CHAP. U^ SECT. U^ ART. 11^ S IV
« Église.... J'en ai vu les contestations avec une douleur « sensible; et je n'y ai point pris d'autre part que celle c( qu'y peut avoir un homme qui s'en afflige devant Dieu, <( et qui géùiit au pied de ses autels en considérant le « sein et les entrailles de sa mère déchirés par ses pro- « près enfants. J'ai toujours cm que je devois me sou- (( mettre à ceux que Dieu m'avoit donnés pour supérieurs « et pour pères : j'entends le pape et mon évëque. J'ai a fait ce qu'ils ont désiré de moi, et j'ai signé simplea ment le Formulaire concernant les propositions de Jan* <( sénius, sans restriction et sans réserve '. J'ai gardé (( tant de mesures sur tous ces différends, que non seu- <( lement je me suis abstenu d'en parler, mais j'ai même (( empêché que les relations n'en soient venues jusqu'à « cette communauté, et que l'on n'y ait jamais ouvert la (c bouche ni des questions, ni des personnes entre les- (( quelles elles s' étoient excitées. [Comme supérieur sans « doute, nous l'avons vu, il s'était permis quelques ex- « ceptîons à l'égard des Jésuites] ^. Plus j'ai vu que les (f esprits s'ei^ageoient dans la dispute, et que la chaleur « augmentoit entre les deux partis, plus je m'en suis tenu « à l'écart, de crainte d'entrer en rien qui fût contraire à (( ma profession ni qui fût capable de troubler le repos de « ma solitude; [nous verrons tout à \ heure le commentaire
^ Cf. La lettre an curé de Saint- Jacques du Haut-Pas, en 1677, à la suile de la LttU de le Nain de TUtem.^ p. 113.
2 t U anroit mieux fait de garder le silence qu'il impose à tous ses rell* I gieux aYec de tant sévérité. Il semble qu'il n'ait étudié S. Bernard à fond I que pour eux, et n'ait retenu pour Jui que l'extérieur et la superficie ; car c si dans la pensée de ce grand saint, il n'y a point d'instrument qui Tuide • tant le cœur que la langue, il est à craindre pour lui [l'abbé de Rancé] « que la multiplicité de] ses écrits et celle de ses conférences ne seiche sa « Tertu jusques dans sa racine... » (RecueU de pièces concernant M, Arnauldt P* 145«)
138 ROBEET ARNACLD D'ANDILLT.
« que madame de Longueville donnait à ces paroles].... « Pour ce qui est de mes sentiments sur la morale chré- (( tienne, je fais une profession publique de m'attacher « uniquement à ceux que Jésus-Christ nous a enseignés « dans son Evangile. . . Je suis fort convaincu qu'il faut se « garantir des opinions excessives, et ne pas porter les « choses à un point où personne ne puisse atteindre ; mais « je le suis aussi qu'il n'est pas moins dangereux d'élar-c( gir les chemins au-delà deâ bornes que Jésus-Christ « leur a prescrites, de donner le nom de bien à ce qui « est mal, d'entrer dans des condescendances molles, de <( flatter les pécheurs dans leurs iniquités, et de mettre, (( comme dît le prophète, des coussins dessous leurs « coudes, au lieu de couvrir leur tête du sac et de la « cendre.... ' »
Rien n'est plus sage assurément ni plus évangélique que ces paroles. Mais la sagesse est ce dont les partis s'accommodent le moins, surtout celle de l'Évangile. Madame de Longueville préférait la parodier, et feignant de ne voir dans la modération de Rançé qu'un appel aux générosités de la coiu* envers son monastère, elle s'écriadt avec plus d'esprit que de chwité : Vœ nutrientibmî ^ Malheur aux nourrices ! — De moins spirituels voulaient qu'on attaquât publiquement le réformateur. «Vous n'i- « gnorez pas, lui écrivait à ce propos Le Nain de Tille- « mont, que M. Arnauld, ayant sujet de parler de vous « d'une autre manière qu'il n'a fait, et en étant sollicité « par diverses personnes, a toujours déclaré qu'il ne le « feroit jamais, parcequ'il aimoitethonoroit trop Fœuvre
1 M. Gonod, letu gctui, du 80 Dovembre 1978, p. 362.
2 S. Matib., ch. xxiv, v. 19. -* UtU de Le Naitt de TiHem^ p. 69.
CHAP. 11^ SECT. n, ART. U^ S I^'* i^^
tt de Dieu en vous. ^ Et M. Nicole a écrit à un de ses a amis qu'il aymeroit mieux que l'on luy coupât le bras (( droit que de rien écrire de désavantageux à votre per- « sonne et à votre ouvrage. ^ »
Tout en respectant l'œuvre de Dieu, ces grands hommes espéraient bien ne pas nuire à la leur. — Ils renoncèrent généreusement au scandale qu'eût fait une lettre dans laquelle Rancé, quinze jours avant d'écrire au maréchal de Bellefonds, s'était prononcé d'une manière toute favorable aux Jansénistes ^. —Pendant seize années [1678-1694] ceux-ci n'eurent guère qu'à se louer du réformateur. — Il parait même qu'il conserva moins de rancune de l'intervention de Nicole en faveur de Floriot qu'il n'en conçut depuis [1692]*, lorsqu'il cessa d'échanger ses productions contre celles de l'illustre moraliste à propos de l'appui que ce dernier avait prêté à Mabillon dans la querelle des Etudes monastiques. En effet l'ancien antagoniste de Floriot écrivait en 1685, du futur partisan de l'érudition bénédictine : a Le livre de M. Nicole, fuoi qu'on en dise, (( est un ouvrage d'une force et d'une beauté admirables. <( n ne se peut qu'il ne fasse impression sur les esprits (I qui ne seront point prévenus pourvu qu'on le lise avec c( soin et avec application.^ »
Mais un jour la nouvelle se répandit que le grand Ar-
1 Cf. QEuv, tCÂmauld, t. ii, p. 122, lelt. ccclth, du 9 janvier 1682.
2 LetU de U Nain de TUlem., p. 40.
s /6ûL, p. 129, Jeltre du curé de Saint-Jacques du Haut*Pas à Rancé, en date du 26 janvier 1695.
4 c Comme M. Nicole se déclaroît contre le pieux abbé, celui-ci se piqua c contre lui^ et cessa de lui Taire présent de ses ouvrages, t (Besoigne, Hist. de P. 71., t. T,p. 311 ; Gqujel, Vie de rficotc, part, ii, p. 234. — Cf. Œw vreê poêt/u de D, Mabillon^ 1. 1, p. 383, où se trouve l'opinion de Nicole ; Letlrea de Nicole, Eêsaiê de morale, L vin, part u, p. 365-375, [Racine, Hiat eeclàt., t. xxn, p. 153.)
s M. Gonod, letU Lxiir, du 2 août 1684, p. 109.
160 ROBEET ARNAULD D'ANDILLY.
nauld était mort. On eût dit que tout à coup, après seize années d'oppression, la poitrine de Rancé se dilatait. (( Enfin ! s'écrie-t-il dans une lettre à l'abbé Nicaise, l'un « de ses principaux correspondants, enfin voilà M. Ar> « nauld mort I Après avoir poussé sa carrière le plus (( loin qu'il a pu, il a fallu qu'elle se soit terminée. Quoi « qu'on en dise^ voilà bien des questions finies. Son éru- « dition et son autorité étoient d'un grand poids pour le a parti. Heureux qui n'en a point d'autre que celui de Jé- (( sus-Cbrist !...' » Si la lettre au maréchal de Bellefonds avait mis le parti en émoi, ces quatre lignes devaient le mettre hors de lui-même* — Deux autres afiaires, dont l'une avait précédé, dont l'autre suivit la mort d' Amauld, achevèrent de porter au comble l'exaspération janséniste. Un prêtre de Toulouse, nommé Maupas, avait été promu à un canonicat de Pamiers par l'évêque de cette ville, François de Caulet, dont il s'était déclaré le partisan lors de cette querelle de la| Régale qui acheva d'irriter Louis XIV contre le Jansénisme. ^ Maupas fut arrêté en 1688, ^ et croupit pendant trois ans * au fond d'un cachot humide, où il tua, dit-il, jusqu'à onze scorpions ^. En 1691, l'intendant BasviUe, dont on connaît la tendresse pour ceux qui résistaient aux volontés de son maître, fut cependant touché de pitié après avoir visité le cachot de Maupas, et obtint du roi qu'on le reléguât à la Trappe. L'infortuné chanoine vendit tout ce qu'il pos-
1 Recueil de pièce» concernant M. Àrnautd, p. 105. — M. Gonod, Icit, cXLV, du 2 septembre 1094, p. 245.
2 Lellre de Maupas, du 5 septembre 169J, à la suile de la UiU de U Nain de Tillem., p. 146 et 149*
S/M(/., p. 134 et p. 25.
i Ibid,, p. 135.
s Jbid,, p. 25.
GHAP. n, SECT« n^ AKT. U, $ IV. 1/ii
sédaity et réalisa ainsi cinquante écus, avec lesquels il se dirigea vers la Trappe. Il était encore nanti de vingtdeux livres lorsqu'il y arriva [7 juin 1692] '. Non seulement Rancé refusa de l'y garder, mais il ne voulut pas même le voir, à cause, disdt-il, de la nature des affaires pour lesquelles il était disgracié '. Le pauvre Maupas, réfugié à Paris, y fut atteint, d'iq[>rès les indications de Rancé, par une lettre de cachet qui le reléguait à Limoges '• Ce fait, connu de quelques personnes à Paris, excita des murmures contre l'abbé de la Trappe^. Celui-ci, pour les dissiper, permit à un jeune religieux qu'il affectionnait, et qui apostasia quelque temps après, d'écrire une lettre pour accuser Maupas d'avoir cherché à corrompre sa croyance ^. Maupas se défendit, et demanda réparation de ces calomnies ^. Il ne l'obtint pas : c'est sur ces entrefaites que mourut le grand Amauld. U année qm suivit cette mort, un ancien élève ^ , devenu l'un des principaux partisans de cej docteur, Wallon de Beaupuis, jadis préfet des' petites écoles de Port-RoyaP, diacre au service du couvent^, et enfin persécuté pour la
t Lettre de Maupas^ ibid,, p. 25, i4l8, 186, etc.
2 IbiiL, p. 36, iSh, t Un jour je leocontrai le P. abbé... aa couroir de la t chapelle. Je'passé sans m^arrêfer. U en fût rafi, parceqae, dit-il, il n*a jat mais été Êuepecté de rien contre le roL» (Jbid., p. 143.) Cependant en 1689 Rancé avait été accusé de hante trahison, comme nous le Terrons bientôt^ par un chanoine de Beanrais qni fnt pendo* {Ibid», p. 38; Vie de Wallon de Beaupuis,^» 364 ; OBuvres d^ Amauld, t«ui, p. 358-369, etc.)
s Leit. de U Nain de TUlem,, p. 37 et 150.
4 Jbid., p. 38, et lettre de Maupas à Nicole, IMd., p. 150.
s Jbid, p. 28 et toute la lettre de Maupas, p. 180-150.
s Lettre de Maupas à Rancé, en date du 26 septembre 1693. Ibid,, p. 152.
^ Vie de Wallon de BeaupwM^ p. 1, 14, 21 ; Lett. de Le Nain de TtlUm., p. 20 ; Cerveau, Nécrohge, t ir, p. 87.
^ Cenreau,i6i(/., p. 88 ; D. Clemencet, Hist^ dêPort'Rajfolf U ii, p. 451*
* SappK au NéeroU de Part^Royal, p. 370, 872»
142 ROBERT ARNâtLD D'ANDILLT.
cause de Jansénius ^ arait fait demander à Rancé la permission de visiter la Trappe, où il avait eu trois neveux, où il avait encore un de ses amis K Cette permission lui fut verbalement accordée, et Wallon, âgé de soixante-quinze ans, fit à pied les soixante lieues qui le séparaient du but de son voyage* Lorsqu'il fut arrivé, Rancé lui refusa de voir son ami. Il demanda à Tembrasser seulement, sans rien lui dire» en présence de Fabbé, et n'obtint qu'un nouveau refus ^. Il insista pour en avoir l'explication ; on la lui promit s'il voulait par serment s'engager au silence. 11 aima mieux repartir sans rien savoir ^. Nicole, qui regardait la vie de ce saint prêtre comme une espèce de miracle ^^ et Tillemont, qui était son élève et qui voulut mourir entre ses bras ^,^e montrèrent étrangement scandalisés. Ce dernier fit un voyage à la Trappe [1696]. " Il y fut question de Haupas et de Wallon. Rancé s'excusa à l'égard du premier en disant qu'il ne lui croyait pas toute sa raison ^ ; à l'égard du second, qu'il avait reçu des lettres de la cour où on lui défendait de l'accueillir^. Or ces lettres, il parait qu'il les avait reçues autrefois à la suite d'une affaire où lui-même avait été compromis, mais dont il était sorti tellement victorieux, avec tous ses coaccusés, que leur accusateur avait été pendu '®.
» GuUbert, Menu ehronoL, t ti, p. 254. — a Gtonencet, Sut. de Port'Hoyal^ t vii, p, 418, ru, etc., etc.
2 Uit. de U Nain de TUienu, p. ti.
s Ibid., p. 49.
* Ihid., p. 21 et 22.
» Gailbert, Mém. ehronol.^ t« n, p. 2^ — a Clemencet, Bût. dt Port- Royal, u VII, p. 419, n.
6 un. de U Nain de TilUm,, p. 22. Goujet, Vte de NicoUt, part, i, p. 24.
7 Jbid,, p. 18, Vie de WaUim de Beaufntù, p* MG.
8 Ibid., p. 29.
9/6ûl.,p.2«.
10 /6t4., p. 23 et 24.
CHAP. U, 8ECT. n, ART. n, $ lY. IftS
Le grand Amauld n'était plus là pour discipliner son parti. Les plus fougueux, cette fois abandonnés à euxmêmes, publièrent à l'adresse de Rancé, et sous le nom de Quesnel, un commentaire ' des quelques lignes dans lesquelles le réformateur avait fait l'oraison funèbre du docteur :
« Enfin voilà M. Arnauldmortl On n'est point suret pris qu'un événement aussi considérable... ait pénétré (( le fond de votre solitude, où l'on vous porte d'autres « nouvelles bien moins importantes. Ce fameux docteur tt vous avoit assez connu, et vous avoit donné des preuves c( assez authentiques de sa tendresse et de son estime, « pour faire présumer que sa mort ne vous seroit pas « indiiTérente. Hais on est étonné au-delà de ce qu'on « peut exprimer que vous vous en expliquiez d'un ton « sec, dur, et plus raportant à celui d'une Gazette et « d'un Mercure Gaiand» qu'au récit qu'en devroit faire «un homme de votre caractère ^.•. Ses plus grands « ennemis ont cru qu'on pouvoit prier Dieu poiu* lui, « parcequ'il étoit mort dans la communion de l'Église; u et il faut que vous ayez des raisons bien particulières a pour lui avoir refusé ce secours que vous donnez à « mille courtisans qui en sont très souvent indignes, et a à qui il est, selon toutes les apparences, fort inutile. . . . '
« Que veulent dire les paroles suivantes : Après avoir « poussé sa carrière le plus loin qu'il a pu?... — Quand « M. Amauld auroit aimé la vie et appréhendé la mort « plus qu'homme du monde ; quand il l'auroit prolongée (( par tout le soin et l'application possible ; quand il au-
1 Eecueil de piéce$ eoneemant M. Amauld, p. 106. 3 Jkid., p. 107.
5 md., p, 109.
iUk ROBERT ARNAVLD D'ANDILLY.
u roit été paitri en la sensualité et la délicatesse, plongé « dans la mollesse et dans le plaisir, vous ne nous en «diriez pas davantage.... Si M. Arnauld ne s'est pas « toujours nourri de bouillie, de fèves et de poids, ce
n n'est pas que son inclination ne s'y portât' Hais
n ceux qui avoient soin de lui ne croyoient pas le dece voir toujours laisser aller à son zèle, et prolongeoient . « plus qu'il n'auroit voulu une vie aussi précieuse à j « l'Église. Donnez-nous des Arnaulds, et nous les nour- ' « rirons d'or potable 2.... Un homme qui veilloit, qui « prioit, et qui écrivoit autant que ce docteur incompa- ({ rable, n'avoit guère le tems ni le don de se délicater : « et je m'assure qu'il n'y a point d'anachorette, et point « de moine de la Trappe, qui eût voulu changer de con- « dition avec lui, pour austère et pour efroyable que sa « profession eût été à la nature. On est à l'ombre dans « vos cloîtres, quelque rigueur qu'on y exerce. On n'y (( a point d'autre affaire que celle de n'en point avoir... ^ « Il est vrai que Dieu lui a donné une longue vie*.... Il « est si rare d'estre vieux et d'estre bon, et de pousser « aussi loin sa carrière et avec autant de bénédiction « que M. Arnauld l'a poussée, qu'en vérité il seroit plus « expédient pour un grand nombre d'estre enlevés, de « peur que par une fragilité qui n'est que trop commune.
^ « On sçait assez que M. Arnauld a aimé la vie, et que la péoitence ne « Ta point abrégée, puisqu'il a pris toutes les précautions nécessaires pour « la rendre longue, et que le eupio dissotoi de S. Paul n*étoit point dans sa « boucbe.» (Lettre du P. A. du B., tliéaUn, à M. Tabbé de la Trappe, dans le Becueit^de pUces concernant M. Arnauld, p. 142. — Ct, ibid., la réponse, p. 144.)
2 Ibid., p. 110.
S Ibid., p. 111.
4 Jbid., p. 112.
CHAP. II, SECT. n, ART. II, g IV. 7/l5
« ils ne viennent à perdre et h se relâcher de leur charité « première, à tomber dans le trouble et dans le vertige, « à voir éteindre leur sagesse, anéantir leur piété, obs- (( curcir leur gloire
« Quoy quil en soit, voilà bien des questions finies. « C'est la suite de votre texte. Monsieur^.. Il faut avouer « que ces questions ne sont rien moins que des jeux « d'esprit, et que leur solidité est toute autre que celle u des questions dont vos écrits sont remplis, permettez- « nous de vous le dire. Monsieur, sans émotion et sans « jalousie. Car que les moines soient d'institution divine w ou non; qu'ils doivent parler, ou qu'ils doivent se « taire; qu'on leur permette les bains ou qu'on les leur « interdise; qu'ils mangent du gibier ou de la grosse « viande, du poisson ou des légumes;,., que les Charte treux et les Bénédictins et tous les autres ayent tort, « que vous ayez raison dans le procès que vous leiu: in- « tentez ; tout cela est au rang des questions, sinon « faites à plaisir, au moins d'une utilité fort mince en (( comparaison des questions capitales et importantes « que M. Arnauld a proposées et résolues. Et si une fois « Dieu vous avoit retiré de ce monde, comme il l'en a « retiré, il me semble que sans crainte d'estre faux pro- « phète, je pourois vous dire par avance que ce seroit « des questions plutost finies que les siennes....^
« Son érudition et son authorité étoit d*un grand poids « pour te parti. Heureux qui n'en a point d'autre que « celui de Jésus-Christ! Vous n'y prenez pas garde, ser- « viteur de Dieu. Vous détruisez d'une main ce que vous «édifiez de l'autre. Vous soufflez le chaud et le froid
1 Reeueii de pièces, etc^ p. 113.
2 Ilnd., p. 115.
1^6 ROBERT ARNACI^D D'ANDILLY.
« d'une même bouche, et vous insultez cruellement (( M. Arnauld dans le tems même que vous paroissez le « combler de louanges. Vous relevez son autorité et son (( érudition; mais vous abbaissez prodigieusement sa perce sonne lorsque vous le qualifiez d'un homme de parti... « Vous devriez bien vous souvenir, Monsieur, de l'époque « de la Lettre du 30 novembre 1678, au maréchal de <( Bellefonds, où vous employâtes avec si peu de succès « et tant de contradiction, cette expression de parti.,. ' « Vous deviez bien éviter une telle récidive dans la faute « qui vous a coûté si cher, et qui révolta contre vous « des gens de toutes espèces... ; car ce pompeux galima- (( thias ne servit en ce tems-là. Monsieur, qu'à vous « rendre suspect à ceux à qui vous vouliez plaire, et à « ceux qui ne vous plaisoient pas. Port-Royal et les Jé- (( suites en furent scandalisez. Votre lettre passa pour a une honnête abjiœation de la doctrine de S. Augustin « [sur la grâce]. Quelques-uns l'appelèrent une infâme « prostitution de la vérité, un libelle diffamatoire très « pernicieux, un dernier effort de la politique. Vous y (( donnâtes à connottre manifestement que les éloges et (( les menaces,|quoy qu'on en dise, vous étoient sensibles, « fa isolent sur vous des impressions aussi vives que sur « le reste des hommes. On taxa votre incontinence à « parler et à écrire, et on trouva étrangement mauvais, « que pendant que vous fermiez la bouche à vos moi- « nés.... vous parliez plus vous seul en une lettre qu'ils « ne font en toute leur vie ; et vous vous donniez la lî- (( berté de juger de l'univers du fonds de votre cellule ; «d'ouvrir votre bouche au milieu de l'Église contre
* Hrnteil de pièces, etc., p. 147.
CHAP. Uf SEGT. U, AKT. H, S IV. Mil
u votre profession, contre votre état et contre vos réso- « lutions, et peut-être contre vos lumières, en affectant « de garder le silence et de ne vous mêler de rien. On a ne peut souQrir sans peine, que malgré les doctrines « de France et de Rome, pendant que tout le monde (f jouissoit d'une profonde paix, vous vous députassiez (( hors de raison et de propos, sans mission, sans ordre « et de gayeté de cœur, pour venir déclarer la guerre, <( pour réveiller des disputes assoupies, que vous témoi- « gniez ne pas entendre, que vous ne faisiez qu'ébau- (( cher, et de manière à ne contenter personne. On vous u envisagea pour lors comme un homme qui aviez une (( œuvre en tête, et qui pensiez à tout sacrifier pour la (t maintenir. J'appréhende, Monsieur,' qu'on ne vous u fasse pas plus de grâce aujourd'huy.... ' »
Quesnel désavoua cette Lettre K Mais il en avait secrètement écrit une autre qui devait n'être pas moins violente; car Rancé, après l'avoir déclaré, le 16 décembre 169i, un homme de mérite, plein de sagesse et d'érudition ^, écrit à l'abbé Nicaièe, le 12 janvier 1605 ; <( J'ai reçu depuis deux jours une Lettre de plus de vingt « pages de minute de votre bon ami le P. Quesnel, sur « le sujet des quatre lignes cpie je vous avois écrites « [après la mort du docteur Arnauld]. Elle est toute « remplie d'une dureté et d'une vivacité incompréhen- (c sible. U prétend me prouver que j'ai flétri le nom de (( M. Arnauld, que Je lui ai donné un coup de poignard u après sa mort^ et que je faisois autant qu'il étoit en
1 ReaM et pUees^ elc, p. liS.
3 îbid., p. ii6 et i29.
s « C^est an homme de mérite, qui joint une grande sagesse à une grande c érudition. » (M. Gonod, tetU cilti, p« 247»)
\US ROBEKT ARNArLD D'ANDULY.
. « mon pouvoir une plaie mortelle à sa mémoire, et une « infinité de choses plus violentes les unes que les au- « très. Je n'ai jamais ouï parler d'une imagination aussi (c extraordinaire. Quand j'aurois écrit un volume, de « dessein, contre la vie, la conduite et les sentiments « de M. Amauld, et que je me fusse servi pour cela « des expressions les plus injurieuses, il ne me trai- « teroit pas d'une autre manière. Il est malaisé que « vous n'en entendiez bientôt parler. Il me demande « des rétractations, des déclarations publiques, comme « si j'avois retranché de mon plein pouvoir M. Amauld « de l'Église après sa mort. Il ajoute que toute la France « attend une réparation de ma part; et, si j'avois mis le (( feu au Port-Royal, ou que jie l'eusse renversé de fond « en comble, il ne m'en diroit pas davantage. ^ »
Arnauld était le chef de son parti. Quesnel n'en était que le boutefeu. Rancé, qui avait eu ses motifs pour faire avec le premier un échange de modération, parut un instant les avoir oubliés en rendant au second violence pour violence. « Par où, je vous prie, lui dit-il, par où « vous êtes-vous figuré que je désirasse avec tant d'im- « patience et d'empressement la mort de M. Amauld? « Qu^avions-nous de commun ensemble, quel rapport, u quelle relation? C'étoit un ecclésiastique, un docteur (( qui s'étoit fait un grand nom par sa vertu, par sa ca- « pacité, par sa doctrine, par la multitude de ses écrits « et de ses ouvrages. Et moi je suis un homme retiré u dans un cloître. Nous marchions par des voies bien « séparées ; nous n'avions garde de nous rencontrer dans « le même chemin.... J'oublie, Monsieur, tous lés sujets
1 M, Gonod, lelt. cxlviii, p« 248.
CHAP. n, SECT. fl| ART. H, g IV. l/i9
« que j*aiirois de me plaindre de vous et de la dureté « avec laquelle vous me traitez dans votre lettre. Vous « m'avez attaqué d'une manière si injurieuse et si vive, « avant que de m'avoir demandé un mot d'éclaircisse- <{ ment, que si vous y faites réflexion , il est impossible a que vous ne vous apperceviez que vous êtes allé trop « vite; et c'est à quoi je ne me serois jamais attendu (( d'un prêtre de Jésus-Christ, qui est en possession (( depuis si longtems de nous donner des leçons d'une « morale exacte....' »
L'épigramme était acérée, et Larroque, on le voit, n'a
pas tout à fait tort lorsqu'il avance que l'abbé de Rancé
avait de beaux dons pour la satyre. ^ Ce n'était pas ainsi
que Fénelon répondait aux agressions violentes. Chose
étrange! ce fut en cette occurrence Quesnel qui joua
le rôle de Fénelon. a Assurément, dit^il dans la pre-
tt mîère des deux lettres où il désavoua publiquement
« celle qu'on lui attribuait contre l'abbé de Rancé, as-
« sûrement je suis incapable de faire courir des lettres
« qui puissent donner atteinte à la réputation de ce
(( saint et pieux abbé. Ce n'est pas seulement parce-
« qu'il y a plus de trente ans que je fais profession de
({ l'honnorer et que je me flatte d'avoir quelque part dans
« son amitié, mais plus encore parcequ'on doit ce res-
« pect à l'esprit de Dieu qui réside en ses serviteurs, de
« ne le contrister en eux, et de ne pas nuire en ses œuvres
<i en diminuant la réputation des ouvriers qu'il daigne y
« employer. Je puis bien ne pas convenir de tous leurs
({ sentimens, ni approuver toutes leurs démarches; mais
« je ne me dois jamais dispenser de les traitter avec res-
1 Lettre de Le Nain de TiUem,^ p. 127. ^ Leê Véritables motifs, etc., p. 19.
130 ROBERT ARNAULD D'ANDaLY.
« pect [on a vu, par la lettre de Rancé à l'abbé Nicaise sur « Quesnel, si le réformateur de la Trappe se trouvait res- « pectueusement traité par celui-ci]. Les saints sans dé- ' « faut ne sont pas de ce monde, les prophètes ont eu les « leurs, 8. Pierre, entre les apôtres, a eu ses affaiblisse- « mens. [L'école janséniste revient volontiers sur les af- « faiblissements de S. Pierre.]'... Telle est la conduite de « Dieu sur les saints. Plus leur vertu est éminente et « exposée au vent de Tapplaudissement et des louanges, « plus il est nécessaire que Dieu les laisse quelquefois à « eux-mêmes... Les paroles qui sont échappées au pieux (( abbé sur la mort de M. Amauld... ne m'empêcheront « point de révérer la gi*âce si singulière de sa vocation, le (( choix que Dieu a fait de lui pour une des plus saintes « œuvres de son esprit, le courage avec lequel il s'y est « consacré, les miracles, les dons extraordinaires et les ra- « res exemples de vertus et de piété dont notre Seigneur n a voulu qu'il ait été l'instrument et le dispensateur. Et « pour moy je m'estimeray très heureux s'il daigne con- (( tinuerà me donner quelque part à ses bonnes prières et « dans sa bienveillance*... » Et dans sa seconde lettre : « Vous pouvez vous asseurer, continue Quesnel, que la « lettre qu'on m'attribue n'est pas du tout de moy, et si « vous trouvés occasion d'en désabuser ceux qui vous « en parleront, vous me ferez un singulier plaisir de le « faire, parceque je serois fasché qu'on me crût capable de <( faire courir des lettres et des écrits contre les révérends ^^ pères de la Trappe ; j'ay toujours eu un profond respect
1 C*est en partie ce qai avait élé cauie de la oensure pronoDoèe en Sorbonne contre le docteur Arnauld. (Racine, Aîj^ de P.^Jt, p. 195 ; Goujet, Vie de Nicole, part, i, p. 10 ; Hiêt, àe$ perêéenU deP.^fL, iihft*, p. S59, etc.)
^ Hecueit de piéceê concernant M, AmûuUf p. 116.
CHAP. n, 8ECT. n, ART. II| S IV. 151
a pour leurs personnes et leur mérite. Je l'egarde cet « ordre comme une des plus grandes merveilles de nos a jours et comme un chef d'œuvre de la grâce, un des plus 0 beaux omemens de l'Eglise, une preuve éclatante de sa « vérité et de sa sainteté, un puissant secours que la Provitt dence a suscité i see élus pour se retirer de la corruption a du monde, et se mettre en état d'assurer leur vocation (( et leur élection par de dignes œuvres de pénitence. Il est « vray que je n'ay jamais pu approuver les paroles de la u lettre qui a tant fait de bruit, et je voudrois qu'il m'eust a coûté beaucoup et qu'elle n'eust jamais esté écrite, a Je me suis cru obligé de lui écrire ma pensée par l'hona neur qu'il m'a toujours* fait d'avoir de la bonté pour tt moy, et par les intérêts que je dois prendre à la ré^ « putation de celuy qu'il a si peu ménagé. Mais je l'ay (i fait en lui demandant instamment que cela se passât tt entre nous; et s'il n'avoit pas luy-méme donné lieu au tt bruit qui s'en est répandu, en faisant confidence.... de (I cette affaire, le monde ne s'en entretiendroit pas au- « jourd'bui. J'en suis bien fascbé, mais ce n'est pas ma tt faute. •• Si jamais ma lettre venoit à parottre, il fau- « droit qu'on l'eût eue de M. de la Trape... Car, pour tt M. l'abé même, il est trop sage et trop prudent pour « en donner luy-mtaie communication [au public]. '»
Après trente années de pénitence austère, la réputation de Rancé était trop respectée pour qu'il fût prudent d'enr trer en lutte avec lui. Mais plus était grande l'estime dont il jouissait, plus son jugement sur Amauld pesait au parti janséniste* Celui-ci, après la réparation faite à Rancé par ses membres les plus ardents, revint à la charge par
* Recueil de pièces eoncemani M, Àrtmuldf p. 129.
152 ROBEHT ABRAULD D*AND1LLY.
ses interprètes les plus modérés. Tillemont, dans le voyage dont nous avons parlé, avait obtenu de Fabbé de la Trappe à la fois des éclaircissements sur sa conduite envers Haupas et Wallon ^ et la promesse d'une rétractation en ce qui concernait le grand Amauld^. Mais Tillemont de retour avait eu quelque raison de soupçonner une double fiction dans les éclaircissements de l'abbé, et de craindre qu'il ne manquât à sa promesse^. Il lui communiqua ses soupçons et ses craintes dans une lettre pleine de mesure et même de louange ^. Rancé sentit qu'il ne pouvait se refuser à de nouvelles explications; mais au lieu de les donner catégoriques et satisfaisantes, il se jeta dans une série d'accusations assez incomplètement établies, mais fort violemment articulées contre les Jansénistes.
u Entre beaucoup de raisons, dit-il, qui m'ont empé- « ché de prendre aucunes liaisons avec les Jansénistes, « outre mes propres lumières qui m'en ont toujours (( éloigné, je vous dirai que, demandant un jour à un n ecclésiastique de mes amis, considérable pai* l'emploi « qu'il avoit dans l'Eglise, et qui avoit été des plus atta- « chés à leurs intérêts, pourquoi il s'en étoit séparé ? Il « me répondit que ceux qui vouloient être la règle des a autres dévoient être constants et invariables ; et que si n on examinoit d'où ils étoient partis et où ils étoient « alors, on verroit une distance infmie. Que dans les « commencemens ils avoient été remplis de dçsseins « et de pensées de réformer le monde et d'en changer la « face ; et qu'aiant rencontré des oppositions auxquelles
i un, de Le Nain de TiUenu^ p. 49 el 5i. a Jbid., V i9> 82» 54.
^Jhid.,p. 50,51,54.
4 Ihidn 85-55.
GHAP. U, SECT. n, A&T. U, $ IV. 15S
« ils ne s'attendoient pas, ils avoient pris des voies toutes | (( nouvelles et toutes différentes : et qu'un homme sage « et désintéressé n'avoit garde d'épouser leurs caprices « et de s'attacher àleurs imaginations ^ — Une autre fois, <( m'étant informé par letti'es d'un homme fort distingué « dans l'Eglise par la sainteté de sa vie, par sa grande a condition et par la place et le rang qu'il y occupoit, et (( lui aiant demandé ce qu'il pensoit de Jansénius? Il me a répondit qu'il n'avoit jamais eu de peine sur la con- « dannation de Jansénius; qu'il étoit persuadé qu'il « avoit excédé dans ses opinions, et qu'enfin les questions « qui naissoient entre les chrétiens pour les choses de la « religion dévoient finir par les décisions de l'Eglise. — « Un autre ecclésiastique, docteur de la faculté de Paris, « qui méritoit qu'on Testimast par sa doctrine, par les « emplois qu'il avoit, eus dans l'Eglise, célèbre dans le a parti des Jansénistes, exilé pour leurs intérêts, vint un «jour à la Trappe, longtems après la fin de son exil, et, (( y étant, fut attaqué d'un mal considérable. Dans la pen- « sée qu'il eut que Dieu l'appelloit^ et qu'il étoit près de sa (( dernière heure, il voulut se confesser à moi et me faire « une déclaration de toute sa vie. Et sur ce que je lui « demandai quels étoient ses sentimens touchant le (( Jansénisme? Il éleva la voix et me dit qu'il louoit Dieu <c de ce qu'il l'en avoit séparé. Il ajouta: Appartient-il à a des docteurs particuliers de s'opposer au souverain « Pontife et de rendre inutile la condannation d'un « homme qu'il croit coupable des erreurs qu'on lui « avoit imputées, par des distinctions frivoles, au lieu de « respecter ses décisions et de sy soumettre ? Il étoit pé-
* Cf. le ooffimentairei ibidUi p. 70| ut* remarque.
i5& ROBERT ARMAULD D'ANDILLT.
« nétré de la bonté de Dieu sur lui en ouvrant les yeux « sur cet article. — Vous savez sans doute que M. le prince ! « de Conti ^ étant près des derniers momens de sa vie, I « pressa M. d* Alet, qui Vassistoit dans sa maladie, de le « quitter et de s'en retourner dans son diocèse. Aussitôt . « qu'il fut parti, il déclara devant tout le monde qu'il « mouroit soumis à l'autorité du Saint Siège apostolique, n et qu'il se soumettoit à la condannation de Jansé- « nius, pour le fait comme pour le droit. Cen'étoitpas (( la crainte des puissances humaines qui le faisoit parler «de la sorte; mais celle du jugement de Dieu devant « lequel il étoit sur le point de paroitre. — Je demandai (( un jour à un autre docteur de la faculté de Paris, qui « avoit eu une union très étroite avec les Jansénistes et « qui s' étoit toujours trouvé dans leurs assemblées, ce « qui Vavoit obligé de s'en retirer? 11 me répondit: // a n'j^ a point tt homme de bien et d'honneur qui puisse (( entretenir une telle société. S'il arrive qu'un homme « prudent dise quelque chose pour modérer le sentiment « d'un autre qui fait une proposition excessive, on s'é- « lève contre lui arec violence, on le traite avec emporte- « ment, on en vient aux injures et on le considère comme « un prévaricateur. Enfin on ne garde plus mec lui au- « cune mesure ni de charité, ni d'honnêteté^ ni de bien- « séance. — Il ne se peut, Monsieur, que vous ne sachiez « que M. [Barcos] de Saint-Cyran [neveu du célèbre « abbé Du Vergier], fut une fois poussé d'une manière « si vive et si dure, qu'il s'en retira avec indignation, et « qu'il protesta qu'il ne s'y retrouveroit jamais. * »
1 Cf. UiU de U Nain de TiUem.f p. 81, !▼• remarque. > Ihid^, p. 62. — Cf. p. 91, V* remarquem — Cf. Mem. de LanceloU t. i , p. 214 ; Vie de M. Stngiin^ en t«Ce d« inêtr^etionê ckrétknnu^ p. 91.
GHAP. H^ SEGT. U, ART. U, $ lY. 155
Après de semblables accusations, une rupture devenait inévitable. Aussi Rancé n'envoya pas sa lettre. U la retint par devers lui, et la remplaça par quelques lignes assez vagues, mais pleines de modération '. Sa véritable réponse ne parut qu'après sa mort '.
Ainsi, pour nous résumer en quelques mots au terme de notre digression : dans la vie de Rancé il se trouve jusqu'à cette heure une lacune de trois années entre l'instant de sa conversion [1667] et celui où l'on le voit en contact avec le Jansénisme [1660]. — A dater de ce dernier instant jusqu'en 1666^ Rancé recherche en dehors de Port-Royal les Jansénistes les moins prononcés ou les moins compromis, et se met sous leur direction. — En 1666 il échappe à cette direction, et jusqu'à la fin de sa vie [1700] il enveloppe tout le parti dans une méfiance assez mal déguisée, et le traite avec une contrainte ^ ' trop voisine de la fiction. — L'épisode qui manque à cette Uilogie, le premier de tous, est précisément celui que nous fournit la corresponda^nca d*Amauld d'AndiUy. D'après cette correspondance, il va devenir évident qu'immédiatement à la suite de sa conversion Rancé s'était jeté dans le sein de Port-Royal, et qu'il avait cru y puiser sa force, un plan de réforme et des consolations. De sorte que ce fait, mis en lumière, nous révélera une curieuse décroissance dans les sympathies du réformateur de la Trappe, qui recherche d'abord pour directeurs les partisans les plus fougueux, puis les fauteurs les plus modérés du Jansénisme, et qui s'éloigne ensuite de ce parti avec des ménagements de moins en moins
« Lett. de U Nain, fi. 56, et dans rédition de 1704. à la sphère, p. S9. 3 IkUL, éëU de 1704» p. tS, el du» l^édition de 1705, p. 57-08.
156 EOBEET AKNAULD D'ABfDILLY.
observés, jusqu'à ce qu'enfin ses répugnances éclatent en une rupture posthume.
S V. Rancé en prtence de d'Ammij.
Dans cette assemblée du clergé où il s'était montré partisan à chaleureux du cardinal de Retz, Rancé avait pris en nom la cause du P. Bagot, Jésuite, à qui vers 16&8 l'on avait attribué la première dispersion des petites écoles de Port-Royal ^ et que poursuivaient alors [1606] les Curés de Paris ^ Le jeune abbé s'était trouvé assez habile ou assez convaincu pour faire partager à rémittente assemblée ses sympathies pour le Jésuite dont il avait gagné la cause \ A cette époque cependant le défenseur du P. Bagot semblait déjà s'être dépouillé des préventions que tout récemment encore ^ lui inspirait le Jansénisme, Rancé était alors doué, comme il le fut depuis sa conversion, de sympathies éclecti-
i Go^jct, llr é€ Skok, put. i, p. S< el S«.
) D. Malackie, %ltm éi IK Arwumdo dt iUnué, U i, p. S) ; Protét-terbal et r^99amM€ dm drrft temm et tmmées ie&5, l«56 et i657, p. hU, 4S8, 903, 90^ 90S, 91&, 91S, 930, 970, 983, iOlO, 1041, 1049, 1116. Le li\rc à Tocvasioii duquel le P. BagoC éUU pooTSuivi a pour titre : Défense du droit tjfùfoi^^l tt des Hèertet dont les fééêet j<mU$emt pour U» messes et pour ks confeuiomsi Dupin, TmkU des oui. eceUs, du dix-septième siècle, col. »S«i5ufirrl,p. 407.
^ IK Maladiie, îM., p. 33.
* Voir ptu$ iiaat, p. 134, la lettre aa doc de Brancas. Cette lettre est du 13 août 1670. Les répof nanoes qu^elle constate chei Rancé pour le Jansénisme sont antérieures noo seulement à la conversion de celui-ci, mais évidemment encore aux relations qu*il entretint d^nne manière ostensible, slttou sincère, avec les Jansénistes depuis qu'il se ftit donné à eu&. Or il leur appartenait, comme nous allons le dire, dès 1656. Son éloignement pour eux est donc antérieur à cette date. Cependant Rancé n'avait fait sa première tentative en Sorbonne, et par conséquent ne s'éuit occupé de théologie qu'à vingt-un ans (Dupin, Biblioth. eccUs. du dix-septième sièete, t. iv, p. 159), c'est à dire en 1647. C'est donc de 1647 à 1655 environ qu'il faut placer sa première antipothie pour le Jansénisme.
CHAP. n, SECT. n^ ART. H, % \. 157
ques; et les Jansénistes, même avant sa conversion, le traitaient en adepte ^ Les sectateurs de la morale rigide se montraient trop indulgents envers le cardinal de Retz ' pour ne l'être pas envers ses amis. Cette indulgence, il est vrai, avait besoin d'être soutenue par l'espoir d'un résultat; or le résultat qu'ambitionnait Port-Royal n'était pas le triomphe d'un Jésuite. Tout autre que d'Andîlly eût désespéré de Rancé. Mais des antécédents analogues, sinon même plus inquiétants, n'avaient point arrêté le solitaire entreprenant lorsqu'il s'était agi de tenter la conquête de Fabert. Pouvait-il reculer lorsqu'il s'agissait non pas tant de conquérir que de fixer un homme dont la conversion commençait à faire autant d'éclat que celle du jeune et brillant abbé? Il fallait cependant qu'il se présentât une ouverture. — La cour avait noué d'anciennes relations entre d' Andilly et la famille de Rancé ', comme l'armée en avait noué
^ Dans le second rolume manuscrit deBeaubrun {Biblioth» du roi^ iuppU français, 2673) se trouyent deui fragments précieux des mémoires de Saint- Gilles et de Tabbé de Pontcfaateau. (Sur Beaubnm Toir le Nécrologe deê Appelons f et sur Pontchateau et Saint-Gilles les autres Néerologes.y^Vonl" château dit à la date du 30 mars 1656 que d*Andilly, exilé de Port-Rojal par Mazarin et passant vingt-quatre heures & Paris, rapporta différents faits devant plusieurs personnes sur qui Ton pouvait compter, parmi lesquelles il dte Tabbé de Rancé. — Saint-Gilles dit, sous la date du 19 août de la même année, que Ton commença de distribuer à ceux dont la discrétion était assurée des écrits jansénistes qu^on n'avait d*abord osé produire dans la crainte de soulever quelque orage au sein de rassemblée du clergé. L*abbé de Rancé fut un de ceux à qui Ton communiqua les élucubrations de Port- Royal. — On sait que la convenion de Tabbé est postérieure au mois d*a- Yril 1657.
3 Voir plus haut, p. 40 et M,
s D'Andilly, dans ses Mémoires, part i, p. 147, part, u, p. 26, AO, 47, etc., et dans ses Lettres, p. 85, 58, 386, parait lié intimement avec deux oncles de Rancé, Claude Le Bouthillier, surintendant des finances, et Sébastien Le Bouthillier, évèque d*Aire ; c'était même à ce dernier qu'il avait dû la connaissance de Saint-Cyran. l\ était juste que d'AndUly essayât de rendre au
i5a ROBERT ARNAULD D'ANDUXY.
entre celui-là et Fabert. Ces liaisons de famille ' avaient amené entre le vieux courtisan et le jeune abbé des relations trop tardives pour être fort empressées. Cependant, deux mois après la mort de madame de Montbazon (c'est notre correspondance qui le prouve) -y Rancé s'était rendu à Port-Royal pour annoncer à d' Andilly le dessein où il était de quitter le monde. Hais alors le solitaire avait dû prêter peu d'attention à cette boutade d'un jeune bomme connu jusqu'alors par de scandaleuses dissipations ; car, même après le départ de celuici pour Veretz, son confident avait négligé de lui écrire. Une occasion s'offrit de le faire.
Jadis d'Ândilly avait rouvert sa correspondance avec Fabert en lui confiant la fortune d'un de ses fils \ Il renoua ses relations avec Rancé en lui faisant part de la mort de ce même fils» tué k l'armée. Ses sollicitudes lui avaient réussi ; il en fut de même de sa douleur. La correspondance s'engagea : « A Vuerest, ce A janvier 1658. — « Quoique je sois persuadé, écrit le nouveau converti, (( que vous avés assez bonne opinion d& morpour croire
neveu ce qu^il tenait de Toncle. (Cf. Mém, de tt Andilly sur SainUCyran ; Leclerc, Vie» édifiantes, 1. 1, p. 3i. — Sur les relations de Cliavtgny, cousingermain de Rancé, a?ec Port-Royal, voir le Mémoire de Le Maître en tète de Pédition de Fontaine de 1753, p. 422, et Mém. de Lancelot, t. i, p. 74, 132, 159, 160, 183, 186, 266, 282, 368, etc.
1 C'était par sa tanle, veuve de Claude Le Boutbill ier et mère de Chavigny, si dévoué lui-même au Jansénisme (Mém* de Lantelof, ibid.], que Rancé avait été rapproché de d'Andilly, comme il le rappelle à celui-d dans ses leth inéd,t du 8 mars^ du 24 aoùt^ du 20 septembre, du H octobre et du 9 novembre 1658, ainsi que dans la lettre du 19 juin 1673, où il annonce la mort de cette dame. Or Claude et Chavigny, son fils, sont morts le premier en 1651, le second en 1652. C*était donc depuis cette époque que s'étaient nouées les relations de d^ Andilly et de Rancé.
2 Lettre de Rancé en date dn 4 janvier 4658. * Voir plus haut, p. 50.
GHAP. U, SfiCT. U) ART. TX, $ V. 15§
« que j'ai pour vous les sentiments aussi vifs et aussi « tendres que je les doibs avoir, je ne laisserai pas de (i vous dire que Ton ne peut estre plus sensible que je a Tai esté à la perte que vous avés faite de M. vostre fds, « et de vous suplier de ne point douter que je n'aie « tousjours le mesme cœur pour touttes les chozes qui « vous toucheront, outre ce que fait sur moi le respect que tt j'ai pour vous, que je n'ai pour personne de la mesme a aorte. Je Sçai de queUe manière je doibs reconestre la tt grâce que vous me faites de me donner dans vostre (t amitié la place qu'y avait l'homme du monde qm vous « aimiéê davantage ^ [ceci doit être la reproduction d'une a phrase de d'AndiUy ; c'est son style habituel]. Je me « conois et je me sents infiniment loing des qualités qui tt lui faisoient mériter vostre estime. Mais je ne puis pas tt m'empescher de vous dire que vous ne mesconestrez tt pas tout à fsdt l'oncle dans le neveu^ que peut-estre a VOUS remarquerés en lui quelques-uns de ses traits; tt et que quand vous lui verres la mesme vénération pour « vous, et la mesme passion pour touts vos intérests, « vous ne vous repentirés pas de l'honneur que vous lui « faites. Au moins je puis vous asseurer qu'il n'y a rien a que je ne face pour y respondre» par toutes les martt ques d'un véritable respect, et touts les services que « je serai jamais capable de vous rendre. Je vous de- « mande la liberté de vous en asseurer [ele temps en « temps ^] et de me remestre quelquefois dans l'honneur « de vostre souvenir [ceci ne témoigne pas de relations « bien actives], n'espérant pas avoir si tost celui de vous
^ n s*agU sans doute ici de Té? éque d^Airey mort en 1625. 2 Ces mots sont efTacte dans i'original.
460 BOBEET AR!(ArLD D'A!IMU.T.
« veoir, dans le dessein où je suis d*estre 4l la campagne tt tout le plus lontemps que je pouray, n*aîant point a changé de sentiments sur ce que j*eu l'bonneur de « vous dire quand je pas$é à Pori-Royal Uya six mais ^. « En quelque lieu que je sois, faites estât de moy comme « d'une créature qui vous est acquise sans aucune ré- « serve. »
Dans Félan de sa première ferveur, le nouveau converti regarde comme un bienfût providentiel l'occasion (fortuite sans doute) qui s'offre pour lui de consulter des hommes dont le rapprochent maintenant non plus seu*lement ses relations de famille avec d'Andilly, mais surtout l'austérité de ses nouvelles dispositions. Aussi, dès le S mars 1658, il écrit : « 11 faut que je vous ance nonce une joie qui se prépare pour moy, la plus sente sible qui puisse m' arriver. C'est celle d'avoir l'honneur « de vous veoir plus tost que je ne l'avois espéré, estant « contrainct de quitter ma maizon, par le rencontre de « quelques affaires qui m'obligent de m'en aller à une « abaie que j'ai à Beauvais 2. Vous devés croire qu'il se- « roit bien difficile, en quelque lieu que j'allasse, que « celui où vous serés ne se rencontrast pas sur mon che- « min. Pourveu que je vous y trouve avec plus de santé « que vous n'en aviés quand j'y passé il y a six mois^ et « cjue je puisse vous entretenir deux ou trois heures, je « suis le plus heui-eux et le plus content des hommes ; n'y
* Celte lettre, étant datée du 4 janvier 1658, proaverait que Rancé s^était rendu à Port-Royal vers le mois de juillet 1657. C'était le 28 avril que madame de Montbazon était morte, — Mais on verra que Rancé, dans une autre lettre, datée du 3 mars 1658, rappelle encore ce voyage à Port-Royal, toujours comme ayant eu lieu six mois auparavant
3 L'abbaye de Saint-Symphorien, où il avait été nommé Tersl636. [C^Uia chrittianaf L n, col. 81S ;Mar8oUier, Vie de Bancé, 1 1, p. 5.)
CHAP. n, SECT. Il, ART. II, § V. 161
« pouvant avoir pour moy de douceur dans la vie pâte reille à celle de vous ouvrir le fond de mon cœur, et « vous parler de touttes choies avec une confiance entière « et qui ne reçoive aucune réserve. Ce que j'ai pour vous « est de ceste sorte; et je vous dirai franchement que 7V? « metfi au nombre de$ obligations qm fai à Dieu celle « d'estre connu de vous, et d'en estrc aimé au point que a je le suis, et je ne sçaurois croire que cela soit ainsi « que par un effect particulier de la Providence de Dieu tt surma personne. J'essaierai d'en profiter et d'en tirer u touts les avantages que je doibs ; et je puis vous dire « par avance que ce que vous m'avés fait l'honneur de « m'escrire m'a tellement confirmé dans des sentiments « où Je n'estois pas encor tout à fait establi, que rien ne « seroit capable de me les faire changer. JT espère dans « la suitte vous devoir beaucoup d autres chozes^ c'est à « dire les plus importantes de ma vie. Jugés après cela, n Monsieur, de ma reconnessance ! »
Rancé semblait trop disposé à la reconnaissance pour qu'on négligeât de la lui inspirer, et le 4 avril 1658 il put écrire : « Les soings que vous avés de moy sont si « obligeants et si tendres que je ne puis vous dire la « moindre partie de ce que je sents, et de ce que je « vous doîbs. Ce qui me console est que j'ai à faire à « une personne qui jugera assez bien de moy pour me « croire aussi reconnessant que je suis obligé de l'estre, « Je vous avoue que quand j'ai veu que le mémoire que « vous m'avés fait Thonnem- de m' envoler [pour me « servir de règlement de vie] estoit tout escrit de vostre « main, et que j'ai pancé que l'on ne se donne pas ces a sortes de pênes pour touttes sortes de personnes, j'ai c< loué Dieu de ce que la mienne vous est assez chère I. 11
162 BOBERT ARNAULD D'ANDIIXY.
« pour prendre autant de part que vous faites aux chozes « qui la regardent, et lui donner des témoignages aussi « pressants de l'amitié que vous avés pour elle. J'aileu « avec respect la conduitte que Von me prescrit. Le lien « d'oii elle vient me la fait considérer comme une cboze Cl extrordinaire. Je m'y attacherai avec exactitude, et « ce me sera une très grande satisfaction, dans l'emploi « de ma vie, de suivre une voie seure qui m'a esté mar- « quée par des gçm qui ne se trompent jamais, et pour « qui j'ai eu toutte ma vie une extresme vénération. » Ceci n'est pas tout à fait conforme à l'aveu que contient |a lettre au duc de 3rancas ' ; mais ce qui suit s'accorde mieux avec l'autre passage tant soit peu pharisaïque que nous avons emprunté à la même lettre^. « Je suis infini- « pient obligé à l'honneur que H. le duc de Luines m'a « fait de se souypnir de moy, et surtout de ce qu'il ne « m'a pas pris sur le pied d'un abbé de cour. Il n'y en « a point qui ne valle beaucoup mieux que moy ; néan- « moins je ferai en sorte que ma vie soit fort différente (( de la leur : et je suis ïÂen trompé si nous nous renconc( trons dans le mesme chemin et dans les mesmes oc- (( cupations. »
Il parait que Pprt-Royal, da^s les règlements qu'il donnait à ses adeptes, n'insistait suffisamment ni sur la charité ni sur la modestie. Il serait même possible qu'à cette école Rancé n'eût pas appris à ménager les évoques : « Je suis de vostre advis, écrit-il à son guide [10 juil- «let 1658], sur ce qu'a fait M. l'evesque d'Orléans 5.
1 Voir plas haot,p.i3A: Je me mU expU^ contre eux en toute rencontre.
2 Voir plus liaut, p, 119.
^ Pierre du Cambout de Coialln, qui, le 4 juin 1658, défendit sous peine d'excommunicatîoo de lire VÀpotoffie deâ ea$ui$tes du P. Pirot. Les éfèques
tt 3oo jce]^ a esté tel qu'il d^voit estre» et je suis persuadé u que quoique llessieurs ses confrères soient dws de n très estroit^s obligations d'en faire autant que luy, Us il se garderont bi^n de suivre saa ^i^epiple. Cependant a dans des occasions wssi iiQportantes, Le silenee eft a un gran4 crim- w Et le 20 août 1668 ; 4< H »'ay rien a v^u de pln3 ^mirable qm Tarri^st qu# te p^rtemmt a (i rendu contrq tep ^yesques * ; et c'est une chojce eetonçi nante que leur ntuMiyaise eonduitte ait donné eeste prisse « là sur eux, heM gen^ qm m fout point )eur devoir, dans (( quelque dignité qui se re^UH^trent, se coi»nie9teiit i( tousjours; et asseurement Pm» est si pw le lieu où u )es eye§que$ dmvent esUe, et tout te monde est teUea fffient te^ de tes y yepir» que je ne eoncHe personne qui a n'ait apris avec plaisir i^ i«)iniëre dont on les traite. » 4 coup sûr tes ëvêques mu résidente étaient Utombtes, Mais au sein de ^ çliarm^nte solitude de Verets, Kaucé se crpyait'U donc rf^sidant dafi§ ses trois alïbayes ?? Certain? évoques oepf ndwt trouvent grtee devant le prosélyte de Port-Royal ; « Je ne puis finir, iécrit-il le a 6 pctpbre ^OôS, sws voys ^^ que U* d'Angers u [Henri ^^nauld] tépiqigpe itee bpntés pour moi si u extrordinaires à touts ceiqc à qui il en perle« que
de lisieiis et de Tulle aTaient censuré cette apologie a?aDt Tèrèque d*Orléauft. (Dupin, HUU eccUs. du dix-êeptieme tUeU, U u, p. 496, 49S«)
^ Il s'agit ici 4'un de ces nombreux arrêts rendus par le parleipent de Paris sur la résidence, conrormément à l'édit de 31oîs de i^l% av^nt que cette matière eût été r^lée 4^ nouveau par Tart. xxiil de l'élit 4*9TrJl 1695. (Cf. Durand de Mailianne, IHction, du Droit canotit Verbo, Réêidenee*)
3 A répoguç où il écrivait of^Oa lettre» Raocé était encore abbé de Saint- Sympborien de |a Trappe, et de Notre-Dame du Val. H était prieur ^ fioulogqe^ prophe Chainbord, et de Saint^Q^moptiD ep Poitou, (D. t» Main,
164 ROBERT ARNAULD D'ANDUXT.
« je ne doute point que vous ne lui axés matidé par <( quel estime et quel respect je vous suis attaché. Obli- « gés-moi, je vous en conjure, de m'aider à lui tête moigner ma reconneasance, et jugés ce que ce m'est (( d'estre aimé d'un homme que je ne regarde qu'a- « vec vénération. Il m'a envoïé un livre de YAuthoa rite episcopak ^ fait depuis peu, que je pance qu'il <( faut lire avec beaucoup d'exactitude. » Et ensuite [1& décembre 1668] : « Je releu pour la quatriesme fois « la censure que vous m'envoïastes 2, avec plus de plaisir « que je n'avois pas encor fait les premières ; et je vous « avoue que plus je la regarde, plus elle me paroist di- « gne d'estre admirée. J'y vois, ce me semble, revivre « cette ancienne vigueur épiscopale que nostre siècle « ne conoist plus. Je commence à croire que la vigilance « des pasteurs se va reschaufer, et que l'exemple de « M. vostre frère [l'évêque d'Angers] et de M. d'Alet ^, « fera quelque impression sur ceux que nous avons veu « jusques ici dans le silence. J'en conois qui ne le rom- « pront point. »
Il est certains curés aussi pour qui alors Rancé se sentait quelque sympathie. « Si vous me voulés faire, « dit-il le 26 juin 1658, un grand plaisir, vous m'envoi- «rés tout ce qui a esté fait par les Curés de Paris « contre les Jésuites, n'en aïant rien que ce que vous
^ n s'agit sans doute ici du livre intitulé : « L'autorité éphcopate dé- « fendue contre tes entreprises de quelques réguliers mendiants du dioeése « d* Angers [par François Boniclion, prêtre.] Angers, 1658. »
2 Sans doute la censure de l*évéque d'Angers, publiée le 11 novembre 1658. (Dupin, Hist. ecctés. du dix-septième siècle^ t. n, p. 499.)
8 La censure publiée & Alet le 24 octobre 1658 était non seulement de révéque de celte ville ; mais celui-ci Tavait composée en commun avec les évoques de Pamîers, de Corominges, de Baïas ctdeConscrans. (Dnpin, ibiéU)
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(( me donnastes quand j'eu F honneur de vous veoir. ' » Dix-huit mois auparavant Rancé, on se le rappelle, défendait les Jésuites contre les Curés de Paris.
Mais son cœur, détaché du passé, goûtait bien mieux alors les charmes d'une liaison nouvelle^ que lui valait Port-Royal ; celle de Tabbé Leroi, son futur antagoniste. (( J'ai dans mon désert, écrit-il le 17 septembre 1659, un « homme de vos amis ', qui en partage avec moy les doute ceurs avec une sensibilité extrordinaire à ceux qui ne les « ont point encor goustées. C'est un abbé des frontières de « Champagne, par lequel vous me fistes l'honneur de « m'envoïer l'office du saint Sacrement, et qui fit ce prin- « temps dernier un voïage avec vous, dans une maison à « huit lieues de Paris, d'où vous revinstes ensemble a toutte la nuit. Je le crois assés bien désigné pour que « vous ne le mesconessiez pas. Je vous avoue que ses « sentiments me ravissent, et pleust à Dieu que celuy « qui fait des cœurs ce qui lui plaist, voulust faire du <( sien quelque choze de bon et de grand. Vous en con- « nessez le génie et les talents. Cependant il est avec « moy pour un temps assez considérable, et qui ne s' émet ploira, s'il plaist à Dieu, qu'à des chozes utiles... » Et
1 Nous ayons déjà dit (p. 59, n. } que la plupart des* écrits qui paraissaient sous le nom des Curés de Paris étaient rédigés par le docteur Amaold.-^ Cf.Goujet, Vie de Nicole, part, i, p. 63.
> L^abbé Leroi avait été collègue de Rancé comme chanoine de Paris jusquVn 1653 ; mais on ne croit pas qu^il ait eu alors avec lui des relations intimes. (Racine, Hisl. ecclês,, t. xii, p. 417 ; Cerveau, AV^ro/., t. m, p. S07.) D. Le Nain, {Vie de Raneé, 1. 1, p. 103) dit cependant que Leroi et Rancé se connaissaient presque dès Tenfance. En effet Rancé lorsquMl fut nommé chanoine était encore en bas âge. (ManoUier, Vie de Rancir U i, p. 5.)
A Leroi s'était fixé depuis 1653 dans sa maison de campagne de la Merentais, située près de Port-Royal-des-Champs. (Racine et Cerveau, ibid,)
166 ftOBERT AmiAULD D'AlKDItXY;
le 26.octobre suivant : « L'hermite ^ue fA\ receu dans <( ma solitude depuis deux mois fait tout à fait bien son (( devoir. En uti iriot , il më fait faut de bonté que }e a cotfflois mieux que Jamais que je n'ai pas encor corner meucë. On ne peut avoir dé meilIeUrfif sentimeuts que « ceu* qu'il a, ili aimer kl bien {iliis qu'il fait. Je suis « persuadé que son exemple me p^t estl-e d'un très (( grand avâtitage. tf
L'avfttftage que Râticé pouvait retirer des ejiemples de Leroi^ N pouvâh aussi le recueillif éfï ïtiédlutit les œuvres de Floriôt, dont on lui avait sans doute comthunique la Morale du Pater encore ttiônuscrHe; tAr le 9 avril 1659 il dit : « L'expHcâtloïl du Pater est met-i< veilleusemetit instructive. Touts les^senibnents en sont « toucbAnts^ et il est inalaizé que Ton les lize sans qu'ils (( facent de fortes! impressions sur les ftmes les plus « dures.... )>
Ainsi se nouaient peu à peti autour de Rincé tous les liens qui plus tard, nous l'avdns VU, embarrassèrent ses allures et firent parfois trébucher sa sainteté. Mais, recofnrtaissons-le, ces liens il les chérissait alors, et c'était par ses malus qu'on en serrait les nœuds. Jamais néophyte ne se montra plus désireux de conseils, plus avide de direction, plus insistant dans ses demandes. Le règlement qu'il a reçu de Port-Royal, il le suit pas à à pas, et note jour par jour la manière dont il l'exécute. A chaque difficulté il consulte ; à chaque avis il se soumet; et parfois cependant la soumission doit lui être pénible, non quand elle exige l'isolement, les privations, une surveillance de tous les instants» la pénitence dans toutes ses austérités*, car toat ceU n'est que la mortification volorttâîre du corps, de l'esprit ou du cœur. Mais il
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est une épreuve plus cruelle (Jù'on Hé lui épargne |>as; la mortifiiîàtion tobjotlrs inatteildue podr un auteur qui, surpris dans sa confiance en lul-ihême, sent à Timprcfvistc souffletet son amour-propre.
Pour occuper pieusement les loisirs de son disciple, d'Andilly lui arait conseillé de traduire dû grec quelcfUe opuscule de S. Basile. Rancé s'y évertue de soti tnieuil. 11 a une réputation de traducteur à soutenir ; car jadis, à peine âgé de douze ans, il a mis eil fort beau français tout Anacréoii K II tremblé de n'être pas si heureux pour un père de l'Eglise. Ses lettres sont pleines de sollicitude : a Si je croïois, écrit-îl à son guide le lO juiDet 4688, « que la choze valust la pêne de vous estre montrée, je (( vous l'envoirois. Il est vrai que Je ne doibs point avoir (( de honte que vous conessiez nion Ignorance [il parle à « Un autre traducteur], et quand je l'aurai fait escrire, « je vous l'envoiraî. 11 y a cinq ou six endroits que j'ai « cnî mal tournés par l'interprète [latin]; je les aurai (c peut-estre moins entendus que luy. Vous m'en manie derés vostre sentiment...— [80 juillet 1658.] Je vous « entoirai au premier jout la traduction que vous me « demandés. On me fera le plus grand plaisir du mdride «dé l'examiner daits l'extresme rigueur; car je stlis « homme qui aîme que l'on liie die les vérités, et je ne « suis iiullëment îliCortigible...— [20 août 4658.] 11 n'y « a pas apparence d6 vous faire attendre la traduction « que je vous sd prmhîse ; comme si elle en valloît fort « la pêne ! Je vous l'envoie telle qu'elle est, et je vous « sitpplîe qu'elle ne soit point espargtléô, afin que j'en « puisse faire mon profit. J'ai fait la choze sur le grec,
1 ttarsoUler, VU dé Bancé, 1. 1, p. %
(( qui m*a paru très mal entendu par l'interprète en quela ques endroits. Il y en a de très dif&cils à expliquer ; f( et j'avoue que dans la comparaison que S. Basile prend « d'un jeune cheval qui n'a point encor esté monté, le « mot éïryjyâXXcro, me paroist d'une extresme difficulté « pour estre bien rendu dans sa force. Il y en a quel- « ques autres que j'ay marqués à la mai^. J'attends « sur cela vostre sentiment, avec la sincérité que vous
« devés. Vous voulés bien que je parle ainsi » — Et
quatre jours après [2& août 1658] : « J'attends avec « impatience ce que l'on aura pancé de ma traduction, « et ma joie est que l'on ne me flastra point, et que vous « me l'avés promis. »
Voilà bien de l'impatience pour un homme qui se mortifie. Aussi d'Andilly la lui fait cruellement expier dans la réponse suivante : « Ce 10 septembre 1658. — u Voicy la plus grande paitie de la traduction reveue, c( et plus qu'il n'en faut pour vous faire connoistre ce « que c'est que d'examiner une chose avec toute la riu gueur imaginable ; à quoy l'on ne sçaurroit pas ne « point employer six fois plus de temps qu'à traduire. « Tant c'est une chose presqu'incroyable que l'extrême (( difficulté qu'il y a à faire des traductions aussi fidelles (( qu'élégantes, et aussi élégantes que fidelles; et qu'il <( est incomparablement plus aisé de bien écrire de soy- (( mesme, dans la liberté toute entière que l'on a de s'ex- « primer, que de traduire dans la contrainte où l'on se « trouve pour rendre fidellement et éloquemment tout n ensemble les pensées d'autruy. On se seroit bien gardé <( pour tout autre que vous d'en user de la sorte qu'on a « fait. Mais vous avez voulu qu'on vous traitast comme (c nous nous traiterions nous«mesmes, et on vous a obéy,