ACTE PREMIER
La scène se passe tantôt sur les bords de la Loire, dans la splendide habitation de Veretz, et tantôt près des rives de la Seine, dans le faubourg Saint-Jacques, à Port-Royal de Paris. Si depuis Molière les choses n'avaient pas bien changé, nous nous montrerions plus scrupuleux sur l'unité de lieu. Mais nous croyons pouvoir donner quelque chose au progrès. M. Sainte-Beuve, qui y a contribué, nous servira encore d'excuse pour cette licence, la seule d'ailleurs que nous nous permettrons désormais.
Ainsi que dans la pièce de Molière, un fait s'est accompli avant le lever du rideau :
Ah I si vous aviez vu comme j'en fls rencontre, Vons auriez i^hîs pour lui l*amitlé que Je montre. Chaque Jour à Têgllse il venoit, d'un air doux, Tout vis-à-vis de moi se meure \ deux genoux.
Et, lorsque Je soriois, il medevançoit vite,
Pour m*aller, à la porte, offrir de Teau bénitet
A Veretz un homme était venu, non pas offrir, mais demander l'eau bénite; il la demandait pour son fils mort, et mort, nous le verrons bientôt ^, parcequ'il l'avait écrasé sous sa volonté de fer. Fabert seul le savait. Outre l'eau bénite, comment lui refuser une larme?
Mais le père malheureux est en même temps ce solitaire
Qui prêcha ia retraite au milieu de la cour s,
1 Act. I, se VI.
3 Ckap, iT, »ecU iv, art» n.
s Act, T, 9C. TU
i86 ROBEftT ARNAtJLD b^AllHlLLT.
et dont la parole, à plus forte raâson, doit se faire entendre fructueusement dans la solitude :
Il eoseigDe à n*avoir affection pour rieo.
Et Pou devient tout autre avec son entretien i.
Rancé a donc sollicité cet entretien qui s'oiErait à lnl^ et il est devenu tout autre. Ce n'est plus ce jeune abbé qui entraîne toute une assemblée en faveur d'un Jésuite. — Le rideau se lève. — On se trouve en présence de cette même assemblée. Tout le clergé y est réuni. Les £véques y forment un groupe, et derrière eux les Curés. D'autres groupes représentent les ordres monastiques, Bénédictins, Jésuites et Cisterciens. Port*Royal seul est absent Rancé, en costume d'ermite, s'apprête à sortir pour le rejoindre. Un évêque s'avance, et lui dit :
Monsieur l'abbé, d*où vient que vous sortes û vite?
l'ebmitk.
C'est que je ne puis voir tout ce ménage-ci, Et que de me complaire on ne prend nul souci. Oui, mon âme chez vous est mal édifiée ; Par toutes vos leçons elle est contrariée. On n> respecte rien; tous id parlent haut. Et c'est tout Justement la cour du roi Pétaud.
LA SOCIÊrÊ DE SAINT IGNACE.
Si.:...
l'ermite.
Vous êtes, ma mie, une fille suitante Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente ; Vous vous mêles sur tout de dire votre avis. MABiLLON, se détachant du croupe des Bénédictins. Mais. ....
1 AcU I, K. VI.
cHAt». il; éEfcr. û; Akr. ii, S vi. !§♦
l'ebmite.
Vous êtes iu sot, eo trois lettres, mon fils
LA CONORÉGATIok D£ 8AINT-MAUR.
le crbis
L'EaUITC.
Mon Dieu i sa sœur, yous faîtes la discrète, Et voitô h'y touchez |[)as, tatit tous s^mbtez doucette ; Mais il b*é^, comme on dit, pire eau que Teau qui dort. Et Ydiil ifleoess sous cilapê Vih tralii qtte Je hais fort.
L*A?(C1eNNB observance de GlTEAUX,
Mon filsl
l'ermite.
Ma mère, soit; mais, ne vous en déplaise. Votre conduite en tout est tout à fait mauvaise. Vohs devriez nous ioiettre un bod exemple aux yeux; Saint Berbard, nbtre père, en usolt iDéàucôii^ ihieux t.
On voit d'ici se dérouler toute cette admirable scène d'exposition, chef-d'œuvre qtiî ouvre le ctef-d'œuvre.
Une autre scêlié iâbdinparabte dtl premier acte, celle de l'indisposition d'filmire et du traitement qu'y applique le pauvre homme , se trouve indiquée dans le portefeuille de madame de Sablé. D'Andilly y donne d'abord la description de la retraite où il accomplit les austérités de sa pénitence.
« 8 maù Puisque vous m'ordonnez de vous rendre
u comte de mes occupations, il] fatit vous obéir Je
« suis trop bien lofeé; et n'ay pas peu de honte d'estre « si à mon aise pèndàdt qUè d'autres qiii vallent cent a fois mieux que itioy*sont fertans et vagàbohds, et souf-
i ict. h tCé u
18t ROBERT ARE! AULD D'ANDILLT.
« frent ce que je mériterois de souffrir beaucoup plus <( tost qu'eux »
Le paayre homme 1
Il parait d'ailleurs qu'Elmire avait été saignée trop copieusement :
c( k mars 1660 On ne sçauroit estre dans vos sen-
« timens plus que j*y suis, touchant ces saignées conti- « nuelles qui ne sçauroient ne point emporter toutes les « forces, et souvent mesme la vie. Je suis revenu de cette <c erreur il y a longtemps. Mais le mal est que les autres (( n'en reviennent pas, et en pâtissent. •• Je ne parle que « trop souvent contre cette cruelle méthode ; car on ne « la changera pas pour cela; et ce sera tout ce que je « pourray faire que de m'en exemter moy mesme, ainsi « que je le prétens bien ; et me suis si bien trouvé de « l'avoir fait depuis quelques années, que je me porte a mieux que je ne faisois il y a vingt ans. » Le irnavre homme !
Mais de quelle manière s'y prenait donc d' Andilly
Pom* réparer le sang qa'avoit perda Madame * ?
« 17 mai 1660. La créance que vous aviez que j'estois
« enrhumé, et la peine que cela me donnoit, me fit vous
« faire un adieu si mélancolique qu'il m'est diverses fois
(c depuis revenu sur le cœur...
* LepauTre homme I
Mais rien ne vous peut
« mieux faire voir que je ne l'estois point du tout [ enc( rhume], que ce qu'aussitost que j'ay esté revenu icy,
1 Act, i^ se. ▼•
CHAP. n, SECI. U, ART. U^ S ^ ^^^
« ayant dormy neuf heures de suite, je me suis trouvé c( tout de mesme que quand j'en partis. Tant k dézert a « des vertus secrètes que l'<m ne sçauroit assez estimer? tt Est-il possible qu'après cela vous ne vous résolviez ja (f mais d'y venir?... » Evidemment c'est dans cette lettre que Molière a trouvé ces quatre vers :
Et Tartaflè?
Pressé d'un sommeil agréable.
Il passa dans sa cfaaodire aa sortir de la tablef Et dans son lit bien chaud il se mit toat dondain* • Où sans trouble il dormit Jusqnes au lendemain \
Et puis comme les vraisemblances du langage sont bien observées ! Quel usage habile de mots pieux, ployés à des relations mondaines. D'AndiUy en devient poète :
Tant le désert a des vertus secrètes!
Avec quelle onction ne. parle-t-il pas ailleurs de sa confiance en Madame de Sablé :
« 8 mai. S'il y a quelque foy qui soit au dessous de c( cette foy humaine qui fait tant de bruit ^ je vous as- « sure que je n'en ay pas mesme besoin à votre égard.»
Tartuffe est un peu plus méfiant, mais n'est-il point plagiaire lorsqu'il dit àElmire:
Je ne me firai point à des propos si doux, Qu'un peu de vos faveurs, après quoi Je soupire. Ne Tienne m'assurer tout ce qu'ils m*ont pu dire. Et planter dans mon âme une constante foi Des charmantes bontés que vous avez pour moi '.
^ AgL 1, 8c« r.
> Cr. D. GerberoD, Bhtk du Jan$én,^ t. iif, p. ii9 ; OEuvreê du doet. Âmauld, Hitt, du FormuL^ u* partie, t. xzv, p. 160; t. ui, préface, p. 91, etc. ; Hiêt. deê Per$écut,f p» S57, S09.
s Act. IV, se V.
190 RQ»E1»T 4111X111.0 D'iin>ff.LY.
pt le 21 septembre ^600 ; « Est-ce lîv donc ce qui vous « glaçoit le Cflpur? Ep vérité, vous ps^es une mauvwse « femme de ça' avoir foit iin^ si cruelle injustice... Que (( ne donnerois-je point pour vpus pouvoir entretenir à u loisir? Mais ce ne cfont p^s seulement six lieues de « chemin qui nous ^éparpnf ; c'est que vous ne pouce vez jamais vous résoudre de les faire ; quoy que je « sois très asseuré qup vpus avez la bonté de le désirer ; « mais de ce désir qiii n'est q^e ^liffisant, et point effi,^ a cace. » — Tartufie janséniste n'aunut pas dit autrement :
Mes prières ii*ont pas le mérite qv^il feot Pour avoir attiré cette grâce A^tn haat*
Mais nous anticipons sur les grandes scènes du troisième et du quatrième acte*— Nous n'en sommes qu'au second.