ACTE TROISIÈME
La scène est d'abord à Veretz. Rancé a reçu de Port- Royal des lettres tout empreintes d'un pieux recueillement et d'aspirations à la solitude^ On croirait entendre dans le lointain :
^ Act« II, se. II.
19/| nORERT ABNAIJLD D*ANDILLY.
Laurent, serrez ma haireavec ma discipline* Et prieiqoe toujours le ciel toqs illumine^.
Raocé, plein de bonne foi, prend tout à la lettre. Il
répond : « 26 octobre 1659 Vous jugés bien que
« Paris ni le monde n'entre pas volontiers dans nos con- « versations, si ce n*est pour déplorer la misère de ceux « qui s'imaginent que Ton ne peut pas s'en passer. Je « me convaincs touts les jours de ma vie, non^ulement « que Ton peut s'en esloigner, mais qu'il est dangeretix (( de ne le pas faire ; et que l'on doibt infiniment à Dieu, « quand il lui plaist désabuzer les gens d'une illusion « aussi généralle que l'est celle qui nous fait veoir le (( monde, comme quelque choze qui mérite nos attache- « ments. » En effet, n'y rencontre-t-on pas une foule d'objets
qa*on ne doit pas y yoir.
Par de pareils objets les âmes sont blessées. Et cela fait venir de coupables pensées \
Afin de s'y soustraire, Rancé va s'enfermer dans son cabinet, où pour occuper pieusement ses loisirs, on se le rappelle, d' Andilly lui a conseillé de traduire S. Basile :
Certains devoirs pieux ie demandent là-haut, Et nousTexcuserons de nous quitter sitôt s.
La scène change. — Elle est à Port-Royal de Paris. Madame de Sablé est confinée dans l'appartement qu'elle s'y est fait construire. Comme d'habitude^ elle se trouve nonchalamment étendue en plein jour sur son lit. Elle
1 Act nf, se II.
X IHd.
' Act. I?, 8C. f.
CHAP. n, teCT. Il, AkT. IT, s VI. 195
songe avec satisfaction que tout récemment, après un long silence, elle k fait eflbrt |)our répondre à d' Andîlly, le plus empressé de s^ cotrespondants. Tandis qu'elle se plonge ainsi dans la tiède atmospbète de son lit, et dans le repos de sa eonscieBce, la porte s'ouvre ; on lui remet la lettre suivante :
« 24 mars 1660. N*aLùlrt>is-le Ûdric jamais âfceu de vos « nouvelles sans une renconti*e aussi extlraolrdlhàire que « celle qui vous a donné sujet de m*escrire? Et lalloit-il « pour vous resvelller une visite que je devois si peu u attendre? J'ay vingt fois eii la main à la plume pour K vous faire des reprO(;bes d'un tel silence; mais j'ay « voulu voij- jusqties où 11 pôtirroit aller ; et quand il « auroit totisjours duré, j'estois résolu de ne le point inu terrompre. Voilà vous gh>nder tout de bon, parceque (K vous mériter que je vous gronde, et que je vous aime. « A moins que cela, Je m'avlserois si peu d'y penser « que je tiendrois au contraire à avantage que l'on « m'oubliast pour tousjours^ tant j'ay dans ma solitude « d'occupations utiles et agréables^ sans avoir besoin ^ d'en ebercber ailleurs, soit par le commerce des let- K très ou par rien qui en approche. Je sçay bien que vous « me dires que je vous ay promis de ne pas prendre garde « à vous en semblables choses, et je l'avoue. Mais cela « passe jusques à un trop grand excès dans une aussi a grande amitié qu'est celle que Dieu m'a donnée pour « vous, et qui vous oblige d'en avoir une pour moy qui « ne s'accorde pas avec une si longue négligence. Car « n'auriez-votts pas mesme besoin de me donner quelce quefois sujet, en nt'escrivant, de vous faire souvenir « d'exécuter les bonnes résolutions que Dieu vous a ins- « pirées par sa grâce, et de ne vous endormir pas, comme
196 ROBERT ARNAULD D'AUTDILLT.
« VOUS faites peut-estre, dans les amusemens et les am- (( barras des choses du siècle, qu'une véritable veuve <( doit mespriser pour ne penser qu'à acquérir le ciel par « ses bonnes œuvres
Et Je vous fais serment que les brohs que je fais Des visites qa'ici reçoivent vos attraits Ne sont pas envers voos l'effet d'ancane haine. Mais plutôt d'un transport de Eèle qui m'entratne. Et d'un pur mouvement
Je le prends hien ainsi, Et crois que mon salut vous donne ce souci. ^
« Assez d'autres vous flattent et vous flatteront. Et
« qui vous dira la vérité si un solitaire ne vous la dit? et <( un solitaire qui, vous aimant dans la veue de Dieu, « vous aime possible plus que vous ne vous aimez vous- « mesme, et vous aime asseurément beaucoup davantage (( que nulle autre personne du monde ne vous aime.... »
D'Andilly^, après avoir été sevré longtemps de la correspondance de madame de Sablé, parait s'en être largement dédommagé par des visites; car, tandis que Rancé se morfond loin de Paris, dans la solitude et le silence, son instituteur a quitté la solitude pour Paris, et il écrit juste un mois après la lettre précédente :
« 25 avril 1660. Ne vous imaginez-vous point, après « m' avoir si bien entendu caqueter hier, que je ne prens « pas mal le chemin des petites-maisons? Si cela est, « vous estes fort attrapée, puisque je ne fus jamais si « sage. Car je vous déclare que si j'avois pu parler quatre <( fois plus viste, je Taurois deu faire, ayant laissé tant de « choses à vous dire qu'il me semble que j'ay parlé trop
^ Act. III, ic u\é
CHAP. n, SECT. n, ART. H, S ^I« i97
<( lentement, et suis revenu trois heures trop tost. Dites a donc au contraire que s'il y a de la folie, elle doit estre « toute sur vostre compte, de fourrefainsy dans ma cer- « velle de certaines gens devant lesquels on ne sçauroit (( s'empescher de dire aussi librement d'abord tout ce « que l'on pense que si on les avoit veus toute sa viece Ce nouveau venu remplit desjàtout mon esprit, et entre « si fort dans mon cœur que je pense estre dès maintece nant le meilleur de ses amis ; quoy qu'il ne puisse pas « estre le meilleur des miens, puisque cette place est c( occupée par des personnes ausquelles il ne luy apparc( tient pas de rien contester. Après cette belle apologie, c( opinerez-vous charitablement à me donner un bonnet c( vert? N'admirerez-vous pas plus tost ma modération, c( et n'apprendrez-vous pas par cet exemple à ne conc( damner jamais légèrement vostre prochain? »
Ce n'est pourtant pas devant tant de monde que l'on peut épancher ses secrets les plus intimes. Une douce causerie tête à tête, dans la solitude, serait bien préférable '. L'hiver est si rigoureux ! l'appartement de madame de Sablé est si chaud I
Et sans doate il est doax,
Ma'dame, de se voir seul à seul avec vous '.
Cl 18 février [1661?] Fut-il jamais un tel hyver? Et c( où en seriez-vous si vous n'aviez trouvé l'invention de a rendre une grande chambre aussi chaude que le sont
1 n estérident, par toute la correspondance de d^Aridilly, qu*il désire entraîner Madame de Sablé dans le désert. Là sans doute il lui eût fait occuper un appartement semblable à ce logement si commode que, dès le début de sa retraite, il avait construit dans un des dortoirs abandonnés de Tabbaye de Port-Royal, pour lui et pour Madame de Saint-Ange. ( Mém- de (a M. ÀngiilUf,^ 1 1, p. 252 ; voir plus bas, chap, Tt, secL n, art, i.)
3 Act III, se. III.
iQg BOBE^T AaNAULD D'ANDILLY,
tt les plus petites?— \\ me semble que j'ay tant de i( choses h vous dire 1.., Ainsi vous ne ^e\^ pas trouver a estrange que je souhaite que voua i^e fussiez pas si (( difficile à émouvoir pour éloigner Paris 4e six lieues. « Je vous asseure que nous employerionsfort bien quel- (i ques heures, et je suis fort trpmpé si entre autres « choses nûU3 ne nous rencontrions dans )e iqesme sen- (( timent sur un certain sujet qui ne se peut écrire, et tt en quoy je ne connoia guères d'autre personne que tt vous que je voulusse prendre pour jpg^, parceque je a suis persuadé que vous approuverez coqime une raison a solide ce que presque tout le monde attribuerçut à trop ^ de délicatesse [subtilité]. Je sçay que çecy est un tt énigme. Aussi ne vou« le proposay-je que pour m'entt gager à vous l'expliquer la prenûère fois que j'auray (c l'honneur de vous voir.,.. »
En attendant cette visite souhaitée^ tachons de trouver dans les lettres de d'Andilly la traduction de ce qu'il a voulu dire. — D'Andilly lui-même, ^ancé ne l'a que trop appris à ses dépens ^ se pique d'être un grand traducteur. C'est là son faible. S'il a un secret, c'est par là qu'il s'échappera. En traduisant les autres il pourra bien se traduire, et nous en éviter la peine. En effet, ses lettres à madame de Sablé sont entrelardées de traductions. Dès le 10 février Idôl, hyit jours avant de lui proposer son énigme, il lui écrivait :
« Voicy une lettre de S. Paulin que Ton m'a obligé de « traduire pour une personne que je vous diray, et que
1 Rancé o^élait pat le leui qui eCit reiseoli à ce MÛet le contieooup des prélentioM de Port-RoyaL Voir ce que dit Nicole de Dubois, menibre de rAcadémie ffançaise, et des eatieprises de ce préUudant à Cempirt au lradu€tioM. (Nicole, NouveUeê Uttreê^ p. 171, 174, etc.; Goiuel, VU 4€ yicoUf part. II, p. 27Î.)
GHAP. Us SECT. U, ART. U, ^ VI. 199
c( je ne sçaurois ne vous point donner, parceque je sçay c( que vous aimez ces choses-là.... »
Conune madame de Sablé aime ces cboses-là, d'Andilly ne les lui ménage pas. TantOt c'est une harangue de Tacite, siu- laquelle il oi&e un duel de plume à d'Ablancourt, mettant en regard la traduction de celui-ci et la sienne. Tantôt c' est Balsacqu'il défie de la même manière pour une traduction de Tite-Live. Mais ce dernier échantillon de ses prouesses est accompagné d'un fragment de TertuUien, pour l'interprétation duquel il semble ne lutter avec personne. Voici ce fragment :
« Passage de TertuUien sur ce qu'il se mocque de ceux a qui s'attendent à une seconde pénitence.
a Courage donc. Pourquoy en ce qui concerne la parce faite chasteté, estes-vous si attentif à chaque pas que « vous faites? Pourquoy, comme si vous dansiez sur la « corde et cherchiez à vous faire un chemin à travers tt l'air par des routas inconnues, balancez-vous les mou- « vemens de yostre chair par le contrepoids de vostre « esprit? modérez-vous ceux de vostre âme par vostre a foy, et retenez-vous vos yeux par la crainte de pécher? « Allez comme vous pourrez, marchez comme vous voutt drez ; vous n'avez non plus de sujet d'apjMréhender» que « si vous estiez sur la terre ferme. Car si l'infumité de a vostre chair, la dissipation de vostre esprit et Tégare- « ment de vos yeux vous détournent du droit chemin, « Dieu est bon et tend les bras, non pas aux payons, u m^ aux fidelles. Vous aurez recours à ime seconde « pénitence, et d'adultère que vous estiez, vpus serez c( chrestien comme auparavant. »
Ceci est moins explicite, mais n'est peut-être pas moins
200 ROBBBT ABNAUID D'ANDIIXY.
habile que la fameuse scène de déclaration. Au lieu de manier le fichu d'Elmire, il est plus prudent et plus dangereux à la fois, surtout si Elmire a été jadis trop décolletée, de lui faire dire :
Qae de TertolUeD Tonvrage est menreillenxl On traduit ai^oiirdliiii d'un air miraculeux. Jamais, en tonte chose, on n'a tu si Inen foire.