres, t. VI, p. 90.j

n .... Et vous autres, qui avci succédé à ces Pères, de quoi vous étesff vous avisés de mettre en françois les comédies de Térencc? Fallolt-îl « interrompre vos saintes occupations pour devenir des traducteurs de « comédies ? Encore, si vous nous les aviez données avec leurs grâces, le ff public vous seroit obligé de la peine que vous avez prise. Vous direz A peut-être que vous en avez retranché quelques libertés. Mais vous dites « aussi que le soin qu'on prend de couvrir les passions d'un voile d'hon- A ttéteté, ne sert qu'à les rendre plus dangereuses. Ainsi, vous voilà vous- <i mêmes au rang des empoisonneurs. » (Première lettre à Nicole, Œuvres, t VI, p. 19j«

' Que si Racine, quoique précédemment élevé et depuis apologiste de Portl^oyal, était suspect dé partialité dans une cause qui était àattut là slenlM

CSAP. W, SËCT. n; ÂftT. 115 9 VI. 48â

neille. Nous choisirons celui dé Molière : le Tartufle. Qu'on lie se récrie pas d'aTancë; Qu'dn ti'en appelle pas avec Surprise aux grands fioiils de la Trappe et de Port- Royal, n ne s'agit ici que de d'Atidilly et de Aancé. Nous n'attribuerons à celui-ci que le rôle de l'honnête

^^ Orgon. Rancé ayatt bien choisi pour le rettiplacer à la tète

de son saint bercaU cet épourantable Dom Gervaise que

; Saint-Simon a démasquée Si le saint rëfermateuri ters

qiie celle de MoJière, nous nous retraocherions derrière Nicole lui-même, à qui Radne s'adressait, et derrière Goajet, le plus jaliséniste des biograpbes de Vapstère moralistfiâ Qoi ^crit : « On assaic que M. Nicole lat pUi-« 1 « sieurs fois Téreuce avapt que de s'appliquer à la traduction [ latine J des | « Provineialci, où Ton trouve en effet lé style et les délicatesses dé ce > « comique. » ( Vie aie Nicole, part, i, p. 80.'.) Ce que Técde janséniste se permettait pour mieux ridiculiser ses ennemis, nous croyons pouvoir le faire pour rinitroctioii de nos lecteurs.

1 Noos nous garderons de souiller ces pages des Infamies que rapporte Saint-Simon, t. tv, p. 21-98, sur D. Genralsè. Mais pour (klre comprendre tout ce que Ranoé apportait de ménagements dans ses ruptures les mieux autorisées, nous transcrirons le certificat qtfil crut devoir délivrer b son successeur, qui avait été son persécuteur, après avoir acquis la certitude que céhti-d s'était couvert dé crimes dont plusieurs devaient alors le faire monter snr le bOcber.

Certificat de M. Vabbi de ta Trappe en faveur de Dom François Armand^ F. Armand Jeaui anden «bbé de la Trappe^ reconnois et me crois oUigé de déclarer dans les ooiq<ilictiiffe8 ptésentes, que le R* P. Armand, mon snecesBear, s'est conduit avec tant de bénédiction dans le gouvernement de cette communauté^ que jamais Ja pi^ et la discipline n'y a été plus exActe ; que toutea les pratiques de pénitence et de régularité y ont été conservées avec tant de aèle et d'ardeur, que tous ceux qui flont venus visiter la maison sur le brtUt qui s'te étoit répandu de tous 66tés, en ont reçu toute l'édiflcatlon qu'ils ed avaient espéré : ce qui n'a pu être que l'effet non setilement de l'instruction et de là parole, mab de la prière, de l'action et de l'exeniple. le iw puis éussi Aie dispenser de témoigner que presque aussitôt qu'il s'est vu en place, on a attaqué sa réputation et sa personne, qu'on a déMté contre loi quantité de choses fiiuSKs, et qui ne sont jamais tombées sous ma coundissance, quoique je Anse toujours pféseift dam le monastère. Cest ce qiie je ccrtifle être véritable.

J'ajoute au téttolgiiage ci-dessttf que je ne s^rois ne point parler d'une malignité outrée avec laquelle on l'a traité. On dit de tous oMei qu'U ne

18& ROBERT ARIfADLD D'ANDILLY.

la fin de sa carrière, s'était rendu VOrgon de cet odieux Tartuffe^ n'avait-il pu être celui de quelque Tartuffe moins odieux, à son début? D'ailleurs ce n'est plus de rbistoire que nous fsdsons ; c'est une hypothèse que nous avons demandé la permission de construire en drame. Le drame construit, s'il est absurde, il sera temps de le siffler. Et pour hâter cette justice, dans le cas où elle deviendrait nécessaire, nous nous garderons de calquer longuement, scène à scène, l'immortelle comédie de Molière. Nous nous contenterons, imitant encore en cela M. Sainte-Beuve, de comparer entre elles les situations principales par où notre sujet semble toucher à ce chefd'œuvre.

m^aborde jamais que d*uiie manière offensante^ qn^il se sert de termes et d^expressions dures, comme si son dessein étoit de me faire de la peine et de me chagriner, et que depuis peu, dans une conversation de ceUe nature, je lui avois déclaré que je ne pouvois plus le souffrir, et que je m*en allois dans un autre monastère pour y trouver la paix. J'affirme, devant Dieu, comme devant les hommes, qu'il n'y a rien dans tout ce reproche qui ne soit faux, et la vérité est que toutes les fois qu'il m'est venu voir, il s'est mis à genoux devant moi comme un novice devant son supérieur, et presque toujours, quelque instance que je lui aie pu faire, il ne m'a pas été possible de le ftilre relever, et qu'en aucun de ses entretiens il ne lui est pas sorti une parole de la bouche qui n*alt été accompagnée d'une charité, d'une honnêteté, d'une modéraUon, ce n'est pas asseï dire, il Ihut ijouler d'un respect qui ne convenoit ni à lui ni à mol. Mon intentioQ est que l'on prenne tout ce que je dis au pied de la lettre, n'y ayant rien qui ne 90it véritable [la fiction est un peu forte] dans toutes les circonstances. Fait à la Trappe, ce 17 octobre 1698.

F. Armand Jean, anden abbé de la Trappe.

Nous souscrivons à ce témoignage pour avoir été témoins oculaires de toutes ces choses, F. Jean B., prieur; F. Gabriel; F.Pierre; F. Benoit. (Hanollier, Vie de Bond, L n, p. 105, et Lettre de U Nain de Tiilem,, p. 156.)

Que si Rancé crut devoir de tels ménagemento à un misérable qui par surprise s'était introduit dans sa communauté et dans sa confiance, peut-on s'étonner encore de tous ceux qu'il conserva jusqu'à la fin avec les Jansénistes, entre les bras de qui U s'était d^abord jeté de lai-méme avec tant d'abandon?

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